L'île de Guahan étant la principale, ils y bâtirent un bon château,

dans lequel ils n'ont pas cessé d'entretenir une garnison d'environ

cent hommes. Les jésuites y ont bâti deux colléges pour l'instruction

des jeunes Indiens de l'un et de l'autre sexe; et la cour d'Espagne

donne chaque année trois mille piastres à ce religieux établissement.

Un vaisseau de Manille, envoyé aussi tous les ans, y apporte de

l'étoffe et d'autres provisions. Carreri se trompe lorsqu'il ne donne

qu'environ dix lieues de tour à l'île de Guahan: elle en a quarante;

elle est agréable et fertile. En général, quoique les îles Marianes

soient sous la zone torride, le ciel y est fort serein; on y respire

un air pur, et la chaleur n'y est jamais excessive; les montagnes,

chargées d'arbres presque toujours verts, et coupées par un grand

nombre de ruisseaux qui se répandent dans les vallées et dans les

plaines, rendent le pays fort agréable.

Avant que les Espagnols eussent paru dans ces îles, les habitans y

vivaient dans une parfaite liberté; ils n'avaient pas d'autres lois

que celles qu'ils voulaient s'imposer. Séparés de toutes les nations

par les vastes mers dont ils sont environnés, ils ignoraient qu'il

existât d'autres terres, et se regardaient comme les seuls habitans du

monde. Cependant ils manquaient de la plupart des choses que nous

croyons nécessaires à la vie; ils n'avaient point d'animaux, à

l'exception de quelques oiseaux, et presque d'une seule espèce, assez

semblable à nos tourterelles; ils ne les mangeaient pas, mais ils se

faisaient un amusement de les apprivoiser et de leur apprendre à

parler. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'ils n'avaient jamais

vu de feu. Cet élément, sans lequel on ne s'imaginerait pas que les

hommes pussent vivre, leur était tellement inconnu, qu'ils n'en purent

deviner les propriétés en le voyant pour la première fois dans une

descente de Magellan, qui brûla quelques-unes de leurs maisons. Ils

prirent d'abord le feu pour un animal qui s'attachait au bois et qui

s'en nourrissait. Les premiers qui s'en approchèrent trop s'étant

brûlés, leurs cris inspirèrent de la crainte aux autres, qui n'osèrent

plus le regarder que de loin. Ils appréhendèrent la morsure d'un si

terrible animal, qu'ils crurent capable de les blesser par la seule

violence de sa respiration; car c'est l'idée qu'ils se formèrent de la

flamme et de la chaleur; mais cette fausse imagination dura peu; ils

s'accoutumèrent bientôt à se servir du feu comme nous.

Quoiqu'on ignore dans quel temps les Marianes ont été peuplées, et de

quel pays ses habitans tirent leur origine, leurs inclinations, qui

ressemblent à celle des Japonais, et les idées de leur noblesse, qui

n'est pas moins fière et moins hautaine qu'au Japon, font juger qu'ils

peuvent être venus de ces grandes îles, d'autant plus qu'ils n'en

sont éloignés que de six à sept journées. Quelques-uns se persuadent

néanmoins qu'ils sont sortis des Philippines et des îles voisines,

parce que la couleur de leur visage, leur langue, leurs coutumes et la

forme de leur gouvernement ont beaucoup de rapport avec ce qu'on a dit

des Tagales, anciens habitans des Philippines. Peut-être viennent-ils

des uns et des autres, et leurs îles se sont-elles peuplées par

quelque naufrage des Japonais et des Tagales, que la tempête aura

jetés sur leurs côtes.

Les Marianes sont fort peuplées. On compte plus de trente mille

habitans dans la seule île de Guahan. Celle de Saypan en contient

moins, et les autres à proportion. Toutes ces îles sont remplies de

villages répandus dans les plaines et sur les montagnes, dont

quelques-uns sont composés de cent et cent cinquante maisons. Les

habitans sont basanés, mais leur teint est d'un brun plus clair que

celui des Philippinois. Ils sont plus robustes que les Européens. Leur

taille est haute et bien proportionnée. Quoiqu'ils ne se nourrissent

que de racines, de fruits et de poisson, ils ont tant d'embonpoint,

qu'ils en paraissent enflés: mais il ne les empêche pas d'être souples

et agiles. Rien n'est moins rare parmi eux que de vivre cent ans. Leur

historien assure que la première année qu'on leur prêcha l'Évangile,

on en baptisa plus de cent vingt qui passaient cet âge, et qui ne

paraissaient pas au-dessus de leur cinquantième année. La plupart

arrivent à une extrême vieillesse sans avoir jamais été malades. Ceux

qui le deviennent se guérissent avec des simples dont ils connaissent

la vertu.

Les hommes sont entièrement nus; mais les femmes ne le sont pas

tout-à-fait. Elles font consister la beauté à se rendre les dents

noires et les cheveux blancs. Ainsi la plus importante de leurs

occupations est de se noircir les dents avec certaines herbes, et de

blanchir leur chevelure avec des eaux préparées pour cet usage. Elles

la portent fort longue, au lieu que les hommes se la rasent presque

entièrement, et ne conservent au sommet de la tête qu'un petit flocon

de cheveux long d'un doigt, à la manière du Japon.

Leur langue a beaucoup de rapport avec celle des Tagales, qu'on parle

aux Philippines. Elle est assez agréable; la prononciation en est

douce et aisée. Un des agrémens de cette langue est de transposer les

mots, et quelquefois même les syllabes du même mot; ce qui donne

occasion à des équivoques que ces peuples aiment beaucoup. Quoiqu'ils

n'aient aucune connaissance des sciences ni des beaux-arts, ils ne

laissent pas d'avoir des histoires remplies de fables, et même

quelques poésies dont ils se font honneur. Un poëte est respecté de

toute la nation. Mais jamais peuple ne fut rempli d'une vanité plus

sotte et d'une plus ridicule présomption. Tous les pays dont on leur

parle ne paraissent qu'exciter leur mépris. Ils n'entendent ces

récits qu'avec des marques de pitié. Leur nation est distinguée en

trois états: la noblesse, le peuple, et ceux qui forment comme l'état

moyen. La noblesse est d'une fierté que leur historien traite

d'incroyable; elle tient le peuple dans un abaissement qu'il est

impossible, dit-il, de s'imaginer en Europe. C'est la dernière et la

plus criminelle infamie, pour les nobles, de s'allier aux filles du

peuple. Une famille qui le souffre est perdue de réputation. Avant

qu'ils eussent embrassé le christianisme, s'il arrivait qu'un noble se

dégradât par une alliance si révoltante, tous ses parens

s'assemblaient, et de concert ils lavaient cette tache dans le sang du

coupable. Enfin ce fol entêtement va si loin, que c'est un crime pour

les personnes du peuple d'approcher de la maison des nobles; et s'ils

désirent quelque chose les uns des autres, il faut qu'ils se le

demandent de loin.

Ces nobles sont distingués par le titre de _chamorris_. Ils ont des

fiefs héréditaires dans leurs familles. Ce ne sont pas les enfans qui

succèdent aux pères, mais les frères et neveux du mort, dont ils

prennent le nom ou celui du chef de la famille. Cet usage est si bien

établi, qu'il ne cause jamais aucun trouble. La noblesse la plus

estimée est celle d'Adgadna, capitale de l'île de Guahan. Une

situation avantageuse et l'excellence des eaux ont attiré dans cette

ville plus de cinquante familles nobles, qui jouissent d'une grande

considération dans l'île entière. Leurs chefs président aux

assemblées. On les respecte, on les écoute; mais la déférence pour

leur jugement n'est jamais forcée. Chacun prend le parti qui lui

convient, sans y trouver d'opposition, parce que ces peuples n'ont

proprement aucun maître, ni d'autres lois que certains usages, dont

ils n'observent religieusement un petit nombre que par la force de

l'habitude.

Dans une si profonde barbarie, on remarque entre les chamorris quelque

apparence de politesse. Lorsqu'ils se rencontrent ou qu'ils passent

les uns devant les autres, ils se saluent par quelques termes civils.

Ils s'invitent mutuellement à manger. Ils se présentent une herbe

qu'ils ont toujours à la bouche, et qui leur tient lieu de tabac. Une

de leurs civilités les plus ordinaires, est de passer la main sur

l'estomac de ceux qu'ils veulent honorer. C'est une extrême incivilité

parmi eux de cracher devant ceux à qui on doit du respect. Leur

délicatesse va là-dessus jusqu'à la superstition. Ils crachent

rarement, et jamais sans beaucoup de précautions. Ils ne crachent

jamais près de la maison d'un autre, ni le matin. Les plus graves en

apportent quelques raisons qu'on n'a pas bien pénétrées, et qui n'en

valent pas trop la peine.

Leur occupation la plus commune est la pêche: ils s'y exercent dès

l'enfance; aussi nagent-ils comme des poissons. Leurs canots sont

d'une légèreté surprenante et d'une propreté qui ne déplairait pas en

Europe. Carreri en fait une description curieuse. Ils ne sont pas

faits d'un seul tronc d'arbre, comme en Afrique et dans d'autres

lieux, mais de deux troncs cousus et joints avec de la canne des

Indes. Leur longueur est de quinze ou dix-huit pieds; et comme ils

pourraient chavirer facilement, parce que leur largeur n'est que de

quatre palmes, ils joignent aux côtés des pièces de bois solides qui

les tiennent en équilibre. Ce bâtiment ne pouvant guère contenir que

trois matelots, ils font un plancher dans le milieu, qui s'avance des

deux côtés sur l'eau, et qui est la place des passagers. Des trois

matelots, l'un est sans cesse occupé à jeter l'eau qui entre également

par-dehors et par les fentes, tandis que les autres sont aux

extrémités pour gouverner. La voile, qui ressemble à celles qu'on

nomme _latines_, est de nattes, et de la longueur du bâtiment; ce qui

les expose à se voir renverser lorsqu'ils n'évitent pas soigneusement

d'avoir le vent en poupe. Mais rien n'est égal à leur vitesse; ils

font dans une heure dix et douze milles. Pour revenir d'un lieu à un

autre, ils ne font que changer la voile sans tourner le bâtiment;

alors la proue devient la poupe. S'ils ont besoin d'y faire quelque

réparation, ils mettent les marchandises et les passagers sur la

voile, et leur manoeuvre est si prompte, que les Espagnols, qui en

sont témoins tous les jours, ont peine à en croire leurs yeux. C'est

dans ces frêles machines qu'ils ont quelquefois traversé une mer de

quatre cents lieues jusqu'aux Philippines.

Leurs édifices ne sont pas sans agrémens. Ils sont bâtis de cocotiers

et de maria, espèce de bois qui est particulier à ces îles. Chaque

maison est composée de quatre appartemens, séparés par des cloisons de

feuilles de palmiers, qui sont entrelacées en forme de natte. Le toit

est de la même matière. Ces appartemens sont propres, et destinés

chacun à leur usage. On couche dans le premier; on mange dans le

second; le troisième sert à garder les fruits et les autres

provisions, et le quatrième au travail.

On ne connaît aucun peuple qui vive dans une plus grande indépendance.

Chacun se trouve maître de soi-même et de ses actions aussitôt qu'il

est capable de se connaître. Le respect même et la soumission pour les

parens, qui semble la première inspiration de la nature, est un

sentiment qu'ils ignorent. Ils n'ont de rapport avec leurs pères et

leurs mères qu'autant qu'ils ont besoin de leurs secours. Chacun se

fait justice dans les démêlés qui naissent entre eux. S'il survient

quelque différent entre les villages et les peuples, ils le terminent

par la guerre. Ils ont une facilité extrême à s'irriter. Ils se hâtent

de courir aux armes; mais ils les quittent aussi promptement qu'ils

les prennent, et jamais leurs guerres ne sont de longue durée.

Lorsqu'ils se mettent en campagne, ils poussent de grands cris, moins

pour effrayer leurs ennemis que pour s'animer eux-mêmes; car la nature

ne les a pas faits braves. Ils marchent sans chef, sans discipline et

sans ordre: ils partent sans provisions. Ils passent deux et trois

jours sans manger, uniquement attentifs aux mouvemens de l'ennemi,

qu'ils tâchent de faire tomber dans quelque piége. C'est un art dans

lequel peu de nations les égalent. La guerre parmi eux ne consiste

qu'à se surprendre: ils n'en viennent aux mains qu'avec peine. La mort

de deux ou trois hommes décide ordinairement de la victoire. Ils

paraissent saisis de peur à la vue du sang; et, prenant la fuite, ils

se dissipent aussitôt. Les vaincus envoient des présens au parti

victorieux, qui les reçoit avec une joie insolente, telle qu'est

toujours celle des caractères timides qui voient leurs ennemis à leurs

pieds. Il insulte aux vaincus, il compose des vers satiriques qui se

chantent ou qui se récitent dans les fêtes.

Une singularité qui distingue encore cette nation est de n'avoir point

d'arcs, de flèches ni d'épées. Les armes des Marianais sont des bâtons

garnis du plus gros os d'une jambe, d'une cuisse ou d'un bras d'homme.

Ces os, qu'ils travaillent assez proprement, ont la pointe fort aiguë,

et sont si venimeux par leur propre nature, que la moindre esquille

qui reste dans une blessure cause infailliblement la mort, avec des

convulsions, des tremblemens et des douleurs incroyables, sans qu'on

ait pu trouver jusqu'à présent de remède à la force d'un poison si

puissant. Chaque insulaire a quantité de ces redoutables traits. Les

pierres sont une autre partie de leurs munitions. Ils les lancent avec

tant d'adresse et de raideur, qu'elles entrent quelquefois dans le

tronc des arbres. On ne leur connaît point d'armes défensives. Ils ne

parent les coups qu'on leur porte que par la souplesse et l'agilité de

leurs mouvemens. Mais s'ils sont mauvais guerriers, ils entendent si

bien la dissimulation, que les étrangers y ont été toujours trompés

avant d'avoir appris à les connaître.

La vengeance est une de leurs plus ardentes passions. S'ils reçoivent

une injure, leur ressentiment n'éclate jamais par des paroles: toute

leur aigreur et leur amertume se renferment dans leur coeur. Ils sont

si maîtres d'eux-mêmes, qu'ils laissent passer tranquillement des

années entières pour attendre l'occasion de se satisfaire: alors ils

se dédommagent d'une si longue violence, en se livrant à tout ce que

la haine et la trahison leur inspirent de plus noir et de plus

affreux.

Leur inconstance et leur légèreté sont sans exemple. Comme ils vivent

sans contrainte et dans l'habitude continuelle de suivre tous leurs

caprices, ils passent aisément d'une inclination à l'autre; ce qu'ils

désirent avec le plus d'ardeur, ils cessent de le vouloir le moment

d'après. Les missionnaires regardent cette mobilité d'humeur comme le

plus grand obstacle qu'ils aient trouvé à la conversion de ces

barbares. Elle est accompagnée d'un goût fort vif pour le plaisir. Ils

ont naturellement de la gaieté; ils l'exercent agréablement par des

railleries mutuelles et par des bouffonneries qui ne laissent point

languir la joie. S'ils sont sobres, c'est moins par inclination que

par nécessité. Ils s'assemblent souvent, ils se traitent en poissons,

en fruits, en racines, avec une liqueur qu'ils composent de riz et de

cocos râpés; ils se plaisent, dans ces fêtes, à danser, à courir, à

lutter, à raconter les aventures de leurs ancêtres, et souvent à

réciter des vers de leurs poëtes, qui ne contiennent que des

extravagances et des fables. Les femmes ont aussi leurs amusemens.

Elles y viennent fort parées, autant du moins qu'elles peuvent l'être

avec des coquillages, de petits grains de jais et des morceaux

d'écaille de tortue, qu'elles laissent pendre sur leur front; elles y

entrelacent des fleurs pour relever ces bizarres ornemens. Leurs

ceintures sont des chaînes de petites coquilles, qu'elles estiment

plus que nous ne faisons en Europe les perles ou les pierres

précieuses. Elles y attachent de petits cocos assez proprement

travaillés: elles ajoutent à toutes ces parures des tissus de racines

d'arbres; ce qui ne sert qu'à les défigurer: car ces tissus

ressemblent plus à des cages qu'à des habits.

Dans leurs assemblées, elles se mettent douze ou treize en rond,

debout et sans se remuer. C'est dans cette attitude qu'elles chantent

les vers fabuleux de leurs poëtes, avec un agrément et une justesse

qui plairaient en Europe. L'accord de leurs voix est admirable, et ne

cède rien à la musique la mieux concertée. Elles ont dans les mains

des petites coquilles qu'elles font jouer comme nos castagnettes. Mais

les Européens sont surpris de la manière dont elles soutiennent leur

voix et dont elles animent leur chant, avec une action si vive et tant

d'expression dans les gestes, qu'au jugement même des missionnaires,

elles charment ceux qui les voient et qui les entendent.

Les hommes prennent le nombre de femmes qu'ils jugent à propos, et

n'ont pas d'autre frein que celui de la parenté: cependant l'usage

commun est de n'en avoir qu'une. Elles sont parvenues, dans les îles

Marianes, à jouir des droits qui sont ailleurs le partage des maris.

La femme commande absolument dans chaque maison; elle est la

maîtresse. Elle est en possession de toute l'autorité; et le mari n'y

peut disposer de rien sans son consentement. S'il n'a pas toute la

déférence que sa femme se croit en droit d'exiger, si sa conduite

n'est pas réglée, ou s'il est de mauvaise humeur, sa femme le

maltraite ou le quitte, et rentre dans tous les droits de la liberté.

Ainsi le mariage des Marianais n'est pas indissoluble; mais de

quelque côté que vienne la séparation, la femme ne perd pas ses biens:

ses enfans la suivent, et considèrent le nouvel époux qu'elle choisît

comme s'il était leur père. Un mari a quelquefois le chagrin de se

voir en un moment sans femme et sans enfans par la mauvaise humeur et

la bizarrerie d'une femme capricieuse.

Mais ce n'est pas le seul désagrément des maris. Si la conduite d'une

femme donne quelque sujet de plainte à son mari, il peut s'en venger

sur l'amant, mais il n'a pas droit de la maltraiter; et son unique

ressource est le divorce. Il n'en est pas de même de l'infidélité des

maris. Une femme convaincue qu'elle est trahie par le sien en informe

toutes les femmes de l'habitation, qui conviennent aussitôt d'un

rendez-vous. Elles s'y rendent la lance à la main, et le bonnet de

leur mari sur la tête. Dans cet équipage guerrier, elles s'avancent en

corps de bataille vers la maison du coupable. Elles commencent par

désoler ses terres, arracher ses grains et les fouler aux pieds,

dépouiller ses arbres et ravager tous ses biens. Ensuite fondant sur

la maison, qu'elles ne traitent pas avec plus de ménagement, elles

l'attaquent lui-même, et ne lui laissent de repos qu'après l'avoir

chassé. D'autres se contentent d'abandonner le mari dont elles se

plaignent, et de faire savoir à leurs parens qu'elles ne peuvent plus

vivre avec lui. Toute la famille, brûlant d'envahir le bien d'autrui,

s'assemble pour en saisir l'occasion. Le mari se croit trop heureux

lorsque, après avoir vu piller ou saccager tout ce qu'il possède, il

ne voit pas aller la fureur jusqu'à renverser sa maison. Cet empire

des femmes éloigne du mariage quantité de jeunes gens. Les uns louent

des filles, et d'autres les achètent de leurs parens pour quelques

morceaux de fer ou d'écaille de tortue. Ils les mettent dans des lieux

séparés, où ils se livrent avec elles à tous les excès du libertinage.

Mais ils ne connaissent guère d'autres crimes. L'homicide, et même le

vol, sont en horreur dans toute la nation, du moins entre eux. Leurs

maisons ne sont point fermées, et l'on n'apprend jamais que personne

ait volé son voisin.

Avant l'arrivée des missionnaires, ils ne reconnaissaient aucune

apparence de Divinité; et n'ayant pas la moindre idée de religion, ils

étaient sans temples, sans culte et sans prêtres. On n'a trouvé parmi

eux qu'un petit nombre d'imposteurs distingués par le nom de

_mancanas_, qui s'attribuaient le pouvoir de commander aux élémens, de

rendre la santé aux malades, de changer les saisons, et de procurer

une récolte abondante ou d'heureuses pêches; mais ils ne laissaient

pas d'attribuer à l'âme une sorte d'immortalité, et de supposer dans

une autre vie des récompenses ou des peines. Ils nommaient l'enfer

_zazarraguan_, ou _maison de Chassi_, c'est-à-dire d'un démon auquel

ils donnaient le pouvoir de tourmenter ceux qui tombaient entre ses

mains. Leur paradis était un lieu de délices, mais dont ils faisaient

consister toute la beauté dans celle des cocotiers, des cannes à

sucre, et des autres fruits qu'ils y croyaient d'un goût merveilleux;

et ce n'était pas la vertu ou le crime qui les conduisait dans l'un ou

l'autre de ces lieux: tout dépendait de la manière dont on sortait de

ce monde. Ceux qui mouraient d'une mort violente avaient le

zazarraguan pour partage; et ceux qui mouraient naturellement allaient

jouir des arbres et des fruits délicieux du paradis.

Peu de nations sont plus éloquentes dans la douleur. Rien n'est aussi

lugubre que leurs enterremens; ils y versent des torrens de larmes.

Leurs cris ne peuvent être représentés. Ils s'interdisent toute sorte

de nourriture; ils s'épuisent par leur abstinence et par leurs larmes.

Leur deuil dure sept ou huit jours, et quelquefois plus long-temps.

Ils le proportionnent à la tendresse qu'ils avaient pour le mort. Tout

ce temps est donné aux pleurs et aux chants lugubres. L'usage commun

est de faire quelques repas autour du tombeau, car on en élève

toujours un dans le lieu de la sépulture. On le charge de fleurs, de

branches de palmier, de coquillages et de ce qu'on a de plus précieux.

La douleur des mères s'exprime encore par des marques plus touchantes.

Après s'y être abandonnées long-temps, tous leurs soins se tournent à

l'entretien de leur tristesse. Elles coupent les cheveux des enfans

qu'elles pleurent, pour les conserver précieusement. Elles portent au

cou, pendant plusieurs années, une corde à laquelle elles font autant

de noeuds qu'il s'est passé de nuits depuis leur perte. Si le mort est

du nombre des chamorris, ou si c'est une femme de qualité, on ne

connaît plus de bornes, le deuil est une véritable fureur. On arrache

les arbres; on brûle les édifices; on brise les bateaux; on déchire

les voiles, qu'on attache par lambeaux au-devant des maisons; on

jonche les chemins de branches de palmiers, et l'on élève des machines

lugubres en l'honneur du mort. S'il s'est illustré par la pêche ou par

les armes, on couronne son tombeau de rames et de lances. S'il est

également renommé dans ces deux professions, on entrelace les rames et

les lances, pour en faire une espèce de trophée.

Le P. Gobien, représentant la douleur des Marianais, la nomme

non-seulement vive et touchante, mais fort spirituelle. Il traduit

quelques-unes de leurs expressions: «Il n'y a plus de vie pour moi,

dit l'un; ce qui m'en reste ne sera qu'ennui et qu'amertume. Le soleil

qui m'animait s'est éclipsé; la lune qui m'éclairait s'est obscurcie;

l'étoile qui me conduisait a disparu.» On reconnaît le goût des

Orientaux dans cette profusion de figures toujours tirées des mêmes

objets. La poésie de sentiment a une autre expression.

D'autres voyageurs, s'attachant moins aux moeurs et aux usages, sont

entrés dans quelques détails sur les productions naturelles de ces

îles. Quoique les arbres n'y soient pas si grands, ni de la même

épaisseur que ceux des Philippines, le terroir produit tout ce qui est

nécessaire aux habitans. Elles n'avaient autrefois, dit Carreri, que

les fruits du pays et quelques poules; mais les Espagnols y ont

introduit le riz et les légumes. Ils y ont porté des chevaux, des

vaches et des porcs, qui ont assez heureusement multiplié dans les

montagnes. On n'y voyait pas même de souris avant que les vaisseaux

d'Europe en eussent apporté. Il ne s'y trouve d'ailleurs aucun animal

venimeux.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 21 / 22 段