nations étrangères, tant de l'Europe que des Indes. Les productions de
l'île sont, de l'or en quantité, soit en poudre ou en lingots, des
diamans, surtout dans le royaume de Souccadana; des perles sur la côte
septentrionale, du poivre presque partout, des clous de girofle, et
des noix muscades en petite quantité; et dans les montagnes du
sud-ouest, du camphre, du benjoin, du sang-de-dragon, du bois de
calambac, du bois d'aigle, des rotangs ou cannes, du fer, du cuivre,
de l'étain, des bézoards, des toutombos, ou coffrets faits de joncs
fins et de feuilles, de la cire et autres marchandises. Les
marchandises qui ont le plus de débit dans cette île sont les agates
rouges, les bracelets de cuivre, toutes sortes de coraux, la
porcelaine, le riz, l'amfion ou opium, le sel, les ognons, les aulx,
le sucre et les toiles.
Toutes les années il arrive dix ou douze jonques de la Chine, de Siam
et de Djohor; ce sont les Portugais de Macao qui leur en ont appris le
chemin.
On suppose que l'intérieur du pays est rempli de hautes montagnes et
de grandes forêts. Le voisinage des côtes, sur une largeur de cinq à
dix lieues, est presque entièrement occupé par des marécages et des
broussailles impénétrables. On n'y peut avancer qu'en navigant sur les
fleuves que l'on remonte en bateau jusqu'à vingt lieues de la mer;
mais il paraît que l'on ne peut pas aller au delà, ce qui a, jusqu'à
présent, empêché de connaître l'intérieur. S'il faut s'en rapporter
aux récits des Malais, plusieurs marchandises vendues aux Européens
viennent de plus de vingt journées de distance de la mer.
Les forêts sont peuplées d'une infinité de singes. Cette île est
surtout la patrie des orangs-outangs, qui ont tant de ressemblance
avec l'homme. Ces bois nourrissent aussi de nombreux troupeaux d'axis,
espèce de cerfs, et beaucoup de sangliers; ces animaux, n'ayant pas à
redouter les attaques des tigres, paissent en liberté.
«La supériorité du camphre de Bornéo est si bien reconnue, dit
Raynal[12], que les Japonais donnent cinq ou six quintaux du leur
pour une livre de celui de Bornéo, et que les Chinois, qui le
regardent comme le premier des remèdes, l'achètent jusqu'à huit cents
francs la livre. Les Gentous se servent, dans tout l'Orient, de
camphre commun pour des feux d'artifice, et les mahométans le mettent
dans la bouche de leurs morts lorsqu'ils les enterrent.
[Note 12: Histoire philosophique et politique du commerce des
Européens dans les Deux-Indes.]
»Les Portugais cherchèrent, vers l'an 1526, à s'établir à Bornéo. Trop
faibles pour s'y faire respecter par les aimes, ils imaginèrent de
gagner la bienveillance d'un des souverains du pays, en lui offrant
quelques pièces de tapisserie. Ce prince imbécile prit les figures
qu'elles représentaient pour des hommes enchantés qui l'étrangleraient
durant la nuit, s'il les admettait auprès de sa personne. Les
explications qu'on donna pour dissiper ces vaines terreurs ne le
rassurèrent pas, et il refusa opiniâtrement de recevoir ces présens
dans son palais et d'admettre dans sa capitale ceux qui les avaient
apportés.
»Ces navigateurs furent pourtant reçus dans la suite; mais ce fut pour
leur malheur; ils furent tous massacrés. Un comptoir, que les Anglais
y formèrent quelques années après, eut la même destinée. Les
Hollandais, qui n'avaient pas été mieux traités, reparurent en 1748
avec une escadre. Quoique très-faibles, elle en imposa tellement au
prince, qui possède seul le poivre, qu'il se détermina à leur en
accorder le commerce exclusif. Seulement il lui fut permis d'en
livrer cinq cent mille livres aux Chinois, qui de tout temps
fréquentaient ses ports. Depuis ce traité, la compagnie envoie à
Bandjar-Massing du riz, de l'opium, du sel, de grosses toiles. Elle en
tire quelques diamans, et environ six cent mille pesant de poivre, à
trente et une livres le cent. Le gain qu'elle fait sur ce qu'elle y
porte peut à peine balancer les dépenses de l'établissement,
quoiqu'elles ne montent qu'à trente-deux mille livres.»
CHAPITRE VIII.
Îles Moluques.
En poursuivant notre route dans l'Océan oriental, nous rencontrons les
Moluques, célèbres par la production de ses épices, qui sont devenues
un objet de commerce si important pour les nations d'Europe, et une
source si féconde de richesses pour les Hollandais. Nous avons vu ce
peuple entreprenant et infatigable arracher aux Portugais cette partie
de l'Archipel indien, qui depuis est demeurée en sa possession.
Moluc, qui se prononce _Moloc_ dans la langue du pays, signifie _tête_
ou _chef_. D'autres néanmoins le font venir de _maluco_, mot arabe
qui signifie _le royaume_; mais, dans l'un et l'autre sens, il paraît
que le nom des Moluques emporte une idée d'excellence et de
distinction. Il appartient originairement et proprement à cinq petites
îles, qui n'occupent guère plus de vingt-cinq lieues d'étendue, toutes
à la vue les unes des autres, et qui sont situées à l'ouest de Gilolo.
Ce sont Ternate, Tidor, Motir, Bakian ou Batchian, et Makian.
Plusieurs autres îles, composant l'archipel qui s'étend au sud de
Gilolo, sont aussi comprises sous le nom de _Moluques_.
La forme des cinq îles nommées plus haut est ronde et presque la même.
On ne donne pas plus de huit lieues de tour à la plus grande. Elles
sont séparées les unes des autres par des bras de mer et par quelques
autres îles beaucoup plus petites, et la plupart désertes. L'accès en
est dangereux par la multitude de bancs de sable et d'écueils dont
elles sont environnées. Cependant on y trouve quelques rades où les
vaisseaux peuvent mouiller. En général, le terroir est si sec et si
spongieux, que, malgré l'abondance des pluies, les ruisseaux et les
torrens qui tombent des montagnes ne parviennent pas jusqu'à la mer.
Quelques-uns n'en trouvent pas la perspective agréable, parce qu'elles
sont trop couvertes d'herbes et de broussailles qui s'y entretiennent
dans une verdure perpétuelle. Au contraire, d'autres sont charmés de
cette vue, et se plaignent seulement que l'air n'y est pas sain,
surtout pour les étrangers. On fait une triste description du
_berber_, maladie fort commune dans les cinq îles. Elle fait enfler
tout le corps, affaiblit les membres, et les rend presque inutiles.
Cependant les habitans ont découvert un préservatif dont l'effet passe
pour certain, lorsqu'il n'est pas employé trop tard. C'est un vin des
Philippines, pris avec du clou de girofle et du gingembre. Les
Hollandais attribuent la même vertu au suc de citron.
Les Moluques produisent une quantité surprenante d'épiceries et de
plantes aromatiques, surtout de clous de girofle, de noix et de fleurs
de muscade, de bois de sandal, d'aloës, d'oranges, de citrons et de
cocos. Elle n'ont ni blé ni riz; mais la nature et l'industrie
suppléent à ce défaut. Les habitans pilent le bois d'un arbre qui
ressemble beaucoup au palmier sauvage, et qui rend une sorte de farine
très-blanche, dont ils font des petits pains de la forme des pains de
savon d'Espagne. Cet arbre ou cette plante, qu'ils nomment _sagou_,
s'élève de quinze ou vingt pieds, et pousse des branches qui
approchent de celles du palmier. Son fruit, qui est rond et fort
semblable à celui du cyprès, contient une sorte de fils ou de petits
poils déliés qui causent de l'inflammation lorsqu'ils touchent à la
chair. En coupant les branches tendres de la plante, on en fait
sortir, comme de la plupart des palmiers, une liqueur qui sert de
breuvage aux Indiens. Cette liqueur, qu'ils nomment _toual_, a la
blancheur du lait. Le nipa et le cocotier sont deux autres arbres dont
les habitans tirent beaucoup d'utilité. Ils trouvent encore une
liqueur plus douce dans l'espèce de roseau qu'ils nomment _bambou_.
Quelques relations hollandaises ne leur accordent ni poissons ni
viandes: ce qui ne doit être entendu que de la quantité nécessaire
pour fournir les vaisseaux; car tous les autres voyageurs assurent
qu'ils en ont assez pour leur provision. Le ciel, soit dans sa colère
ou dans sa bonté, ne leur a donné aucune mine d'or ni d'argent, ni
même d'autres métaux inférieurs; mais ils ne sont pas éloignés de
Lambaco, île abondante en fer et en acier. Ils en tirent la matière de
leurs sabres, qu'ils nomment _campillanes_, et celles de leurs
poignards, auxquels ils donnent le nom de _crics_, comme dans
plusieurs autres parties des Indes. D'ailleurs les Portugais et les
Hollandais leur ont fourni des mousquets, des canons, et toutes les
armes qui sont connues en Europe.
On prétend que les Chinois occupèrent autrefois les Moluques,
lorsqu'ils subjuguèrent la plus grande partie des pays orientaux, et
qu'après eux elles eurent successivement pour maîtres les Javanais,
les Malais, les Persans et les Arabes. C'est aux derniers qu'on
attribue l'introduction du mahométisme, dont les superstitions s'y
mêlèrent avec celle de l'idolâtrie. Il s'y trouve d'anciennes
familles, qui se font honneur de tirer leur origine des premières
divinités du pays, sans en être moins attachées à l'Alcoran. Les lois
y sont grossières et barbares: elles permettent la pluralité des
femmes, sans en fixer le nombre, et sans aucune règle pour le bon
ordre des mariages. Cependant, la première femme du roi est distinguée
par le nom de _poutriz_, et ses enfans sont estimés plus nobles que
ceux des autres femmes. Leur droit à la succession n'est jamais
contesté par les enfans d'une autre mère. Les lois pardonnent
difficilement le larcin, et font grâce à l'adultère. Dans l'opinion de
ces insulaires, la propagation du genre humain doit être le premier
objet de la politique. Ils ont des ministres publics, qui sont obligés
de se promener dès la pointe du jour dans toutes les rues des villes
et des bourgs en battant la caisse, pour éveiller les personnes
mariées et les exciter à remplir le devoir conjugal.
Les hommes portent des turbans de diverses couleurs, ornés de plumes,
et quelquefois de pierres précieuses. Celui du roi est distingué des
autres. C'est une espèce de mitre qui lui tient lieu de couronne.
L'habit commun est un pourpoint ou une veste, qu'ils appellent
_chenines_, avec des hauts-de-chausses de damas bleu, rouge, vert ou
violet. Ils portent aussi des manteaux courts de la même étoffe,
quelquefois étendus, et quelquefois raccourcis et noués sur l'épaule.
Les femmes entretiennent soigneusement leur chevelure, qu'elles
laissent flotter de toute sa longueur, ou qu'elles relèvent en noeuds
entremêlés de fleurs, de plumes et d'aigrettes. Leurs robes sont à la
turque ou à la persane: elles portent des bracelets, des pendans
d'oreilles, des colliers de diamans et de rubis, et de grands tours de
perles. Ces ornemens sont communs à tous les états. Les étoffes de
soie et d'écorce d'arbre sont aussi en usage, sans aucune distinction,
pour les deux sexes, et leur viennent de toute les parties de l'Inde,
qui s'empressent de les porter en échange pour du girofle et du
poivre. On doit juger que ce n'est pas pour se garantir du froid
qu'elles apportent tant de soin à leur parure; ce goût de propreté
leur est venu sans doute avec le mahométisme. Les hommes le portent
jusqu'à parfumer leurs habits.
En général, les femmes sont d'une taille médiocre, blanches, assez
jolies, et d'une humeur vive. Avec quelque soin qu'elles soient
gardées, on ne peut les empêcher de tromper leurs maris: elles
s'occupent ordinairement à filer du coton, qui croît en abondance dans
toutes leurs îles. Les plus riches ne possèdent point d'argent. La
principale richesse de ces insulaires consistent en clous de girofle.
Il est vrai qu'avec cette précieuse marchandise, il n'y a rien qu'ils
ne puissent se procurer. Les hommes sont un peu basanés; ou plutôt
d'une couleur jaunâtre, plus obscure que celle du coing. Ils ont des
cheveux plats, et plusieurs se les parfument d'huiles odoriférantes.
La plupart ont les yeux grands, et le poil des sourcils fort long.
Ils les colorent d'une sorte de peinture, aussi-bien que celui des
paupières: ils sont robustes, infatigables à la guerre et sur mer,
mais paresseux pour tout autre exercice; ils vivent long-temps,
quoiqu'ils blanchissent de bonne heure; ils sont doux et officieux à
l'égard des étrangers, se familiarisant aisément; mais ils sont
importuns par leurs demandes continuelles, intéressés dans le
commerce, soupçonneux, trompeurs; et, pour joindre plusieurs vices en
un seul, ils sont ingrats.
Les îles de Ternate, de Tidor et de Bakian, ont chacune leur roi
particulier; mais le plus puissant de ces trois princes est celui de
Ternate, qui compte dans ses états la plupart des îles voisines. Le
terrain de cette île est haut, et l'eau des puits y est fort douce.
Elle a deux ports qui regardent l'orient: l'un est Telingamma, et
l'autre à une lieue de là, Toloco. Leurs quais sont revêtus de
pierres, et commodes pour les vaisseaux. Le roi tient sa cour à
Gammalamma, ville située sur le rivage, mais sans rade, parce que la
mer y a trop de profondeur, et que le fond en est pierreux. Les
habitans y ont fait une jetée de pierre pour se mettre à couvert des
surprises; de sorte que les vaisseaux étrangers vont mouiller
ordinairement devant Telingamma où la rade est fort bonne entre cette
place et l'île de Tidor. À une demi-lieue de Telingamma, dans les
terres, est Maléca, petite ville qui est revêtue d'un mur de pierres
sèches.
Gammalamma, qui peut passer pour la capitale de Ternate, quoique
d'autres donnent ce titre à Maléca, ne contient qu'une rue assez
longue, mais sans pavé. La plupart des édifices sont de roseaux; le
reste est de bois; et les deux rangs qui forment la rue s'étendent le
long du rivage. On découvre au milieu de l'île une très-haute
montagne, couverte de palmiers et d'autres arbres, au sommet de
laquelle on trouve une profonde caverne, qui semble pénétrer jusqu'au
fond de la montagne, et dont l'ouverture est si large, qu'à peine
reconnaîtrait-on quelqu'un d'un côté à l'autre.
Elle contient un espace en forme d'aire, composé de pierres et de
terre mouvante. C'est un volcan d'une nature extraordinaire. On en
voit sortir une fontaine; mais on ne sait si l'eau en est douce, aigre
ou amère; car personne n'a la hardiesse d'en goûter. Un Espagnol nommé
Gabriel Rebelo, ayant eu la curiosité de mesurer avec des cordes la
profondeur de la caverne, la trouva de deux mille cinq cents pieds.
Antoine Galvan, qui commandait les Portugais dans ces îles en 1538, en
a donné une description un peu embrouillée; c'est pourquoi nous
l'omettons.
Les relations hollandaises rapportent plus simplement que, près de la
ville où le roi tient sa cour, il y a un volcan qui paraît terrible,
surtout dans le temps des équinoxes, parce qu'alors on voit toujours
régner certains vents dont le souffle embrase la matière qui nourrit
le feu. Elles ajoutent qu'il fait toujours froid sur le haut de la
montagne, et qu'elle ne jette point de cendre, mais seulement une
matière légère qui ressemble à la pierre ponce, qu'elle s'élève en
forme de pyramide, et que, depuis le bas jusqu'au sommet, elle est
couverte d'arbrisseaux et de broussailles, qui conservent toujours
leur verdure, sans que le feu qui brûle dans ses entrailles paraisse
jamais les altérer; qu'au contraire, il semble contribuer à les
arroser et à les rafraîchir par des ruisseaux qui se forment des
vapeurs qu'il exhale.
Un Hollandais de la suite du gouverneur Timbe, qui allait commander
aux Moluques en 1626, dans les établissemens de la compagnie de
Hollande, déclare, dans la relation de son voyage, que, malgré le
témoignage de plusieurs personnes qui se sont vantées d'avoir visité
le sommet de la montagne de Ternate, il ne peut se persuader que cette
entreprise ait jamais été véritablement exécutée. «Ce n'est pas
seulement, dit-il, par les roseaux pointus dont presque tout le bas de
cette montagne est environné, ni par la multitude des rochers
escarpés, qu'un curieux serait arrêté. Il y trouverait un obstacle
invincible dans la quantité de cendres et de pierres brûlées qui sont
entre ces roseaux, et qui remplissent tous les endroits par lesquels
on pourrait espérer de s'ouvrir un passage. Toutes les séparations
qu'on croît voir entre les roseaux et les broussailles sont bouchées
de ces cendres, dont les monceaux ont plus de hauteur que les pointes
mêmes des buissons, et qui sont comme autant de petites montagnes
taillées à pied droit; la hauteur du volcan n'est pas d'ailleurs
très-extraordinaire. Ceux qui l'ont mesurée le plus exactement ne la
font aller qu'à trois cent six toises.
Vers le même temps, l'île de Ternate était fort bien peuplée. La ville
de Maleye se trouvait environnée de bonnes palissades. Elle était
habitée par des bourgeois libres et par des Mardicres. Les Hollandais
y avaient élevé au côté du nord le fort Orange, à quatre bastions
revêtus de pierres. Les murailles des courtines étaient épaisses et
les fossés profonds. On y voyait des appartemens commodes pour les
officiers et les subalternes, de grands magasins, un hôpital, un grand
atelier pour les ouvriers, et quantité de canons. En sortant de la
ville, on découvrait le grand chemin de la compagnie et une nouvelle
négrerie, avec une petit redoute de pierre du côté de l'eau.
La négrerie ou la petite ville, qui était au côté septentrional de la
forteresse, consistait en une grande et large rue, qui avait plus de
mille pas de long. On y voyait la mosquée royale et la sépulture des
rois. Le prince, frère du roi, y faisait sa demeure avec sa soeur,
qu'on nommait la princesse de _Gammalamma_; au bout de la rue étaient
les palais du roi et ses jardins. Les édifices étaient dans le goût du
pays, c'est-à-dire fort mal entendus; encore avaient-ils été Ruinés
par les dernières guerres.
L'île de Tidor est plus grande que celle de Ternate, au sud de
laquelle elle est située. Son nom signifie fertilité et beauté dans
l'ancien langage du pays; mais il paraît qu'il s'écrivait _Tidoura_,
du moins en caractères arabes et persans. Elle n'est pas moins fertile
ni moins agréable que celle de Ternate. Sa côte orientale est couverte
de bois. Du nord au sud, le rivage est défendu par un retranchement de
pierres de la longueur de deux ou trois portées de mousquet. À
l'extrémité méridionale est une montagne ronde et assez haute, au pied
de laquelle est la ville capitale, qui porte, comme l'île, le nom de
Tidor.
Bakian est aussi un royaume particulier, mais tombé en décadence par
la mollesse de ses habitans. L'historien des Moluques traite cette île
de grand pays désert, quoique abondant en sagou, en fruit, en poisson,
en diverses sortes de denrées; mais il ne fait pas connaître autrement
son étendue. Il ajoute seulement qu'on y recueillait peu de clous, et
que les girofliers s'y étaient insensiblement détruits, quoiqu'ils y
crussent mieux qu'en aucun autre endroit.
Le circuit de Makian est d'environ sept lieues. C'est, après Bakian,
la plus fertile des Moluques en sagou, dont elle a non-seulement sa
provision, mais assez pour en faire part aux îles voisines.
Le roi de Ternate a étendu sa puissance sur soixante et douze îles;
il règne encore sur Makian et Motir, sur la partie septentrionale de
Gilolo, sur Mortaï, sur quelques portions de Célèbes, et même sur une
partie de la Nouvelle-Guinée.
On distingue dans l'archipel des Moluques, outre Gilolo, les îles de
Céram, Bouro, Amboine, le groupe de Banda, Timor-Laout et Vaiguiou.
La forme de Gilolo est très-irrégulière. L'intérieur renferme des
montagnes très-hautes à cimes aiguës. Cette île abonde en buffles,
chèvres, daims, sangliers; mais les moutons y sont peu nombreux. Il y
a beaucoup d'arbres à pain et de sagous. Les forêts, de même que la
plupart de celles de cet archipel, renferment probablement des
girofliers et des muscadiers, malgré les soins que les Hollandais ont
mis à les extirper.
Bouro offre aux navigateurs une côte très-escarpée. Un lac de figure
ronde occupe l'intérieur. Il paraît qu'il croît et diminue comme le
lac de Czirnitz en Carniole. L'air de Bouro est très-humide.
Céram a de grandes forêts de sagous qui forment un objet considérable
d'exportation. Cette île est traversée de l'est à l'ouest par
plusieurs chaînes de montagnes parallèles. C'est là que vivent les
Alfouriens, dont il sera question plus tard.
Amboine, qui fut découverte par les Portugais en 1515, c'est-à-dire en
même temps que Ternate, et que les Hollandais leur enlevèrent le 23
de février 1603, est située à 4 degrés de latitude sud, au-dessous de
Céram. Dès l'an 1607, la compagnie de Hollande y avait un gouverneur
qui se nommait Frédéric Houtman. L'amiral Matelief, qui y passa dans
le même temps, en fait la description suivante: «Cette île, dit-il,
est divisée en deux parties, et presqu'en deux îles, par deux golfes
qui s'enfoncent dans les terres. On y comptait vingt habitations
d'insulaires, qui pouvaient mettre deux mille hommes sous les armes,
tous convertis au christianisme par les Portugais. La grande partie de
l'île nommée Pito avait quatre villes ou quatre habitations
principales, dont chacune en avait sept autres sous sa juridiction.
Elles pouvaient fournir quinze cents hommes pour la guerre, la plupart
Maures, c'est-à-dire mahométans, et qui, relevant du fort, étaient
sous la domination des Hollandais.
»Le fort tenait en bride non-seulement toute l'île, mais encore les
îles voisines jusqu'à celle de Banda; mais il avait proprement dans sa
dépendance quatre autres îles qui se nommaient en général îles
d'Uliaser, et qui abondaient en sagous. Leurs habitans s'attribuaient
la qualité de chrétiens; c'étaient au moins des chrétiens sauvages,
puisqu'ils mangeaient encore la chair de leurs ennemis, lorsqu'ils les
pouvaient prendre.»
Toutes les relations hollandaises du même temps donnent vingt-deux ou
vingt-quatre lieues de circuit à l'île d'Amboine, et s'expliquent dans
les mêmes termes sur les deux parties dont elle est composée. Au côté
occidental, suivant la relation du premier voyage, on trouve un grand
port qui s'enfonce l'espace de six lieues dans les terres, et qui peut
contenir un nombre infini de vaisseaux. Il est presque partout sans
fond, excepté vers le fort, où le fond est de bonne tenue: sa largeur,
qui est d'abord de deux lieues, se resserre ensuite de la moitié. Au
côté oriental est un grand golfe qui répond à ce port: le terrain qui
les sépare n'est que d'environ quatre-vingts perches. Il est si bas,
qu'en le creusant de la hauteur d'un homme, on aurait joint facilement
les deux golfes. Déjà même les pirogues et les caracores qui venaient
de l'est au golfe occidental aimaient mieux se faire tirer par-dessus
cette espèce d'isthme que de faire le tour de l'île; et ce travail ne
demandait pas plus de deux heures.
L'air du pays est sain, quoique la chaleur y soit excessive: l'eau,
est excellente; le riz, le sagou et les fruits y sont en abondance. Le
bois de construction n'y manque pas, et le brou de coco y fournit des
cordages. La plus grande partie de l'île était alors inculte, par
l'indolence des habitans qui ne se donnaient pas la peine de planter
des girofles; mais la nature leur en fournissait assez pour en faire
un continuel commerce. Leurs moeurs, leurs usages et leurs armes
étaient à peu près les mêmes qu'à Ternate.
Les rois de Ternate ont consenti à brûler tous les girofliers de leur
île pour rendre ce commerce plus avantageux aux Hollandais, qui en ont
confiné la culture dans Amboine.
Nous devons au Hollandais Valentyn des détails plus intéressans sur
l'île d'Amboine, que nous ne déroberons pas à la curiosité des
lecteurs.