Quoique les bâtimens de mer indiens soient fort inférieurs à ceux de

l'Europe, on voit à Bantam, quelques fusils et quelques galères, mais

tous les soins qu'on y apporte à les conserver sous de grands toits

n'empêchent pas que dans un climat si chaud il ne s'y fasse des

ouvertures qui demandent une réparation continuelle. On ne les emploie

guère que pour les grandes expéditions, telles qu'un siége, où l'on

voit quelquefois des flottes indiennes de deux ou trois cents voiles.

Les galiotes de Java ressemblent beaucoup à nos galères, excepté

qu'elles ont une galerie à l'arrière, et que les esclaves ou les

rameurs sont seuls dans le bas, bien enchaînés, et les soldats

au-dessus d'eux sur un pont, pour combattre avec plus de liberté.

Elles ont quatre pierriers à l'avant, et seulement deux mâts. Les

pares ou les pirogues servent de garde-côtes contre les pirates et les

autres accidens. Elles ont un pont, un grand mât et un mât d'artimon,

six hommes à l'avant qui rament dans le besoin, et deux à l'arrière

qui gouvernent; car tous les bâtimens du pays, sans excepter les

joncques, ont deux gouvernails, c'est-à-dire un de chaque côté. Les

joncques ont un mât de beaupré, et quelquefois un mât de misaine, avec

un grand mât et un mât d'artimon; elles ont un pont courant devant et

arrière, en forme de toit de maison, sous lequel on se met à couvert

de la chaleur du soleil et de la pluie, sans autre chambre d'ailleurs

que celle du capitaine et du maître. Le fond de cale est séparé en

divers petits espaces où l'on place les marchandises; et les cheminées

sont entre ces espaces.

C'est à Java que se trouvent les poules de _Bantam_; c'est l'oiseau

le plus colère qu'il y ait au monde. Aussi ne les élève-t-on que pour

le plaisir de les faire battre; et ces combats sont si furieux, qu'ils

ne finissent ordinairement que par la mort de la poule vaincue.

L'île de Java produit le mango, fruit excellent. Le manguier est à peu

près semblable à nos noyers; ses feuilles répandent une fort bonne

odeur quand on les broie. La grosseur du fruit est celle d'un gros

oeuf d'oie, sa forme oblongue, et sa couleur d'un vert jaune qui tire

quelquefois sur le rouge. Il contient un gros noyau, dans lequel est

une amande assez longue, qui est amère lorsqu'on la mange crue; mais,

rôtie sur les charbons, elle devient plus douce, et sa vertu est

extrêmement vantée contre les vers et le flux de sang. Les mangos

mûrissent au mois d'octobre, de novembre et de décembre. Leur goût

surpasse celui des meilleures pêches. On les confit verts avec de

l'ail et du gingembre, et on s'en sert au lieu d'olives, quoique leur

goût soit alors plutôt aigre qu'amer. Il y a une autre espèce de

mangos que les Portugais ont nommé _mangos-bravas_, dont le poison est

très-subtil. Il cause la mort à l'instant, et l'on n'a pas encore

trouvé de remède qui puisse en arrêter l'effet. Ce funeste fruit est

d'un vert clair et plein d'un jus blanc; il a peu de pulpe; son noyau

est couvert d une écorce fort dure, et sa grosseur est à peu près

celle d'un coing.

Les ananas de Java passent pour les meilleurs des Indes. La plante du

poivre de Java s'attache et croît le long de certains gros roseaux,

que les habitans de l'île nomment _bambous_[10], au dedans desquels on

prétend que se trouve le tabaxir, nommé par les Portugais _sacar_ ou

_sucre de bambou_. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les bambous de

Java n'ont pas de tabaxir, quoiqu'il s'en trouve dans ceux qui

croissent sur toute la côte de Malabar, sur la côte de Coromandel, à

Bisnagar et à Malacca. Ce sucre, qui n'est qu'une sorte de sucre

blanc, semblable à du lait caillé, est néanmoins si estimé des Arabes

et des Perses, qu'ils l'achètent au poids de l'argent; mais le détail

de ses vertus appartient à l'histoire naturelle des Indes.

[Note 10: Le bambou.]

Le fruit que les Malais appellent _durion_, et que les Portugais ont

voulu faire passer pour une production particulière de Malacca et des

lieux voisins, est plus parfait dans l'île de Java que dans aucun

autre lieu. L'arbre qui le porte se nomme _batan_; il est aussi grand

que les plus grands pommiers. Le fruit est de la blancheur du lait, de

la grosseur d'un oeuf de poule, et d'un goût qui surpasse en bonté la

gelée de riz, de blanc de chapon, et d'eau rose, qui se nomme en

Espagne _mangaz-blanco_ ou _blanc-manger_. C'est un des meilleurs, des

plus sains et des plus agréables fruits des Indes. On parle avec

admiration de l'inimitié qui se trouve entre le durion et le bétel.

Qu'on mette une feuille de bétel dans un magasin rempli de durions,

ils se pouriront presque aussitôt. D'ailleurs, si l'on a mangé de ces

fruits avec assez d'excès pour en avoir l'estomac trop chargé, une

feuille de bétel qu'on se met sur le creux de l'estomac dissipe

immédiatement l'incommodité, et l'on ne craint jamais d'en manger

trop, lorsqu'on a sur soi quelques feuilles de bétel.

L'arbre qui se nomme _lantor_ est aussi d'une beauté extraordinaire

dans l'île de Java: ses feuilles sont de la longueur d'un homme. Elles

sont si unies, qu'on peut écrire dessus avec un crayon ou un poinçon;

aussi les habitans de l'île s'en servent-ils au lieu de papier, et

leurs livres en sont composés. Ils ont néanmoins une autre sorte de

papier qui est faite d'écorce d'arbre, mais qu'on n'emploie que pour

faire des enveloppes.

Le cubèle, le mangoustan et le jaquier n'ont point de propriété plus

remarquable que celle d'exciter au plaisir; et c'est l'effet d'un

grand nombre de productions de ces climats où l'homme, esclave et

avili, semble n'avoir de consolation que la volupté.

Il croît dans l'île de Java de gros melons d'eau fort verts et d'un

agrément particulier dans le goût. Le benjoin est encore une des

productions les plus estimées. C'est une sorte de résine qui ressemble

à l'encens ou à la myrrhe, mais qui est beaucoup plus précieuse par

ses usages dans la médecine et dans les parfums. Elle découle, par

incision, du tronc d'un grand arbre fort touffu, dont les feuilles

diffèrent peu de celle des citronniers. Les plus jeunes produisent le

meilleur benjoin, qui est noirâtre et d'une très-bonne odeur. Le

blanc, qui vient des vieux arbres, n'approche pas de la bonté du

premier; mais, pour tout vendre, on les mêle ensemble. Cette gomme est

nommée par les Maures _louan Iovy_, c'est-à-dire, _encens de Java_.

C'est une des plus précieuses marchandises de l'Orient. On trouve du

bois de sandal rouge à Java; mais il est moins estimé que le jaune et

le blanc, qui viennent des îles de Timor et de Solor.

La noix d'acajou, qui s'appelle _anacardium_ ou _fruit du coeur_, à

cause de sa ressemblance avec le coeur humain, croît aussi dans les

îles de la Sonde, et particulièrement à Java. Les Portugais le nomment

_fava de Malacca_, parce qu'il ressemble aussi à la féve, quoiqu'il

soit un peu plus gros. Les Indiens en prennent avec du lait pour

l'asthme et pour les vers. Mais, préparé comme les olives, il se mange

fort bien en salade. Sa substance est épaisse comme le miel et aussi

rouge que du sang.

C'est dans l'île de Java et dans l'île de la Sonde que croît la racine

que les Portugais nomment _pao de cobra_, les Hollandais _bois de

serpent_, et les Français _serpentaire_ ou _serpentine_: elle est d'un

blanc qui tire un peu sur le jaune, amère et fort dure. Les Indiens la

boivent avec de l'eau et du vin, pour s'en servir dans les fièvres

chaudes et contre les morsures des serpens. Elle a été connue par le

moyen d'un petit animal nommé _quil_ ou _quirpel_, de la grandeur et

de la forme du furet, qu'on entretient dans les maisons des Indes pour

prendre les rats et les souris. Ces petits animaux portent une haine

naturelle aux serpens; et comme il arrive souvent qu'ils en sont

mordus, ils ont recours à cette racine, dont l'effet est toujours

certain pour leur guérison. Depuis cette découverte, il s'en fait un

grand commerce aux Indes.

On ferait un dictionnaire d'histoire naturelle, si l'on voulait

détailler tous les végétaux de ces contrées orientales, dont la

plupart ont des propriétés bienfaisantes faites pour combattre les

influences pernicieuses d'un climat brûlant.

Nous ne finirons point cet article sans rapporter un règlement

remarquable par sa sagesse, qui se trouve à la tête des statuts

rédigés pour les comptoirs hollandais de Bantam, et qui aurait dû

servir de loi dans tous les établissemens de cette espèce: «Personne

n'entreprendra de parler de controverse, ni de disputer de religion,

sous peine de confiscation d'un mois de gages; et si de telles

disputes donnaient naissance à des haines et à des querelles, ceux qui

les auraient commencées seront punis arbitrairement.»

Dans le détroit et devant une baie de Sumatra, est situé l'île de

Lampoun ou des Assassins, ainsi nommée parce que leur occupation

continuelle est le meurtre et le brigandage. Ils entrent

audacieusement dans les villes et les maisons. Ils volent en plein

jour, et coupent la tête à ceux qui leur résistent. Des voyageurs

anglais rapportent qu'un jour ces brigands entrèrent dans une maison

voisine du comptoir anglais, où ne trouvant qu'une femme, ils lui

coupèrent la gorge; mais les cris du mari qui arriva au même moment

les forcèrent de prendre la fuite sans qu'ils eussent le temps

d'emporter la tête. En vain les Anglais se mirent à les poursuivre.

Ils sont fort prompts à la course, sans compter que leur ressemblance

avec les Javanais leur donne la facilité de se mêler dans la foule et

de se contrefaire avec tant d'adresse, que souvent ils reviennent

parmi les curieux au lieu même d'où la crainte du châtiment vient de

les chasser. Un voyageur anglais raconte que plusieurs femmes de la

ville prirent cette occasion de se défaire de leurs maris en leur

coupant la tête pendant la nuit, et la vendant aux Lampouns. Il ajoute

la raison qui portait ces brigands à couper tant de têtes. Ils étaient

gouvernés par un roi qui leur donnait une somme pour chaque tête

d'étranger qu'ils lui apportaient; de sorte, continue l'auteur, qu'ils

déterraient quelquefois les morts pour tromper leur roi par un faux

présent.

CHAPITRE VI.

Batavia.

Un des principaux établissemens hollandais dans les Indes a été fondé

sur les ruines de la ville de Jacatra, dans cette même île de Java

dont nous venons de parler, et porte aujourd'hui le nom de Batavia.

Sa situation est à 6 degrés de latitude méridionale; au côté

septentrional de l'île de Java, dans une plaine unie, mais basse, qui

a la mer au nord, et de grandes forêts avec de hautes montagnes au

sud. Une rivière qui sort de ces montagnes divise la ville en deux

parties. Les murs dont elle est entourée sont de pierre.

Batavia est environné de fossés larges et profonds, dans lesquels il y

a toujours beaucoup d'eau, surtout pendant les hautes marées, qui

répandent leurs inondations jusque dans les chemins les plus proches

de la ville. Les rues sont à peu près tirées au cordeau et larges de

trente pieds; elles ont de chaque côté, le long des maisons, un chemin

pavé de briques pour les gens de pied. On compte huit grandes rues

droites ou de traverse, qui sont bien bâties et proprement

entretenues. Celle du prince, qui va du milieu du château jusqu'à

l'hôtel de ville, et qui est la principale, est croisée en deux

endroits par des canaux. Tous les espaces qui sont derrière les

édifices sont propres et bien ornés, car la plupart des maisons ont

des cours de derrière pour entretenir la fraîcheur, et de beaux

jardins où l'on trouve, suivant le goût et la fortune des habitans,

toutes sortes d'arbres, de fleurs et d'herbes potagères.

Les habitans de Batavia sont ou libres ou attachés au service de la

compagnie; c'est un mélange de divers peuples: on y voit des Chinois,

des Malais, des Amboiniens, des Javanais, des Macassars, des

Mardikres, des Hollandais, des Portugais, des Français, etc. Les

Chinois y font un négoce considérable, et contribuent beaucoup à la

prospérité de la ville. Ils surpassent beaucoup tous les autres

peuples des Indes dans la connaissance de la mer et de l'agriculture.

C'est leur diligence et leur attention continuelle qui entretient la

grande pêche, et c'est par leur travail qu'on est pourvu, à Batavia,

de riz, de cannes à sucre, de grains, de racines, d'herbes potagères

et de fruits. Ils affermaient autrefois les plus gros péages et les

droits de la compagnie. On les laisse vivre en liberté suivant les

lois de leur pays et sous un chef qui veille à leurs intérêts. Ils

portent de grandes robes de coton ou de soie, avec des manches fort

larges. Leurs cheveux ne sont pas coupés à la manière des Tartares

comme dans leur patrie; ils sont longs et tressés avec beaucoup de

grâce. La plupart de leurs maisons sont basses et carrées; elles sont

répandues en différens quartiers, mais toujours dans ceux ou le

commerce est le plus florissant.

Les Malais n'approchent pas des Chinois pour la subtilité et

l'industrie. Ils s'attachent particulièrement à la pêche, et l'on

admire la propreté avec laquelle ils entretiennent leurs bateaux. Les

voiles en sont de paille, à la manière des Indiens. Ils ont un chef

auquel ils sont soumis, et qui a sa maison, comme la plupart d'entre

eux, sur le quai du Rhinocéros. Leurs habits sont de coton ou de soie;

mais les principales femmes de leur nation portent des robes

flottantes de quelque belle étoffe à fleurs ou à raies. L'usage des

hommes est de s'envelopper la tête d'une toile de coton pour retenir

leurs cheveux sous cette espèce de bonnet informe. Leurs maisons, qui

ne sont couvertes que de feuilles d'olé ou d'iager, ne laissent pas

d'avoir quelque apparence au milieu des cocotiers dont elles sont

environnées. On les voit continuellement ou mâcher du bétel, ou fumer

avec des pipes de canne vernissée.

Les Maures, ou les Mahométans, diffèrent peu des Malais. Ils habitent

les mêmes quartiers, et leurs habits sont les mêmes; mais ils

s'attachent un peu plus aux métiers. La plupart sont colporteurs, et

vont sans cesse dans les rues avec différentes sortes de merceries, du

corail et des perles de verre. Les plus considérables exercent le

négoce, surtout celui de la pierre à bâtir, qu'ils apportent des îles

dans leurs barques.

Tout le gouvernement des Hollandais dans les Indes est partagé en six

conseils. Le premier et le supérieur est composé des conseillers des

Indes, auquel le général préside toujours. C'est dans cette assemblée

qu'on délibère sur les affaires générales et sur les intérêts de

l'état. On y lit les lettres et les ordres de la compagnie pour les

faire exécuter ou pour y répondre. Ceux qui ont quelque demande ou

quelque proposition à faire à cette chambre suprême peuvent tous les

jours avoir audience. Le second conseil, qui est plus proprement le

conseil des Indes, est composé de neuf membres et d'un président; il

est le dépositaire d'un grand sceau sur lequel est représentée une

femme dans un lieu fortifié, tenant une balance dans une main, et dans

l'autre une épée, avec cette inscription autour de la figure: _sceau

du conseil de justice du château de Batavia_. Ce conseil porte le nom

de chambre ou de cour de justice. Toutes les affaires qui regardent

les seigneurs de la compagnie et les chambres des comptes y

ressortissent. On y peut appeler de la cour des échevins en payant

vingt-cinq réales d'amende, lorsque la première sentence est

confirmée.

Le troisième conseil est celui de la ville, composé des échevins, qui

sont au nombre de neuf, entre lesquels on compte toujours deux

Chinois. C'est là que se plaident toutes les affaires qui s'élèvent

entre les bourgeois libres, ou entre eux et les officiers de la

compagnie, avec la liberté de l'appel au conseil de justice. Le

quatrième est la chambre des directeurs des orphelins, dont le

président est toujours un conseiller des Indes. Il est composé de neuf

conseillers, de trois bourgeois, et de deux officiers de la compagnie,

dont le devoir est d'administrer le bien des orphelins, de veiller à

la conservation de leurs héritages, et de ne pas souffrir qu'un homme

qui a des enfans les quitte sans leur laisser de quoi vivre pendant

son absence. Le cinquième conseil est établi pour _les petites

affaires_, et ne porte pas d'autre titre. Son président doit être

aussi un conseiller des Indes, et ses fonctions consistent à faire

signer les bans de mariage devant des témoins, à faire comparaître les

parties, à juger les obstacles qui surviennent, et à tenir la main

pour empêcher qu'un infidèle ne se marie avec une femme hollandaise,

ou un Hollandais avec une femme du pays qui ne parle pas la langue

flamande. Enfin le sixième conseil est celui de la guerre; il a pour

président le premier officier des bourgeois libres. Comme la garde de

la ville est entre leurs mains, c'est le commandant actuel de la garde

qui porte toutes les affaires de son ressort à ce tribunal, et la

décision s'en fait sur-le-champ. Cette cour s'assemble à

l'hôtel-de-ville et donne audience deux fois la semaine.

Avec de si sages établissemens pour l'entretien de l'ordre et de la

justice, le voyageur Graaf se plaint que rien n'est si mal observé à

Batavia; et la peinture qu'il fait des vices publics justifie ses

plaintes.

Son pinceau s'exerce d'abord sur les femmes. Il en distingue quatre

sortes: les Hollandaises, les Hollandaises indiennes, et celles qu'il

nomme les Kastices et les Mestices. «En général, dit-il, elles sont

insupportables par leur arrogance, par leur luxe, et par le goût

emporté qu'elles ont pour les plaisirs. On appelle Hollandaises celles

qui sont venues par les vaisseaux qui arrivent tous les ans;

Hollandaises indiennes, celles qui sont nées dans les Indes d'un père

et d'une mère hollandais; Kastices, celles qui viennent d'un

Hollandais et d'une mère mestice; et Mestices, celles qui viennent

d'un Hollandais et d'une Indienne. Il ajoute qu'on donne ordinairement

aux enfans des Hollandaises indiennes le nom de _Liblats_, et que les

femmes de cet ordre ont le timbre un peu fêlé. Toutes ces femmes se

font servir nuit et jour par des esclaves de l'un et de l'autre sexe,

qui doivent sans cesse avoir les yeux respectueusement attachés sur

elles, et deviner leurs intentions au moindre signe. La plus légère

méprise expose les esclaves non-seulement à des injures grossières,

mais encore à des traitemens cruels. On les fait lier à un poteau pour

la moindre faute, on les fait fouetter si rigoureusement à coups de

cannes fendues, que le sang ruisselle du corps, et qu'ils demeurent

couverts de plaies. Ensuite, dans la crainte de les perdre par la

corruption qui pourrait se mettre dans leurs blessures, on les frotte

avec une espèce de saumure mêlée de sel et de poivre, sans faire plus

d'attention à leur douleur que s'ils étaient privés de raison et de

sentiment.

»Une Hollandaise, une Indienne de Batavia, n'a pas la force de marcher

dans son appartement. Il faut qu'elle soit soutenue sur les bras de

ses esclaves, et si elle sort de sa maison, elle se fait porter dans

un palanquin sur leurs épaules. Elles ont perdu l'usage, si bien

établi en Hollande, de nourrir leurs enfans de leur propre lait. C'est

une nourrice moresque ou esclave qui les élève. Aussi presque tous les

enfans parlent-ils le malabare, le bengali et le portugais corrompus,

comme les esclaves dont ils ont reçu la première éducation; mais à

peine savent-ils quelques mots de la langue flamande, ou s'ils la

parlent, ce n'est pas sans y mêler quantité de _lipe tyole_,

c'est-à-dire de mauvais portugais. Ils évitent d'employer une langue

qu'ils savent si mal, et la plupart ne rougissent pas d'avouer qu'ils

n'entendent pas ce qu'on leur dit. Des mêmes maîtres ils tirent la

semence et le goût de tous les vices.

»Les Mestices et les Kastices valent moins encore que les femmes nées

d'un père et d'une mère hollandais. Elles ne connaissent pas d'autre

occupation que de s'habiller magnifiquement, de mâcher du bétel, de

fumer des _bonkes_, de boire du thé, et de se tenir couchés sur leurs

nattes. On ne les entend parler que de leurs ajustemens, des esclaves

qu'elles ont achetés ou vendus, ou des plaisirs de l'amour, auxquels

il semble qu'elles soient entièrement livrées. Hollandais ou Maures,

tout convient à leurs désirs déréglés. Ce goût les suit jusqu'à table,

où elles ne veulent être qu'avec d'autres femmes de leur espèce. Elles

mangent rarement avec leurs maris, et ce désordre est passé comme en

usage. D'ailleurs elles mangent très-malproprement et sans se servir

de cuillères, à l'exemple des esclaves qui les ont élevées. Leur

sert-on du riz assaisonné, elles le remuent avec les doigts et se le

fourrent dans la bouche à pleines mains, sans se mettre en peine du

dégoût qu'elles causent aux spectateurs. Cette grossièreté, qui vient

d'un défaut d'éducation, et dont la plus grande fortune ne les corrige

pas, éclate particulièrement dans les repas où elles sont invitées par

les officiers de la compagnie qui arrivent de Hollande. Leur embarras

fait pitié: elles n'ont point de contenance; elles n'osent ni parler,

ni répondre; et leur ressource est de s'approcher les unes des autres

pour s'entretenir ensemble.»

Cependant, si l'on en croit l'auteur, le mari d'une Kastice est un

homme heureux en comparaison de ceux qui sont assez ennemis

d'eux-mêmes pour épouser une Moresque. Il s'en trouve peu de belles

dans la fleur même de leur jeunesse; mais elles deviennent d'une

affreuse laideur en vieillissant, et la plupart s'abandonnent à

l'incontinence avec si peu de réserve, qu'elles ne refusent aucune

occasion de se satisfaire. Quoique les hommes de leur nation leur

plaisent toujours plus que les blancs, elles ne s'arrêtent point à la

couleur lorsqu'elles sont pressées de leurs désirs. L'auteur

n'entreprend pas d'expliquer ce qui peut porter quantité de Hollandais

à ces tristes mariages; mais il assure qu'ils ne sont pas plus tôt

faits, que le mari s'en repent, parce que, outre le refroidissement de

l'amour, il se bannit tout à la fois de sa patrie et de sa famille,

avec laquelle il ne peut plus espérer de communication qu'après la

mort de sa femme; et si elle laisse des enfans, qu'il en soit le père

ou non, il ne peut quitter le pays sans leur assurer une certaine

somme qui suffise pour leur nourriture et leur entretien.

L'auteur ne s'étend pas moins sur les fraudes et les abus du commerce;

mais dans quel grand commerce n'y a-t-il pas de grands abus?

Il part chaque année de Batavia, quatre, cinq ou six vaisseaux pour le

Japon, qui en est à sept cent cinquante lieues. Leur charge consiste

en tables de bois de Siampan, en armoisins, soies crues, épiceries,

curiosités de l'Europe, et autres marchandises que les Hollandais

troquent contre de l'or, du cuivre, des ouvrages de laque, des robes

de chambre, de la porcelaine, etc. Les vaisseaux qui vont droit au

Japon font ordinairement voile de Batavia vers la fin de juillet; mais

ceux qui doivent passer par Siam, où ils prennent des peaux de daims,

de cerfs, et d'autres peaux sans apprêt, partent au mois de mai et

reviennent vers le mois de janvier. On verra dans la suite comment le

commerce du Japon est demeuré tout entier entre les mains des seuls

Hollandais[11].

[Note 11: Article du Japon.]

Les navigations les plus courtes, de Hollande à Batavia, sont

ordinairement de sept mois, de six, quelquefois même de cinq et de

quatre et demi. Mais on emploie souvent huit, neuf, dix et quinze mois

dans les voyages malheureux.

CHAPITRE VII.

Bornéo.

On appelle communément Java, Sumatra et Bornéo, les trois grandes îles

de la Sonde.

Cette dernière, qui est la plus grande de toutes celles des Indes

orientales, et peut-être du monde, s'étend de 4 degrés et demi au sud

à 8 degrés au nord de l'équateur, ce qui fait 12 degrés et demi en

latitude.

Si l'île est grande, elle n'est pas moins riche; mais on en connaît

peu l'intérieur. Elle est partagée entre plusieurs rois, qu'on désigne

par les noms des principales villes, _Bandjar-Massing_, _Souccadana_,

_Landak_, _Sambas_, _Hermata_, _Iathou_ et _Bornéo_. Celui de

Bandjar-Massing passe pour le plus puissant de tous, et c'est aussi

celui qu'on connaît le mieux.

Le climat de la partie septentrionale de Bornéo ressemble beaucoup à

celui de Ceylan; la vaste étendue des forêts y rafraîchit l'air, de

sorte que l'on n'y est pas exposé aux vents brûlans de terre comme sur

la côte de Coromandel.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 11 / 22 段