leur séjour, est une belle et grande ville, dont les fortifications ne
sont pas méprisables, quoique les Hollandais aient ruiné celles qui
étaient l'ouvrage des Portugais. Elle est située un peu au-dessus de
l'embouchure de la rivière, vers le 6e. degré de latitude méridionale,
dans une plaine fertile en riz, en fruits, en fleurs et en légumes.
Ses murailles sont battues d'un côté par la grande rivière. Ses rues
sont en assez grand nombre, et la plupart fort larges. L'usage du pavé
n'y est pas connu; mais le sable, dont elles sont naturellement
couvertes, y fait régner beaucoup de propreté. Elles sont bordées d'un
double rang d'arbres fort touffus, que les habitans entretiennent
avec soin, parce que les maisons en reçoivent de l'ombre, et qu'ils y
trouvent une fraîcheur continuelle pendant la chaleur du jour. On n'y
voit point d'autres édifices de pierre que le palais du roi et
quelques mosquées; mais, quoique toutes les autres maisons soient de
bois, la vue n'en est pas moins agréable par la variété de leurs
couleurs. Le bois d'ébène, qui domine particulièrement, est d'un éclat
qui surprend les étrangers; et les pièces en sont enchâssées avec tant
d'art, qu'on n'en aperçoit pas les jointures. Le plus grand de ces
bâtimens n'a pas plus de quatre ou cinq toises de long sur une ou deux
de largeur. Les fenêtres en sont fort étroites, et le toit n'est
composé que de grandes feuilles, dont l'épaisseur résiste à la pluie.
La plupart sont élevées et soutenues en l'air sur des colonnes d'un
bois si dur, qu'il passe pour incorruptible. On y monte par une
échelle que chacun tire soigneusement après lui, lorsqu'il est entré,
dans la crainte d'être suivi de quelque chien. Cet animal passe pour
immonde; et ces insulaires, qui sont les plus superstitieux de tous
les mahométans, se croiraient indignes du jour, s'ils n'allaient se
laver dans la rivière aussitôt qu'un chien les a touchés. Sur le toit,
qui est plat et fort bas, chaque maison a toujours trois croissans,
dont deux sont droits et font les deux extrémités. Celui du milieu est
renversé. On trouve à Mancaçara, dans un grand nombre de boutiques,
tout ce qu'on peut désirer pour la commodité d'une grande ville. On y
voit de belles places, où le marché se tient deux fois par jour,
c'est-à-dire le matin avant le lever du soleil, et le soir une heure
avant qu'il se couche. Jamais on n'y rencontre que des femmes. Un
homme se rendrait méprisable s'il osait y paraître, et s'exposerait
aux dernières insultes de la part des enfans, qui sont élevés dans
l'opinion que le sexe viril est réservé pour des occupations plus
sérieuses et plus importantes. On nous représente comme un spectacle
agréable de voir arriver chaque jour les jeunes filles des bourgs et
des villages voisins, chargées, les unes de poisson d'eau douce, qui
se prend à cinq ou six lieues de la ville, dans un gros bourg nommé
Galezon, où la pêche est établie; les autres de marée, qu'elles
apportent de différens ports, ou de fruits et de vin de palmier, qui
viennent particulièrement de Bamtaim, village éloigné de deux lieues;
de volaille, de chair de boeuf et de buffle, qui se vendent dans les
mêmes marchés que les fruits et le poisson. Autrefois les insulaires
portaient leur zèle pour la loi de Mahomet jusqu'à faire scrupule de
manger aucune sorte d'animaux à quatre pieds: mais leur abstinence se
borne aujourd'hui à la chair du porc. Cependant on ne voit point de
gibier dans les places publiques, parce que le droit de chasser est
réservé au roi et aux seigneurs. D'ailleurs le sanglier, qui est le
plus commun des animaux sauvages de l'île, est compris dans
l'abstinence du porc, et l'usage du roi même est de faire présent aux
étrangers de ceux qu'il prend à la chasse.
Tous les voyageurs conviennent que parmi les peuples des Indes il n'y
en a point qui aient reçu de la nature plus de disposition que les
Macassarois pour les arts, les sciences et les armes. Ils ont la
conception vive, l'esprit juste, et la mémoire si heureuse, qu'ils
n'oublient presque jamais ce qu'ils ont une fois appris. Les qualités
du corps répondent à celles de l'âme. Ils sont grands et robustes,
laborieux, capables de résister aux plus grandes fatigues. Leur teint
est moins basané que celui des Siamois: mais ils ont le nez beaucoup
plus plat et plus écrasé. Ce nez, qui les défigure à nos yeux, est
chez eux une beauté, qu'on se plaît à former dès leur enfance.
Aussitôt qu'ils voient le jour, on les couche nus dans un petit
panier, où leurs nourrices prennent soin à toutes les heures du jour
de leur aplatir le nez en le pressant doucement de la main gauche,
tandis que de l'autre main elles le frottent avec de l'huile ou de
l'eau tiède. On leur fait les mêmes frottemens sur toutes les autres
parties du corps pour faciliter les développemens de la nature. De là
vient apparemment qu'ils ont tous la taille fine et dégagée, et qu'on
ne voit point dans l'île de bossus ni de boiteux. On les sèvre un an
après leur naissance, dans l'opinion qu'ils auraient moins d'esprit
s'ils continuaient plus long-temps d'être nourris du lait maternel. À
l'âge de cinq ou six ans, tous les enfans mâles de quelque distinction
sont mis comme en dépôt chez un parent ou chez un ami, de peur que
leur courage ne soit amolli par les caresses de leur mère et par
l'habitude d'une tendresse mutuelle. Ils ne retournent point dans leur
famille avant l'âge de quinze ou seize ans; la loi leur donne alors le
droit de se marier; mais il est rare qu'ils usent de cette liberté
avant de s'être perfectionnés dans tous les exercices de la guerre.
Comme ils naissent presque tous avec de l'inclination pour les armes,
ils y acquièrent tant d'habileté, qu'on ne connaît pas d'Indiens plus
adroits à monter à cheval, à décocher une flèche, à tirer un fusil, et
même à pointer un canon. Il n'y en a point aussi qui manient mieux le
cric et le sabre. Le cric, qu'on a souvent nommé dans cet ouvrage, est
une arme commune aux Malais, aux Javans, et à d'autres insulaires de
l'Inde, mais qui n'est nulle part si redoutable que dans le royaume de
Macassar. Sa longueur est d'un pied et demi. Il a la forme d'un
poignard, avec cette différence que la lame s'allonge en serpentant.
Les Macassarois s'en servent particulièrement dans leurs duels, qui se
font de deux manières: tantôt ils se battent avec le sabre et la
rondache; tantôt ils sont armés de deux crics. De celui qu'on tient de
la main gauche on écarte et on rabat les coups; de l'autre on pousse
quelques bottes, qui finissent bientôt le combat; car la moindre
égratignure d'une arme qui est habituellement empoisonnée, devient
ordinairement une plaie si mortelle, qu'on désespère du remède: aussi
ces querelles sont-elles presque toujours suivies de la mort des deux
combattans. Leur manière de décocher les flèches n'est pas moins
extraordinaire. Ils les font d'un bois très-léger, au bout duquel ils
attachent une dent de requin. Au lieu d'arc, ils ont une sarbacane de
bois d'ébène, longue d'environ six pieds, et fort polie en dedans. Ils
y mettent une flèche, qu'ils soufflent plus ou moins loin, suivant la
force de leur haleine, mais qui porte ordinairement jusqu'à soixante
ou quatre-vingts pas, et si juste, que, s'il en faut croire les
voyageurs, ils ne manquent jamais de donner dans l'ongle d'un doigt
qu'ils se sont proposé pour but.
Les Macassarois sont vêtus plus proprement qu'aucune autre nation des
Indes. En campagne, ils ont, avec le cric, un sabre qu'ils passent
aussi du côté droit, et dont la poignée est ordinairement d'or ou
d'argent. Celle des plus simples soldats est d'ivoire ou de bois
précieux. L'usage commun du pays est de marcher pieds nus. Cependant
les personnes de qualité, qui craignent moins l'incommodité de la
chaleur que celle de sentir le sable, chaussent de petites sandales
moresques, bordées d'or et d'argent, à peu près comme les souliers de
nos dames. Le chapeau est en horreur aux Macassarois; et leur respect
pour le turban va si loin, qu'ils ne s'en servent qu'aux jours de
fêtes et de réjouissances publiques. Mais ils portent habituellement
un petit bonnet, d'étoffe blanche, plus ou moins précieuse, suivant le
rang ou les richesses, avec un petit bord d'or ou d'argent. C'est
non-seulement une propreté, mais un usage indispensable pour les
personnes de distinction, d'entretenir sur leurs ongles une teinture
rouge qu'on y met dès leur enfance. Ils ne sont pas moins curieux de
se teindre les dents en vert et en rouge. Dans leurs premières années,
ils se les font polir et limer; après quoi ils se les frottent avec du
jus de citron, qui les rend susceptibles de la couleur qu'on veut leur
donner. Cette opération ne se fait pas sans douleur, et sans qu'il en
coûte du sang; mais l'empire de la mode n'est pas moins respecté à
Célèbes qu'en Europe. Souvent même les seigneurs macassarois se font
arracher leurs meilleures dents pour en porter d'or, d'argent ou de
tombac.
Les femmes ont encore plus de passion pour la propreté que les hommes;
mais elles sont moins magnifiques: on leur voit peu de bagues et de
pierreries; c'est l'ornement des hommes. Elles n'ont pour collier
qu'une petite chaîne d'or, que leurs maris leur donnent le lendemain
de leur noce, pour les faire souvenir qu'elles sont leurs premières
esclaves.
La noblesse, dans le royaume de Macassar, n'est pas, comme dans la
plus grande partie de l'Orient une distinction passagère, attachée,
suivant le caprice du prince, à la personne qu'il lui plaît d'en
revêtir, et qui ne passe pas toujours à ses descendans. Elle est
fondée sur des titres qui la rendent perpétuelle: aussi les nobles y
sont-ils plus fiers que dans aucun autre endroit du monde. On en
distingue plusieurs sortes. Les principaux sont ceux dont la noblesse
est attachée à des terres anciennement anoblies par les rois en faveur
de quelques sujets qui avaient rendu des services considérables à
l'état. Les concessions de cette nature rendent une terre inaliénable.
Elles obligent les possesseurs de payer une certaine somme à la
couronne, et de servir le roi dans ses armées à leurs propres frais,
lorsqu'ils reçoivent l'ordre de le suivre. Cette noblesse se transmet
sans fin aux descendans de la même race; et s'ils meurent sans enfans,
leurs terres sont réunies au domaine. Elle donne d'autant plus de
puissance et d'autorité, que tous les vassaux d'un seigneur sont
obligés, sans distinction de sexe, de servir leur seigneur par
quartier, ou de se racheter du service par une somme équivalente. Ces
anciens nobles et leurs descendans sont distingués par le titre de
dacous, qui répond parmi nous au titre de duc. Ils ne paraissent à la
cour qu'avec un nombreux cortége; ils marchent immédiatement après les
premiers princes du sang: ils remplissent les premières charges et les
meilleurs gouvernemens du royaume. Le nom de _dacous_ est si
honorable, qu'on le donne même aux princes de la maison royale. Mais,
comme la multiplication d'une noblesse qui ne veut souffrir aucune
concurrence pourrait avilir les autres nobles et devenir préjudiciable
à l'état, le nombre de ces nobles est fixé. Il n'est guère plus grand
aujourd'hui que celui de nos ducs. Les anciens s'opposeraient à de
nouvelles créations; et le roi se contente de soutenir ces illustres
races par les faveurs qu'il leur accorde, soit en leur distribuant les
terres nobles qui lui reviennent à l'extinction de ceux qui les ont
possédées, soit en leur abandonnant les confiscations et autres
profits. On croirait lire une description du gouvernement féodal de
notre ancienne Europe.
Le second ordre de noblesse est celui des _carrés_, qui répondent à
nos marquis et à nos comtes, et qui ne se sont pas moins multipliés.
Cet honneur dépend uniquement de la volonté du roi. Un Macassarois qui
plaît à la cour obtient facilement l'érection de son village en
_carré_. Ses enfans lui succèdent: mais, quoique l'égalité règne dans
cet ordre, les plus anciens jouissent d'une distinction que les autres
ne peuvent attendre que du temps.
Les _lolos_, qui sont la troisième classe, composent la simple
noblesse. Ils sont anoblis par des lettres particulières et par
quelques présens qui répondent à leurs services, ou par l'espérance
d'en recevoir. Souvent, pour flatter les riches marchands, leurs amis
leur donnent le nom de _lolos_. Mais les dacous, les carrés et les
vrais lolos se gardent bien de prodiguer ces titres.
Le gouvernement de Macassar est purement monarchique. Les rois, qui
occupent ce trône depuis près de neuf cents ans, y ont toujours été
fort absolus, toujours craints et respectés de leurs sujets. La
couronne est héréditaire; mais les frères y succèdent à l'exclusion
des fils, soit qu'ils passent pour les plus proches parens, soit qu'on
appréhende que la minorité des souverains ne donne lieu à des guerres
civiles qui troubleraient l'ordre et la tranquillité de l'état.
Parmi ces peuples, les premiers momens du combat sont furieux, surtout
lorsque, après avoir épuisé toute leur poudre, ils en viennent au
sabre et au cric, qui font un ravage terrible. Mais cette espèce de
transport où l'ophion jette les Macassarois à la vue de leurs ennemis
n'est pas ordinairement de longue durée; une résistance de deux heures
fait succéder l'abattement à la rage. Ceux qui connaissent leur
caractère cherchent le moyen de les amuser, pour laisser à leur
premier feu le temps de s'éteindre, et n'ont pas de peine alors à les
mettre en désordre.
La plupart de leurs autres usages ont trop de ressemblance avec ceux
des îles voisines et de tous les Indiens mahométans pour demander ici
des explications plus étendues; mais l'on ne se dispensera point de
quelque détail sur leur religion, et sur la manière dont les
Hollandais se sont établis dans leur île.
Il n'y a pas deux cents ans que les Macassarois étaient tous
idolâtres. Leurs docteurs enseignaient que le ciel n'avait jamais eu
de commencement; que le soleil et la lune y avaient toujours exercé
une souveraine puissance, et qu'ils y avaient vécu en bonne
intelligence jusqu'au jour d'une malheureuse querelle où le soleil
avait poursuivi la lune dans le dessein de la maltraiter; que, s'étant
blessée en fuyant devant lui, elle avait accouché de la terre, qui
était tombée par hasard dans la situation qu'elle garde encore; que
cette lourde masse s'étant entr'ouverte dans sa chute, il en était
sorti deux sortes de géans; que les uns s'étaient rendus maîtres de la
mer, où ils y commandaient les poissons; que dans leur colère ils y
excitaient des tempêtes, et qu'ils n'éternuaient jamais sans y causer
quelque naufrage; que les autres géans s'étaient enfoncés jusqu'au
centre de la terre pour y travailler à la production des métaux, de
concert avec le soleil et la lune; que, lorsqu'ils s'agitaient avec
trop de violence, ils faisaient trembler la terre, et qu'ils
renversaient quelquefois des villes entières; qu'au reste, la lune
était encore grosse de plusieurs autres mondes, qui n'avaient pas
moins d'étendue que le nôtre, et qu'elle en accoucherait
successivement pour réparer les ruines de ceux qui devaient être
consumés par l'ardeur du soleil; mais qu'elle accoucherait
naturellement, parce que le soleil et la lune, ayant reconnu par une
expérience commune que le monde avait besoin de leur influence,
s'étaient enfin réconciliés, à condition que l'empire du ciel se
partagerait également entre l'un et l'autre, c'est-à-dire que le
soleil régnerait pendant la moitié du jour, et la lune pendant l'autre
moitié. Ces fables en valent bien d'autres.
Les Portugais des Moluques et des marchands de Sumatra y prêchèrent en
concurrence, les uns la loi de l'Évangile, et les autres celle de
l'Alcoran. Le roi de Célèbes balançait entre ces deux religions; il
prit le parti de demander au roi d'Achem et au gouverneur des Moluques
deux des plus savans docteurs de l'une et de l'autre loi pour terminer
ses doutes. Mais son conseil, qui craignait que ces disputes ne
troublassent les esprits, lui proposa d'embrasser la loi de ceux qui
arriveraient les premiers, Dieu ne pouvant pas sans doute permettre
que l'erreur arrivât avant la vérité. Le roi suivit ce singulier avis.
Les mahométans arrivèrent les premiers, et l'Alcoran fut la loi du
pays.
Vers l'année 1560, la compagnie hollandaise envoya quelques-uns de ses
premiers officiers à Sambanco, qui régnait alors dans le Macassar,
pour lui demander la permission de trafiquer avec ses sujets. Elle
leur fut accordée d'autant plus facilement, que ce prince, ayant déjà
tiré de grands avantages du commerce des Portugais, ne s'en promit pas
moins de celui de Batavia. Des députés de la compagnie furent traités
avec distinction, et partirent satisfaits. Quelques vaisseaux
hollandais, qui furent bientôt envoyés pour l'exécution du traité,
arrivèrent heureusement au port d'Ionpandam. Ils y firent un profit si
considérable, qu'ils conçurent le dessein d'y retourner en plus grand
nombre. Mais, ayant reconnu dès la première fois que leur gain
croîtrait au double, s'il n'était pas partagé avec les marchands
portugais, ils prirent la résolution d'employer tous leurs efforts à
se défaire de ces dangereux rivaux. L'entreprise devait leur paraître
difficile. Les Portugais étaient bien établis: ils étaient aimés du
peuple et considérés du roi; mais le conseil de Batavia fonda de
grandes espérances sur les moyens qu'il résolut de mettre en oeuvre.
On y convint de faire monter tous les ans sur les vaisseaux qui
devaient aller à Macassar un certain nombre de soldats choisis, qui se
disperseraient adroitement dans les provinces, sous les prétextes
ordinaires du commerce, mais particulièrement dans celle de Bonguis,
où il serait plus aisé de jeter des semences de révolte, parce qu'elle
était nouvellement conquise; qu'entre ces émissaires il n'y en aurait
que trois ou quatre dans chaque province auxquels on confierait le
fond du secret, après les avoir engagés à la fidélité par les plus
redoutables sermens; qu'on attendrait que leur nombre fût assez grand
pour lever le masque avec sûreté; que dans l'intervalle on ferait un
fonds capable de fournir aux présens continuels par lesquels il était
à propos d'amuser le roi et ses ministres; enfin qu'on ménagerait
assez les Portugais et les jésuites pour ne leur donner aucun sujet de
défiance et de plainte.
Cet étrange projet eut tout le succès que les Hollandais s'en étaient
promis. Leurs soldats, bien entretenus, et dispersés pendant quelques
années dans les provinces, se rassemblèrent au moment qu'on s'y
attendait le moins, et vinrent se joindre aux mécontens de Bonguis.
Ils s'avancèrent en corps d'armée vers la capitale du royaume. Leur
marche fut si prompte, qu'avant que le roi pût en être averti, ils
avaient déjà passé la rivière qui sépare les deux provinces. Ce prince
ne laissa pas de rassembler quelques troupes, avec lesquelles il eut
la fermeté de se présenter aux rebelles; et les ayant chargés
vigoureusement, il les força de chercher leur salut dans la fuite. Ils
repassèrent la rivière, pour attendre sur ses bords les secours qu'on
leur avait fait espérer de Batavia. Le roi, qui eut le temps de former
une armée, n'épargna rien pour les engager dans un combat général;
mais, ne pouvant leur faire abandonner leur poste, il se réduisit à
les fatiguer par les attaques continuelles d'un grand nombre de petits
bateaux qui portaient l'alarme jusque dans leur camp.
Les Hollandais, au désespoir de se voir si mal secondés, et
commençant à craindre que leurs partisans ne s'accommodassent avec le
roi par quelques traités secrets, employèrent un stratagème
abominable, qui prouve que les principes d'honneur et d'humanité
établis chez les peuples de l'Europe leur paraissent anéantis au delà
des tropiques. Après s'être aperçus que l'armée royale venait pendant
la nuit boire et se rafraîchir à la rivière, ils choisirent dans leurs
troupes quelques montagnards qui connaissaient les herbes vénéneuses;
et, dans l'espace de quelques jours, ils s'en firent apporter assez
pour empoisonner toutes les eaux. Ce dessein demandait beaucoup de
justesse dans leurs mesures; ils avaient observé l'heure que leurs
ennemis prenaient pour se rafraîchir. En jetant les herbes quelques
lieues au-dessus du camp royal, ils les faisaient arriver dans le
temps où ces malheureux se croyaient libres de satisfaire leur soif.
Les uns mouraient immédiatement de la force d'un poison qui n'a nulle
part autant de subtilité qu'à Célèbes; les autres se traînaient avec
peine jusqu'à leurs tentes pour mourir dans les bras de leurs
compagnons, et les rendre témoins d'un désastre dont ils ne
comprenaient pas encore la cause. Enfin le roi et ceux qui étaient
échappés à la mort, ouvrant les yeux sur le sort qui les menaçait à
leur tour, ne pensèrent qu'à s'éloigner de cette rive fatale. Mais ce
ne fut pas sans pousser des cris d'horreur, qui devinrent pour eux une
nouvelle source d'infortunes. Les Hollandais, avertis par ce tumulte,
repassèrent promptement la rivière, et les poursuivirent jusqu'à la
portée du canon de la capitale, où le roi fut obligé de se renfermer.
Ils n'eurent pas la hardiesse de l'assiéger; mais, bloquant la place,
ils s'efforcèrent de couper la communication des vivres pendant que
deux vaisseaux de leur nation gardaient le port et bouchaient le
passage de la mer. En même temps ils mirent le feu de toutes parts au
riz, dont on était près de faire la récolte. Ils pillèrent tous les
villages voisins, forcèrent les habitans de chercher une retraite dans
les montagnes. Les troupes qui restaient au roi dans la ville firent
plusieurs sorties sous la conduite de Daen-ma-allé, frère de ce
prince; mais leurs ennemis, se flattant d'obtenir bientôt par la
famine ce qu'ils n'étaient pas sûrs d'emporter par la force, prirent
toujours le parti de battre en retraite. En effet, les provisions qui
s'étaient trouvées dans la place furent bientôt épuisées. Le riz s'y
vendit au poids de l'or; et pendant plusieurs mois, on n'y vécut que
du cuir de différens animaux, qu'on faisait bouillir dans de l'eau
pure.
Les espérances du roi étaient fondées sur les vaisseaux portugais qui
venaient mouiller tous les ans dans le port d'Ionpandam, et qu'il
attendait de jour en jour. Ils arrivèrent enfin; mais quelle fut la
surprise des Macassarois à la vue de trente autres voiles qui parurent
presque aussitôt avec le pavillon de Hollande, et qui enveloppèrent la
petite flotte dont ils se promettaient du secours! Deux des plus gros
vaisseaux hollandais mirent à terre quelques compagnies de soldats,
qui avaient ordre de se joindre aux rebelles de Bonguis. Cinq autres
attaquèrent la forteresse portugaise; et leur artillerie étant fort
nombreuse, ils n'eurent besoin que d'un jour pour la réduire en
poudre. Quantité de braves gens périrent sous les ruines; et ceux qui
se trouvèrent vivans lorsque l'ennemi entra dans la place, aimèrent
mieux périr les armes à la main que d'accepter la composition qu'on
leur offrit. Le gouverneur avait été tué dès la première décharge. Sa
femme, ne pouvant lui survivre, fit une action dont la mémoire se
conserve encore. Elle rassembla tout ce qu'elle avait de richesses en
pierreries et en lingots d'or; elle en fit charger sous ses yeux les
plus gros canons de la forteresse; et pour ôter aux Hollandais le
plaisir de posséder de si précieuses dépouilles, elle mit de sa propre
main le feu aux pièces qui étaient pointées du côté de la mer; ensuite
elle alla se poster courageusement dans l'endroit le plus dangereux,
où elle trouva bientôt la mort.
Pendant que les cinq vaisseaux hollandais achevaient de battre la
forteresse et la ville de Ionpandam, les autres étaient aux prises
avec la petite flotte portugaise, qui se vit aussi forcée de céder à
l'inégalité du nombre; mais ce ne fut qu'après un combat fort
glorieux. De sept vaisseaux dont elle était composée, trois furent
brûlés, deux coulés à fond, et les deux autres qui restaient
tombèrent entre les mains de l'ennemi. Les sept capitaines et les
principaux officiers avaient perdu la vie dans une si belle défense,
et l'avaient vendue si chère, qu'ils acquirent plus de gloire dans
leur défaite que les Hollandais n'en purent tirer de leur victoire.
Aussitôt la flotte victorieuse s'avança vers la capitale du royaume,
qui n'est éloignée que de cinq ou six lieues du port. Elle est située
un peu au-dessus de l'embouchure de la rivière, dans un canton
très-agréable, mais qui n'a rien d'avantageux pour sa défense; aussi
fut-elle attaquée par mer et par terre. Les Hollandais ne laissèrent
pas d'y trouver plus de résistance qu'ils ne s'y étaient attendus. Le
roi, qui était exercé à la guerre depuis sa première jeunesse, s'y
défendit avec autant de jugement que de courage. Daen-ma-allé, son
frère, se distingua par des actions si surprenantes, que les
Hollandais en conçurent une jalousie qui leur fit jurer sa perte. Mais
enfin la ruine des principaux appartemens du palais, de l'arsenal et
de la meilleure partie des murailles de la ville, qu'une mine fit
sauter en l'air, sans que les Macassarois, à qui cette espèce
d'attaque était inconnue, pussent en deviner la cause, jeta le roi
dans une si vive alarme, qu'il fit demander la paix. Il ne put obtenir
qu'une suspension d'armes, pendant laquelle on convint des conditions
suivants:
«Que la ville, la forteresse et le port de Iopandam demeureraient en
propriété à la compagnie hollandaise avec leurs dépendances, qui
furent étendues par les vainqueurs à trois ou quatre lieues dans les
terres, et que le roi renoncerait à tous ses droits sur ces trois
possessions pour lui et ses successeurs.
»Que les jésuites seraient chassés du royaume, tous leurs biens
confisqués au profit de la compagnie, pour la dédommager des frais
d'une ambassade qu'on les accusait d'avoir fait manquer à la cour de
la Chine; leurs maisons rasées et leurs églises démolies.
»Que les Portugais seraient privés des gouvernemens, des charges et
des dignités dont il avait plu au roi de les honorer; leurs magasins
fermés et leurs fortifications détruites: qu'ils sortiraient
incessamment du royaume, s'ils n'aimaient mieux y demeurer, à
condition de n'y faire aucun commerce; et que, pour leur en ôter tous
les moyens, ils seraient relégués dans quelque village éloigné des
villes.
»Que le roi ferait partir incessamment un ambassadeur pour Batavia,
avec des présens proportionnés à ses richesses, pour obtenir du
conseil la ratification du traité.
»Que les Hollandais s'obligeraient, de leur part, aussi long-temps que
le roi et ses successeurs seraient fidèles à leurs promesses, de ne
leur causer aucun trouble dans la possession de ses états; d'entrer
dans tous leurs intérêts, et de les assister dans leurs guerres
étrangères ou domestiques; de continuer le commerce qu'ils avaient
commencé avec leurs sujets, c'est-à-dire de vendre ou d'acheter d'eux,
au prix ordinaire, les marchandises qu'ils apporteraient ou qu'ils
trouveraient dans le port.»
Daen-ma-allé refusa de signer un traité qui lui parut humiliant pour
sa patrie; mais le roi n'en accepta pas moins toutes les conditions,
et nomma un des principaux seigneurs de sa cour pour le porter à
Batavia, avec deux cents pains d'or et d'autres présens de la même
richesse. Après la ratification, les jésuites et la plus grande partie
des Portugais sortirent du royaume. Ceux que la pauvreté ou d'autres
raisons obligèrent d'y rester, se virent honteusement relégués dans un
village nommé _Borobassou_, où ils mènent encore une vie obscure et
languissante.