côte de Samar. Vers la fin du dernier siècle, on y vit arriver des
sauvages qui firent entendre que les îles d'où ils étaient partis
n'étaient pas fort éloignées; qu'une de ces îles n'était habitée que
par des femmes, et que les hommes des îles voisines, leur rendant
visite dans des temps réglés, en remportaient les enfans mâles. Les
Espagnols, sans la connaître mieux, l'ont nommé l'_île des Amazones_.
On apprit des mêmes sauvages que la mer apportait sur leurs côtes une
si grande quantité d'ambre gris, qu'ils s'en servaient comme de poix
pour leurs barques; récit fort vraisemblable, puisque les tempêtes en
jettent beaucoup aussi sur la côte de Samar. Plusieurs jésuites des
Philippines se persuadèrent que ces îles, qui ne sont pas encore
découvertes, étaient celles de Salomon que les Espagnols cherchent
depuis si long-temps, et qu'on croit également riches en or et en
ambre.
Le tour de l'île de Leyte est d'environ quatre-vingt-dix ou cent
lieues; elle est très-peuplée du côté de l'est, c'est-à-dire depuis le
détroit de Panamao jusqu'à celui de Panahan; et les plaines y sont si
fertiles, qu'elles rendent deux cents pour un. De hautes montagnes qui
la divisent en deux parties causent tant de différence dans l'air, que
l'hiver règne d'un côté pendant que l'autre jouit de tous les agrémens
de la plus belle saison. Une moitié de l'île fait la moisson, et
l'autre sème; ce qui procure chaque année deux abondantes récoltes aux
insulaires. D'ailleurs les montagnes sont remplies de cerfs, de
vaches, de sangliers et de poules sauvages. La pierre jaune et bleue
s'y trouve en abondance. Les légumes, les racines et les cocos y
croissent sans aucun soin. Le bois de construction, pour les édifices
et les vaisseaux, n'y est pas moins commun; et la mer, aussi favorable
que la terre aux heureux habitans de l'île, leur fournit quantité
d'excellent poisson. On compte neuf mille personnes qui paient le
tribut en cire, en riz et en toiles. On vante aussi la douceur de leur
naturel et deux de leurs usages: l'un d'exercer entre eux la plus
parfaite hospitalité lorsqu'ils voyagent; l'autre, de ne jamais
changer le prix des vivres, dans l'excès même de la disette. Enfin
l'on ajoute à tant d'avantages, que l'air est plus frais à Leyte et à
Samar que dans l'île de Manille.
Quoiqu'on ait à peine subjugué la douzième partie des Philippines, le
nombre des sujets de la couronne d'Espagne, Espagnols ou Indiens,
monte à deux cent cinquante mille âmes. Les Indiens mariés paient dix
piastres de tribut, et tous les autres cinq, depuis l'âge de dix-huit
ans jusqu'à cinquante. De ce nombre, le roi n'a que cent mille
tributaires, le reste dépend des seigneurs; et les revenus royaux ne
montent pas à plus de quatre cent mille piastres, qui ne suffisent pas
pour l'entretien des quatre mille soldats répandus dans les îles, et
pour les gages excessifs des ministres; aussi la cour est-elle obligée
d'y en joindre deux cent cinquante mille qu'elle envoie de la
Nouvelle-Espagne.
On compte Mindanao et Solou entre les Philippines, quoique la première
soit à deux cents lieues de Manille au sud-est. Sa situation est
depuis le 6e. degré jusqu'au 10e. 30 minutes, entre les caps de
Saint-Augustin, de Suliago et de Samboengan. Elle forme aussi comme un
triangle, dont ces trois caps font les pointes.
Outre les productions communes aux autres îles, Mindanao a le durion,
fruit estimé sur toute la côte des Indes, dans lequel on trouve trois
ou quatre amandes couvertes d'une substance molle et blanchâtre, avec
un noyau semblable à celui des prunes, qui se mange rôti comme les
marrons. Il a la même qualité que les autres fruits de l'Orient,
c'est-à-dire qu'il faut le cueillir pour le faire parvenir à sa
maturité. On en trouve beaucoup depuis Dapitan jusqu'à Samboengan,
dans une étendue de soixante lieues, particulièrement dans les cantons
élevés, mais surtout dans les îles de Solou et de Basilan. On assure
que l'arbre est vingt ans à donner ses premiers fruits. La cannelle
est une autre production propre à l'île de Mindanao: l'arbre dont elle
est l'écorce y croît sans culture sur les montagnes, et n'a pas
d'autre maître que celui qui s'en saisit le premier. De là vient
apparemment que, dans la crainte d'être prévenu par son voisin, chacun
se hâte d'enlever l'écorce avant qu'elle soit mûre; et quoiqu'elle
soit d'abord aussi piquante que celle de Ceylan, elle perd en moins de
deux ans son goût et sa vertu.
Les habitans de l'île y trouvent de fort bon or, en creusant assez
loin dans la terre. Ils en trouvent dans les rivières, en y faisant
des fosses avant l'arrivée du flot. Les volcans leur donnent beaucoup
de soufre, surtout de celui de Sanxile, qui est dans le voisinage de
Mindanao. Il s'y éleva en 1640 une haute montagne qui vomit tant de
cendres, que cette éruption fit craindre la ruine entière de l'île.
On pêche de grosses perles dans les îles voisines. Le père de Combes,
jésuite, qui a publié l'histoire de Mindanao, raconte que dans un
endroit très-profond on en connaît une qui est de la grosseur d'un
oeuf, et qu'on a tenté inutilement de la trouver. Avec toutes les
autres espèces d'oiseaux qui sont dans les autres îles, Mindanao
produit _le charpentier_, auquel on attribue la propriété de trouver
une herbe qui rompt le fer. On y voit une prodigieuse quantité de
sangliers, de chèvres et de lapins; mais surtout des singes
très-lascifs, qui ne permettent pas aux femmes de s'éloigner de leurs
maisons.
Les insulaires sont divisés en quatre nations principales, les
Mindanaos, les Caragos, les Loutaos, et les Soubanos. On vante les
Caragos pour leur bravoure. Les Mindanaos sont renommés pour leur
perfidie. Les Loutaos, nation établie depuis peu dans les trois îles
de Mindanao, de Solou et de Basilan, vivent dans des maisons bâties
sur des pieux au bord des rivières, et leur nom signifie nageur. Ces
peuples aiment si peu la terre, que, ne s'embarrassant jamais du soin
de semer, ils ne vivent que de leur pêche. Cependant ils entendent
fort bien le commerce; et la liaison qu'ils entretiennent avec les
habitans de Bornéo les engage à porter le turban comme eux. Les
Soubanos, dont le nom signifie habitant des rivières, sont regardés
des autres avec mépris. Ils passent pour les vassaux de Loutaos. Leur
usage est de bâtir leurs maisons sur des pieux si hauts, qu'on
n'atteindrait pas avec une pique à cette espèce de nid. Ils s'y
retirent la nuit à l'aide d'une perche qui leur sert d'échelle. Les
Dapitans, qui font aussi comme une nation séparée, surpassent toutes
les autres par le courage et la prudence. Ils ont puissamment assisté
les Espagnols dans la conquête des îles voisines.
L'intérieur du pays est habité par des montagnards qui ne descendent
jamais sur les côtes. On y trouve aussi quelques noirs. Tous ces
insulaires sont idolâtres ou mahométans; plusieurs n'ont aucune
religion. Leurs maisons de bois sont couvertes de joncs. La terre leur
sert de siéges, les feuilles d'arbre de plats, les cannes de vases, et
les cocos de tasses.
Les usages des nations qui habitent les montagnes sont beaucoup plus
barbares que ceux des mahométans. Un père qui rachète son fils de
l'esclavage en fait son propre esclave; et les enfans exercent la même
rigueur à l'égard de leur père. Le moindre bienfait donne droit parmi
eux sur la liberté d'autrui; et pour le crime d'un seul ils réduisent
toute une famille à l'esclavage. Ils ne connaissent point l'humanité
pour les étrangers. Ils ont le vol en horreur; mais l'adultère leur
paraît une faute légère qui s'expie par quelque amende. Ils punissent
l'inceste au premier degré, en mettant le coupable dans un sac et le
jetant au fond des flots. Jamais une nation ne s'arme contre une
autre; mais les particuliers qui ont à venger quelque injure
s'efforcent par toutes sortes de voies d'ôter la vie à ceux dont ils
se croient offensés, sans autres lois dans leurs querelles que le
pouvoir ou la force des adversaires. Le plus faible a recours aux
présens pour arrêter les poursuites. Celui qui se propose de commettre
un meurtre commence par amasser une somme d'argent pour se mettre à
couvert de la vengeance, s'il redoute les parens de l'ennemi dont il
veut se défaire. Après cette expédition, il est mis au rang des
braves, avec le droit de porter un turban rouge. Cette cruelle
distinction, qui est établie parmi les Soubanos, a plus d'éclat encore
dans la nation des Caragos, où, pour obtenir l'honneur de porter la
marque des braves, c'est-à-dire le baxacho, turban de diverses
couleurs, il faut avoir tué sept hommes.
Les deux rois maures de Mindanao administrent la justice par le moyen
d'un gouverneur, qui porte le nom de _zarabandal_ ou _sabandar_: cette
charge est la première dignité dans les deux cours. On y distingue les
degrés de noblesse. _Touam_ est le titre des grands; _orancaie_ est
celui des personnes riches qui sont seigneurs d'un certain nombre de
vassaux. Les princes du sang royal se nomment _cacites_. En général,
les simples sujets ont beaucoup à souffrir de l'oppression des grands,
parce que l'autorité souveraine est trop faible pour réprimer cette
tyrannie.
On vante la magnificence et la piété des mahométans de l'île aux
funérailles des morts. Leur pauvreté ne les empêche pas d'employer
tout ce qu'ils possèdent pour vêtir d'habits neufs le parent ou l'ami
qu'ils ont perdu, et pour le couvrir des plus riches toiles. Ils
plantent autour du sépulcre des arbres et des fleurs. Ils brûlent des
parfums; et s'il est question d'un prince, ils enferment son tombeau
dans un beau pavillon, avec quatre étendards blancs aux côtés.
Anciennement ils tuaient un grand nombre d'esclaves pour servir de
cortége au mort; mais leur usage le plus singulier est celui qui les
oblige à faire leur cercueil pendant leur vie, et à le tenir en vue
dans leurs maisons, pour ne jamais oublier que la condition humaine
les destine à la mort.
Ceux qui les croient venus originairement de Bornéo en apportent pour
preuve un autre usage qui leur est commun avec les habitans de cette
île: c'est celui de la sarbacane. Ils lancent, par la seule force du
souffle, de petites flèches empoisonnées, qui causent infailliblement
la mort, si le remède n'est pas appliqué sur-le-champ: l'expérience a
fait reconnaître que l'excrément humain est le plus sûr.
À trente lieues de l'île vers le sud-est, on rencontre celle de Solou,
qui est gouvernée par un roi particulier, et que la multitude des
navires maures, qui ne cessent pas d'y aborder, fait nommer justement
la foire de toutes les îles voisines. C'est la seule des Philippines
qui offre des éléphans. Les insulaires n'ayant pas l'usage
d'apprivoiser ces animaux comme dans la plus grande partie des Indes,
ils s'y sont extrêmement multipliés. On y trouve des chèvres dont la
peau n'est pas moins mouchetée que celle des tigres. La salaugane,
espèce d'hirondelle si renommée aux Indes par l'usage qu'on fait de
ses nids pour la bonne chère, est le plus curieux des oiseaux de
Solou. Entre les fruits on compte beaucoup de poivre, que les habitans
recueillent vert; des durions en abondance, et l'espèce de pomme que
les Espagnols ont nommée _le fruit du roi_, parce qu'elle ne se trouve
que dans son jardin. Sa grosseur est celle d'une pomme commune, et sa
couleur un assez beau pourpre. Ses pepins blancs, de la grosseur d'une
gousse d'ail, sont couvert d'une écorce aussi épaisse que la semelle
d'un soulier, et le goût en est très-agréable. On vante dans cette île
une herbe nommée _ubosbamban_, dont la vertu est d'exciter l'appétit.
Les perles qui se pèchent sur les côtes sont distinguées par leur
beauté. C'est une méthode singulière des plongeurs de Solou, avant de
s'enfoncer dans l'eau, de se frotter les yeux avec le sang d'un coq
blanc. La mer jette beaucoup d'ambre gris sur le rivage,
principalement depuis mai jusqu'en septembre, temps pendant lequel on
n'y connaît pas les vents du sud et du sud-ouest.
Les Espagnols possèdent le fort d'Illigan dans la province de Dapitan,
qu'ils continuent de faire garder avec soin, quoique les habitans de
cette province ne se soient jamais relâchés de la fidélité qu'ils ont
promise à l'Espagne. On sait qu'une crainte puérile avait eu beaucoup
de part à leur soumission. En voyant les Espagnols l'épée au côté
manger du biscuit et fumer du tabac, ils les avaient pris pour des
monstres redoutables qui avaient une queue, qui mangeaient des pierres
et qui vomissaient de la fumée. Les Espagnols ont des relations à
Solou, mais point d'établissement.
L'administration ecclésiastique est entre les mains de l'archevêque de
Manille, qui est nommé par le roi. Outre l'archevêque et ses trois
suffragans, qui sont les évêques de Zébu, de Camarines et de Cagayan,
il y a toujours à Manille un évêque titulaire où un coadjuteur, que
les Espagnols nomment évêque à l'anneau; Il prend le gouvernement de
la première église vacante, afin que tous les devoirs soient remplis
sans interruption. On n'a pu trouver de meilleur expédient pour
conserver au roi le droit de nomination, et pour assurer le repos des
fidèles, qui seraient six ans sans pasteur, s'il fallait attendre
celui qui leur vient de Madrid. Le commissaire de l'inquisition est
nommé par le tribunal du Mexique.
L'administration civile et militaire a pour chef un gouverneur qui
joint à ce titre celui de capitaine général. Son office dure huit ans.
Il est président du tribunal suprême, qui est composé de quatre
auditeurs ou juges, et d'un procureur fiscal.
Les voyageurs observent que, si les îles Philippines étaient moins
éloignées de l'Espagne, il n'y aurait pas un seigneur dans cette cour
qui ne briguât un gouvernement où le gain est immense, la justice fort
étendue, l'autorité sans bornes, les commodités en abondance, les
prérogatives plus flatteuses, et les honneurs plus distingués que dans
la vice-royauté des Indes. Outre le gouvernement civil et
l'administration de la justice avec le conseil, le gouverneur donne
tous les emplois militaires, nomme vingt-deux alcades qui gouvernent
autant de provinces, dispose du gouvernement des îles Marianes,
lorsqu'il vaque par la mort, jusqu'à ce que le gouvernement y ait
pourvu. Il disposait aussi de ceux de Formose et de Ternate, tandis
que ces îles appartenaient à l'Espagne. Il distribue des seigneuries
sur les villages indiens aux soldats espagnols qu'il juge dignes de
cette récompense. Ces fiefs se donnent ordinairement pour deux vies,
c'est-à-dire avec droit de succession pour la femme et les enfans;
après quoi la terre revient au domaine royal. Les seigneurs reçoivent
la plupart des droits qui seraient payés au roi, surtout le tribut de
dix piastres pour chaque marié, et de cinq pour les autres; mais ils
sont obligés aussi de fournir pour l'entretien de la milice deux
piastres de chaque tribut, et quatre cavans[15] de riz à chaque soldat
de leur district. Outre les dix piastres, le roi tire dans les terres
de son domaine deux cavans de riz par tête.
[Note 15: Le cavan pèse cinquante livres d'Espagne.]
Le gouverneur des Philippines nomme à tous les canonicats vacans de
l'église archi-épiscopale, et n'est obligé qu'à le faire savoir au
roi, qui confirme sa nomination. Pour remplir les paroisses séculières
et les bénéfices royaux, l'archevêque nomme trois sujets, entre
lesquels le gouverneur en choisit un. Les paroisses des réguliers sont
pourvues par le supérieur provincial de l'ordre, dont le choix n'a pas
besoin de confirmation; mais un religieux n'a droit d'entendre que les
confessions des Indiens sans la permission des évêques. Enfin le
gouverneur nomme le général du galion qui va tous les ans à la
Nouvelle-Espagne; emploi qui rapporte plus de cinquante mille écus. Il
nomme les commandans des places de guerre, et plus de capitaines et
d'officiers qu'il n'y en a dans toute l'Espagne, parce qu'il a le
pouvoir de distribuer aux Indiens des commissions de colonels, de
majors et de capitaines, pour les attacher à la nation espagnole par
des distinctions qui les exemptent de la moitié du tribut.
Mais cette grandeur et cette étendue d'autorité ont leur contre-poids
dans la recherche que les habitans des Philippines font de la conduite
d'un gouverneur après son administration. Le droit de plainte est
accordé à tout le monde, et se publie dans chaque province. Ce droit
dure soixante jours, pendant lesquels l'oreille du juge est ouverte.
C'est ordinairement le gouverneur qui succède. Il apporte une
commission expresse du roi et du conseil des Indes. Cependant la cour
se réserve le jugement d'un certain nombre de chefs que le juge envoie
en Espagne après avoir reçu les informations: mais il prononce sur les
cas qui ne sont pas réservés. Les auditeurs qui sont chargés de
l'administration après la mort d'un gouverneur, ou qui passent à
quelque poste dans un autre pays, sont soumis à la même recherche,
avec cette différence qu'ils peuvent partir en laissant un procureur
qui répond pour eux. On assure que depuis la conquête on ne compte que
deux gouverneurs qui soient revenus de l'Espagne, et que les autres
sont morts, ou de chagrin, ou de la fatigue du voyage. La recherche
des crimes vaut toujours cent mille écus à celui qui succède; et le
prédécesseur est obligé de tenir cette somme prête pour se délivrer
des embarras dont il est menacé.
La chaleur et l'humidité sont les deux qualités générales de toutes
ces îles. L'humidité vient du grand nombre de rivières, de lacs,
d'étangs et de pluies abondantes qui tombent pendant la plus grande
partie de l'année. On observe, comme une propriété particulière aux
Philippines, que les orages y commencent par la pluie et les éclairs,
et que le tonnerre ne s'y fait entendre qu'après la pluie. Pendant les
mois de juin, de juillet, d'août et une partie de septembre, on y voit
régner les vents du sud et de l'ouest. Ils amènent de si grandes
pluies, et des tempêtes si violentes, que, toutes les campagnes se
trouvant inondées, on n'a point d'autre ressource que de petites
barques pour la communication. Depuis octobre jusqu'au milieu de
décembre, c'est le vent du nord qui règne, pour faire place ensuite,
jusqu'au mois de mai, à ceux d'est et d'est-sud-est. Ainsi les mers
des Philippines ont deux moussons comme les autres mers des Indes:
l'une sèche et belle, que les Espagnols nomment _la brise_; l'autre
humide et orageuse, qu'ils appellent _vandaral_.
On remarque encore que, dans ce climat; les Européens ne sont pas
sujets à la vermine, quelque sales que soient leurs habits et leurs
chemises, tandis que les Indiens en sont couverts. La neige n'y est
pas plus connue que la glace; aussi n'y boit-on jamais de liqueur
froide, à moins que, sans aucun égard pour sa santé, on ne se serve de
salpêtre pour rafraîchir l'eau. L'avantage d'un continuel équinoxe
fait qu'on ne change jamais l'heure des repas ni celle des affaires;
on ne prend point d'habits différens, et l'on n'en porte de drap que
pour se garantir de la pluie. Ce mélange de chaleur et d'humidité ne
rend pas l'air fort sain. Il retarde la digestion; il incommode les
jeunes Européens plus que les vieillards; mais aussi les alimens y
sont légers. Le pain ordinaire, n'étant que de riz, a moins de
substance que celui de l'Europe. Les palmiers, qui croissent en
abondance dans une terre humide, fournissent l'huile, le vinaigre et
le vin. Comme on a le choix de toutes sortes de viandes, les personnes
riches se nourrissent de gibier le matin, et de poisson le soir. Les
pauvres ne mangent guère que du poisson mal cuit, et gardent la viande
pour les jours de fêtes. Une autre cause de la mauvaise qualité de
l'air est la rosée, qui tombe dans les jours les plus sereins. Elle
est si abondante, qu'en secouant un arbre, on en voit tomber une sorte
de pluie. Cependant elle n'incommode point les habitans naturels du
pays, qui vivent quatre-vingts et cent ans; mais la plupart des
Européens s'en trouvent fort mal. On ne dort et l'on ne mange point à
Manille sans être humide de sueur; mais elle est beaucoup moindre dans
les lieux plus ouverts, parce que l'air y est plus agité; aussi toutes
les personnes riches ont des maisons de campagne où elles se retirent
depuis le milieu de mars jusqu'à la fin de juin. Quoique la chaleur se
fasse sentir avec plus de force dans le mois de mai qu'en aucun temps,
on ne laisse pas alors de voir souvent pendant la nuit des pluies
épouvantables accompagnées de tonnerre et d'éclairs.
On a déjà fait observer que Manille est particulièrement sujette à
d'effroyables tremblemens de terre, surtout dans la plus belle saison.
Elle en ressentit un si violent au mois de septembre de l'année 1627,
qu'une des montagnes qui se nomment _Carvallos_, dans la province de
Cagayan, en fut aplatie. En 1645, le tiers de la capitale fut ruiné
par le même accident, et trois cents personnes furent ensevelies sous
les ruines de leurs maisons. Les vieux Indiens assuraient que ces
malheurs avaient été plus fréquens, et que de là était venu l'usage de
ne bâtir qu'en bois. Les Espagnols ont suivi cet exemple, du moins
pour les étages au-dessus du premier. Leurs alarmes sont continuelles
à la vue d'un grand nombre de volcans qui vomissent des flammes autour
d'eux, remplissent de cendres tous les lieux voisins, et envoient des
pierres fort loin avec un bruit semblable à celui du canon. D'un autre
côté, tous les voyageurs nous représentent le terroir comme un des
plus agréables et des plus fertiles du monde connu. En toute saison,
l'herbe croît, les arbres fleurissent; et dans les montagnes comme
dans les jardins, les fruits accompagnent toujours les fleurs. On voit
rarement tomber les vieilles feuilles avant que les nouvelles soient
venues. De là vient que les habitans des montagnes n'ont pas de
demeure fixe, et suivent l'ombre des arbres, qui leur offre tout à la
fois une retraite agréable et des alimens. Lorsqu'ils ont mangé tous
les fruits d'une campagne ou d'un bois, ils passent dans un autre
lieu. Les orangers, les citronniers, et tous les arbres connus en
Europe donnent régulièrement du fruit deux fois l'année; et si l'on
plante un rejeton, il en porte l'année suivante. Villalobos, Dampier
et Carreri s'accordent à déclarer qu'ils n'ont jamais vu de campagnes
si couvertes de verdure, ni de bois si remplis d'arbres vieux et
épais, ni d'arbres qui fournissent plus de secours et de commodités
pour la subsistance des hommes.
Ajoutons avec les mêmes écrivains que, Manille se trouvant placée
entre les plus riches royaumes de l'orient et de l'occident, cette
situation en fait un des lieux du monde où le commerce est le plus
florissant. Les Espagnols venant par l'occident, et d'autres nations
de l'Europe et des Indes par l'orient, les Philippines peuvent être
regardées comme un centre où toutes les richesses du monde
aboutissent, et d'où elles reprennent de nouvelles routes. On y trouve
l'argent du Pérou et de la Nouvelle-Espagne, les diamans de Golconde,
les topazes, les saphirs et la cannelle de Ceylan, le poivre de Java,
le girofle et les noix muscades des Moluques, les rubis et le camphre
de Bornéo, les perles et les tapis de Perse: le benjoin et l'ivoire de
Camboge, le musc de Lenquios, les toiles de coton et les étoffes de
soie de Bengale, les étoffes, la porcelaine et toutes les raretés de
la Chine. Lorsque le commerce était ouvert avec le Japon, Manille en
recevait tous les ans deux ou trois vaisseaux qui laissaient de
l'argent le plus fin, de l'ambre, des étoffes de soie et des cabinets
d'un admirable vernis, en échange pour du cuir, de la cire et des
fruits du pays. Pour faire juger en un mot de tous les avantages de
Manille, il suffit d'ajouter qu'un vaisseau qui en part pour
Acapulco, revient chargé d'argent avec un gain de quatre pour un.
La fécondité d'un climat se faisant observer jusque dans la
propagation des animaux, on voit naître dans les campagnes des
Philippines une si grande quantité de buffles sauvages, qu'un bon
chasseur en peut tuer vingt à coups de lance dans l'espace d'un jour.
Les Espagnols ne les tuent que pour en prendre la peau, et les Indiens
en mangent la chair. Le nombre des cerfs, des sangliers et des
chèvres, est surprenant dans les forêts. On n'a pas manqué d'apporter
à Manille et dans quelques autres îles des chevaux et des vaches de la
Nouvelle-Espagne, qui n'ont pas cessé d'y multiplier; mais l'excessive
humidité de la terre ne permet pas d'y élever des moutons.