On ne parle point des singes pour en faire admirer le nombre,

quoiqu'il soit incroyable dans les montagnes; mais ils y sont d'une

grandeur monstrueuse, et d'une hardiesse qui les rend capables de se

défendre contre des hommes. Lorsqu'ils ne trouvent plus de fruits dans

leurs retraites, ils descendent sur le rivage de la mer pour s'y

nourrir d'huîtres et de crabes. Entre plusieurs espèces d'huîtres, on

en distingue une qu'on appelle _taklo_, et qui pèse plusieurs livres.

On voit dans ces îles une espèce de chats de la grandeur des lièvres,

et de la couleur des renards, auxquels les insulaires donnent le nom

_taguans_. Ils ont des ailes comme les chauves-souris, mais couvertes

de poil, dont ils se servent pour sauter d'un arbre sur un autre à la

distance de trente palmes. On trouve dans l'île de Leyte un animal qui

n'est pas moins singulier, et qui se nomme _mango_. Sa grandeur est

celle d'une souris; il a la même queue, mais sa tête est deux fois

plus grosse que son corps, avec de longs poils sur le museau. L'iguana

se trouve aux Philippines comme en Amérique. Sa figure ressemble

beaucoup à celle du crocodile; mais il a la peau rougeâtre, parsemée

de taches jaunes, la langue fendue en deux, les pieds ronds et doublés

de corne. Quoiqu'il passe pour un animal terrestre, il traverse

facilement les plus grandes rivières. Les Indiens et les Espagnols

mangent sa chair, et lui trouvent le goût de celle des tortues.

L'humidité jointe au ferment continuel de la chaleur favorise dans

toutes les îles la multiplication des serpens, qui sont d'une grandeur

extraordinaire, entre autres l'ibitin, qui dévore les plus gros

animaux tout entiers; l'assagua ne fait la guerre qu'à la volaille;

l'olopang jette un venin fort dangereux. Les bobas, qui sont les plus

grands, ont jusqu'à trente pieds de longueur.

De plusieurs oiseaux singuliers des îles, le plus admirable par ses

propriétés est le tavon. C'est un oiseau de mer, noir et plus petit

qu'une poule, mais qui a les pieds et le cou assez longs. Il fait ses

oeufs dans des terres sablonneuses. Leur grosseur est à peu près celle

des oeufs d'oie. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'après que les

petits sont éclos, on y trouve le jaune entier sans aucun blanc, et

qu'alors ils ne sont pas moins bons à manger qu'auparavant: d'où l'on

conclut qu'il n'est pas toujours vrai que la fécondité vienne du jaune

des oeufs. On rôtit les petits sans attendre qu'ils soient couverts de

plume. Ils sont aussi bons que les meilleurs pigeons. Les Espagnols

mangent souvent, dans le même plat, la chair des petits et le jaune de

l'oeuf. Mais ce qui suit est beaucoup plus remarquable. La femelle

rassemble ses oeufs jusqu'au nombre de quarante ou cinquante, dans une

petite fosse qu'elle couvre de sable, et dont la chaleur de l'air fait

une espèce de fourneau. Enfin, lorsqu'ils ont la force de secouer la

coque et d'ouvrir le sable pour en sortir, elle se perche sur les

arbres voisins; elle fait plusieurs fois le tour du nid en criant de

toute sa force; et les petits, excités par le son, font alors tant de

mouvemens et d'efforts, que, forçant tous les obstacles, ils trouvent

le moyen de se rendre auprès d'elle. Les tavons font leurs nids aux

mois de mars, d'avril et de mai, temps auquel, la mer étant plus

tranquille, les vagues ne s'élèvent point assez pour leur nuire. Les

matelots cherchent avidement ces nids le long du rivage. Lorsqu'ils

trouvent la terre remuée, ils l'ouvrent avec un bâton, et prennent les

oeufs et les petits, qui sont également estimés.

On voit aux Philippines une sorte de tourterelles dont les plumes sont

grises sur le dos et blanches sur l'estomac, au milieu duquel la

nature a tracé une tache si rouge, qu'on la prendrait pour une plaie

fraîche dont le sang paraît sortir.

Le _xolin_ est un oiseau de la grosseur d'une grive, de couleur noire

et cendrée, qui n'a sur la tête, au lieu de plumes, qu'une espèce de

couronne ou de crête de chair. Le _palomatorcas_ est à peu près de la

même grosseur; son plumage est varié de gris, de vert, de rouge et de

blanc, avec une tache fort rouge au milieu de l'estomac; mais sa

principale distinction consiste dans son bec et ses pates, qui sont

aussi du plus beau rouge. La _salangane_ est commune dans les îles de

Calamianes, de Solou, et dans quelques autres; sa grosseur est celle

d'une hirondelle. Elle bâtit son nid sur les rochers qui touchent au

bord de la mer, et l'attache au rocher même, à peu près comme

l'hirondelle attache le sien aux murailles. L'_herrero_ est un oiseau

vert de la grosseur d'une poule, auquel la nature a donné un bec si

dur, qu'il perce les troncs des plus grands arbres pour y faire son

nid. Son nom, qui signifie forgeron, lui vient des Espagnols, pour

exprimer le bruit de son travail, qui se fait entendre d'assez loin.

On lui attribue la propriété de connaître une herbe qui rompt le fer.

Un autre oiseau, nommé _colocolo_, a celle de nager sous l'eau avec

autant de vitesse qu'il vole dans l'air. Ses plumes sont si serrées,

qu'elles deviennent sèches aussitôt qu'il les a secouées hors de

l'eau. Il est de couleur noire et plus petit que l'aigle; mais son

bec, qui n'a pas moins de deux palmes, est si dur et si fort, qu'il

prend et qu'il enlève toutes sortes de poissons.

On trouve quantité de paons dans les îles de Calamianes. Au lieu de

faisans et de perdrix, les montagnes y fournissent d'excellens coqs

sauvages. Les cailles sont de la moitié plus petites que les nôtres;

elles, ont le bec et les pieds rouges. Toutes les îles sont remplies

d'une sorte d'oiseaux verts qui se nomment _volanos_, de plusieurs

espèces de perroquets, et de cacatoës blancs, dont la tête est ornée

d'une touffe de plumes. Les Espagnols avaient porté aux Philippines

des dindons qui n'y ont pas multiplié. Ils y suppléent par une poule

singulière, qui se nomme _camboge_, parce qu'elle vient de cette

région, et qui a les pieds si court, que ses ailes touchent la terre.

Les coqs, au contraire, ont de longues jambes, et ne le cèdent en rien

aux coqs d'Inde. On estime une autre sorte de poules qui ont la chair

et les os noirs, mais d'excellent goût. Les grosses chauves-souris

dont on a déjà parlé sont fort utiles à Mindanao, par la quantité de

salpêtre qu'on y tire de leurs excrémens.

À l'égard des poissons, Pline n'en a nommé presque aucun qui ne se

trouve dans ces mers: mais elles en ont d'extraordinaires, tels que le

dougon, que les Espagnols ont nommé _pescemuger_. Il ressemble au

lamantin: il a le sexe et les mamelles d'une femme; sa chair a le

goût de celle du porc. Les poissons qu'on nomme _épées_ ne sont

différens des nôtres que par la longueur extraordinaire de leur corne,

qui les rend fort dangereux pour les petites barques. Les crocodiles

seraient les plus redoutables ennemis des insulaires par leur

abondance et leur voracité, si la Providence n'y avait mis comme un

double frein qui arrête leur multiplication et leurs ravages. Les

femelles sont si fécondes, qu'elles font jusqu'à cinquante petits;

mais, lorsqu'ils doivent éclore de leurs oeufs, qu'elles font à terre,

elles se mettent dans l'endroit par lequel ils doivent passer, et, les

avalant l'un après l'autre, elles ne laissent échapper que ceux à qui

le hasard fait prendre un autre chemin. On n'a jamais ouvert un de ces

monstres dans le ventre duquel on n'ait trouvé des os et des crânes

d'hommes. Les Espagnols, comme les Indiens, mangent les petits

crocodiles. On trouve quelquefois sous leurs mâchoires de petites

vessies pleines d'un excellent musc. Les lacs des îles ont une autre

espèce de lézards monstrueux, que les Indiens nomment _bouhayas_, et

qui ne paraissent point différens de ceux que les Portugais ont nommés

_caïmans_. Ils n'ont pas de langue, ce qui leur ôte non-seulement le

pouvoir de faire du bruit, mais encore celui d'avaler dans l'eau:

aussi ne dévorent-ils leur proie que sur le rivage. Ils seraient les

plus redoutables de tous les monstres, s'ils n'avaient une extrême

difficulté à se tourner. On croit, à tort, qu'ils ont quatre yeux,

deux en haut et deux en bas, avec lesquels on prétend qu'ils

aperçoivent dans l'eau toutes les espèces de poissons qui leur servent

de proie, quoiqu'à terre ils aient la vue fort courte. On ajoute que

le mâle ne peut sortir de l'eau qu'à moitié, et que les femelles vont

chercher seules de quoi vivre dans les campagnes voisines de leurs

retraites. Carreri semble confirmer cette opinion lorsqu'il assure que

les chasseurs ne tuent jamais que des femelles. Il donne pour

préservatif éprouvé contre les surprises des bouhayas ou des caïmans

le bonga ou nang kauvagan, fruit qui vient, dit-il, d'une sorte de

canne, et dont l'odeur apparemment éloigne ces terribles animaux. Mais

il affaiblit un peu la confiance qu'il demande pour ce fruit, en

assurant qu'il a la même vertu contre les sortiléges.

Les mers de Mindanao et de Solou sont remplies de grandes baleines et

de grands phoques. Il se trouve de si grandes huîtres dans ces îles,

qu'on se sert de leurs écailles pour abreuver les buffles. Les Chinois

en font de très-beaux ouvrages. On y distingue deux sortes de tortues:

l'une dont la chair se mange et dont l'écaillé est négligée; l'autre,

au contraire, dont on recherche beaucoup l'écaillé, et dont on ne

mange point la chair. Les raies y sont d'une grandeur extraordinaire.

Leur peau, qui est fort épaisse, se vend aux Japonais pour en faire

des fourreaux de cimeterre.

Passons aux fruits qui ne sont connus ou qui n'ont de propriétés

remarquables que dans les îles Philippines. On en distingue deux,

également estimés des Espagnols et des Indiens: ils croissent

naturellement dans les bois. On a déjà vanté le premier, qui se homme

_santor_, et dont on fait d'excellentes confitures dans un pays où le

quintal de sucre ne vaut pas un écu. Carreri en donne une exacte

description. Il a la figure et même la couleur d'une pêche; mais il

est un peu plus plat; son écorce est douce: en l'ouvrant on y trouve

cinq pepins aigres et blancs. Il se confit également au sucre et au

vinaigre; et, pour troisième propriété, il donne un fort bon goût au

potage. L'arbre ressemblerait parfaitement au noyer, s'il n'avait les

feuilles plus larges. Elles ont une vertu médicinale, et le bois est

excellent pour la sculpture.

L'autre fruit, qui se nomme _mabol_, est un peu plus gros que le

premier, mais cotonneux et de la couleur de l'orange. L'arbre est de

la hauteur d'un poirier, chargé de branches et de feuilles qui

ressemblent à celles du laurier. Le bois, coupé dans sa saison,

approche de la beauté de l'ébène.

On n'a pu faire croître aucun fruit de l'Europe à Manille et dans les

autres îles. Les figuiers même, les grenadiers et le raisin muscat

qu'on y transporte n'y parviennent jamais à maturité.

Carreri s'étend beaucoup sur une autre espèce d'arbres, qui font le

principal revenu des insulaires, et qui leur procurent, dit-il,

autant de plaisir que d'utilité. On en distingue jusqu'à quarante

espèces, qu'il range toutes sous le nom de palmiers, et dont les

principales fournissent les îles de pain. Celle que les Tagales

nomment, _yoro_, et les Montagnards _laudau_, porte le nom de _sagou_

aux Moluques.

Une autre espèce qui donne du vin et du vinaigre se nomme _sasa_ et

_nipa_. Elle n'est, point assez grande pour mériter le nom d'arbre.

Son fruit ressemblerait aux dattes; mais il n'arrive point à sa

maturité, parce que les insulaires coupent la branche aussitôt qu'ils

voient paraître la fleur. Il en sort une liqueur qu'ils reçoivent dans

des vaisseaux, et dont ils tirent Quelquefois dix pintes dans une

seule nuit. L'écorce du _calinga_, qui est une sorte de cannelle, sert

à la préparer et l'empêche de s'aigrir. On emploie les feuilles du

même palmier à couvrir les maisons, et, cousues avec du fil très-fin,

elles durent environ six ans. On en tire aussi du vin de coco et de

l'huile qui est fort bonne dans sa fraîcheur. De la première écorce

des cocotiers on fait des cordages et du calfat pour les navires.

L'écorce intérieure sert à faire des vases et d'autres ustensiles.

Carreri met au nombre des palmiers jusqu'à l'arbre qui produit l'arec,

petite noix de la grosseur d'un gland, qui entre avec la chaux dans la

composition du bétel. Cet arbre se nomme _bonga_: ses feuilles sont

aussi larges que celles du bourias; le tronc est haut, mince, droit

et tout couvert de noeuds. Enfin une quatrième espèce, dont les

insulaires tirent beaucoup d'avantages, est celle qu'ils nomment

l'_yonota_. Elle leur fournit une sorte de laine qu'on appelle

_baios_, dont on fait des matelas et des oreillers; du chanvre noir

nommé _jonor_ ou _gamouto_, pour les câbles de navire, et de petits

cocos moins bons, à la vérité, que les grands. Ses fils sont de la

longueur et de la grosseur du chanvre. Ils sont noirs comme les crins

du cheval, et l'on assure qu'ils durent long-temps dans l'eau. La

laine et le chanvre s'enlèvent d'autour du tronc. On tire aussi des

branches un vin doux, et leurs bouts se mangent tendres. Il n'y a

point de palmiers dont les feuilles ne puissent servir à couvrir les

maisons ou à faire des chapeaux, des nattes, des voiles pour les

navires, et d'autres ouvrages utiles. Ainsi ce n'était pas sans raison

que Pline écrivait, il y a seize cents ans, que les pauvres y trouvent

de quoi manger, boire, se vêtir et se loger. Nous avons eu déjà

plusieurs fois occasion de relever les avantagés de cet arbre, l'un

des trésors de la zone torride.

L'arbre qui porte la casse est en si grande abondance aux Philippines,

que pendant les mois de mai et de juin les insulaires en engraissent

leurs pourceaux. Les tamariniers, ou plutôt les sampales, dont le

fruit se nomme tamarin, n'y sont pas moins communs; le bois sert à

divers ouvrages comme l'ébène. On voit sur les montagnes diverses

sortes de grands arbres qui servent également à la construction des

vaisseaux et des maisons, et dont le feuillage est toujours vert. Tels

sont l'ébène noir, le balayon rouge, l'asana ou le naga, dont on fait

des vases qui donnent à l'eau une couleur bleue et qui la rendent plus

saine; le calinga, qui jette une odeur fort douce, et dont l'écorce

est aromatique; le tiga, dont le bois est si dur, qu'il ne peut être

scié qu'avec la scie à l'eau, comme le marbre, ce qui le fait nommer

aussi _l'arbre de fer_. La difficulté de pénétrer dans ces épaisses

forêts ne permet pas aux insulaires mêmes de connaître toutes les

richesses qu'ils tiennent de la nature. Ils ont sur quelques montagnes

de Manille quantité de muscadiers sauvages dont ils ne recueillent

rien. On a déjà fait observer que Mindanao produit de très-grands

arbres dont l'écorce est une espèce de cannelle.

Mais ce qui doit passer pour un phénomène des plus extraordinaires,

c'est que dans ces îles les feuilles de certains arbres n'arrivent,

dit-on, à leur maturité que pour se transformer en animaux vivans, qui

se détachent des branches et qui volent en l'air sans perdre la

couleur de feuilles; leur corps se forme des fibres les plus dures; la

tête est à l'endroit par où la feuille tenait à l'arbre, et la queue à

l'autre extrémité; les fibres des côtés forment les pieds, et le reste

se change en ailes. Il est évident que cette observation n'a d'autre

fondement que la crédulité des voyageurs.

On a porté de la Nouvelle-Espagne aux Philippines la plante du cacao.

Quoiqu'il n'y soit pas aussi bon, il s'y est assez multiplié pour

dispenser les habitans d'en faire venir de l'Amérique. L'arbre qu'on

appelle _aimir_ est moins remarquable par ses fruits, qui pendent en

grappes et qui sont d'un fort bon goût, que par la propriété qu'il a

de se remplir d'une eau très-claire, que les chasseurs et les sauvages

tirent en perçant le tronc. L'espèce de roseau qu'on nomme bambou, et

que les Espagnols appellent _vexuco_, croît au milieu de tous ces

arbres, les embrasse comme le lierre, et monte jusqu'à la cime des

plus grands. Il est couvert d'épines, qu'on ôte pour le polir.

Lorsqu'on le coupe, il en sort autant d'eau claire qu'un homme en a

besoin pour se désaltérer; de sorte que, les montagnes en étant

remplies, on ne court jamais risque d'y manquer d'eau. L'utilité de

ces cannes est connue par toutes les relations.

On ne parle point des bananes, des cannes à sucre, des ananas, que les

Espagnols appellent _potias_; du gingembre, de l'indigo, ni d'un grand

nombre de plantes et de racines qui sont communes à la plupart des

régions de l'orient; mais c'est aux Philippines qu'il faut chercher

les camotes, espèce de grosses raves qui flattent l'odorat comme le

goût; les glabis, dont les insulaires font une sorte de pain, et que

les Espagnols mangent cuits, comme des navets; l'ubis, qui est aussi

gros qu'une courge, et dont la plante ressemble au lierre; les

xicamas, qui se mangent confits ou crus, au poivre et au vinaigre; des

carottes sauvages, qui ont le goût des poires; et le taylan, qui a

celui des patates. Toutes ces racines croissent en si grande

abondance, que la plupart des sauvages ne pensent point à se procurer

d'autre aliment.

Ils n'apportent pas plus de soin à la culture des fleurs, parce que la

nature en fait tous les frais, et que leurs champs en sont toujours

parsemés. On donne le premier rang au zampaga, qui ressemble au

mogorin des Portugais. C'est une petite fleur de couleur blanche à

trois rangs de feuilles, dont l'odeur est beaucoup plus agréable que

celle de notre jasmin. On en distingue deux autres: le solafi et le

locoloco, qui ont l'odeur du girofle. La fleur qui porte les noms de

_balanoy torongil_ et _damoro_ donne une petite semence de l'odeur du

baume, qui est très-bonne pour l'estomac, et que les personnes

délicates mêlent avec le bétel. Le daso jette une odeur aromatique

jusque dans sa racine. Le cablin, qui est plein d'odeur lorsqu'il est

cueilli, en rend encore plus lorsqu'il est sec. La sarafa, nommée par

les Espagnols _oja de Saint-Juan_, est une très-belle fleur, dont les

feuilles sont fort larges et mêlées de vert et de blanc. Outre le

gingembre commun dont les campagnes sont remplies, on y en trouve une

espèce plus chaude et plus forte, qui se nomme _langeovas_.

On assure qu'il n'y a point d'îles au monde qui produisent plus

d'herbes médicinales. Celles qui se trouvent en Europe ont aux

Philippines les mêmes vertus dans un degré fort supérieur; mais on

vante encore plus celles qui sont propres au terrain et au climat. Le

pollo, herbe fort commune et semblable au pourpier, guérit en très-peu

de temps toutes sortes de blessures. Le pansipane en est une plus

haute, qui porte une fleur blanche comme celle de la fève; appliquée

sur les plaies après avoir été pilée, elle en chasse toute la

corruption. La golondrine a la vertu de guérir presque sur-le-champ la

dysenterie. Quantité d'autres herbes guérissent les blessures, si l'on

en boit la décoction. Une autre sert, comme l'opium, à faire perdre la

raison dans un combat, pour ne plus craindre les armes de l'ennemi; et

l'on assure que ceux qui en ont pris ne rendent point de sang par

leurs blessures. Carreri donne pour garant de cette vertu un

gouverneur portugais et plusieurs missionnaires. Il vante l'admirable

qualité de deux autres herbes; l'une qui, étant appliquée sur les

reins, empêche de sentir aucune lassitude; l'autre qui, gardée dans la

bouche, soutient les forces, et rend un homme capable de marcher deux

jours sans manger.

Les mêmes qualités de l'air, qui favorisent la multiplication des

animaux venimeux dans les îles, y font croître quantité d'herbes, de

fleurs et de racines de la même qualité. Quelques-unes portent un

venin si subtil, que non-seulement elles font mourir ceux qui ont le

malheur d'y toucher, mais qu'elles infectent l'air aux environs,

jusqu'à répandre une contagion mortelle lorsqu'elles sont en fleur.

D'un autre côté, on trouve dans les mêmes lieux d'excellens

contre-poisons. Le _camandag_[16] est un arbre si vénéneux, que ses

feuilles mêmes sont mortelles: la liqueur qui distille de son tronc

sert aux insulaires pour empoisonner la pointe de leurs flèches.

L'ombre seule de l'arbre fait périr l'herbe aux environs; s'il est

transplanté, il détruit tous les arbres voisins, à l'exception d'un

arbrisseau qui est son contre-poison, et qui l'accompagne toujours.

Ceux qui voyagent dans les lieux déserts portent dans la bouche un

petit morceau de bois ou une feuille de cet arbrisseau pour se

garantir de la pernicieuse vertu du camandag.

[Note 16: Cet arbre ressemble beaucoup, par ses qualités vénéneuses,

au mancelinier des Antilles.]

Le maca-bubay, dont le nom signifie ce qui donne la vie, est une

espèce de lierre de la grosseur du doigt, qui croît autour d'un arbre;

il produit quelques filets dont les insulaires font des bracelets,

pour les porter comme un antidote contre toutes sortes de poisons. La

racine du bubay, prise du côté qui regarde l'orient, et pilée pour

être appliquée sur les plaies, guérit plus souverainement qu'aucun

baume. L'arbre de ce nom croît parmi les bâtimens, et les pénètre de

ses racines, jusqu'à renverser de grands édifices; il vient aussi

dans les montagnes, où il est fort honoré des Indiens.

La différence des nations que le hasard ou leur propre choix a

rassemblées aux Philippines entraîne aussi celle des langues. On en

compte six dans la seule île de Manille: celles des Tagales, des

Pampangas, des Bisayas, des Cagayans, des Iloccos et des Pangasinans.

Celles des Tagales et des Bisayas sont les plus usitées. On n'entend

point la langue des noirs, des zambales et des autres nations

sauvages. Carreri ne fait pas difficulté d'assurer que les anciens

habitans ont reçu leur langage et leur caractère des Malais de la

terre ferme, auxquels il prétend qu'ils ressemblent aussi par la

stupidité. Dans leur écriture ils ne se servent que de trois voyelles,

quoiqu'ils en prononcent différemment cinq: ils ont treize consonnes.

Leur méthode est d'écrire de bas en haut, en mettant la première ligne

à gauche, et continuant vers la droite, contre l'usage des Chinois et

des Japonais, qui écrivent de haut en bas et de droite à gauche. Avant

que les Espagnols leur eussent communiqué l'usage du papier, ils

écrivaient sur la partie polie de la canne, ou sur les feuilles de

palmier avec la pointe d'un couteau. Aujourd'hui les Indiens maures

des Philippines ont oublié leur ancienne écriture, et se servent de

l'espagnole.

La première loi parmi eux est de respecter et d'honorer les auteurs

de leur naissance. Toutes les causes sont jugées par le chef du

barangué, assisté d'un conseil des anciens. Dans les causes civiles,

on appelle les parties, on s'efforce de les accommoder; et si ce

prélude est sans succès, on les fait jurer de s'en tenir à la sentence

des juges, après quoi les témoins sont examinés. Si les preuves sont

égales, on partage la prétention. Si l'un des deux prétendans se

plaint, le juge devient sa partie; et, s'attribuant la moitié de

l'objet contesté, il distribue le reste entre les témoins. Dans les

causes criminelles, on ne prononce point de sentence juridique. Si le

coupable manque d'argent pour satisfaire la partie offensée, le chef

et les principaux du barangué lui ôtent la vie à coups de lance. Quand

le mort est lui-même un des principaux, toute sa parenté fait la

guerre à celle du meurtrier, jusqu'au jour où quelque médiateur

propose une certaine quantité d'or, dont la moitié se donne aux

pauvres, et l'autre à la femme, aux enfans ou aux parens du mort.

À l'égard du vol, si le coupable n'est pas connu, on oblige toutes les

personnes suspectes de mettre quelque chose sous un drap, dans

l'espérance que la crainte portera le voleur à profiter d'une si belle

occasion pour restituer sans honte. Mais si rien ne se retrouve par

cette voie, les accusés ont deux manières de se purger: ils se rangent

sur le bord de quelque profonde rivière, une pique à la main, et

chacun est obligé de s'y jeter: celui qui sort le premier est déclaré

coupable; d'où il arrive que plusieurs se noient, dans la crainte du

châtiment. La seconde épreuve consiste à prendre une pierre au fond

d'un bassin d'eau bouillante. Celui qui refuse de l'entreprendre paie

l'équivalent du vol.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 19 / 22 段