DES MOEURS--STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE

1615-1617

Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri

IV n'était pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a

sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera

plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre

à l'Espagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit.

C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus

importants qu'aucun fait politique.

Ils sont tous en trois mots: _sorcellerie_, _couvents_,

_casuistique_[3]. Et ses trois n'en font qu'un; ils signifient:

_stérilité_...

[Note 3: Je reviendrai sur la _casuistique_ et les _couvents_; et, quant

à la _sorcellerie_, je donnerai mes sources et ma critique, quand le

Diable expire à Loudun sous l'horreur et le ridicule.--Sur le tabac, V.

la brochure de M. Larrieu et la lettre, si instructive que M. Ferdinand

Denis a jointe à l'opuscule de M. Demersey (1854). Oviédo, Thévet,

Cartier, Lérit, sont les premiers qui en fassent mention. Le Portugais

Goes avait rapporté le tabac à Lisbonne; il le donna à notre ambassadeur

Nicot, qui l'apporta en France comme une herbe propre à déterger et

calmer les blessures. Elle fut présentée à Catherine de Médicis, qui

accepta d'en être la marraine, et voulut bien qu'on l'appelât

_Catherinaire_, ou _Médicée_. On a vu sa vogue déjà fatale en 1610. Le

fisc s'en empara bientôt. Richelieu dit en 1625 (Lettres, II, 165) qu'on

en apporte deux millions de livres, qu'on en déclare moins de la moitié,

et que l'État peut en tirer par an quatre cent mille livres. Il a

rapporté jusqu'à nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce qu'il

nous a fait perdre par la vaine rêverie, l'inaction et l'énervation!

C'est un secours pour le travailleur en plein air dans les lieux

humides, pour le marin peut-être; mais pour tous les autres un fléau,

une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de la

poitrine, d'une entre autres, la plus triste, de cracher toujours et

partout.]

On a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour,

d'intrigues, de duels, ces _raffinés_ du point d'honneur, ces fondations

de couvents, tout cela, regardé à la loupe, a paru important. Des

esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition, des Ranke, des Cousin,

des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosités de la vie

religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les

conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles

pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée.

J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons une grande

partie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire, il a

ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des moisissures

sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et l'imperceptible

infusoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits personnages de ce

pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos micrographes historiques. Les

Borromée et les Possevin sont de grands hommes, l'oratorien Bérulle est

un grand homme, et le gentil saint François de Salles, puis tout à

l'heure Jansénius et Saint-Cyran. Gens de mérite certainement, mais

étrangement grandis par les coteries de leur temps et l'exagération du

nôtre.

Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre à

Shakspeare et à Cervantès (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616).

Fermons le XVIe siècle et laissons là sa forte et âpre histoire, celle

de d'Aubigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poète

de verve étincelante (par qui Rabelais tourne à Molière), le puissant

Mathurin Régnier; étouffons-le, et, à la place, intronisons sur le

Parnasse le vide incarné; c'est Malherbe.

Sobre, sage écrivain, où vous ne risquez pas de trouver une idée. Du

rythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littérature

représente la société, je reconnais dans ce poète le grand homme d'un

temps de jeûne, où les bergers se mirent à brouter avec les moutons.

J'ai médit du pédant Ronsard, capitan, matamore, monté sur son cothurne

grec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il

y eut en cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le maître!

quelle flamme aux _Amours_ de Ronsard! Tout au moins le tempérament, la

pointe et l'aiguillon du mâle.

L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si

charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalité sotte avec

laquelle il triomphe d'une femme qui, dit-il, l'a comblé, montre assez

qu'il n'aima jamais. (Ode de 1596.)

Cette défaillance en amour, en poésie, tient à une chose,

l'aplatissement moral, l'avénement de la prose, du _positif_ et de

l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au

XVIe siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay, découragèrent

les hautes pensées, chacun, protestants, catholiques, se rangea et se

fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites affaires. Le

charme d'Henri IV, sa séduction, sa corruption, n'y firent pas peu. Il

avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. Il

n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus à l'argent. On a

vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait triste.

Le roi, rêvassant toujours son épouvantail, la république calviniste,

voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui le

connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première

fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès

lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voilà

bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble

coeur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et versa

d'abondantes larmes. Avec trop de raison! Le jour où d'Aubigné avait

été forcé de prendre pension et de demander de l'argent, le grand XVIe

siècle était fini, et l'autre était inauguré.

On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de

quatre-vingts ans, faire une triste affaire d'argent. On verra les

Arnauld, famille d'Auvergnats très-honnêtes, de huguenots convertis, la

vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour

mettre deux abbayes dans leur famille.

Malgré l'effort sincère de dévotion qui les trompait eux-mêmes, c'est,

en réalité, un temps très-pauvre, de grande sécheresse, où toutes choses

ont baissé, les moyens, le coeur et l'espoir, «un temps serré, transi et

morfondu.»

Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du

greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime guère les

protestants, et, d'autre part, il n'est guère catholique. Il croit que

Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir _à ce trône pourri_ de

la papauté. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui.

Sa fortune a baissé, son âme aussi. En 1606, il achetait; et, en 1610,

il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chères petites

curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut

emprunter. Vieux tout à coup, il tousse, il ressent l'âge qu'il avait

oublié; il entend même un peu le léger bruit qui se fait à la porte ...

peu de chose, la mort qui frappe à petits coups. Mais il a des enfants,

et il s'aperçoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de pauvres

ambitions; l'un, il veut le _fourrer_ dans la ferme des sels (une

caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait être page, et où? dans la

maison de Guise! On voit que le coeur s'apetisse ... Nous cinglons à

pleines voiles dans les temps de la platitude.

Voilà ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable,

comme l'a été Lestoile. Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un

suffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne

bourgeoisie qui achète une terre noble ou une charge qui anoblit a grand

intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros

mariage.

On touche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les moeurs du

siècle.

Pendant que la terre devient stérile et que la subsistance va toujours

tarissant, _l'homme aussi veut être stérile_.

Et je ne parle pas seulement du paysan affamé et écrasé d'impôts, mais

du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est

exempt, ou, comme _élu_, syndic, etc., répartit l'impôt sur les autres

de façon à ne rien payer.

Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches,

de gens aisés, exempts de charges. Leur second fils sera d'Église, riche

de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les filles mourront _en

religion_. L'oeuvre monumentale du siècle, c'est de bâtir partout ces

vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit.

Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut

doter pour les couvents. Pourquoi engendrer des enfants, s'il faut

ainsi les faire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son père

spirituel. C'est à celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le lâchera

pas. Demain, après-demain, toujours, on lui demandera d'inventer quelque

moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus péché.

C'est l'origine principale de la casuistique.

On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on veut qu'il soit au

confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance.

Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas

déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on

fraude le mariage en conscience.

Sinon, qu'arriverait-il? j'ose à peine le dire. Mais je crois qu'on

fuirait l'église. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dévots qu'ils ne

le croient eux-mêmes.

Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église

du Diable, l'assemblée du sabbat, l'orgie stérile où le peuple des

campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement.

C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement

l'action des sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri

horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On

ne peut plus nourrir d'enfants.

Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas

vérifié[4]. C'était le _bon seigneur_ vivant sur ses terres, et

traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils

avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive.

Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une

pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent,

maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus.

Écrasée de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle

portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit

au XVe siècle le triste cri qui lui échappait dans l'amour: «Le fruit en

soit au Diable!» Et que lui servait, en effet, de faire des morts? ou,

s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, qui

maudirait la vie et mourrait de faim à quarante ans?

[Note 4: Ce beau livre d'Ollivier, le _Théâtre d'agriculture et ménage

des champs_, est beaucoup plus économique que patriarcal et

philanthropique. Les journaliers n'y sont pas trop favorisés. Le seul

conseil de mettre les deux tiers du domaine en forêts et prairies, s'il

eût été suivi, eût considérablement réduit le travail des cultivateurs

salariés.--Voir sur la condition des paysans le grand travail de M.

Bonnemère, qui donne tous les textes, l'ingénieux ouvrage de M. Doniol,

en les rapprochant de l'excellente histoire de l'administration de M.

Chéruel, etc., etc. Ils font toucher au doigt comment la richesse, et la

subsistance même, vont diminuant dans tout ce siècle. Quelle terrible

distance des OEconomies de Sully au livre de Vauban, si triste, à ceux

de Boisguillebert, si cruellement désespérés.]

Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par

jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt

sous! La mort devient un voeu dans cette misère. Mais il vaut mieux

encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut

plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une

mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps.

Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force immense

d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en

concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de

sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement.

C'est une foule mêlée, même de nobles et de belles dames (aux Pyrénées

surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un

seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres

et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est

représentée. Une de ces réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes.

Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 43 / 90 题