quelque côté qu'on tourne les yeux, on se voit environné de hautes
montagnes dont le sommet se perd dans les nues, d'affreux rochers
entassés les uns sur les autres, de cavernes épouvantables, d'épaisses
forêts et de profondes vallées qui en reçoivent une obscurité
continuelle, tandis que l'oreille est frappée par le bruit des
rivières qui se précipitent dans la mer avec un fracas horrible,
surtout au commencement de la mousson de l'est, temps auquel les
vaisseaux arrivent ordinairement de l'Europe. Cependant les étrangers
qui s'arrêtent dans le pays jusqu'à la mousson de l'ouest y trouvent
des agrémens sans nombre. Ces montagnes qui abondent en sagou et en
girofle, ces forêts toujours vertes et remplies de beaux bois, ces
vallées fertiles, ces rivières qui roulent des eaux pures et
argentines, ces rochers mêmes et ces cavernes qui sont comme les
ombres dans un tableau; tous ces objets, diversifiés en tant de
manières, forment le plus magnifique tableau du monde.
Il est vrai que quelques personnes y ont été atteintes de paralysie,
et que d'autres en rapportent un teint olivâtre; ce qu'on appelle,
avec beaucoup d'injustice, la maladie du pays. Mais, si l'on excepte
les tempéramens faibles, la plupart de ceux qui perdent l'usage de
leurs membres ne doivent attribuer cet accident qu'à leur imprudence.
On en a va qui, pour s'être endormis en chemise au clair de la lune,
dans les soirées fraîches, se sont trouvés perclus à leur réveil,
surtout après quelque débauche. Le vin de palmier donne à ceux qui ont
pris l'habitude d'en boire avec excès cette couleur pâle qu'on nomme
la maladie du pays. Les insulaires, qui usent de la même liqueur avec
plus de modération, et qui ne s'exposent point à l'air pendant les
nuits froides, ne sont pas sujets à ces inconvéniens.
Les grosses pluies et les tremblemens de terre sont les deux
principales incommodités du pays. Pendant la mousson de l'est, qui
commence au mois de mai et qui finit en septembre, on voit quelquefois
pleuvoir sans discontinuation plusieurs semaines entières. Malgré
l'abondance d'eau qui tombe à plomb, et les torrens impétueux qui
coulent des montagnes dans les lieux bas, le terrain est si spongieux,
que les campagnes sont bientôt desséchées. Mais on remarque, comme une
merveille de la nature moins facile à comprendre, que la saison de
ces pluies n'est pas la même pour toutes ces îles. Quand il pleut dans
celle d'Amboine, il fait beau à Bouro et dans d'autres îles situées à
l'occident. Ce qui paraît encore plus surprenant, c'est qu'à l'ouest,
on ait à la fois la mousson sèche, et à l'est celle des pluies. Cette
dernière saison est souvent accompagnée de violens ouragans; mais les
tremblemens de terre sont plus fréquens dans l'autre, qui commence au
mois de novembre, et qui règne aussi pendant cinq mois. Dans les mois
d'avril et d'octobre on n'a point de vents réglés; ceux de l'est et du
sud-est amènent les pluies; ceux de l'ouest et du nord-ouest causent
la sécheresse, mais ils tempèrent les grandes chaleurs, qui, sans
cela, seraient excessives. L'ardeur du soleil dure depuis neuf jusqu'à
cinq heures; après quoi l'on commence à respirer un grand air de
fraîcheur, qui devient même assez vif par les fortes rosées qui
tombent à l'entrée de la nuit. La chaleur a cependant une action si
forte sur la terre, qu'elle y forme souvent des ouvertures de vingt
pieds de profondeur. Elle fait tarir les rivières et sécher sur pied
de vieux arbres. Les girofliers, qui demandent de l'humidité, en
souffrent surtout beaucoup de dommage.
Les tremblemens de terre ne sont jamais plus à craindre qu'après les
pluies qui suivent ces grandes chaleurs. Dans cette saison de
sécheresse, on est aussi effrayé de temps en temps par de furieux
coups de tonnerre; et la foudre, en tombant sur les mâts des
vaisseaux et sur les plus gros arbres, les fend quelquefois du haut en
bas. On assure, d'après une expérience réitérée, que c'est l'effet de
véritables carreaux, et qu'on en a réellement trouvé plusieurs à
l'ouverture des fentes; mais ces observations auraient besoin d'être
constatées par de meilleurs physiciens que ne le sont la plupart des
voyageurs que nous suivons ici.
Les mers d'Amboine offrent un spectacle plus étrange dans la
différence de leurs eaux. Deux fois l'an, avec la nouvelle lune de
juin et d'août, la plaine liquide paraît, de nuit, comme coupée par
plusieurs gros sillons qui ont la blancheur du lait, et qui semblent
ne faire qu'un composé avec l'air, quoique pendant le jour on n'y
remarque aucun changement. Cette eau blanche, qui ne se mêle pas avec
l'autre, a plus ou moins d'étendue à proportion que les vents du
sud-est, les orages et les pluies en augmentent le volume; mais celle
du mois d'août est la plus abondante. On la voit principalement des
îles de Key et d'Arou, autour du sud-est, jusqu'à Tenember et
Timor-Laout au sud; à l'ouest, jusqu'à Timor; au nord, près de la côte
méridionale de Céram; mais elle ne passe pas au nord d'Amboine.
Personne ne sait d'où elle vient ni quelles en peuvent être les
causes. L'opinion la plus commune est qu'elle commence au sud-est, et
qu'elle sort de ce grand golfe qui est entre le continent des terres
australes et la Nouvelle-Guinée. Quelques-uns l'attribuent à de
petits animaux qui luisent de nuit. Quand l'eau blanche est passée, la
mer décharge sur ses bords une plus grande quantité d'écume et
d'ordure qu'à l'ordinaire. Cette eau est fort dangereuse pour les
petits bâtimens, parce qu'elle empêche de distinguer les brisans. Les
vaisseaux qui y sont exposés pourissent aussi plus tôt, et l'on
observe que les poissons suivent l'eau noire.
Un autre objet d'admiration qu'on trouve dans ces mers, ce sont
certains vermisseaux de couleur roussâtre qu'on nomme _vavo_, et qui
paraissent tous les ans à un temps réglé le long du rivage, en divers
endroits de l'île d'Amboine. Vers le temps de la pleine lune d'avril,
on en voit une infinité qui s'étendent à l'est du château de la
Victoire sur une grande lisière du rivage, particulièrement dans les
endroits pierreux, où l'on peut les ramasser par poignées. Ils jettent
le soir une lueur semblable au feu, qui invite les insulaires à sortir
pour en aller faire leur provision, parce que ces insectes ne se font
voir que trois ou quatre jours dans l'année. Les Amboiniens les savent
confire; ils en font une espèce de _bacassoum_ qui leur paraît
excellent; mais si l'on diffère seulement un jour de les saler, ils
s'amollissent si fort, qu'il n'en reste qu'une humeur glaireuse et
tout-à-fait inutile.
Les Amboiniens sont de moyenne stature, plus maigres que gros, et fort
basanés. Ils n'ont pas le nez camus; ils l'ont bien formé, et les
traits du visage réguliers; on en voit même plusieurs qui peuvent
passer pour de beaux hommes; et les femmes n'y sont pas sans agrémens.
On trouve parmi ces insulaires une espèce d'hommes qu'on nomme
_cakerlaks_, presque aussi blancs que les Hollandais, mais d'une
pâleur de mort qui a quelque chose d'affreux, surtout quand on en est
proche. Leurs cheveux sont fort jaunes et comme roussis par la flamme.
Ils ont quantité de grosses lentilles aux mains et au visage; leur
peau est galeuse, rude et chargée de rides; leurs yeux, qu'ils
clignotent continuellement, paraissent de jour à moitié fermés, et
sont si faibles, qu'ils ne peuvent presque pas supporter la lumière;
mais ils voient fort clair de nuit; ils les ont gris, au lieu que ceux
des autres insulaires sont noirs. L'auteur a connu un roi de Hitto et
son frère qui étaient cakerlacks, et qui avaient non-seulement des
frères et des soeurs, mais même des enfans dont le teint était le brun
ordinaire de ces îles. On voit aussi quelques femmes de cette espèce,
quoiqu'elles soient plus rares. Les cakerlaks sont méprisés de leur
propre nation, qui les a en horreur; c'est une sorte d'albinos: il
s'en trouve aussi parmi les Nègres, en Afrique et ailleurs. Leur nom
vient de certains insectes volans des Indes, qui muent tous les ans,
et dont la peau ressemble assez à celle des cakerlaks.
L'habillement des Amboiniens paraît être un mélange de leurs anciens
usages, et de ceux qu'ils ont empruntés des Hollandais. Quoique les
joyaux de prix soient rares parmi ces insulaires, on en voit plusieurs
en or, en argent, en diamans et en perles; un des plus anciens
ornemens des Orientaux, connu du temps d'Abraham, est celui que les
femmes portaient au milieu du front, et qui leur descendait entre les
sourcils. Cette espèce de joyaux semble ne s'être conservée qu'ici, où
Valentyn eut l'occasion d'en examiner quelques-uns des plus étranges;
le principal avait six pendans, qui couvraient presque tout le visage;
mais la plupart n'en ont qu'un, qui tombe jusque sur le nez, et
d'autres sont sans pendans. On compte parmi les plus précieux ornemens
des princes du pays les serpens d'or, qui sont ordinairement à deux
têtes, et qui valent jusqu'à cent cinquante florins ou plus. Ces
insulaires mettent au-dessus de l'or même le _sovassa_, qui est une
composition de ce métal avec certaine quantité de cuivre. L'auteur
croit que c'est le véritable _orichalcum_ des anciens. On en fait des
anneaux, des pommes de canne, des boutons et toutes sortes de petits
vaisseaux. Au reste, il ne se trouve de ces joyaux que parmi les
chefs. Tous les autres sont fort pauvres. Les radjas, les patis et les
orancaies tirent un revenu assez honnête de leurs terres et de leurs
clous de girofle, pour lesquels on leur paie encore le droit d'un sou
pour chaque livre; ils pourraient amasser des richesses, s'ils ne
dépensaient tout en festins, en présens et en procès, ne faisant pas
difficulté de sacrifier à la chicane une centaine de ducats pour un
giroflier contesté. Malgré cette prodigalité des grands et la pauvreté
des autres, il est remarquable qu'on ne voit jamais ici de mendians.
On en sera moins surpris, si l'on considère que les arbres y
produisent en abondance des fruits dont on n'interdit pas l'usage aux
passans, et que personne ne refuse aux indigens qui la demandent la
liberté de couper autant de bois à brûler qu'ils en ont besoin pour un
jour. Un insulaire qui n'est pas trop paresseux peut gagner facilement
trois escalins par jour, en revendant ses fagots, tandis qu'il ne lui
faut que deux sous pour vivre.
L'ignorance, mère de l'idolâtrie et de la superstition, a introduit
dans le culte et dans la manière de vivre de ces insulaires une
infinité d'usages aussi bizarres que leurs préjugés sont ridicules.
Les démons partagent leurs principaux soins, et sont le continuel
objet de leurs inquiétudes. La rencontre d'un corps mort qu'on porte
en terre, celle d'un impotent ou d'un vieillard, si c'est la première
créature qu'on voie dans la journée; le cri des oiseaux nocturnes, le
vol d'un corbeau au-dessus de leurs maisons, sont pour eux autant de
présages funestes dont ils croient pouvoir prévenir les effets en
rentrant chaque fois chez eux, ou par certaines précautions. Quelques
gousses d'ail, de petits morceaux de bois pointus et un couteau, mis à
la main ou sous le chevet d'un enfant pendant la nuit, leur
paraissent des armes efficaces contre les esprits malins. Jamais un
Amboinien ne vendra le premier poisson qu'il prend dans des filets
neufs; il en appréhenderait quelque malheur: mais il le mange lui-même
ou le donne en présent. Les femmes qui vont au marché le matin avec
quelques denrées donneront toujours la première pièce pour le prix
qu'on leur en offre, sans quoi elles croiraient n'avoir aucun débit
pendant le reste du jour. Aussi, lorsqu'elles ont vendu quelque chose,
elles frappent sur leurs paniers, en criant de toute leur force que
cela va bien. On ne fait pas plaisir aux insulaires de louer leurs
enfans, parce qu'ils craignent que ce ne soit avec le dessein de les
ensorceler, à moins qu'on n'ajoute à ces éloges des expressions
capables d'éloigner toute défiance. Lorsqu'un enfant éternue, on se
sert d'une espèce d'imprécation, comme pour conjurer l'esprit malin
qui cherche à le faire mourir. Ces idées sont si invétérées dans la
nation, qu'on entreprendrait vainement de les détruire. Les personnes
mêmes qui ont embrassé le christianisme n'en sont pas exemptes. On
n'admet point auprès d'un malade ceux qui seraient entrés peu
auparavant dans la maison d'un mort. Les filles du pays ne mangeront
pas d'une double banane, ou de quelque autre fruit double. Une esclave
n'en présentera point à sa maîtresse, de peur que dans sa première
couche elle ne mette deux enfans au monde, ce qui augmenterait le
travail domestique. Qu'une femme meure enceinte ou en couche, les
Amboiniens croient qu'elle se change en une espèce de démon, dont ils
font des récits aussi absurdes que leurs précautions pour éviter ce
malheur. Une de leurs plus singulières opinions est celle qu'ils se
forment de leur chevelure, à laquelle ils attribuent la vertu de
soutenir un malfaiteur dans les plus cruels tourmens, sans qu'on
puisse lui arracher l'aveu de son crime, à moins qu'on ne le fasse
raser; et ce qui doit faire admirer la force de l'imagination, cette
idée est vérifiée par l'effet: l'auteur en rapporte deux exemples
arrivés de son temps.
Avec tant de penchant à la superstition, on se figure aisément que les
Amboiniens sont fort portés à la nécromancie. Cette science réside
dans certaines familles renommées parmi eux. Quoiqu'ils les haïssent
mortellement, parce qu'ils les croient capables de leur nuire, ils ne
laissent pas d'avoir recours aux sortiléges, soit pour favoriser leurs
amours ou pour d'autres vues. Ce vice règne principalement parmi les
femmes. Mais si l'on examine à fond leur magie, on trouve qu'elle ne
consiste le plus souvent que dans l'art de préparer subtilement des
poisons, et que le reste n'est qu'un tissu d'impostures.
Les Amboiniens ont divers usages qui leur sont communs avec d'autres
peuples de l'Orient, comme de s'accroupir pour faire leurs eaux,
détestant l'usage d'uriner debout, qui, selon eux, ne convient qu'aux
chiens; de laisser croître leurs ongles, qu'ils teignent en rouge; de
se laver souvent dans les rivières, mais les hommes d'un côté, les
femmes de l'autre, avec des vêtemens particuliers à ces bains, par
respect pour la pudeur; de s'oindre le corps d'huiles odoriférantes,
et d'en parfumer aussi leur chevelure, en s'arrachant le poil de
toutes les autres parties, et de s'asseoir sur une natte les jambes
croisées sous le corps.
Dès qu'un enfant est né, sa mère lui présente le sein et lui donne un
nom de lait, indépendamment de celui qu'il reçoit ensuite au baptême.
Ce nom a toujours rapport à quelques circonstances de sa naissance. On
ne sait ce que c'est que d'emmailloter les enfans, mais on les
enveloppe négligemment dans un linge, après leur avoir appliqué un
bandage sur le nombril. D'autres soins seraient mortels dans un pays
si chaud, et plusieurs Européens en ont fait anciennement
l'expérience. Au lieu de porter les enfans sur le bras, l'usage est de
les porter ici sur la hanche, en passant le bras gauche sous leurs
aisselles, autour du dos, dans une attitude fort aisée. On ne voit
parmi ces peuples que des corps bien formés dans tous leurs membres,
et jamais d'estropiés que par accident. Après la naissance d'un
enfant, on plante un cocotier, ou quelque autre arbre dont le nombre
des noeuds successifs indique celui de ses années.
[Illustration: _Il lui jette une zagaie par derrière et s'élançant sur
lui, il lui coupe la tête._]
À la mort du père, l'aîné des fils est le maître de tout ce qu'il
possédait. Cet aîné ne donne à sa mère et à ses frères et soeurs que
ce qu'il juge nécessaire à leur subsistance; mais il ne succède pas à
son père dans les dignités héréditaires; elles passent aux
collatéraux.
On peut mettre comme au second ordre des naturels du pays les
Alfouriens ou Alfouras, montagnards sauvages qui occupent les hauteurs
de plusieurs îles, et notamment de Céram, et qui sont fort différens
des insulaires établis sur le rivage. En général, ils sont beaucoup
plus grands, plus charnus et plus robustes, mais d'un naturel farouche
et barbare. La plupart vont nus, sans distinction de sexe, n'ayant
qu'une large et épaisse ceinture, teinte en plusieurs raies, qui leur
couvre uniquement le milieu du corps. Ces ceintures sont composées de
l'écorce d'un arbre nommé _sacca_, que l'auteur prend pour le sycomore
blanc. Sur la tête ils portent une coque de coco, autour de laquelle
ils entortillent leurs cheveux. Ils les attachent aussi quelquefois à
un morceau de bois, qui leur sert en même temps d'étui pour leur
peigne. Cet étrange bonnet est encore orné de trois ou quatre
panaches. Leur chevelure est liée d'un cordon, auquel ils enfilent de
petits coquillages blancs, dont ils se garnissent de même le cou et
les doigts des pieds. Quelquefois leur collier est un chapelet de
verre. Ils portent aussi de gros anneaux jaunes aux oreilles; et
jamais ils ne paraissent plus propres qu'avec des rameaux d'arbre aux
bras et aux genoux, dont ils ne manquent pas de se parer, surtout
lorsqu'ils doivent se battre.
Tous ces montagnards, quoique partagés en factions, ont les mêmes
manières, les mêmes moeurs et le même culte. C'est une loi inviolable
parmi eux, qu'aucun jeune homme ne peut couvrir sa nudité ou sa
maison, se marier ni travailler, s'il n'apporte pour chacune de ces
installations autant de têtes d'ennemis dans son village, où elles
sont posées sur une pierre consacrée à cet usage. Celui qui compte le
plus de têtes est réputé le plus noble, et peut aspirer aux meilleurs
partis. On n'examine point à la rigueur si ce sont des têtes d'hommes,
de femmes ou d'enfans; il suffit que la taxe soit remplie. Par cette
politique, il est facile à leurs chefs de détruire en peu de temps un
village ennemi, et de faire la guerre sans qu'il leur en coûte la
moindre dépense.
Dans leurs maraudes pour chercher des têtes, les jeunes Alfouriens
battent la campagne en petites troupes de huit ou dix, le corps
tellement couvert de verdure, de mousse et de rameaux, que, cachés sur
les chemins au milieu des bois, on les prend facilement pour des
arbres: dans cet état, s'ils voient passer quelqu'un de leurs ennemis,
ils lui jettent une zagaie par-derrière, et, s'élançant sur lui, ils
lui coupent la tête, qu'ils emportent dans les habitations, où ils
font leur entrée solennelle, tandis que les jeunes femmes et les
filles, chantant et dansant autour d'eux, célèbrent cette victoire
par des réjouissances publiques. Les têtes sont suspendues aux maisons
ou jetées en certains lieux, comme une offrande aux divinités du pays.
Il arrive souvent à ces jeunes Alfouriens de rôder un mois ou deux
avant qu'ils puissent trouver l'occasion de se pourvoir de têtes,
parce qu'ils n'attaquent guère l'ennemi qu'à coup sûr. S'ils le
manquent, ils reviennent les mains vides, quelquefois blessés, et si
remplis de frayeur, qu'ils ne pensent plus de long-temps au mariage.
Lorsqu'ils ont perdu quelques-uns de leurs gens dans un combat, et que
les têtes en sont emportées, ils jettent les cadavres sur un arbre,
comme indignes de la sépulture. Mais si les morts ont encore leur
tête, il est permis aux parens de les enterrer, dans la crainte que
leurs ennemis n'en puissent faire trophée.
On conçoit qu'avec des lois aussi barbares les Alfouriens ont besoin
d'autres maximes assorties à cette politique et capables de perpétuer
les occasions de les exercer avec quelque apparence de justice. Leur
extrême délicatesse sur le point d'honneur est la principale source
des guerres continuelles qui règnent entre eux. Lorsqu'un Alfourien en
visite un autre, rien ne doit manquer à l'accueil qu'on lui fait.
Cette réception consiste à lui présenter d'abord une banane et du
tabac. Oublie-t-on volontairement, ou par malheur, de joindre à la
banane les feuilles de siri nécessaires, c'est assez pour mettre en
colère l'Alfourien étranger, qui, pour témoigner son ressentiment au
maître de la maison, en sort sur-le-champ, et va s'escrimer devant la
porte en dansant le sabre à la main, jusqu'à ce que l'affront soit
réparé par quelques présens. Si pendant cette visite les petits enfans
de la maison crachent ou se mouchent, c'est un outrage sanglant. S'ils
jettent quelque chose à l'étranger, ou s'ils lui rient au nez, le père
est tenu de laver chaque fois l'opprobre par d'autres présens, et la
paix est faite alors; mais, s'il le refuse, l'offensé s'en plaint à
ses amis, et revient deux ou trois ans après demander satisfaction à
son hôte. La querelle peut encore être apaisée par un présent; sinon
la vengeance est résolue contre un opiniâtre qui, non content d'un
premier affront, ose encore, après tant d'années, pousser le mépris
jusqu'à ne rien offrir en faveur de la réconciliation. L'offensé
meurt-il sans avoir exécuté sa résolution, ce soin passe à ses
descendans, qui ne manquent pas de le venger tôt ou tard. Quelquefois
tous les habitans du village prennent parti pour le mort, et vont
enlever dans celui de l'agresseur quelques têtes, sans distinction, et
les premières qu'ils peuvent abattre: sur quoi naît ordinairement une
guerre ouverte. Mais, avant d'en venir à cette extrémité, l'un d'entre
eux élève la voix, appelle les cieux, la terre, la mer, les rivières
et tous leurs ancêtres à leur secours. Après cette invocation, il se
tourne vers les ennemis et leur annonce à haute voix les motifs qui
les forcent à la guerre, protestant qu'ils ne viennent pas
clandestinement comme des voleurs, mais à découvert, et dans la seule
vue de se procurer par la force le présent de la réconciliation qu'on
a l'injustice de leur refuser. De retour dans leur village, avec une
ou deux têtes qu'ils ont coupées à leurs ennemis, ils les portent en
cérémonie, accompagnés de leurs femmes qui ne cessent de chanter et de
danser autour d'eux. On donne ensuite un grand festin où les têtes ont
leur place, et sont servies chacune par un guerrier qui leur présente
des bananes, du tabac et d'autres rafraîchissemens. On verse neuf
gouttes d'huile sur chacune; après quoi deux hommes les prennent et
les jettent. Ils sont persuadés que, s'ils manquaient à la moindre de
ces cérémonies, ils n'auraient pas de bonheur à se promettre dans leur
entreprise. Cependant, pour s'en assurer d'avance, ils ont recours au
démon, qu'ils consultent de différentes manières; et dont ils
attendent la réponse par certains signes: si les présages sont
constamment favorables, ils n'hésitent plus à commencer la guerre.