Depuis cette révolution, les Hollandais ont satisfait assez fidèlement

aux lois qu'ils se sont imposées. Ils sont attachés à leurs engagemens

par l'avantage qu'ils trouvent continuellement dans le commerce de

l'île, et par la crainte de perdre un des meilleurs ports des Indes.

Daen-ma-allé périt dans la suite à Siam.

CHAPITRE X.

Îles Philippines. Îles Marianes.

Avant de passer au continent, il nous reste à parcourir le grand

archipel des Philippines et des Marianes, placé dans la vaste mer des

Indes, vis-à-vis les côtes des royaumes de Malacca, de Siam, de

Camboge, de Cochinchine, de Tonkin et de la Chine. On sait que le

fameux Magellan découvrit ces îles dans le voyage qu'il entreprit aux

Indes orientales par le sud-ouest et par le détroit de la

Terre-de-feu, qui a depuis porté son nom. Ce voyage mémorable, dont

nous parlerons dans la suite, devait lui être aussi fatal qu'il fut

depuis utile aux Espagnols, et même à toutes les nations de l'Europe;

il fut tué dans l'île de Zébu, une des Philippines, en combattant

contre les ennemis de cette île. Il avait nommé d'abord les

Philippines et les Marianes, _îles de Saint-Lazare_, parce qu'il y

avait jeté l'ancre en 1521, le samedi avant le dimanche de la Passion,

auquel les Espagnols donnent le nom de _Saint-Lazare_. Vingt-deux ans

après, Louis-Lopez de Villalobos les nomma _Philippines_, en l'honneur

du prince Philippe, héritier présomptif de la monarchie d'Espagne.

D'autres prétendent néanmoins qu'elles ne prirent ce nom que plus de

vingt ans après, sous le règne de Philippe II, lorsque Michel-Lopez

Legaspi en fit la conquête pour l'Espagne.

On ignore leur ancien nom. Quelques-uns veulent néanmoins qu'elles

s'appelassent autrefois _Luçones_, du nom de la principale, qui est

_Luçon_ ou _Manille_: le mot de _Luçon_ signifiant un mortier en

langue tagale, on aurait voulu dire par ce nom le pays des Mortiers.

En effet, les insulaires font certains mortiers de bois, d'un

demi-pied de profondeur et d'autant de largeur, dans lesquels ils

pilent leur riz, qu'ils passent ensuite avec des cribles nommés

_biloas_. Il n'y a personne qui n'en ait un devant sa porte, et

plusieurs en creusent trois dans un même tronc, pour employer tout à

la fois autant d'ouvriers à ce travail; mais d'autres prétendent que

le nom de Manille, que les Portugais donnent aux mêmes îles, est leur

premier nom, connu, disent-ils, depuis Ptolémée.

Les vaisseaux qui viennent de l'Amérique à l'archipel de Saint-Lazare,

ou des Philippines, voient nécessairement, lorsqu'ils commencent à

découvrir la terre, une des quatre îles suivantes, Mindanao, Leyte,

Ibabao et Manille, depuis le cap du Saint-Esprit, parce qu'elles

forment une espèce de demi-cercle de six cents milles de longueur du

nord au sud. Manille se présente au nord-est, Ibabao et Leyte au

sud-est, et Mindanao au sud. L'on ne compte dans cet archipel que dix

îles remarquables par leur grandeur; mais, outre ces dix grandes, il

s'en trouve dix autres de moindre étendue, qui ont aussi leurs

habitans. En total, on en compte plus de cinquante, sans parler d'une

infinité de petites îles qui ne sont d'aucune considération.

La situation de toutes ces îles est sous la zone torride, entre

l'équateur et le tropique du cancer, car la pointe de _Sarranguan_, ou

le _cap de Saint-Augustin_ dans Mindanao, se trouve à la latitude de 5

degrés 30 minutes; et les Babuyanes, avec le cap d'El-Engano, au

vingtième, et la ville de Manille au quatorzième et quelques minutes.

Les différentes opinions sur la manière dont les îles Philippines ont

pu se former n'ont rien qu'on ne puisse appliquer à toutes les îles du

monde. Cependant on remarque particulièrement que les Philippines ont

beaucoup de volcans et de sources d'eau chaude au sommet des

montagnes; les tremblemens de terre y sont fréquens, et quelquefois si

terribles, qu'à peine y laissent-ils subsister une maison. Les

ouragans, que les insulaires nomment _bagouyos_, déracinent les plus

grands arbres, et jettent dans les terres une si grande quantité

d'eau, que des pays entiers s'en trouvent inondés. Le fond est rempli

de bancs entre les îles, surtout proche de la terre; et l'embarras est

extrême à chercher les canaux qui ne laissent pas de s'y trouver pour

la communication. Ces observations font juger que, si dans l'origine

du monde toutes ces îles, ou quelques-unes d'entre elles, étaient

jointes à la terre ferme, il n'est pas besoin de recourir au déluge

universel pour expliquer leur séparation.

Les Espagnols y trouvèrent trois sortes de peuples. Sur les côtes,

c'étaient des Maures malais, qui venaient, comme ils le disaient

eux-mêmes, de Bornéo et de la terre ferme de Malacca; d'eux étaient

sortis les Tagales, qui étaient les naturels de Manille et des

environs. On remarque leur origine à leur langage, qui ressemble

beaucoup au malais, à leur couleur, à leur taille, à leur habillement,

et surtout à leurs usages, qu'ils ont pris des Malais et des autres

nations des Indes.

Les peuples qu'on nomme Bisayas et Pintados, dans les îles de

Camérines, de Leyte, de Samar, Panay et plusieurs autres, sont venus

vraisemblablement de l'île Célèbes, dont les habitans, dans plusieurs

cantons, ont, comme eux, l'usage de se peindre le corps. À l'égard de

Mindanao, Xolo, Bool, et une partie de Zébu, ceux que les Espagnols

ont trouvés maîtres de ces îles paraissent venus de Ternate, qui n'est

pas éloigné: on en juge par leur commerce et leur religion, qui sont

les mêmes, et surtout par les liaisons qu'ils conservent encore avec

les habitans de cette île.

Les noirs, qui vivent dans les rochers et les bois épais dont l'île de

Manille est remplie, n'ont aucune ressemblance avec les autres

habitans. Ce sont des barbares qui se nourrissent des fruits et des

racines qu'ils trouvent dans leurs montagnes, et des animaux qu'ils

prennent à la chasse. Ils mangent des singes, des serpens et des rats.

Leur unique vêtement est un morceau d'écorce d'arbre au milieu du

corps, comme celui de leurs femmes est de _tapisse_, toile tissue de

fil d'arbre, avec quelques bracelets de jonc et de cannes. Cette race

de sauvages n'a ni lois, ni lettres, ni d'autre gouvernement que celui

de la parenté. Chacun obéit au chef de famille. Leurs femmes portent

les enfans dans des besaces d'écorce d'arbre, ou liés autour d'elles.

Ils dorment dans tous les lieux où la nuit les surprend, soit dans le

creux d'un arbre, ou dans les nattes d'écorce qu'ils disposent en

forme de hutte. Leur passion pour la liberté va si loin, que les noirs

d'une montagne ne permettent point à ceux d'une autre de mettre le

pied sur leur terrain; et cette indépendance mutuelle fait naître

entre eux de sanglantes guerres. Ils ont une haine mortelle pour les

Espagnols. Lorsqu'ils en tuent un, ils célèbrent leur joie par une

fête dans laquelle ils boivent entre eux dans son crâne. Leurs armes

sont l'arc et les flèches, dont ils empoisonnent la pointe, et qu'ils

percent à l'extrémité, afin qu'elles se rompent dans le corps de leurs

ennemis. Avec la zagaie, ils portent une espèce de poignard attaché à

leur ceinture, et un petit bouclier de bois. Ces noirs n'ayant pas

laissé de s'allier avec des Indiens aussi sauvages qu'eux, il en est

sorti les Manghians, autre race de noirs qui habitent les îles de

Mindoro et de Mundos. Quelques-uns ont les cheveux aussi crépus que

les Nègres d'Angola; d'autres les ont assez longs. La couleur de leur

visage est celle des Éthiopiens. Carreri, voyageur italien, qui tenait

ce détail des jésuites et de plusieurs autres missionnaires, ne fait

pas difficulté d'ajouter, sur leur témoignage, qu'on a vu à plusieurs

de ces barbares des queues de quatre ou cinq pouces de long.

Il paraît, suivant l'opinion la plus commune, que les premiers

habitans de ces îles ont été les noirs, et que, leur lâcheté naturelle

ne leur ayant pas permis de défendre leurs côtes contre les étrangers

qui sont venus de Sumatra, de Bornéo, de Macassar et d'autres pays,

ils les ont abandonnées pour se retirer dans d'autres montagnes.

Aussi, dans toutes les îles où cette race de noirs subsiste encore,

les Espagnols ne possèdent que les côtes. Ils ne les possèdent pas

même entièrement. Depuis Maribèles jusqu'au cap de Bolinéa, dans l'île

même de Manille, on n'ose descendre au rivage pendant cinquante

lieues, dans la crainte des noirs, qui sont les plus cruels ennemis

des Européens. Ils occupent tout l'intérieur de l'île, et l'épaisseur

des bois est seule capable de les défendre contre les plus fortes

armées. On lit dans les relations mêmes des Espagnols que de dix

habitans de l'île, à peine l'Espagne en compte un dans sa dépendance.

Passons avec Carreri et Dampier à la description particulière des

îles.

L'île Manille passe pour la principale des Philippines. Son extrémité

méridionale est au 12e. degré 30 minutes, et celle du nord touche

presqu'au 19e. On compare sa figure à celle d'un bras plié, inégal

néanmoins dans son épaisseur, puisque du côté de l'orient on peut la

traverser en un jour, et que de celui du nord elle s'élargit si fort,

que sa moindre largeur d'une mer à l'autre est de trente à quarante

lieues. Toute sa longueur est de cent soixante lieues espagnoles, et

son circuit d'environ trois cent cinquante.

Dans le coude de ce bras, la mer reçoit une grande rivière qui forme

une baie de trente lieues de circuit. Les Espagnols l'appellent

_Bahia_, parce qu'elle sort d'un grand lac nommé _Bahi_, qui est à

dix-huit milles de leur capitale. C'était dans le même lieu,

c'est-à-dire dans l'angle formé par la mer et la rivière, que les

insulaires avaient leur principale habitation, composée d'environ

trois mille huit cents maisons. Elle était environnée de plusieurs

marais, qui la fortifiaient naturellement, et d'un terrain qui

produisait en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie; deux

raisons qui la firent choisir à Lopez Legaspi pour en faire la

capitale espagnole sous l'ancien nom de _Manille_. Ce dessein fut

exécuté le jour de la Saint-Jean 1571, cinq jours après la conquête;

mais la victoire s'étant déclarée pour les armes d'Espagne le jour de

sainte Potentiane, qui est le 19 du même mois, cette sainte fut

choisie pour la patronne de l'île.

La principale province est celle de Camarines, qui comprend Bondo,

Passacao, Ibalon, capitale de la juridiction de Catanduanes, Boulan,

Sorzokon, port où l'on construit les gros vaisseaux de roi, et la

baie d'Albay, qui est hors du détroit, et proche de laquelle est un

volcan très-haut, qu'on aperçoit de fort loin en venant de la

Nouvelle-Espagne. La montagne du volcan a quelques sources d'eau

chaude, une entre autres dont l'eau change en pierre le bois, les

os, les feuilles, et l'étoffe même qu'on y jette. Carreri raconte

qu'on présenta au gouverneur des Philippines, don François Tellon,

une écrevisse dont la moitié seulement était pétrifiée, parce que,

dans la vue de rendre ce phénomène plus sensible, on avait pris soin

qu'elle ne le fût pas entièrement. Dans un village nommé Troui, à

deux lieues du pied de la montagne, on trouve une grande source

d'eau tiède qui a la même propriété, surtout pour les bois de

Malaye, de Binannio et de Naga.

De la province de Camarines on entre dans celle de Parécala, qui a de

riches mines d'or et d'autres métaux, surtout d'excellentes pierres

d'aimant. On y compte environ sept mille Indiens, qui paient tribut à

l'Espagne. Le terroir en est plat et fertile. Il produit

particulièrement des cacaotiers et des palmiers dont on tire beaucoup

d'huile et de vin. Après trois jours de chemin, le long de la côte on

trouve la baie de Mauban dans le pli du bras; au dehors de cette baie

est le port de Lampon.

Depuis Lampon jusqu'au cap d'El-Engano, la côte n'a pour habitans que

des barbares. C'est là que commence la province et la juridiction de

Cagayan: elle s'étend l'espace de quatre-vingts lieues en longueur, et

de quarante en largeur; sa capitale est la Nouvelle-Ségovie, fondée

par le gouverneur don Consalve de Ronquille, avec une église

cathédrale, dont le premier évêque fut Michel de Bénavidès, en 1598.

La ville est située sur le bord d'une rivière du même nom, qui vient

des montagnes de Santor, dans Pampagna, et qui traverse presque toute

la province. C'est la résidence d'un alcade-major avec une garnison.

On y a construit un fort en pierre, soutenu par d'autres ouvrages pour

se défendre des montagnards. Les paroisses de cette province ont été

confiées aux dominicains. Les Cagayans tributaires sont au nombre

d'environ neuf mille. Toute la province est fertile, et ses habitans,

dont on vante la vigueur, se partagent entre l'agriculture et la

milice, tandis que leurs femmes font divers ouvrages de coton. Les

montagnes y fournissent une si grande quantité de cire, qu'étant à

très-vil prix, les pauvres s'en servent au lieu d'huile à brûler. On

trouve dans le même lieu quantité de bois estimés, tels que le brésil

et l'ébène.

La province d'Iloccos, qui confine à celle de Cagayan, passe pour une

des plus peuplées et des plus riches de toutes ces îles: elle a

quarante lieues de côtes, et sa situation est sur les bords de la

rivière de Bigan. Guido de Laccazaris, gouverneur espagnol, y fonda en

1574 une ville qu'il nomma _Fernandine_. Cette province ne s'étend pas

à plus de huit lieues dans les terres, parce qu'on trouve à cette

distance des montagnes et des forêts habitées par les Igolottes,

nation guerrière et de haute stature, et par des noirs qui n'ont pas

encore été subjugués. Une armée espagnole, qui attaqua les Igolottes

en 1623, connût l'étendue de ces montagnes dans une marche de

vingt-une lieues, qu'elle n'y put faire qu'en sept jours: elle passa

continuellement sous des muscadiers sauvages et sous des pins. Ce ne

fut qu'au sommet des montagnes qu'elle trouva les principales

habitations des Igolottes. Ces lieux sauvages leur fournissent de

l'or, qu'ils échangent avec les tributaires d'Iloccos et de Pangasinan

pour du tabac, du riz et d'autres commodités.

On passe ensuite dans la province de Pangasinan, dont la côte a

quarante lieues de longueur, et la même largeur à peu près que celle

d'Iloccos. Ses montagnes produisent beaucoup d'une espèce de bois que

les Indiens nomment _siboucao_, renommé pour teindre en rouge et en

bleu. Tout le fond de cette province est habité par des sauvages qui

vont errans dans les forêts et les montagnes, aussi nus, aussi

féroces que les animaux de ces mêmes lieux. Ils sèment néanmoins

quelques grains dans leurs vallées, et le reste de leur travail

consiste à ramasser dans le lit des rivières de petits morceaux d'or

qu'ils donnent, pour ce qui leur manque, aux Indiens tributaires.

La province de Pampangan, qui fait la séparation du diocèse de la

Nouvelle-Ségovie et de l'archevêché de Manille, suit celle de

Pangasinan. Cette province, qui a beaucoup d'étendue, est d'une

extrême importance pour les Espagnols, par l'utilité qu'ils en tirent

continuellement pour la conservation de l'île. Les habitans, qu'ils

ont pris soin d'accoutumer à leurs usages, servent non-seulement à les

défendre, mais à les seconder dans toutes leurs entreprises.

D'ailleurs son terroir est très-fertile, surtout en riz; et Manille en

tire ses provisions. Elle fournit aussi du bois pour les vaisseaux,

avec d'autant plus de facilité, que les forêts sont sur la baie et peu

éloignées du port de Cavite: on y compte huit mille Indiens conquis

qui paient le tribut en riz. Ses montagnes sont habitées par les

Zambales, peuple féroce, et par des noirs aux cheveux crépus, qui sont

continuellement aux mains pour défendre les limites de leurs

juridictions sauvages, et s'interdire mutuellement l'accès des bois

dont ils s'attribuent la propriété.

Bahi est une autre province à l'orient de Bahia, qui n'est pas moins

importante aux Espagnols pour la construction des vaisseaux; on

recueille autour du lac de son nom et des villages voisins les

meilleurs fruits de l'île, surtout de l'arec, que les habitans nomment

_bonga_, et du bétel, qu'ils appellent _bouys_. Le bétel de Manille

l'emporte sur celui du reste des Indes; aussi les Espagnols mêmes en

mâchent-ils du matin au soir. Les habitans tributaires de cette

province, qui sont au nombre d'environ six mille, sont employés sans

cesse à couper ou scier du bois pour le port de Cavite; le roi leur

donne pour ce travail une piastre par mois, et leur provision de riz.

Entre Pampangan et Tondo on trouve une petite province nommée

_Boulacan_, qui abonde en riz et en vin de palmier; elle est habitée

par les Tagales, dont on ne compte que trois mille qui paient le

tribut.

Enfin l'on met au nombre des provinces de Luçon ou Manille plusieurs

îles voisines de l'embouchure du canal, telles que Catandouanes,

Masbate et Bouras.

La ville de Manille est dans une position qui la fait jouir d'un

équinoxe presque continuel. Pendant toute l'année, la longueur des

jours et celle des nuits ne diffèrent pas d'une heure; mais les

chaleurs sont excessives. Elle est située sur une pointe de terre que

la rivière forme en se joignant à la mer; son circuit est d'environ

deux milles, et sa longueur d'un tiers, dans une forme si peu

régulière, qu'elle est fort étroite aux deux bouts et large au milieu.

On y compte six portes, celles de Saint-Dominique, de Parian, de

Sainte-Lucie, la Royale, et une poterne.

Ses maisons, quoique de simple charpente, depuis le premier étage

jusqu'au sommet, tirent assez d'agrément de leurs belles galeries. Les

rues sont larges, mais on y voit quantité d'édifices ruinés par les

tremblemens de terre, et peu d'empressement pour les rebâtir. C'est la

même raison qui fait que la plupart des maisons sont de bois. On

comptait à la fin du dernier siècle trois mille habitans dans Manille,

mais nés presque tous de tant d'unions différentes, qu'il a fallu des

noms bizarres pour les distinguer. On y donne le nom de créole à celui

qui est né d'un Espagnol et d'une Américaine, ou d'un Américain et

d'une femme espagnole; le métis vient d'un Espagnol et d'une Indienne;

le castis, ou le terceron, d'un métis et d'une métisse; le quarteron,

d'un noir et d'une Espagnole; le mulâtre, d'une femme noire et d'un

blanc; le grifo, d'une noire et d'un mulâtre; le sambo, d'une mulâtre

et d'un Indien; et le cabra, d'une Indienne et d'un sambo.

Les femmes de qualité, dans Manille, sont vêtues à l'espagnole; mais

celles du commun n'ont pour tout habillement que deux pièces de toile

des Indes: le saras, qu'elles s'attachent de la ceinture en bas pour

servir de jupe; et le chinina, qui leur sert de manteau. Dans un pays

si chaud, elles n'ont besoin ni de bas ni de souliers. Les Espagnols

de la ville sont habillés à la manière d'Espagne; mais ils ont pris

l'usage des hautes sandales de bois, dans la crainte des pluies. Ceux

dont la condition est aisée font porter par un domestique un large

parasol pour le garantir des ardeurs du soleil. Les femmes se servent

de belles chaises ou d'un hamac, qui n'est, comme ailleurs, qu'une

espèce de filet soutenu par une longue barre de bois et porté par deux

hommes, dans lequel on est fort à l'aise.

Quoique la ville soit également petite par l'enceinte de ses murs et

par le nombre de ses habitans, elle devient très-grande si l'on y

comprend ses faubourgs. À cent pas de la porte de Parian, on en trouve

une du même nom, qui est le quartier des marchands chinois; on les

appelle _sangleys_: cette habitation a plusieurs rues, toutes bordées

de boutiques remplies d'étoffes de soie, de belles porcelaines et

d'autres marchandises. On y trouve toutes sortes d'artisans et de

métiers. Les Espagnols dédaignant de vendre et d'acheter, tout leur

bien est entre les mains des sangleys, auxquels ils abandonnent le

soin de le faire valoir: on en compte près de trois mille dans Parian,

sans y comprendre ceux des autres parties de l'île qui sont en même

nombre. Ils étaient autrefois environ quarante mille; mais la plupart

périrent dans diverses séditions qu'ils avaient eux-mêmes excitées, et

qui attirèrent d'Espagne une défense à tous les autres de demeurer

dans l'île. Cet ordre est mal observé; il en arrive tous les ans

quelques-uns dans quarante ou cinquante chiampans, qui apportent à

Manille quantité de marchandises sur lesquelles ils font beaucoup plus

de profit qu'ils n'en peuvent espérer à la Chine; ils demeurent cachés

quelque temps pour éluder la loi; ensuite l'habitude de les voir et

l'intérêt même des Espagnols font fermer les yeux sur leur hardiesse.

Les sangleys de Parian sont gouvernés par un alcade ou un prevôt,

auquel ils paient une somme considérable. Ils ne sont pas moins

libéraux pour l'avocat fiscal, qui est leur protecteur déclaré; pour

l'intendant et les autres officiers, sans parler des impôts et des

tributs qu'ils paient au roi. Pour la seule permission de jouer, au

commencement de la nouvelle année, ils donnent au roi dix mille

piastres. On ne leur laisse néanmoins cette liberté que très-peu de

jours, pour ne pas les exposer à perdre le bien d'autrui. D'ailleurs

ils sont contenus rigoureusement dans le devoir: on ne leur permet pas

de passer la nuit dans les maisons des chrétiens, et leurs boutiques

ne doivent jamais demeurer sans lumière.

Il y a dans l'île un grand nombre de maisons religieuses, comme dans

toutes les possessions espagnoles. Les jésuites y avaient un couvent

magnifique.

Le lac de Manille, qui donne son nom à la rivière et à la baie, est fort

long, mais fort étroit; son circuit est d'environ quatre-vingt-dix

milles. En allant de Manille au lac de Bahi, gui en est à dix-huit

milles dans les terres, on rencontre quelques belles fermes et

plusieurs couvens. Un autre lac petit, mais profond, qui se trouve sur

une montagne à peu de distance du grand est rempli d'eau saumache,

tandis que celle du grand lac est fort douce; ce qu'on attribue aux

minéraux qui peuvent être dessous. Les arbres dont il est environné sont

chargés d'une infinité de grandes chauves-souris, qui pendent attachées

les unes aux autres et qui prennent leur vol à l'entrée de la nuit pour

chercher leur nourriture dans des bois fort éloignés; elles volent

quelquefois en si grand nombre et si serrées, qu'elles obscurcissent

l'air de leurs grandes ailes, qui ont quelquefois six palmes d'étendue;

elles savent discerner dans l'épaisseur des bois les arbres dont les

fruits sont mûrs. Elles les dévorent pendant toute la nuit, avec un

bruit qui se fait entendre de deux milles, et vers le jour elles

retournent à leurs retraites. Les Indiens, qui voient manger leurs

meilleurs fruits par ces animaux, leur font la guerre, non-seulement

pour s'en venger, mais pour se nourrir de leur chair, à laquelle ils

prétendent trouver le goût du lapin: un coup de flèche en abat

infailliblement plusieurs.

Dans un des couvens qu'on rencontre sur cette route on admire une

source dont l'eau est si chaude, qu'on n'y saurait mettre la main; et

que, si l'on y met une poule, on lui voit tomber non-seulement les

plumes, mais la chair même de dessus les os. Elle fait mourir un

crocodile qui en approche, et tomber ses plus dures écailles. La

fumée qu'elle exhale ressemble à celle d'une fournaise ardente. Cette

source, qui est dans une montagne voisine du couvent, forme un grand

ruisseau qui vient la traverser et qui communique encore une chaleur

extraordinaire aux lieux dans lesquels on le retient. L'eau en est

excellente à boire lorsqu'elle est refroidie. Une demi-lieue plus loin

on voit, avec la même admiration, une petite rivière qui sort aussi de

la même montagne, et dont les eaux sont excessivement froides, mais

sur le bord de laquelle on ne peut creuser tant soit peu de sable sans

en faire sortir une eau fort chaude.

Les deux grandes îles de Manille et de Mindanao ont entre celles de

Leyte et de Samar, dont la première est la plus proche de Manille. La

seconde est nommée Samar du côté des îles, et Ibabao du côté de la

grande mer.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 17 / 22 段