Il vit des figuiers sauvages moins gros que ceux de l'Amérique, et

dont les figues ne croissent point à part sur les branches, mais

viennent par bouquets de quarante ou cinquante, autour du corps de

l'arbre et de ses grosses branches, depuis la racine jusqu'au sommet.

Entre quantité d'arbres qui peuvent servir à toutes sortes d'usages,

on trouve à Timor le sandal, dont les plus hauts ressemblent beaucoup

au pin. Ils ont la tige droite et unie; mais ils ne sont pas fort

épais. Le bois en est dur, pesant et rougeâtre, surtout vers le coeur.

On voit ici trois ou quatre sortes de palmiers que Dampier n'avait vus

dans aucun autre lieu. Les troncs de la première espèce ont sept ou

huit pieds de circonférence, et jusqu'à quatre-vingt-dix de hauteur.

Leurs branches croissent vers le sommet, comme celles du cocotier, et

leur fruit ressemble aux cocos; mais il est plus petit, de figure

ovale, à peu près de la grosseur d'un oeuf de cane. La coquille en est

noire et dure avant sa maturité. Il est rempli d'une chair si dure,

qu'on ne saurait le manger; et comme il a un petit vide au milieu, on

y trouve cette eau ou ce petit-lait qui fait rechercher les cocos.

Les fruits de Timor sont les mêmes que dans la plupart des autres

contrées des Indes; mais il paraît que les insulaires en doivent une

bonne partie aux Portugais et aux Hollandais qui les y ont

transplantés. Dampier y trouva une herbe sauvage qui se nomme

calalou[13] en Amérique, et qui ne lui parut pas moins agréable et

moins saine que les épinards. L'île produit naturellement du pourpier,

du fenouil marin et d'autres herbes connues des Européens. Le blé

d'Inde y croît avec peu de culture. C'est la nourriture commune des

habitans; mais les Portugais et leurs voisins sèment un peu de riz.

[Note 13: _Ketmia brasiliensis._]

Dampier ne vit des boeufs et des vaches qu'aux environs du fort

Concordia. L'île est peuplée de singe et de serpens: on y trouve un

grand nombre de serpens jaunes, de la grosseur du bras et longs de

quatre pieds; mais les plus dangereux ne sont pas plus gros que le

tuyau d'une pipe; leur longueur est de cinq pieds; ils sont verts par

tout le corps; ils ont la tête rouge, plate et de la grosseur du

pouce.

Entre les volatiles, on distingue l'oiseau à répétition, ainsi nommé,

parce qu'il chante six notes deux fois de suite, et que, les

commençant d'une voix haute et perçante, il les finit d'un ton assez

bas. Sa grosseur est celle d'une alouette; il a le bec petit, noir et

pointu; les ailes bleues; la tête et le jabot d'un rouge pâle, et une

raie bleue autour du cou.

Dans le nombre infini de poissons que l'on pêche à Timor on remarque

les mangeurs d'huîtres; ils ont dans le gosier deux os fort épais,

durs et plats, avec lesquels ils cassent la coquille pour avaler

ensuite le poisson qu'elle renferme: aussi trouve-t-on toujours dans

leur estomac quantité de ces coquilles en pièces.

Au nord-ouest des Moluques est située l'île Célèbes dont la forme est

singulièrement irrégulière, tant elle est découpée profondément par

plusieurs golfes. Nous rassemblerons les observations dispersées d'un

grand nombre de voyageurs, surtout celles des Hollandais, qui

possèdent dans cette île un fort et un excellent comptoir, fondé sur

les ruines de l'ancien établissement portugais. C'est d'après eux

qu'on s'est accoutumé à l'appeler indifféremment Célèbes ou Macassar,

du nom de sa principale ville et du plus puissant de ses états.

Ce royaume, que ses habitans nomment Mancaçar, et qui, depuis les

conquêtes d'un de ses rois vers la fin du dernier siècle, comprend en

effet la plus grande partie de l'île, s'étend depuis la ligne

équinoxiale jusqu'au 6e. degré de latitude méridionale; sa longueur se

prend du septentrion au midi: elle est d'environ cent trente lieues,

sur quatre-vingts de largeur, qui est celle qu'on donne ordinairement

à l'île. Mandar et Bonguis étaient deux autres royaumes qui le

bornaient au septentrion, mais qui ont suivi la fortune de celui de

Toradja, et de quelques autres provinces aujourd'hui soumises aux rois

de Macassar. Quelques-uns comptent cette grande île au nombre des

Moluques, dont elle n'est éloignée que d'environ quatre-vingts lieues.

Sa situation étant au milieu de la zone torride, on s'imagine aisément

qu'il y règne une extrême chaleur. Peut-être serait-elle inhabitable,

si ces ardeurs excessives n'étaient modérées par des pluies assez

abondantes, qui rafraîchissent ordinairement la terre cinq ou six

jours avant ou après les pleines lunes, et pendant les deux mois que

le soleil, dans son cours annuel, emploie à passer au-dessus de l'île;

d'un autre côté, ce mélange de pluie et de chaleur, joint aux vapeurs

qu'exhalent continuellement les mines d'or et de cuivre, qui sont en

assez grand nombre dans le pays, y excite presque tous les jours, au

coucher du soleil, des orages terribles et les plus furieux tonnerres.

L'air y serait très-malsain, s'il n'était purifié par les vents du

nord qui s'y font sentir avec violence pendant la meilleure partie de

l'année. Aussitôt qu'ils viennent à manquer, ce qui est heureusement

très-rare, le pays est désolé par diverses maladies contagieuses;

mais, lorsqu'ils soufflent avec leur force ordinaire, tous les

habitans jouissent d'une santé parfaite. On en voit vivre sans

maladies jusqu'à l'âge de cent ou de cent vingt ans.

De toutes les provinces qui composent le royaume de Macassar, il n'y

en a point que la nature n'ait distinguée par quelque faveur

particulière, qui la rend nécessaire à toutes les autres. Celles qui

ne sont composées que de rochers et de montagnes inaccessibles

contribuent à la richesse du pays par leurs carrières et leurs mines.

Dans les unes on trouve de très-belles pierres, avantage rare aux

Indes; les autres ont des mines d'or, de cuivre et d'étain. La

province de Toradja fournit seule une assez grande quantité de poudre

d'or; et lorsque les ravines qui se précipitent des montagnes de

Mamadja ont achevé de s'écrouler, on en découvre souvent de petits

lingots dans les vallées: on raconte même qu'on y en a trouvé de la

grosseur du bras.

Les terres de l'île de Célèbes sont remplies d'ébéniers, de bois de

calambac[14], de sandal, et de quelques espèces qui servent à teindre

en vert et en écarlate; teinture si vive et si brillante, qu'elle

efface la plupart des nôtres. Le bois de charpente et de menuiserie,

plus commun que le bois à brûler ne l'est en Europe, met les habitans

en état de construire des bâtimens de mer à meilleur marché qu'en

aucun port. Leurs bambous sont si durs et si solides, qu'ils en font

non-seulement des cabanes, mais de petits bateaux et des flèches. Il

n'y a point de contrée dans les Indes où cette espèce de roseau

croisse mieux. Au lieu d'un pied de diamètre, qui est sa grosseur

commune, il en a souvent plus de trois dans l'île de Célèbes; et comme

il est naturellement creux, les Macassarois en font des tambours qui

ne rendent pas moins de son que les nôtres.

[Note 14: _Agallochum præstantissimum._]

D'autres provinces ne semblent formées que pour le plaisir de leurs

habitans. Quantité de petites rivières dont elles sont arrosées leur

fournissent d'excellent poisson, qui fait pendant toute l'année la

principale partie de leur nourriture. Mais rien n'approche de la

peinture qu'on nous fait du paysage. La variété en est infinie: ce

sont des collines et des campagnes remplies d'arbres toujours verts;

des fruits et des fleurs dans toutes les saisons; des oiseaux qui ne

cessent jamais de chanter. Entre quantité de fleurs que la terre

produit d'elle-même on donne un rang fort supérieur à celle qui se

nomme _bougna-genay-maura_. Elle a quelque chose du lis; mais son

odeur est infiniment plus douce, et se fait sentir de beaucoup plus

loin. Les insulaires en tirent une essence dont ils se parfument

pendant leur vie, et qui sert à les embaumer après leur mort. Sa tige

est d'environ deux pieds de haut; elle ne sort pas d'un ognon comme le

lis, mais d'une grosse racine fort amère, qu'on emploie pour la

guérison de plusieurs maladies, surtout des fièvres pourprées et

pestilentielles. Les arbres les plus communs dans ces délicieuses

plaines sont les citronniers et les orangers. Parmi les oiseaux, dont

le nombre est si grand, que l'air en est quelquefois obscurci, soit

qu'ils y naissent tous, ou que la beauté du pays les y attire des îles

voisines, celui qu'on vante le plus n'a guère que la grosseur d'une

alouette. Son bec est rouge; le plumage de sa tête et celui de son dos

sont tout-à-fait verts; celui du ventre tire sur le jaune, et sa queue

est du plus beau bleu du monde. Il se nourrit d'un petit poisson qu'il

va chasser sur la rivière, dans certains endroits où l'instinct est le

seul guide qui puisse le conduire. Il y voltige en tournoyant à fleur

d'eau, jusqu'à ce que ce poisson, qui est fort léger, saute en l'air,

et semble vouloir prendre le dessus pour fondre sur son ennemi; mais

l'oiseau a toujours l'adresse de le prévenir. Il l'enlève avec son bec

et l'emporte dans son nid, où il s'en nourrit un jour ou deux, pendant

lesquels son unique occupation est de chanter. Ensuite, lorsque la

faim le presse, il retourne à la chasse, et ne revient pas sans une

nouvelle proie. Cet oiseau merveilleux se nomme _ten-rou-joulon_. Le

lory est une sorte de perroquet presque entièrement rouge, dont la

gorge surtout est d'un rouge de feu très-éclatant, et relevé par de

petites raies noires. On ne le nomme, entre quantité d'autres espèces

de perruches vertes ou bigarrées, que pour faire remarquer une

propriété singulière qui lui fait garder un silence triste et

mélancolique, tandis que les autres ont toute l'apparence de gaieté

qui est ordinaire aux perroquets.

Tous les fruits des Indes, surtout les mangues, les bananes, les

oranges et les citrons, croissent admirablement dans l'île de Célèbes.

Les manguiers y sont si grands et si touffus, qu'on trouve en plein

midi de la fraîcheur sous leur feuillage, et qu'on peut y être à

couvert des plus grosses pluies. Les melons de Célèbes sont si

rafraîchissans, que, malgré leur petitesse, la moitié d'un suffit pour

apaiser la soif la plus ardente, et pour en préserver un voyageur

pendant une journée entière dans les plus grandes chaleurs. L'homme le

plus robuste ne l'est pas assez pour porter une grappe de bananes, qui

sont les figues du pays. Elles ne sont guère plus grosses que les

autres; mais la plupart ont près d'un pied de long, et le goût en est

véritablement délicieux. Les insulaires leur donnent le nom d'_ontis_.

De tous les fruits qui croissent en Europe, l'île Célèbes ne produit

que des noix. Elles y sont moins blanches que les nôtres, et la

coquille est incomparablement plus dure: elles ne sont pas même

d'aussi bon goût; mais on aurait peine à s'imaginer la quantité

d'huile que les habitans en tirent. Entre plusieurs remèdes, dans

lesquels ils l'emploient avec différentes préparations, ils en

composent un onguent qui vaut le meilleur baume, et qui a des vertus

encore plus certaines pour la guérison des plaies. Ils en font aussi

des flambeaux, en la faisant bouillir avec la chair blanche du coco;

ce qui forme une pâte dont ils enduisent des bâtons fort secs, qu'ils

exposent pendant quelques heures au soleil. Ces flambeaux sont aussi

propres, durent autant, et ne donnent pas moins de lumière que ceux

qu'on fait ici de la meilleure cire; et lorsqu'ils sont bien allumés,

on a beaucoup plus de peine à les éteindre.

L'abondance des palmiers supplée au défaut de la vigne, qu'on n'a

jamais pu faire croître dans l'île, et lui procure continuellement une

liqueur que les Hollandais ne font pas difficulté de comparer aux plus

excellens vins de France, quoiqu'ils ne la trouvent pas tout-à-fait si

saine. On n'en peut boire avec excès sans s'exposer à la dysenterie.

On voit dans le royaume de Macassar de vastes plaines qui ne sont

couvertes que de cotonniers, et cet arbrisseau s'y distingue aussi par

des propriétés singulières. Ses fleurs, au lieu d'être jaunes comme

dans les autres contrées de l'Asie et de l'Afrique, y sont d'un rouge

couleur de feu, longues, coupées comme le lis, et très-agréables à la

vue, mais sans aucune sorte d'odeur. Aussitôt que la fleur est tombée,

le bouton devient aussi gros qu'une noix verte, et donne un coton qui

passe pour le plus fin de l'Inde.

On admire que, sous la ligne, non-seulement plusieurs légumes, tels

que les raves, la chicorée et le pourpier, mais les choux même, soient

aussi communs dans l'île de Célèbes qu'en Europe. On y trouve du

romarin, du baume, du nénuphar, et quantité d'excellens simples dont

les habitans connaissent la vertu pour de certaines maladies. L'opium,

que les Portugais nomment _ophion_, est celui dont on fait le plus de

cas: c'est une sorte d'arbuste qui croît ordinairement sur les

tombeaux, dans les antres des montagnes, ou dans certains lieux

pierreux et sauvages, qui ne sont connus que des insulaires. Ses

feuilles sont d'un vert fort pâle. On tire une liqueur de ses rameaux

par une incision sur laquelle on applique un vaisseau de bambou qui

s'en remplit; mais, lorsqu'il est plein, on observe soigneusement

qu'il n'y puisse entrer d'air. La liqueur s'y épaissit dans l'espace

de quelques jours. Aussitôt qu'elle acquiert une certaine consistance,

on la coupe en morceaux pour en faire de petites boules, que les

Malais et tous les mahométans viennent acheter au poids de l'or. De

l'eau dans laquelle ils ont fait dissoudre une de ces boules, après

l'avoir fait passer dans deux tamis différens, ils arrosent le tabac

qu'ils veulent fumer. Cette teinture lui donne un goût qu'ils trouvent

merveilleux. Ils prétendent qu'elle facilite la digestion et qu'elle

fortifie l'estomac; mais son effet le plus certain est de les enivrer;

et le sommeil qu'elle leur procure dans cette ivresse a tant de charme

pour eux, qu'ils la préfèrent à tous les autres plaisirs. L'expérience

leur apprend néanmoins que l'usage de l'ophion n'est pas sans danger.

Il devient si nécessaire à ceux qui en ont fait beaucoup d'usage, que,

s'ils le quittent, on les voit bientôt maigrir, tomber dans une

affreuse langueur, et mourir de faiblesse et d'abattement: mais il est

encore plus dangereux d'en prendre avec excès. L'homme le plus

vigoureux, qui en fume plus de quatre ou cinq fois dans l'espace de

vingt-quatre heures, tombe infailliblement en léthargie; ou s'il en

prend plus d'un demi-grain en substance, il s'endort presque aussitôt;

et ce sommeil, de quelque douceur qu'il paraisse accompagné, ne manque

point de le conduire à la mort. Un grain de la grosseur du riz est un

violent purgatif. Mêlé avec de la thériaque, il a des effets tout

opposés, et le dévoiement le plus opiniâtre ne lui résiste pas

long-temps. Les Macassarois en mêlent avec le tabac, qu'ils fument

avant d'aller au combat, pour échauffer leur courage et se rendre

insensible aux plus sanglantes blessures. Ils ont d'ailleurs une

quantité surprenante de poisons et d'herbes vénéneuses dont ils

composent une liqueur si subtile, qu'il suffit, dit-on, d'y toucher ou

d'en ressentir l'odeur pour mourir à l'heure même. Ils y trempent la

pointe de leurs flèches; aussi ne font-elles point de blessure qui ne

soit mortelle; et quand elles seraient empoisonnées depuis vingt ans,

l'effet n'en serait pas moins funeste. On assure qu'il n'y a que la

fumée qui puisse leur faire perdre cette malheureuse vertu.

Quelques-unes de ces redoutables plantes ressemblent beaucoup à

l'ophion, et les insulaires ont quelquefois le malheur de s'y tromper;

mais les animaux de l'île, conduits par un instinct plus sûr que la

raison, s'éloignent avec une promptitude admirable de tous les poisons

qui se trouvent sous leurs pas.

Célèbes n'est pas moins abondante en bestiaux que l'Europe: les boeufs

y sont aussi gros, et les vaches y donnent un lait qui n'est pas

inférieur au nôtre. Il s'y trouve des chevaux et des buffles. On

rencontre dans les forêts des troupeaux de cerfs et de sangliers.

L'île n'a point de tigres, ni de lions, ni d'éléphans, ni de

rhinocéros; mais les singes y sont comme en possession de l'empire,

autant par leur grandeur et leur férocité que par leur nombre. Les uns

sont absolument sans queue; d'autres ont une queue fort longue et

d'une grosseur proportionnée à celle de leur corps. Les seuls ennemis

que les singes aient à redouter dans l'île de Célèbes sont d'affreux

serpens qui leur donnent la chasse nuit et jour; quelques-uns sont

d'une si prodigieuse grandeur, que d'un seul coup de gueule ils

avalent un singe lorsqu'ils peuvent le surprendre; d'autres, moins

gros, mais plus agiles, les poursuivent jusque sur les arbres. Ceux

qui ne se sentent point assez forts pour leur faire une guerre ouverte

emploient diverses sortes de ruses; ils observent le temps où les

singes s'endorment, et chaque jour leur apporte une nouvelle proie.

D'autres, dont le sifflement approche de celui de quelques oiseaux,

montent sur les arbres, s'y cachent sous les feuilles et se mettent

tranquillement à siffler; ce bruit attire les singes, qui sont

naturellement curieux, et le serpent, qui a comme le choix de sa

victime, saute sur celui qu'il veut dévorer, le tient attaché sur une

branche par sa queue, lui déchire les entrailles, et boit son sang

jusqu'à la dernière goutte. Cette antipathie, ou plutôt ce goût des

serpens de Célèbes pour les singes préserve les villes et les

campagnes de ce qu'elles auraient à souffrir de leur excessive

multiplication. Il en reste assez pour causer des alarmes continuelles

aux insulaires, qui ont sans cesse leurs femmes et leurs champs à

défendre contre des animaux également lascifs et voraces. À la vérité,

le seul mouvement d'un bâton entre les mains d'un homme suffit pour

les effrayer.

Tout le royaume de Macassar n'est arrosé que par une grande rivière

qui le traverse du septentrion au midi: elle se jette dans le golfe,

ou dans le détroit, vers le 5e. degré de latitude méridionale. Sa

largeur est de plus d'une demi-lieue à son embouchure. Plus haut, elle

n'a qu'environ trois cents pas, et de là, jusqu'à peu de distance de

sa source, elle n'est pas plus large que la Seine à Paris; mais dans

toute l'étendue de son cours elle se divise par une infinité de bras

qui se répandent dans toutes les parties du royaume, et qui

contribuent à l'enrichir en formant les canaux du commerce. Elle est

malheureusement infestée d'un grand nombre de crocodiles, plus

dangereux que dans aucune autre rivière de l'Orient: ces monstres, ne

se bornant point à faire la guerre aux poissons, s'assemblent

quelquefois en troupes, et se tiennent cachés au fond de l'eau pour

attendre le passage des petits bâtimens; ils les arrêtent, et, se

servant de leur queue comme d'un croc, ils les renversent, et se

jettent sur les hommes et les animaux, qu'ils entraînent dans leur

retraite. On trouve dans la même rivière des lamantins d'une

prodigieuse grandeur, dont les nageoires de devant sont exactement

taillées en forme de main.

Quoique le lit de la rivière de Macassar ait assez de profondeur pour

les plus grands vaisseaux, il est coupé par une si grande quantité de

sables, qu'une barque de cinquante tonneaux n'y peut avancer plus

d'une demi-heure sans échouer; mais plusieurs provinces ont de fort

bons ports qui servent de retraite aux grands bâtimens. On vante

beaucoup celui d'Ionpandam, qui est dans le détroit même, et dont la

ville est bâtie sur le rivage. Les Hollandais, qui en sont les

maîtres, n'ont rien négligé pour s'en assurer la possession; ils y ont

construit un fort. Outre les richesses qu'ils tirent de l'île, en or,

en soie, en coton fin, en bois d'ébène, de sandal et de calambac, que

les habitans leur donnent en échange pour des draps de l'Europe, et

pour du fer qui manque à l'île, ils ont fait de cet établissement un

entrepôt fort avantageux pour le commerce avec d'autres pays qui n'en

sont pas éloignés. De Macassar à l'île de Bornéo, d'où ils reçoivent

de l'or, des diamans, du poivre et d'autres marchandises, le trajet

n'est que d'un jour de navigation. Aux îles d'Amboine, de Banda et de

Boutou, qui leur fournissent la muscade et le girofle, on ne compte

que deux ou trois jours. Il n'y en a pas plus de quatre aux îles de

Ternate et de Timor, d'où l'on apporte quantité de cire et de bois de

sapan, dont on se sert pour la teinture. Les Moluques, comme on l'a

déjà remarqué, en sont à quatre-vingts lieues. Les royaumes de Siam,

de Camboge, de la Cochinchine et du Tonquin, l'empire de la Chine et

des îles Philippines, n'en sont guère à plus de trois cents lieues.

Aussi Ionpandam est devenue entre les mains de la compagnie

hollandaise une des plus grandes et des plus importantes places du

royaume de Macassar, et, par conséquent, de l'île entière.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 15 / 22 段