par la sentence des anciens, l'honneur est rendu à l'offensé, mais
avec l'obligation de reprendre sa femme. Les châtimens sont rigoureux
pour l'inceste. Toutes ces nations sont livrées au plaisir des sens.
Il s'y trouve peu de femmes qui regardent la continence comme une
vertu. Dans les mariages, l'homme promet la dot, avec des clauses
pénales pour les cas de répudiation, qui ne passe pas pour un
déshonneur lorsqu'on s'assujettit aux conditions réglées. Les frais de
la noce sont excessifs. On fait payer au mari l'entrée de la maison,
ce qui se nomme le _passava_, ensuite la liberté de parler à sa femme,
qu'on appelle _patignog_; puis celle de boire et de manger avec elle,
qui porte le nom de _passalog_; enfin, pour consommer le mariage, il
paie aux parens le _ghina-puang_, qui est proportionné à leur
condition.
On ne connaît point d'exemple d'une coutume aussi barbare que celle
qui s'était établie aux Philippines d'avoir des officiers publics et
payés fort chèrement pour ôter la virginité aux filles, parce qu'elle
était regardée comme un obstacle aux plaisirs du mari. À la vérité,
il ne reste aucune marque de cette infâme pratique depuis la
domination des Espagnols. Cependant le voyageur à qui l'on doit ce
récit ajoute, sur le témoignage des missionnaires, qu'aujourd'hui même
un Bisayas s'afflige de trouver sa femme à l'épreuve du soupçon, parce
qu'il en conclut que, n'ayant été désirée de personne, elle doit avoir
quelque mauvaise qualité qui l'empêchera d'être heureux avec elle.
La noblesse, parmi tous ces peuples, n'était point une distinction
héréditaire; elle s'acquérait par l'industrie ou par la force,
c'est-à-dire, en excellant dans quelque profession. Ceux du plus bas
ordre n'avaient d'autre exercice que l'agriculture, la pêche ou la
chasse. Depuis qu'ils sont soumis aux Espagnols, ils ont contracté la
paresse de leurs maîtres, quoiqu'ils soient capables de travailler
avec beaucoup d'adresse. Ils excellent à faire de petites chaînes et
des chapelets d'or d'une invention fort délicate. Dans les Calamianes
et quelques autres îles, ils font des boîtes, des caisses et des étuis
de diverses couleurs, avec leurs belles cannes, qui ont jusqu'à
cinquante palmes de longueur. Les femmes font des dentelles qui
approchent de celles de Flandre, et la broderie en soie cause de
l'admiration aux Européens.
On a remarqué depuis long-temps que jamais ces insulaires ne mangent
seuls, et qu'ils veulent du moins un compagnon. Un mari qui perd sa
femme est servi pendant trois jours par des hommes veufs. Les femmes,
après la mort de leurs maris, reçoivent le même service de trois
veuves. On ne souffre point la présence des filles aux accouchemens,
dans l'opinion qu'elles rendent le travail plus difficile. La
sépulture des pauvres n'est qu'une simple fosse dans leur propre
maison. Les personnes riches sont renfermées dans un coffre de bois
précieux, avec des bracelets d'or et d'autres ornemens. Ce coffre, ou
ce cercueil, est placé dans un coin de leur demeure, à quelque
distance de la terre. On l'entoure d'une espèce de treillage; et dans
la même enceinte on met un autre coffre, qui contient les meilleurs
habits ou les armes du mort, si c'est un homme, et les outils du
travail, si c'est une femme. Avant l'arrivée des Espagnols, le plus
grand honneur qu'on pût faire à la mémoire des morts, c'était de bien
traiter l'esclave qu'ils avaient le mieux aimé, et de le tuer pour lui
tenir compagnie. L'habit de deuil est noir parmi les Tagales, et blanc
chez les Bisayas. Ils se rasent alors la tête et les sourcils.
Autrefois, après la mort des principaux, on gardait le silence pendant
plusieurs jours; on ne frappait d'aucun instrument, et la navigation
cessait sur les rivières voisines. Certaines marques apprenaient au
public qu'on était dans un temps de silence, et portaient défense de
les passer sous peine de la vie. Si le mort avait été tué par quelque
trahison, tous les habitans de son barangué attendaient, pour quitter
le deuil et pour rompre le silence, que ses parens en eussent tiré
vengeance, non-seulement contre les meurtriers, mais contre tous les
étrangers, qu'ils regardaient comme ennemis.
Ils se saluent entre eux fort civilement, en ôtant de dessus leur tête
leur manpouton, espèce de bonnet. S'ils rencontrent quelqu'un d'une
plus haute qualité, ils plient le corps assez bas, en se mettant une
main, ou toutes les deux, sur les joues, et levant en même temps le
pied en l'air avec le genou plié. Cependant, quand c'est un Espagnol
qu'ils voient passer, ils font simplement leur révérence, en ôtant le
manpouton, baissant le corps et tendant les mains jointes.
Ils sont assis en mangeant, mais fort bas, et leur table est fort
basse aussi. Il y a toujours, comme à la Chine, autant de tables que
de convives. On y boit plus qu'on ne mange. Le mets ordinaire n'est
qu'un peu de riz bouilli dans l'eau. La plupart ne mangent de viande
que les jours de fête. Leur musique et leurs danses ressemblent aussi
à celles des Chinois. L'un chante, et les autres répètent le couplet
au son d'un tambour de métal. Ils représentent dans leurs danses des
combats feints, avec des pas et des mouvemens mesurés; ils expriment
diverses actions avec les mains, et quelquefois avec une lance, qu'ils
manient avec beaucoup de grâce. Aussi les Espagnols ne les trouvent
pas indignes d'être introduits dans leurs fêtes. Les compositions,
dans leur langue, ne manquent ni d'agrément ni d'éloquence; mais ils
mettent leur principal amusement dans le combat des coqs, qu'ils
arment d'un fer tranchant, dont ils leur apprennent à se servir.
On n'a rien trouvé jusqu'à présent qui puisse jeter du jour sur la
religion et l'ancien gouvernement des insulaires naturels. Les seules
lumières qu'on ait tirées d'eux leur sont venues par une espèce de
tradition, dans des chansons qui vantent la généalogie et les faits
héroïques de leurs dieux. On sait qu'ils en avaient un auquel ils
portaient un respect singulier, et que les chansons tagales nomment
_barhalamay-capal_, c'est-à-dire, _dieu fabricateur_. Ils adoraient
les animaux, les oiseaux, le soleil et la lune. Il n'y avait point de
rocher, de cap et de rivière qu'ils n'honorassent par des sacrifices,
ni surtout de vieil arbre auquel ils ne rendissent quelques honneurs
divins; et c'était un sacrilége de le couper. Cette superstition n'est
pas tout-à-fait détruite. Rien n'engagera un insulaire à couper
certains vieux arbres dans lesquels ils sont persuadés que les âmes de
leurs ancêtres ont leur résidence. Ils croient voir sur la cime de ces
arbres divers fantômes qu'ils appellent _tibalang_, avec une taille
gigantesque, de longs cheveux, de petits pieds, des ailes
très-étendues, et le corps peint; ils reconnaissent, disent-ils, leur
arrivée par l'odorat. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'ils prétendent
les voir, et qu'ils le soutiennent avec toutes les marques d'une forte
persuasion, tandis que les Espagnols n'aperçoivent rien.
Chaque petit état portait le nom de _barangué_, qui signifie _barque_;
apparemment parce que les premières familles, étant venues dans une
barque, étaient demeurées soumises aux capitaines, qui étaient
peut-être les chefs des familles, et ce titre s'était conservé.
Dampier, qui était à Mindanao en 1686, y fit, dans un assez long
séjour, quelques observations qui méritent d'être recueillies.
Ces Indiens ont une manière de mendier qui est particulière à leur
île, et dont Dampier trouve la source dans le peu de commerce qui s'y
fait. Lorsqu'il y arrive des étrangers, les insulaires se rendent à
bord, les invitent à descendre, et demandent à chacun, s'il a besoin
d'un camarade, terme qu'ils ont emprunté des Espagnols, ou s'il désire
une _pagaly_. Ils entendent par l'un un ami familier, et par l'autre
une intime amie. On est obligé d'accepter cette politesse, de la payer
par un présent, et de la cultiver par la même voie. Chaque fois que
l'étranger descend à terre, il est bien reçu chez son camarade ou chez
sa pagaly. Il y mange, il y couche pour son argent, et l'unique faveur
qu'on lui accorde _gratis_ est le tabac et le bétel, qui ne lui sont
point épargnés. Les femmes du plus haut rang ont la liberté de
converser publiquement avec leur hôte, de lui offrir leur amitié, et
de lui envoyer du bétel et du tabac.
La capitale de l'île porte aussi le nom de Mindanao. Sa situation est
dans le midi de l'île, à 7 degrés 20 minutes de latitude
septentrionale, sur les bords d'une petite rivière qui n'est qu'à deux
milles de la mer. Les maisons y sont d'une forme extrêmement
singulière: on les élève sur des pilotis qui ont jusqu'à vingt pieds
de hauteur, plus ou moins gros, suivant l'air de magnificence qu'on
veut donner à l'édifice; aussi n'ont-elles qu'un étage divisé en
plusieurs chambres, où l'on monte de la rue par des degrés.
Le palais du sultan est distingué par sa grandeur. Il est assis sur
cent quatre-vingts gros piliers, beaucoup plus hauts que ceux des
maisons ordinaires, avec de grands et larges degrés par lesquels on y
monte. On trouve dans la première chambre une vingtaine de canons de
fer placés sur leurs affûts. Le général et les grands ont, comme le
roi, de l'artillerie dans leurs hôtels. À vingt pas du palais, on
distingue un petit bâtiment élevé aussi sur des piliers, mais à trois
ou quatre pieds seulement. C'est la salle du conseil, et celle où l'on
reçoit les ambassadeurs et les marchands étrangers; elle est couverte
de nattes fort propres, sur lesquelles tous les conseillers sont assis
les jambes croisées.
Il y a peu d'artisans dans cette ville: les principaux sont les
orfévres, les forgerons et les charpentiers, quoiqu'à peine y
trouve-t-on trois orfévres; ils travaillent en or et en argent, et
tout ce qu'on leur commande est fort bien exécuté; mais ils n'ont
point de boutiques, ni de marchandises en vente. Les forgerons
travaillent aussi bien qu'il est possible avec de mauvais outils.
Dampier eut souvent occasion d'admirer leur adresse. Ils n'ont point
d'étaux ni d'enclumes; ils forgent sur une pierre fort dure ou sur un
morceau de vieux canon. Cependant ils ne laissent pas de faire des
ouvrages achevés, surtout des meubles ordinaires et des ferremens pour
les vaisseaux. Presque tous les habitans sont charpentiers. Ils savent
tous manier la hache droite et la courbe; mais ils n'ont point de
scies. Pour faire une planche, ils fendent l'arbre en deux, et de
chaque moitié ils font une seule planche, qu'ils polissent avec la
hache. Ce travail est pénible; mais le bois conservant tout son grain
est d'une force qui les dédommage de la peine et des frais.
Le père Le Clain, missionnaire jésuite, donne le nom de _Palaos_ à
d'autres îles qui ne sont pas éloignées des Marianes, quoiqu'elles n'y
aient aucune communication, et dont il raconte ainsi la découverte.
En faisant la visite des établissemens de son ordre, il arriva dans
une bourgade de l'île de Samar, la dernière et la plus méridionale des
Pintados. Il y trouva vingt-neuf Palaos; c'est le nom qu'il donne
aussi aux habitans des îles nouvellement découvertes. Les vents d'est
qui règnent sur ces mers depuis le mois de décembre jusqu'au mois de
mai les avaient jetés à trois cents lieues de leurs îles, dans la baie
de cette bourgade, qui se nomme _Guivam_. Ils s'étaient embarqués dans
leur patrie, sur deux barques, au nombre de trente-cinq, pour passer
dans une île voisine. Un vent impétueux les avait emportés en haute
mer. Tous leurs efforts n'ayant pu les rapprocher de terre, ils
avaient vogué au gré des vents pendant soixante-dix jours, avec si peu
de provisions, qu'ils avaient souffert long-temps la faim et la soif.
Enfin ils s'étaient trouvés à la vue de l'île de Samar. Un Guivamois
qui était au bord de la mer les avait aperçus, et jugeant à la forme
de leurs bâtimens qu'ils étaient étrangers, il les avait exhortés par
des signes à passer par le canal qu'il leur montrait, pour éviter des
bancs de sable et des écueils sur lesquels ils allaient échouer. Ces
malheureux, effrayés de voir un inconnu, s'étaient efforcés de
retourner vers la haute mer; mais le vent n'avait pas cessé de les
repousser au rivage. Alors le Guivamois, touché de compassion pour
leur perte qu'il voyait infaillible, s'était jeté à la mer, et n'avait
pas balancé à s'avancer à la nage vers les deux barques pour s'en
faire le pilote. Ceux qu'il voulait secourir avaient mal expliqué ses
intentions. Dans leur crainte, les hommes, et même les femmes
chargées de leurs petits enfans, s'étaient jetés au milieu des flots
pour gagner l'autre barque. Il était monté dans celle qu'ils avaient
abandonnée, et, les ayant suivis jusqu'à l'autre, il les avait sauvés
comme malgré eux en les conduisant au port.
Ils avaient pris terre le 28 décembre 1696. Tous les habitans du
bourg, dont la plupart étaient chrétiens, les avaient reçus avec
beaucoup d'humanité. Ils avaient mangé fort avidement des cocos; mais,
lorsqu'on leur avait présenté du riz cuit à l'eau, qui est la
nourriture de toute l'Asie, ils l'avaient regardé avec admiration, et
prenant les grains pour des vermisseaux, ils avaient refusé d'y
toucher. Rien n'avait tant satisfait leur goût que les grosses
racines, surtout celles qu'on nomme _salavans_. On avait fait venir
d'un autre bourg de l'île deux femmes que les vents avaient jetées
autrefois sur la même côte. Elles les avaient aussitôt reconnus à leur
langage, et, s'étant fait reconnaître aussi pour être des mêmes îles,
ils s'étaient mis tous à pleurer de tendresse et de joie. Les respects
qu'ils avaient vu rendre au missionnaire du bourg leur avait fait
juger qu'il était le maître du pays, et que leur vie était entre ses
mains. Ils s'étaient jetés à terre pour implorer sa miséricorde et lui
demander la vie. Sa compassion pour leurs peines, et les caresses
qu'il avait faites à leurs enfans avaient achevé de leur inspirer de
la confiance. Il les avait distribués dans les maisons des habitans,
avec ordre de leur fournir des habits et des vivres; mais il avait
voulu qu'on ne séparât point ceux qui étaient mariés, et qu'on n'en
prît pas moins de deux ensemble, dans la crainte de causer trop de
chagrin à ceux qui se verraient seuls. De trente-cinq qu'ils étaient à
leur départ, il n'en restait plus que trente. La faim et les
incommodités d'une longue navigation en avaient fait mourir cinq
pendant le voyage; et quelques jours après leur arrivée, il en mourut
un autre qui reçut heureusement le baptême.
C'est sur leur récit que le P. Le Clain donne la description de leurs
îles. Elles sont au nombre de trente-deux. Il y a beaucoup
d'apparence, dit-il, qu'elles sont plus au midi que les îles Marianes,
vers 11 ou 12 degrés de latitude septentrionale, et sous le même
parallèle que Guivan, puisque ces étrangers, venant de l'est à
l'occident, avaient abordé au rivage de cette bourgade. Le
missionnaire se persuade aussi que c'est une de ces îles qu'on avait
découvertes de loin quelques années auparavant. Un vaisseau des
Philippines ayant quitté la route ordinaire, qui est de l'est à
l'ouest sous le troisième parallèle, et s'étant un peu écarté du
sud-ouest, l'aperçut pour la première fois. Les uns la nommèrent
Caroline, du nom de Charles II, roi d'Espagne; et d'autres l'île de
Saint-Barnabé, parce qu'elle fut découverte le jour de cette fête.
Depuis moins d'un an elle avait été vue d'un autre vaisseau, que la
tempête avait fait changer de route en allant de Manille aux Marianes.
Le gouverneur des Philippines avait donné ordre au vaisseau qui fait
presque tous les ans cette route de chercher la même île et d'autres
qu'on n'en croit pas éloignées; mais toutes ces recherches avaient été
sans succès.
Les étrangers ajoutaient que, de leurs trente-deux îles, il y en a
trois qui ne sont habitées que par des oiseaux, mais que toutes les
autres sont extrêmement peuplées. Quand on leur demandait quel peut
être le nombre des habitans, ils montraient un monceau de sable pour
marquer que la multitude en est innombrable. Lamurec, qui est la plus
considérable de leurs îles, est celle où le roi tient sa cour; les
autres ne lui sont pas moins soumises. Il se trouvait parmi ces trente
étrangers un des principaux seigneurs du pays avec sa femme, qui était
fille du roi. Quoiqu'ils fussent à demi nus, la plupart avaient un air
de grandeur, et des manières qui marquaient la distinction de leur
naissance. Le seigneur avait tout le corps peint de certaines lignes
dont l'arrangement formait diverses figures. Les autres hommes avaient
aussi quelques-unes de ces lignes; mais les femmes et les enfans n'en
avaient aucune. Par le tour et la couleur du visage, ils avaient
quelque ressemblance avec les insulaires des Philippines; mais les
hommes n'avaient pas d'autre habit qu'une espèce de ceinture qui leur
couvrait les reins et les cuisses, et qui se repliait plusieurs fois
autour du corps; ils avaient sur les épaules plus d'une aune et demie
de grosse toile, dont ils se faisaient une sorte de capuchon qu'ils
liaient par-devant et qu'ils laissaient pendre négligemment
par-derrière. Les femmes étaient vêtues de même, à l'exception d'un
linge qui leur descendait un peu plus bas, de la ceinture sur les
genoux.
Leur langue n'a rien de semblable à celle des Philippines, ni même à
celle des îles Marianes. Il parut au P. Le Clain que leur manière de
prononcer approchait de la prononciation, des Arabes. La plus
distinguée de leurs femmes avait plusieurs anneaux et plusieurs
colliers, les uns d'écaille de tortue, les autres d'une matière
inconnue aux missionnaires, qui ressemble assez à de l'ambre gris,
mais qui n'est pas transparente.
Ces insulaires n'ont pas de vaches dans leurs îles. Ils parurent
effrayés lorsqu'ils en virent quelques-unes qui broutaient l'herbe,
aussi-bien que des aboiemens d'un petit chien qu'ils entendirent dans
la maison des missionnaires. Ils n'ont pas non plus de chats, ni de
cerfs, ni de chevaux, ni généralement d'animaux à quatre pieds. Ils
ont des poules dont ils se nourrissent, mais ils n'en mangent point
les oeufs. On ne s'aperçut pas qu'ils eussent aucune connaissance de
la Divinité, ni qu'ils adorassent des idoles. Toute leur vie
paraissait animale, c'est-à-dire uniquement bornée au soin de boire et
de manger. Ils n'ont pas d'heure réglée pour le repas. La faim et la
soif les déterminent lorsqu'ils trouvent de quoi se satisfaire; mais
ils mangent peu chaque fois, et leurs plus grands repas ne suffisent
point pour le cours d'une journée.
Leur civilité, ou la marque de leur respect, consiste à prendre,
suivant qu'ils sont assis ou debout, ou la main, ou le pied de celui
auquel ils veulent faire honneur, et à s'en frotter doucement le
visage. Ils avaient, entre leurs petits meubles, quelques scies
d'écaille, qu'ils aiguisaient en les frottant sur des pierres. Leur
étonnement parut extrême à l'occasion d'un vaisseau marchand qu'on
bâtissait à Guivam, de voir la multitude des instrumens de
charpenterie qu'on y employait. Ils les regardaient successivement
avec une vive admiration. Les métaux ne sont pas connus dans leur
pays. Le missionnaire leur ayant donné à chacun un assez gros morceau
de fer, ils marquèrent plus de joie que s'ils eussent reçu la même
quantité d'or. Dans la crainte de perdre ce présent, ils le mettaient
sous leur tête pendant la nuit. Ils n'avaient pas d'autres armes que
des lances et des traits garnis d'ossemens humains; mais ils
paraissaient d'un naturel pacifique. Leurs querelles se terminaient
par quelques coups de poings qu'ils se donnaient sur la tête; et ces
violences mêmes étaient d'autant plus rares, qu'à la moindre apparence
de colère, leurs amis s'entremettaient pour apaiser le différent.
Cependant, loin d'être stupides ou pesans, ils ont beaucoup de
vivacité. Avec moins d'embonpoint que les habitans des îles Marianes,
ils sont bien proportionnés et de la même taille que les Philippinois.
Les hommes et les femmes laissent également croître leurs cheveux, qui
leur tombent sur les épaules. Lorsqu'ils voulaient paraître avec un
peu d'avantage, ils se peignaient le corps d'une couleur jaune dont
ils connaissaient tous la préparation. Leur joie était continuelle de
se trouver dans l'abondance de tout ce qui est nécessaire à la vie.
Ils promettaient de revenir de leurs îles, et d'engager leurs
compatriotes à les suivre.
Deux jésuites, nommés le P. Cortil et le P. Du Béron, entreprirent, en
1710, de porter l'Évangile aux îles Palaos, avec divers secours qu'ils
avaient obtenus de la cour d'Espagne. Joseph Somera, dont on a publié
une courte relation dans le onzième recueil des lettres édifiantes,
nous apprend qu'étant descendus dans une de ces îles, tandis qu'après
leur débarquement le vaisseau fut emporté au large par les courans et
les vents, ils demeurèrent abandonnés à la merci des insulaires; mais
Somera et les autres gens du vaisseau ne débarquèrent point. L'unique
éclaircissement qu'ils rapportèrent, c'est qu'ayant pris hauteur à un
quart de lieue de l'île, ils se trouvèrent par 5 degrés 16 minutes de
latitude nord, et la variation, au lever du soleil, fut trouvée de 5
degrés nord-est. Ensuite s'étant approchés d'une autre île, à
cinquante lieues de celle qu'ils avaient quittée, ils se trouvèrent
par 7 degrés 14 minutes du nord, à une lieue au large de cette île.
L'année suivante, le P. Serano tenta la même entreprise, muni de brefs
du pape et d'autres pièces. Il partit de Manille le 15 décembre avec
un autre jésuite et l'élite de la jeunesse du pays. Le troisième jour
de leur navigation, le vaisseau fut brisé par une violente tempête, et
tous périrent, à la réserve de deux Indiens et d'un Espagnol, qui
échappèrent du naufrage pour en porter la triste nouvelle à Manille.
Ainsi tout ce qui regarde les îles Palaos est encore dans une
véritable obscurité.
Si nous avions suivi la marche des Espagnols qui, partant de
l'hémisphère occidental, passèrent par les Marianes avant de découvrir
les Philippines, nous n'aurions fait mention de celles-ci qu'après
avoir parlé des premières; mais nous suivons, comme on l'a vu, une
route opposée.
Depuis plus de deux siècles que les Espagnols passent entre les
Marianes, dans leurs voyages aux Philippines, ils ont trouvé qu'elles
forment une chaîne qui s'étend du sud au nord, c'est-à-dire depuis
l'endroit où elle commence vis-à-vis de la Nouvelle-Guinée, jusqu'au
36e. degré qui les approche du Japon. Elles sont renfermées par
conséquent entre cet empire et la ligne équinoxiale, vers l'extrémité
de la mer Pacifique, à près de quatre cents lieues à l'est des
Philippines; et, dans cette position, elles occupent environ cent
cinquante lieues de mer, depuis Guahan, qui en est la plus grande et
la plus méridionale, jusqu'à Urac, qui est la plus proche du tropique.
Magellan, qui les découvrit le premier en 1521, les nomma _îles des
Larrons_, dans le chagrin de s'être vu enlever par les insulaires
quelques morceaux de fer et quelques instrumens de peu de valeur.
Ensuite la multitude de petits bâtimens qui viennent à voiles
déployées au-devant des navires de l'Europe leur fit donner le nom
d'_îles de las Velas_, qu'elles ont perdu vers la fin du dernier
siècle pour recevoir celui d'_îles Marianes_, en l'honneur de la reine
d'Espagne, Marie-Anne d'Autriche, femme de Philippe IV.
Michel Lopez Legaspi en prit possession pour cette couronne en 1565;
mais, n'y trouvant pas toutes les commodités qu'il désirait, il n'y
fit pas un long séjour. Après avoir traité fort humainement les
insulaires, il alla faire la conquête des Philippines, où les
Espagnols tournèrent assez long-temps tous leurs soins. Les îles
Marianes furent oubliées, jusqu'à ce que le zèle des missionnaires en
réveillât l'idée. Le P. de Sanvitores, célèbre jésuite, excita la
reine, veuve de Philippe IV et mère de Charles II, à faire répandre
les lumières de l'Évangile dans ces régions sauvages. Cette princesse,
qui gouvernait alors l'Espagne en qualité de régente, envoya des
ordres au gouverneur de Manille. Les Espagnols se rendirent facilement
maîtres de l'île de Guahan; ils y introduisirent les missionnaires,
et par degrés ils subjuguèrent toutes les autres.