Il arrive souvent que la tempête jette des barques inconnues sur la

côte de Samar. Vers la fin du dernier siècle, on y vit arriver des

sauvages qui firent entendre que les îles d'où ils étaient partis

n'étaient pas fort éloignées; qu'une de ces îles n'était habitée que

par des femmes, et que les hommes des îles voisines, leur rendant

visite dans des temps réglés, en remportaient les enfans mâles. Les

Espagnols, sans la connaître mieux, l'ont nommé l'_île des Amazones_.

On apprit des mêmes sauvages que la mer apportait sur leurs côtes une

si grande quantité d'ambre gris, qu'ils s'en servaient comme de poix

pour leurs barques; récit fort vraisemblable, puisque les tempêtes en

jettent beaucoup aussi sur la côte de Samar. Plusieurs jésuites des

Philippines se persuadèrent que ces îles, qui ne sont pas encore

découvertes, étaient celles de Salomon que les Espagnols cherchent

depuis si long-temps, et qu'on croit également riches en or et en

ambre.

Le tour de l'île de Leyte est d'environ quatre-vingt-dix ou cent

lieues; elle est très-peuplée du côté de l'est, c'est-à-dire depuis le

détroit de Panamao jusqu'à celui de Panahan; et les plaines y sont si

fertiles, qu'elles rendent deux cents pour un. De hautes montagnes qui

la divisent en deux parties causent tant de différence dans l'air, que

l'hiver règne d'un côté pendant que l'autre jouit de tous les agrémens

de la plus belle saison. Une moitié de l'île fait la moisson, et

l'autre sème; ce qui procure chaque année deux abondantes récoltes aux

insulaires. D'ailleurs les montagnes sont remplies de cerfs, de

vaches, de sangliers et de poules sauvages. La pierre jaune et bleue

s'y trouve en abondance. Les légumes, les racines et les cocos y

croissent sans aucun soin. Le bois de construction, pour les édifices

et les vaisseaux, n'y est pas moins commun; et la mer, aussi favorable

que la terre aux heureux habitans de l'île, leur fournit quantité

d'excellent poisson. On compte neuf mille personnes qui paient le

tribut en cire, en riz et en toiles. On vante aussi la douceur de leur

naturel et deux de leurs usages: l'un d'exercer entre eux la plus

parfaite hospitalité lorsqu'ils voyagent; l'autre, de ne jamais

changer le prix des vivres, dans l'excès même de la disette. Enfin

l'on ajoute à tant d'avantages, que l'air est plus frais à Leyte et à

Samar que dans l'île de Manille.

Quoiqu'on ait à peine subjugué la douzième partie des Philippines, le

nombre des sujets de la couronne d'Espagne, Espagnols ou Indiens,

monte à deux cent cinquante mille âmes. Les Indiens mariés paient dix

piastres de tribut, et tous les autres cinq, depuis l'âge de dix-huit

ans jusqu'à cinquante. De ce nombre, le roi n'a que cent mille

tributaires, le reste dépend des seigneurs; et les revenus royaux ne

montent pas à plus de quatre cent mille piastres, qui ne suffisent pas

pour l'entretien des quatre mille soldats répandus dans les îles, et

pour les gages excessifs des ministres; aussi la cour est-elle obligée

d'y en joindre deux cent cinquante mille qu'elle envoie de la

Nouvelle-Espagne.

On compte Mindanao et Solou entre les Philippines, quoique la première

soit à deux cents lieues de Manille au sud-est. Sa situation est

depuis le 6e. degré jusqu'au 10e. 30 minutes, entre les caps de

Saint-Augustin, de Suliago et de Samboengan. Elle forme aussi comme un

triangle, dont ces trois caps font les pointes.

Outre les productions communes aux autres îles, Mindanao a le durion,

fruit estimé sur toute la côte des Indes, dans lequel on trouve trois

ou quatre amandes couvertes d'une substance molle et blanchâtre, avec

un noyau semblable à celui des prunes, qui se mange rôti comme les

marrons. Il a la même qualité que les autres fruits de l'Orient,

c'est-à-dire qu'il faut le cueillir pour le faire parvenir à sa

maturité. On en trouve beaucoup depuis Dapitan jusqu'à Samboengan,

dans une étendue de soixante lieues, particulièrement dans les cantons

élevés, mais surtout dans les îles de Solou et de Basilan. On assure

que l'arbre est vingt ans à donner ses premiers fruits. La cannelle

est une autre production propre à l'île de Mindanao: l'arbre dont elle

est l'écorce y croît sans culture sur les montagnes, et n'a pas

d'autre maître que celui qui s'en saisit le premier. De là vient

apparemment que, dans la crainte d'être prévenu par son voisin, chacun

se hâte d'enlever l'écorce avant qu'elle soit mûre; et quoiqu'elle

soit d'abord aussi piquante que celle de Ceylan, elle perd en moins de

deux ans son goût et sa vertu.

Les habitans de l'île y trouvent de fort bon or, en creusant assez

loin dans la terre. Ils en trouvent dans les rivières, en y faisant

des fosses avant l'arrivée du flot. Les volcans leur donnent beaucoup

de soufre, surtout de celui de Sanxile, qui est dans le voisinage de

Mindanao. Il s'y éleva en 1640 une haute montagne qui vomit tant de

cendres, que cette éruption fit craindre la ruine entière de l'île.

On pêche de grosses perles dans les îles voisines. Le père de Combes,

jésuite, qui a publié l'histoire de Mindanao, raconte que dans un

endroit très-profond on en connaît une qui est de la grosseur d'un

oeuf, et qu'on a tenté inutilement de la trouver. Avec toutes les

autres espèces d'oiseaux qui sont dans les autres îles, Mindanao

produit _le charpentier_, auquel on attribue la propriété de trouver

une herbe qui rompt le fer. On y voit une prodigieuse quantité de

sangliers, de chèvres et de lapins; mais surtout des singes

très-lascifs, qui ne permettent pas aux femmes de s'éloigner de leurs

maisons.

Les insulaires sont divisés en quatre nations principales, les

Mindanaos, les Caragos, les Loutaos, et les Soubanos. On vante les

Caragos pour leur bravoure. Les Mindanaos sont renommés pour leur

perfidie. Les Loutaos, nation établie depuis peu dans les trois îles

de Mindanao, de Solou et de Basilan, vivent dans des maisons bâties

sur des pieux au bord des rivières, et leur nom signifie nageur. Ces

peuples aiment si peu la terre, que, ne s'embarrassant jamais du soin

de semer, ils ne vivent que de leur pêche. Cependant ils entendent

fort bien le commerce; et la liaison qu'ils entretiennent avec les

habitans de Bornéo les engage à porter le turban comme eux. Les

Soubanos, dont le nom signifie habitant des rivières, sont regardés

des autres avec mépris. Ils passent pour les vassaux de Loutaos. Leur

usage est de bâtir leurs maisons sur des pieux si hauts, qu'on

n'atteindrait pas avec une pique à cette espèce de nid. Ils s'y

retirent la nuit à l'aide d'une perche qui leur sert d'échelle. Les

Dapitans, qui font aussi comme une nation séparée, surpassent toutes

les autres par le courage et la prudence. Ils ont puissamment assisté

les Espagnols dans la conquête des îles voisines.

L'intérieur du pays est habité par des montagnards qui ne descendent

jamais sur les côtes. On y trouve aussi quelques noirs. Tous ces

insulaires sont idolâtres ou mahométans; plusieurs n'ont aucune

religion. Leurs maisons de bois sont couvertes de joncs. La terre leur

sert de siéges, les feuilles d'arbre de plats, les cannes de vases, et

les cocos de tasses.

Les usages des nations qui habitent les montagnes sont beaucoup plus

barbares que ceux des mahométans. Un père qui rachète son fils de

l'esclavage en fait son propre esclave; et les enfans exercent la même

rigueur à l'égard de leur père. Le moindre bienfait donne droit parmi

eux sur la liberté d'autrui; et pour le crime d'un seul ils réduisent

toute une famille à l'esclavage. Ils ne connaissent point l'humanité

pour les étrangers. Ils ont le vol en horreur; mais l'adultère leur

paraît une faute légère qui s'expie par quelque amende. Ils punissent

l'inceste au premier degré, en mettant le coupable dans un sac et le

jetant au fond des flots. Jamais une nation ne s'arme contre une

autre; mais les particuliers qui ont à venger quelque injure

s'efforcent par toutes sortes de voies d'ôter la vie à ceux dont ils

se croient offensés, sans autres lois dans leurs querelles que le

pouvoir ou la force des adversaires. Le plus faible a recours aux

présens pour arrêter les poursuites. Celui qui se propose de commettre

un meurtre commence par amasser une somme d'argent pour se mettre à

couvert de la vengeance, s'il redoute les parens de l'ennemi dont il

veut se défaire. Après cette expédition, il est mis au rang des

braves, avec le droit de porter un turban rouge. Cette cruelle

distinction, qui est établie parmi les Soubanos, a plus d'éclat encore

dans la nation des Caragos, où, pour obtenir l'honneur de porter la

marque des braves, c'est-à-dire le baxacho, turban de diverses

couleurs, il faut avoir tué sept hommes.

Les deux rois maures de Mindanao administrent la justice par le moyen

d'un gouverneur, qui porte le nom de _zarabandal_ ou _sabandar_: cette

charge est la première dignité dans les deux cours. On y distingue les

degrés de noblesse. _Touam_ est le titre des grands; _orancaie_ est

celui des personnes riches qui sont seigneurs d'un certain nombre de

vassaux. Les princes du sang royal se nomment _cacites_. En général,

les simples sujets ont beaucoup à souffrir de l'oppression des grands,

parce que l'autorité souveraine est trop faible pour réprimer cette

tyrannie.

On vante la magnificence et la piété des mahométans de l'île aux

funérailles des morts. Leur pauvreté ne les empêche pas d'employer

tout ce qu'ils possèdent pour vêtir d'habits neufs le parent ou l'ami

qu'ils ont perdu, et pour le couvrir des plus riches toiles. Ils

plantent autour du sépulcre des arbres et des fleurs. Ils brûlent des

parfums; et s'il est question d'un prince, ils enferment son tombeau

dans un beau pavillon, avec quatre étendards blancs aux côtés.

Anciennement ils tuaient un grand nombre d'esclaves pour servir de

cortége au mort; mais leur usage le plus singulier est celui qui les

oblige à faire leur cercueil pendant leur vie, et à le tenir en vue

dans leurs maisons, pour ne jamais oublier que la condition humaine

les destine à la mort.

Ceux qui les croient venus originairement de Bornéo en apportent pour

preuve un autre usage qui leur est commun avec les habitans de cette

île: c'est celui de la sarbacane. Ils lancent, par la seule force du

souffle, de petites flèches empoisonnées, qui causent infailliblement

la mort, si le remède n'est pas appliqué sur-le-champ: l'expérience a

fait reconnaître que l'excrément humain est le plus sûr.

À trente lieues de l'île vers le sud-est, on rencontre celle de Solou,

qui est gouvernée par un roi particulier, et que la multitude des

navires maures, qui ne cessent pas d'y aborder, fait nommer justement

la foire de toutes les îles voisines. C'est la seule des Philippines

qui offre des éléphans. Les insulaires n'ayant pas l'usage

d'apprivoiser ces animaux comme dans la plus grande partie des Indes,

ils s'y sont extrêmement multipliés. On y trouve des chèvres dont la

peau n'est pas moins mouchetée que celle des tigres. La salaugane,

espèce d'hirondelle si renommée aux Indes par l'usage qu'on fait de

ses nids pour la bonne chère, est le plus curieux des oiseaux de

Solou. Entre les fruits on compte beaucoup de poivre, que les habitans

recueillent vert; des durions en abondance, et l'espèce de pomme que

les Espagnols ont nommée _le fruit du roi_, parce qu'elle ne se trouve

que dans son jardin. Sa grosseur est celle d'une pomme commune, et sa

couleur un assez beau pourpre. Ses pepins blancs, de la grosseur d'une

gousse d'ail, sont couvert d'une écorce aussi épaisse que la semelle

d'un soulier, et le goût en est très-agréable. On vante dans cette île

une herbe nommée _ubosbamban_, dont la vertu est d'exciter l'appétit.

Les perles qui se pèchent sur les côtes sont distinguées par leur

beauté. C'est une méthode singulière des plongeurs de Solou, avant de

s'enfoncer dans l'eau, de se frotter les yeux avec le sang d'un coq

blanc. La mer jette beaucoup d'ambre gris sur le rivage,

principalement depuis mai jusqu'en septembre, temps pendant lequel on

n'y connaît pas les vents du sud et du sud-ouest.

Les Espagnols possèdent le fort d'Illigan dans la province de Dapitan,

qu'ils continuent de faire garder avec soin, quoique les habitans de

cette province ne se soient jamais relâchés de la fidélité qu'ils ont

promise à l'Espagne. On sait qu'une crainte puérile avait eu beaucoup

de part à leur soumission. En voyant les Espagnols l'épée au côté

manger du biscuit et fumer du tabac, ils les avaient pris pour des

monstres redoutables qui avaient une queue, qui mangeaient des pierres

et qui vomissaient de la fumée. Les Espagnols ont des relations à

Solou, mais point d'établissement.

L'administration ecclésiastique est entre les mains de l'archevêque de

Manille, qui est nommé par le roi. Outre l'archevêque et ses trois

suffragans, qui sont les évêques de Zébu, de Camarines et de Cagayan,

il y a toujours à Manille un évêque titulaire où un coadjuteur, que

les Espagnols nomment évêque à l'anneau; Il prend le gouvernement de

la première église vacante, afin que tous les devoirs soient remplis

sans interruption. On n'a pu trouver de meilleur expédient pour

conserver au roi le droit de nomination, et pour assurer le repos des

fidèles, qui seraient six ans sans pasteur, s'il fallait attendre

celui qui leur vient de Madrid. Le commissaire de l'inquisition est

nommé par le tribunal du Mexique.

L'administration civile et militaire a pour chef un gouverneur qui

joint à ce titre celui de capitaine général. Son office dure huit ans.

Il est président du tribunal suprême, qui est composé de quatre

auditeurs ou juges, et d'un procureur fiscal.

Les voyageurs observent que, si les îles Philippines étaient moins

éloignées de l'Espagne, il n'y aurait pas un seigneur dans cette cour

qui ne briguât un gouvernement où le gain est immense, la justice fort

étendue, l'autorité sans bornes, les commodités en abondance, les

prérogatives plus flatteuses, et les honneurs plus distingués que dans

la vice-royauté des Indes. Outre le gouvernement civil et

l'administration de la justice avec le conseil, le gouverneur donne

tous les emplois militaires, nomme vingt-deux alcades qui gouvernent

autant de provinces, dispose du gouvernement des îles Marianes,

lorsqu'il vaque par la mort, jusqu'à ce que le gouvernement y ait

pourvu. Il disposait aussi de ceux de Formose et de Ternate, tandis

que ces îles appartenaient à l'Espagne. Il distribue des seigneuries

sur les villages indiens aux soldats espagnols qu'il juge dignes de

cette récompense. Ces fiefs se donnent ordinairement pour deux vies,

c'est-à-dire avec droit de succession pour la femme et les enfans;

après quoi la terre revient au domaine royal. Les seigneurs reçoivent

la plupart des droits qui seraient payés au roi, surtout le tribut de

dix piastres pour chaque marié, et de cinq pour les autres; mais ils

sont obligés aussi de fournir pour l'entretien de la milice deux

piastres de chaque tribut, et quatre cavans[15] de riz à chaque soldat

de leur district. Outre les dix piastres, le roi tire dans les terres

de son domaine deux cavans de riz par tête.

[Note 15: Le cavan pèse cinquante livres d'Espagne.]

Le gouverneur des Philippines nomme à tous les canonicats vacans de

l'église archi-épiscopale, et n'est obligé qu'à le faire savoir au

roi, qui confirme sa nomination. Pour remplir les paroisses séculières

et les bénéfices royaux, l'archevêque nomme trois sujets, entre

lesquels le gouverneur en choisit un. Les paroisses des réguliers sont

pourvues par le supérieur provincial de l'ordre, dont le choix n'a pas

besoin de confirmation; mais un religieux n'a droit d'entendre que les

confessions des Indiens sans la permission des évêques. Enfin le

gouverneur nomme le général du galion qui va tous les ans à la

Nouvelle-Espagne; emploi qui rapporte plus de cinquante mille écus. Il

nomme les commandans des places de guerre, et plus de capitaines et

d'officiers qu'il n'y en a dans toute l'Espagne, parce qu'il a le

pouvoir de distribuer aux Indiens des commissions de colonels, de

majors et de capitaines, pour les attacher à la nation espagnole par

des distinctions qui les exemptent de la moitié du tribut.

Mais cette grandeur et cette étendue d'autorité ont leur contre-poids

dans la recherche que les habitans des Philippines font de la conduite

d'un gouverneur après son administration. Le droit de plainte est

accordé à tout le monde, et se publie dans chaque province. Ce droit

dure soixante jours, pendant lesquels l'oreille du juge est ouverte.

C'est ordinairement le gouverneur qui succède. Il apporte une

commission expresse du roi et du conseil des Indes. Cependant la cour

se réserve le jugement d'un certain nombre de chefs que le juge envoie

en Espagne après avoir reçu les informations: mais il prononce sur les

cas qui ne sont pas réservés. Les auditeurs qui sont chargés de

l'administration après la mort d'un gouverneur, ou qui passent à

quelque poste dans un autre pays, sont soumis à la même recherche,

avec cette différence qu'ils peuvent partir en laissant un procureur

qui répond pour eux. On assure que depuis la conquête on ne compte que

deux gouverneurs qui soient revenus de l'Espagne, et que les autres

sont morts, ou de chagrin, ou de la fatigue du voyage. La recherche

des crimes vaut toujours cent mille écus à celui qui succède; et le

prédécesseur est obligé de tenir cette somme prête pour se délivrer

des embarras dont il est menacé.

La chaleur et l'humidité sont les deux qualités générales de toutes

ces îles. L'humidité vient du grand nombre de rivières, de lacs,

d'étangs et de pluies abondantes qui tombent pendant la plus grande

partie de l'année. On observe, comme une propriété particulière aux

Philippines, que les orages y commencent par la pluie et les éclairs,

et que le tonnerre ne s'y fait entendre qu'après la pluie. Pendant les

mois de juin, de juillet, d'août et une partie de septembre, on y voit

régner les vents du sud et de l'ouest. Ils amènent de si grandes

pluies, et des tempêtes si violentes, que, toutes les campagnes se

trouvant inondées, on n'a point d'autre ressource que de petites

barques pour la communication. Depuis octobre jusqu'au milieu de

décembre, c'est le vent du nord qui règne, pour faire place ensuite,

jusqu'au mois de mai, à ceux d'est et d'est-sud-est. Ainsi les mers

des Philippines ont deux moussons comme les autres mers des Indes:

l'une sèche et belle, que les Espagnols nomment _la brise_; l'autre

humide et orageuse, qu'ils appellent _vandaral_.

On remarque encore que, dans ce climat; les Européens ne sont pas

sujets à la vermine, quelque sales que soient leurs habits et leurs

chemises, tandis que les Indiens en sont couverts. La neige n'y est

pas plus connue que la glace; aussi n'y boit-on jamais de liqueur

froide, à moins que, sans aucun égard pour sa santé, on ne se serve de

salpêtre pour rafraîchir l'eau. L'avantage d'un continuel équinoxe

fait qu'on ne change jamais l'heure des repas ni celle des affaires;

on ne prend point d'habits différens, et l'on n'en porte de drap que

pour se garantir de la pluie. Ce mélange de chaleur et d'humidité ne

rend pas l'air fort sain. Il retarde la digestion; il incommode les

jeunes Européens plus que les vieillards; mais aussi les alimens y

sont légers. Le pain ordinaire, n'étant que de riz, a moins de

substance que celui de l'Europe. Les palmiers, qui croissent en

abondance dans une terre humide, fournissent l'huile, le vinaigre et

le vin. Comme on a le choix de toutes sortes de viandes, les personnes

riches se nourrissent de gibier le matin, et de poisson le soir. Les

pauvres ne mangent guère que du poisson mal cuit, et gardent la viande

pour les jours de fêtes. Une autre cause de la mauvaise qualité de

l'air est la rosée, qui tombe dans les jours les plus sereins. Elle

est si abondante, qu'en secouant un arbre, on en voit tomber une sorte

de pluie. Cependant elle n'incommode point les habitans naturels du

pays, qui vivent quatre-vingts et cent ans; mais la plupart des

Européens s'en trouvent fort mal. On ne dort et l'on ne mange point à

Manille sans être humide de sueur; mais elle est beaucoup moindre dans

les lieux plus ouverts, parce que l'air y est plus agité; aussi toutes

les personnes riches ont des maisons de campagne où elles se retirent

depuis le milieu de mars jusqu'à la fin de juin. Quoique la chaleur se

fasse sentir avec plus de force dans le mois de mai qu'en aucun temps,

on ne laisse pas alors de voir souvent pendant la nuit des pluies

épouvantables accompagnées de tonnerre et d'éclairs.

On a déjà fait observer que Manille est particulièrement sujette à

d'effroyables tremblemens de terre, surtout dans la plus belle saison.

Elle en ressentit un si violent au mois de septembre de l'année 1627,

qu'une des montagnes qui se nomment _Carvallos_, dans la province de

Cagayan, en fut aplatie. En 1645, le tiers de la capitale fut ruiné

par le même accident, et trois cents personnes furent ensevelies sous

les ruines de leurs maisons. Les vieux Indiens assuraient que ces

malheurs avaient été plus fréquens, et que de là était venu l'usage de

ne bâtir qu'en bois. Les Espagnols ont suivi cet exemple, du moins

pour les étages au-dessus du premier. Leurs alarmes sont continuelles

à la vue d'un grand nombre de volcans qui vomissent des flammes autour

d'eux, remplissent de cendres tous les lieux voisins, et envoient des

pierres fort loin avec un bruit semblable à celui du canon. D'un autre

côté, tous les voyageurs nous représentent le terroir comme un des

plus agréables et des plus fertiles du monde connu. En toute saison,

l'herbe croît, les arbres fleurissent; et dans les montagnes comme

dans les jardins, les fruits accompagnent toujours les fleurs. On voit

rarement tomber les vieilles feuilles avant que les nouvelles soient

venues. De là vient que les habitans des montagnes n'ont pas de

demeure fixe, et suivent l'ombre des arbres, qui leur offre tout à la

fois une retraite agréable et des alimens. Lorsqu'ils ont mangé tous

les fruits d'une campagne ou d'un bois, ils passent dans un autre

lieu. Les orangers, les citronniers, et tous les arbres connus en

Europe donnent régulièrement du fruit deux fois l'année; et si l'on

plante un rejeton, il en porte l'année suivante. Villalobos, Dampier

et Carreri s'accordent à déclarer qu'ils n'ont jamais vu de campagnes

si couvertes de verdure, ni de bois si remplis d'arbres vieux et

épais, ni d'arbres qui fournissent plus de secours et de commodités

pour la subsistance des hommes.

Ajoutons avec les mêmes écrivains que, Manille se trouvant placée

entre les plus riches royaumes de l'orient et de l'occident, cette

situation en fait un des lieux du monde où le commerce est le plus

florissant. Les Espagnols venant par l'occident, et d'autres nations

de l'Europe et des Indes par l'orient, les Philippines peuvent être

regardées comme un centre où toutes les richesses du monde

aboutissent, et d'où elles reprennent de nouvelles routes. On y trouve

l'argent du Pérou et de la Nouvelle-Espagne, les diamans de Golconde,

les topazes, les saphirs et la cannelle de Ceylan, le poivre de Java,

le girofle et les noix muscades des Moluques, les rubis et le camphre

de Bornéo, les perles et les tapis de Perse: le benjoin et l'ivoire de

Camboge, le musc de Lenquios, les toiles de coton et les étoffes de

soie de Bengale, les étoffes, la porcelaine et toutes les raretés de

la Chine. Lorsque le commerce était ouvert avec le Japon, Manille en

recevait tous les ans deux ou trois vaisseaux qui laissaient de

l'argent le plus fin, de l'ambre, des étoffes de soie et des cabinets

d'un admirable vernis, en échange pour du cuir, de la cire et des

fruits du pays. Pour faire juger en un mot de tous les avantages de

Manille, il suffit d'ajouter qu'un vaisseau qui en part pour

Acapulco, revient chargé d'argent avec un gain de quatre pour un.

La fécondité d'un climat se faisant observer jusque dans la

propagation des animaux, on voit naître dans les campagnes des

Philippines une si grande quantité de buffles sauvages, qu'un bon

chasseur en peut tuer vingt à coups de lance dans l'espace d'un jour.

Les Espagnols ne les tuent que pour en prendre la peau, et les Indiens

en mangent la chair. Le nombre des cerfs, des sangliers et des

chèvres, est surprenant dans les forêts. On n'a pas manqué d'apporter

à Manille et dans quelques autres îles des chevaux et des vaches de la

Nouvelle-Espagne, qui n'ont pas cessé d'y multiplier; mais l'excessive

humidité de la terre ne permet pas d'y élever des moutons.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 18 / 22 段