Les Alfouriens se nourrissent de rats, de serpens, de grenouilles et

de diverses autres sortes de reptiles. La chair de sanglier, et le

riz, qu'ils commencent à cultiver eux-mêmes, entre aussi dans leurs

alimens; mais ils y sont moins accoutumés. Le sagou est pour eux un

mets friand: ils en font une bouillie épaisse qu'ils mettent dans des

bambous, et la mangent froide lorsqu'ils sont en voyage. Ces bambous

leur tiennent lieu de marmites, de pots et de verres. L'eau est leur

boisson commune; mais le sagou vert, espèce de liqueur fermentée

qu'ils tirent du sagou, anime leurs festins. Ils enterrent cette

liqueur dans des marais pour la rendre plus forte. Elle y prend aussi

une couleur plus jaune, et s'y conserve toujours fraîche, quoiqu'elle

perde beaucoup de son goût agréable, et qu'elle devienne même fort

âpre. Ces montagnards aiment l'eau-de-vie à la fureur, et savent la

distinguer du vin d'Espagne. Valentyn rapporte que Montanus, ministre

hollandais, étant arrivé le soir à Elipapoutelh, pour y administrer

les sacremens, on lui dit que le radja Sahoulau, un des plus puissans

rois des Alfouriens, descendu des montagnes avec une nombreuse suite,

souhaitait de le saluer. Montanus, qui connaissait ce prince de

réputation, consentit à le recevoir sur-le-champ pour en être plus tôt

délivré. Après un court compliment, le radja demanda de l'eau-de-vie,

ajoutant en mauvais malais qu'il l'aimait beaucoup. La crainte des

effets désagréables que cette liqueur pouvait produire fit répondre au

ministre hollandais qu'étant au terme de son voyage, ses provisions

étaient presque finies. Cependant il fit apporter un petit reste de

vin d'Espagne qu'il voulut faire boire au radja pour de l'eau-de-vie.

Mais ce prince n'en eut pas plus tôt goûté, qu'il le rejeta. «Ce que

vous m'offrez, dit-il en secouant la tête, n'est pas une boisson

d'homme, c'est une boisson de femme; si c'est de l'eau-de-vie, il faut

que j'aie perdu la mémoire.» Le ministre, fort embarrassé, se vit

obligé de faire paraître sa bouteille d'eau-de-vie; et le radja, qui

en reconnut l'odeur, s'écria que c'était une boisson d'homme. En

effet, la bouteille fut bientôt vidée. Alors le prince alfourien,

commençant à s'échauffer, tira de sa corbeille quelques morceaux de

serpens et de sagou, qu'il offrit à Montanus; et, les lui voyant

refuser sous divers prétextes, il voulut du moins, pour signaler sa

reconnaissance, lui faire accepter le spectacle d'un combat de ses

Alfouriens. Les objections et les excuses ne purent le faire changer

de dessein. Il fit commencer, à la lumière de quantité de flambeaux,

un combat qui n'ayant d'abord été que simulé, devint bientôt sérieux.

La terre fut jonchée de cadavres, le sang ruisselait, et les membres

volaient de toutes parts, tandis que le radja ne cessait d'animer les

combattans par ses promesses et ses menaces, sans que les

représentations et les instances du ministre pussent l'engager à

terminer une scène si tragique. «Ce sont mes sujets, lui répondit-il;

ce ne sont que des chiens morts, dont la perte n'est d'aucune

importance; et je ne me fais pas une affaire d'en sacrifier mille pour

vous marquer mon estime.» Montanus, changeant de ton, réplique que

c'était beaucoup d'honneur pour lui, mais que les lois hollandaises ne

permettaient pas de répandre inutilement le sang, et qu'il en

deviendrait lui-même responsable au gouverneur, qui, ne manquant

d'espions nulle part, serait bientôt informé de cette scène. Le radja,

cédant à ses remontrances, fit enfin terminer le combat; et Montanus

en eut d'autant plus de joie, qu'il craignait sérieusement que les

Alfouriens, las de se massacrer les uns les autres dans l'idée de

l'amuser, ne se donnassant, à leur tour, le divertissement de le

tailler en pièces lui et toutes les personnes de sa suite.

Avant que ces peuples connussent le girofle, dont ils tirent

aujourd'hui leur subsistance, ils ne vivaient que de leurs pirateries,

mangeaient les corps de leurs ennemis, et marchaient nus, à la réserve

d'une ceinture. C'est des Portugais qu'ils ont appris à se vêtir, et

des Hollandais qu'ils ont reçu les lumières de l'Évangile; mais la

profession qu'ils font d'être chrétiens n'empêche pas qu'ils ne

reviennent encore quelquefois à leur ancienne barbarie. On en rapporte

des exemples qui font voir que la chair humaine a toujours de grands

appas pour eux, lorsqu'ils trouvent l'occasion de s'en rassasier sans

témoins. Le roi de Titavay, vieillard de soixante ans, avoua, en 1687,

que dans sa jeunesse il avait mangé plusieurs têtes de ses ennemis,

après les avoir fait rôtir sur des charbons, ajoutant que, de toutes

les viandes, il n'y en avait pas de si délicate, et que les plus

friands morceaux étaient les joues et les mains. En 1702, un vieux

messager du conseil d'état d'Amboine, originaire de cette île, et

d'ailleurs fort honnête homme, fut convaincu d'avoir enlevé du gibet

et mangé un bras du cadavre d'un esclave, dont l'embonpoint l'avait

tenté. Il fut puni par une amende de cinq cents piastres, heureux d'en

être quitte à si bon marché. Il y a des ordonnances très-sévères pour

réprimer cette horrible passion, et de temps en temps on a soin de les

renouveler.

Il paraît que tout le terrain des Moluques est imprégné de ces

matières sulfureuses qui forment les volcans. Valentyn en fit

l'épreuve sur les montagnes d'Omer: «J'étais, dit-il, sans la moindre

inquiétude dans ma chaise à porteurs, fermée de tous côtés pour me

garantir contre l'ardeur du soleil, lorsque, après avoir fait environ

un quart de lieue de chemin au-dessous du vent, toute cette vaste

campagne que nous avions derrière nous parut en feu dans un instant,

et les flammes, qui s'élevaient jusqu'aux nues du milieu d'une

horrible fumée, gagnaient avec une telle rapidité, qu'à peine eus-je

le temps de sortir de ma chaise pour prendre la fuite avec tous mes

gens, dont le nombre était d'environ quarante. Notre effroi ne nous

aurait cependant prêté que de vaines forces, si le vent ne s'était

tourné tout à coup, et si l'embrasement n'eût été coupé par un espace

aride et sans herbe. J'appris de mon guide qu'il s'était déjà trouvé

une fois dans le même péril, mais beaucoup plus grand, puisqu'il

n'avait pu l'éviter, et qu'il s'était vu obligé de se jeter le visage

contre terre, pour n'être pas suffoqué par la fumée; que lui et ses

compagnons eurent le visage un peu défiguré, leurs cheveux brûlés, et

leurs vêtemens fort endommagés. Il est vrai que l'herbe étant alors

moins haute et plus verte, les flammes n'avaient pas le même degré de

violence; mais la fumée était d'autant plus épaisse.»

Au sud-est d'Amboine s'élève le petit groupe volcanique de Banda,

ainsi nommé d'après l'île principale, que l'on appelle aussi Lantor.

L'on cultive le muscadier dans ces petites îles, qui sont toutes

volcaniques.

Timor-Laout et Vaiguiou sont deux grandes îles bien boisées, mais peu

connues.

Il reste à joindre ici quelques propriétés des îles Moluques, qui

regardent l'histoire naturelle. Argensola, remontant aux anciennes

traces du girofle, prétend que les Chinois ont été les premiers qui en

ont connu le prix. Ces peuples, dit-il, attirés par l'excellence de

son odeur, en chargèrent leurs joncques pour le porter dans les golfes

de Perse et d'Arabie; mais il n'ajoute rien qui puisse faire connaître

le temps de cette découverte. Pline a connu le girofle, et le décrit

comme une espèce de poivre-long qu'il appelle _cariophyllum_. Les

Perses l'ont nommé _calafou_. Il n'est pas question d'examiner ici

lequel de ces deux noms a pris naissance de l'autre. Les Espagnols le

nommaient anciennement _girofa_, ou _girofle_, et depuis ils l'ont

appelé _clavo_, ou _clou_, à cause de sa figure. Les habitans des

Moluques nomment l'arbre _sigher_, la feuille _varaqua_, et le fruit

_chimque_ ou _chamque_.

L'arbre du girofle ressemble beaucoup au laurier par la grandeur et

par la forme des feuilles; mais la tête est plus épaisse, et les

feuilles sont un peu plus étroites. Le goût du clou se trouve dans les

feuilles, et jusque dans le bois. Les branches, qui sont en grand

nombre, jettent une quantité prodigieuse de fleurs, dont chacune

produit son clou. Les fleurs sont, d'abord blanches; ensuite elles

deviennent vertes, puis rouges et assez dures. C'est alors qu'elles

sont proprement clous. En séchant, les clous prennent une autre

couleur, qui est un brun jaunâtre. Lorsqu'ils sont cueillis, ils

deviennent d'un noir de fumée. Ils ne se cueillent pas avec la main

comme les autres fruits: on attache une corde à la branche qu'on

secoue avec force, ce qui ne se fait pas sans fatiguer les arbres;

mais ils en deviennent plus fertiles l'année d'après. Cependant

quelques-uns les battent avec des gaules, après avoir nettoyé

soigneusement l'espace qui est dessous.

Les clous pendent aux arbres par de petites queues, auxquelles la

plupart tiennent encore lorsqu'ils sont tombés: on les vend même avec

ces queues; car les insulaires ramassent tout ensemble et ne se

donnent pas la peine de les trier, mais ceux qui les achètent prennent

celle de les nettoyer pour les transporter en Europe. Les clous qui

restent aux arbres portent le nom de _mères_, y demeurent jusqu'à

l'année suivante, et passent pour les meilleurs, parce qu'ils sont

plus forts et mieux nourris. Les Javanais du moins les préfèrent aux

autres; mais les Hollandais prennent par choix les plus petits. On ne

plante point de girofliers. Les clous qui tombent et qui se répandent

en divers endroits les reproduisent assez; et les pluies fréquentes

hâtent si fort leur accroissement, qu'ils donnent du fruit dès la

huitième année. Ils durent cent ans. Quelques-uns prétendent qu'ils ne

croissent pas bien lorsqu'ils sont plantés trop près de la mer, et

qu'ils viennent également dans toutes ces îles, sur les montagnes

comme dans les vallées. Les clous mûrissent depuis la fin du mois

d'août jusqu'au commencement de janvier.

On lit dans les mémoires portugais que les pigeons ramiers, qui sont

en grand nombre dans l'île de Gilolo, mangent le reste des clous qui

vieillissent sur les arbres; et que, les rendant avec leur fiente, il

en renaît d'autres girofles; raison qui les fait multiplier partout,

et qui s'opposera toujours aux efforts qu'on pourrait faire pour les

détruire. Ils rapportent aussi qu'après la conquête des Portugais, les

rois des Moluques, indignés de l'insolence et de la cruauté de leurs

vainqueurs, ne trouvèrent pas d'autres moyen, pour s'en délivrer, que

de détruire les funestes richesses qui les exposaient à cette

tyrannie. Le désespoir leur mit le feu à la main pour brûler tous les

girofliers; mais cet incendie répondit si mal à leurs vues, qu'au lieu

de répandre une éternelle stérilité dans leurs îles, il en augmenta

beaucoup la fertilité. En effet, l'expérience a fait connaître que la

cendre mêlée à la terre est capable de l'engraisser. Dans plusieurs

endroits de l'Europe, on brûle le chaume sur les terres stériles, et

l'on embrase de grandes campagnes pour les rendre plus fécondes.

On confit aux Indes le clou de girofle dans le sucre, ou dans le sel

et le vinaigre. Quantité de femmes indiennes ont l'habitude de mâcher

du clou pour donner plus de douceur à leur haleine; mais les

excellentes qualités du girofle sont d'ailleurs assez connues. Nous

avons parlé plus haut du sagou.

Le muscadier est un bel arbre haut de trente pieds, remarquable par le

beau vert de son feuillage et par la disposition de ses branches;

quand il végète avec force, il pousse une grande quantité de rameaux

grêles qui lui forment une tête bien arrondie et extrêmement touffue.

Les fleurs naissent en petites grappes le long des petits rameaux;

elles sont jaunes et petites. Un même arbre ne porte que des fleurs ou

fécondes ou stériles, c'est-à-dire femelles ou mâles. Cet arbre est

continuellement en fleur et en fruit de tout âge. Il commence à

rapporter à l'âge de sept ou huit ans. Le fruit qui succède à la fleur

femelle ne parvient à l'état de maturité que neuf mois après

l'épanouissement de cette fleur. Il ressemble alors à un

pêche-brugnon de couleur moyenne. Le brou qui enveloppe la noix a la

chair d'une saveur si âcre et si astringente, qu'on ne saurait le

manger cru et sans apprêt. On le confit, on en fait des compotes et de

la marmelade. L'usage de la noix muscade est suffisamment connu. En

faisant des entailles dans l'écorce du muscadier, en coupant une

branche, ou en détachant une feuille, il en sort un suc visqueux assez

abondant, d'un rouge pâle, et qui teint le linge d'une manière

durable. Le bois du muscadier est blanc, poreux, filandreux, d'une

extrême légèreté. On peut en faire de petits meubles: il n'a aucune

odeur.

Le tabac croît en abondance aux Moluques; mais il n'égale pas en bonté

celui des Indes orientales, quoique les fruits communs y soient les

mêmes, et qu'ils n'aient rien d'inférieur.

On y trouve de ces grands serpens qui ont plus de trente pieds de

long, et dont on a déjà parlé.

On remarque que les crocodiles, fort différens de ceux des autres

lieux pour la voracité, ne sont dangereux que sur terre; et que dans

la mer, au contraire, ils sont si lâches et si engourdis, qu'ils se

laissent prendre aisément.

Tous les voyageurs parlent avec admiration de la facilité que les

perroquets des Moluques ont à répéter tout ce qu'ils entendent; leurs

couleurs sont variées, et forment un mélange agréable; ils crient

beaucoup et fort haut. On assure que, dans les temps qu'on y formait

la ligue qui en chassa les Portugais, un perroquet, volant dans l'air,

cria d'une voix très-forte, _je meurs, je meurs_, et que, battant en

même temps des ailes, il tomba mort. Voilà un présage à opposer au vol

des oiseaux chez les anciens; mais on peut croire au babil des

perroquets des Moluques sans croire à ceux des historiens. Un

Hollandais avait un perroquet qui contrefaisait sur-le-champ tous les

cris des autres animaux qu'il entendait.

L'île de Ternate a quantité d'oiseaux de paradis, que les Portugais

nomment _paxaros del sol_ ou _oiseaux du soleil_. Les habitans leur

donnent le nom de _manucodiata_, qui signifie _oiseau des dieux_.

Autrefois on racontait fort sérieusement, et plusieurs auteurs l'ont

répété, que ces oiseaux vivent de l'air, qu'ils ne viennent jamais à

terre, qu'ils n'ont pas de pieds, et qu'ils se reposent en se

suspendant aux arbres par les longs filets de leur queue. Telle est

l'idée d'après laquelle plusieurs naturalistes anciens les

représentent; elle venait de l'usage établi parmi ceux qui les

prennent de leur ôter les pieds, et de ne leur laisser que la tête, le

corps et la queue, qui est composée de plumes admirables. Ils les font

sécher ensuite au soleil, ce qui fait disparaître toutes les traces

des pieds. Ces absurdités étaient d'autant plus accréditées, que

l'origine et le genre de vie de ces oiseaux étaient totalement

ignorés. L'on ne se borna pas aux merveilles que leur attribuaient

les insulaires de Ternate; les marchands, pour leur donner plus de

valeur, en ajoutèrent de nouvelles. Enfin le préjugé prit une telle

force, que le premier qui soutint que ces oiseaux avaient des pieds et

étaient conformés comme les autres, fut traité d'imposteur. Il est

reconnu aujourd'hui qu'ils ont des pieds. Les uns ne fréquentent que

les buissons, d'autres se tiennent dans les forêts, nichent sur les

arbres élevés, mais évitent de se percher à la cime, surtout dans les

grands vents, qui, en jetant le désordre dans leurs faisceaux de

plumes, les font tomber à terre. Dans la saison des muscades, l'on

voit ces oiseaux voler en troupes nombreuses, comme font les grives à

l'époque des vendanges; mais ils ne s'éloignent guère. L'archipel des

Moluques et la Nouvelle-Guinée bornent leurs plus longs voyages.

CHAPITRE IX.

Timor. Île Célèbes.

Ces deux îles sont, l'une au sud, l'autre au nord des Moluques, et

toutes deux en sont à peu de distance. Nous parlerons en premier lieu

de Timor. Dampier lui donne environ soixante et dix lieues de long,

sur quinze ou seize de largeur. Elle est située à peu près du nord-est

au sud-ouest, et son milieu est presqu'à 9 degrés de latitude

méridionale. Elle n'a point de rivières navigables, ni beaucoup de

havres; mais on y trouve un grand nombre de baies, où les vaisseaux

peuvent mouiller dans certaines saisons. C'est dans celle d'Anabo, qui

la couvre au sud-ouest, que les Hollandais ont le fort Concordia bâti

en pierre sur un rocher qui touche au rivage, une lieue à l'est de la

pointe de Coupang, d'où ils chassèrent les Portugais en 1613.

Cependant il en reste un grand nombre dans l'île, et ils y ont

plusieurs établissemens, entre autres celui de Laphao. La ville est

composée de quarante ou cinquante maisons, dont chacune a son enclos

rempli d'arbres fruitiers, tels que des tamariniers, des cocotiers, et

des toddis. Chaque enclos a son puits. Une église à demi ruinée fait

le principal ornement de la perspective. Assez près du rivage, une

mauvaise plate-forme, accompagnée d'un petit édifice, soutient six

canons de fer montés sur des affûts pouris, et quelques hommes y font

la garde.

Dampier ne fait pas une peinture avantageuse des habitans de Laphao:

«La plupart, dit-il, sont nés aux Indes; ils ont les cheveux noirs et

plats, et le visage couleur de cuivre jaune: leur langue est le

portugais. Ils se disent catholiques romains, et ne se font pas moins

honneur de leur religion que de leur origine: ils se fâcheraient

beaucoup contre ceux qui leur refuseraient le nom de _Portugais_;

cependant je n'en vis que trois qui méritassent le nom de _blancs_;

deux étaient prêtres.» Ils ont trois ou quatre petits bâtimens qui

servent à leur commerce avec les insulaires, et qu'ils envoient même

jusqu'à Batavia pour en tirer des marchandises de l'Europe; l'île leur

fournit de l'or, de la cire et du bois de sandal. Quelques Chinois

qu'ils ont parmi eux attirent de Macao, tous les ans, une vingtaine de

petites jonques, qui leur apportent du riz commun, de l'or mêlé, du

thé, du fer, des outils, de la porcelaine, des soies, etc., et qui

prennent d'eux, en échange de l'or pur, tel qu'on le trouve sur les

montagnes, du bois de sandal, de la cire et des esclaves.

Les Portugais ont un autre établissement qu'ils nomment _Porto-Novo_,

au bout oriental de l'île de Timor, où leur gouverneur général fait sa

résidence; ce qui doit faire juger que Laphao ne tient que le second

rang. On assura Dampier, que, dans l'espace de vingt-quatre heures,

ils pouvaient assembler cinq ou six cents hommes bien armés de fusils,

d'épées et de pistolets. Quoiqu'ils se reconnaissent sujets du

Portugal, leur situation approche beaucoup de l'indépendance. On les a

vus pousser la hardiesse jusqu'à renvoyer chargés de fers ceux qui

leur apportaient des ordres du vice-roi de Goa. Comme ils ne font pas

scrupule de s'allier aux femmes de l'île, cette indocilité ne fait

qu'augmenter à mesure qu'ils se multiplient et que leur sang s'éloigne

de sa source.

L'île de Timor est divisée en plusieurs royaumes, dont chacun a son

langage, quoique la ressemblance de la figure, des usages et des

moeurs entre ceux qui les habitent semble prouver que tous ces

insulaires ont une origine commune. La bonne intelligence est rare

entre tous les princes de ces différens royaumes. La compagnie

hollandaise, qui a son fort et son comptoir dans le royaume de

Coupang, trouve de l'avantage à nourrir leurs divisions, tandis que,

vivant en paix avec chaque puissance de l'île, elle tire tous les

profits du commerce. Le roi de Coupang, ami particulier des

Hollandais, est ennemi mortel de tous les autres rois, qui sont

étroitement alliés avec tous les Portugais. Il tire du fort de

Concordia un secours secret d'hommes et de munitions, qui lui est

refusé en apparence comme à tous ses concurrens, mais qui doit être

bien réel, pour le rendre capable de résister à tant de forces

réunies, et de causer quelquefois beaucoup d'inquiétude aux Portugais.

La guerre est si cruelle de la part des Coupangois, que les nobles du

pays mettent leur gloire à placer sur des pieux, au sommet de leurs

maisons, les têtes des ennemis qu'ils ont tués de leur propre main, et

que les simples soldats sont obligés de porter celles qu'ils peuvent

abattre aussi, dans des magasins destinés à les recevoir. Le village

indien qui est voisin du fort hollandais contient un de ces sanglans

dépôts. On doit juger par-là que la haine des Portugais, qui voient

leurs têtes menacées du même sort, ne tombe pas moins sur les

Hollandais que sur le roi de Coupang, et qu'ils n'épargnent rien pour

leur nuire. Ils se vantent d'être toujours en état de les chasser de

l'île, s'ils en avaient la permission du roi de Portugal, seule

occasion où le respect a la force de les arrêter; mais il paraît que

les Hollandais, bien fournis d'artillerie et d'autres munitions,

gardés par des soldats européens, et sûrs de recevoir tous les ans de

nouveaux secours de Batavia, rient des bravades de leurs ennemis.

D'ailleurs ils ont, à peu de distance, leur établissement de Solor,

dont ils pourraient encore se fortifier. Les Portugais en ont un autre

aussi dans l'île d'Ende, qui n'est pas plus éloignée; et leur ville,

qui se nomme _Lorentouca_, vers l'extrémité orientale de cette île,

est mieux peuplée qu'aucune place de Timor; mais loin de

s'entre-prêter de l'assistance, les gouverneurs de leur nation, dans

ces deux îles, se haïssent et se déchirent mutuellement. Ende et Solor

font partie d'une chaîne d'îles situées au nord de Timor.

Les insulaires de Timor ont la taille médiocre, le corps droit, les

membres déliés, le visage long, les cheveux noirs et lisses, et la

peau fort noire. Ils sont naturellement adroits et d'une agilité

singulière; mais une extrême paresse, vice commun à toute leur nation,

leur fait perdre l'avantage qu'ils pourraient tirer de ces deux

qualités. Il n'ont de la vivacité, suivant l'expression de Dampier,

que pour la trahison et la barbarie; leurs habitations ne présentent

que la misère. Ils sont nus, à l'exception des reins, autour desquels

ils ont un simple morceau de toile. Quelques-uns portent un ornement

de nacre de perle ou de petites lames d'or, de figure ovale et de la

grandeur d'un écu, assez joliment dentelées. Cinq de ces lames,

rangées l'une près de l'autre au-dessus des sourcils, servent à leur

couvrir le front. Elles sont si minces, et disposées avec tant d'art,

qu'elles semblent enfoncées dans la peau. Cependant les frontons de

nacre ont plus d'éclat. D'autres portent des bonnets de feuilles

entrelacées.

Ils prennent autant de femmes qu'ils peuvent en nourrir; et

quelquefois ils vendent leurs enfans pour se mettre en état

d'augmenter le nombre de leurs femmes. Leur nourriture ordinaire est

le blé d'Inde, que chacun plante pour soi. Ils ne se fatiguent pas

beaucoup à préparer la terre. Dans la saison sèche, ils mettent le feu

aux arbres et aux buissons pour nettoyer leurs champs et les disposer

à recevoir leurs grains dans la saison des pluies. D'ailleurs le goût

de la chasse qui les occupe sans cesse leur fait négliger leurs

plantations. Ils ne manquent point de buffles ni de porcs sauvages.

Leurs armes ne sont que la lance et la zagaie, avec une sorte de

rondache ou de bouclier.

Dampier s'informa de leur religion. On l'assura qu'ils n'en avaient

point. Il observe qu'à la faveur de la langue malaise, qui est en

usage dans toutes les îles voisines, le mahométisme s'était répandu

dans celles qui faisaient quelque commerce avant que les Européens y

fussent venus. C'est ainsi qu'il est devenu la religion dominante de

Solor et d'Ende; mais il ne paraît pas qu'il ait pénétré dans l'île de

Timor, ni que les Portugais ou les Hollandais y aient obtenu plus de

faveur pour le christianisme.

Tout le terrain de l'île est inégal, c'est-à-dire coupé par des

montagnes et de petites vallées. Une chaîne de hautes montagnes la

traverse presque d'un bout à l'autre. Elle est assez bien arrosée,

dans les temps même de la sécheresse, par quantité de ruisseaux et de

fontaines; mais elle n'a point de grandes rivières, parce qu'étant

fort étroite, les sources qui tombent de l'un ou de l'autre côté des

montagnes ont peu de chemin à faire jusqu'à la mer. Dans la saison

pluvieuse, les vallées et les terres basses sont couvertes d'eau.

Alors les ruisseaux paraissent autant de grosses rivières, et les

moindres cascades se changent en torrens impétueux. Vers le rivage, la

terre est presque généralement sablonneuse, quoique assez fertile et

couverte de bois. Les montagnes sont remplies de forêts et de savanes.

Dans quelques-unes on ne voit que des arbres hauts, frais et

verdoyans; dans la plupart des autres, ils paraissent tortus, secs et

flétris, et les savanes sont pierreuses et stériles; mais plusieurs de

ces montagnes sont riches en or et en cuivre. Les pluies entraînent

l'or dans les ruisseaux, où les insulaires le pêchent. Dampier ne put

être informé comment ils tirent le cuivre.

Il s'attacha particulièrement à connaître les arbres de l'île, qui en

produit un grand nombre qui lui étaient inconnus, et pour lesquels il

ne se fit pas un vain honneur d'inventer des noms; mais il vit des

mangles blanches, rouges et noires. Il vit le mahot, l'arbre à

calebasse, qui est ici rempli de piquans; et qui s'élève fort haut, en

diminuant vers la pointe, au lieu que dans les Indes occidentales il

est bas, et ses branches s'étendent beaucoup en dehors; le cotonnier,

qui n'est pas fort gros à Timor, mais qui est plus dur que celui de

l'Amérique.

Le cassier, qui est ici fort commun, a la grosseur de nos pommiers

ordinaires; mais ses branches ne sont ni épaisses ni garnies de

feuilles. Cet arbre fleurit, à Timor, pendant les mois d'octobre et de

novembre. Ses fleurs ressemblent beaucoup à celles de nos pommiers, et

sont presque aussi grandes. Elles sont d'abord rouges; mais,

lorsqu'elles sont tout-à-fait épanouies, elles deviennent blanches, et

jettent une odeur agréable. Le fruit, dans sa maturité, est rond, gros

d'un pouce, long d'environ deux pieds, et d'un brun foncé qui tire sur

le rouge. Les cellules du milieu sont entre elles à la même distance

que celles du même fruit qu'on apporte en Angleterre. On y trouve,

aussi une petite semence plate. En un mot, il paraît de la même

nature: cependant l'observateur demeura incertain si c'est le

véritable cassier, parce qu'il n'y trouva point de pulpe noire.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 14 / 22 段