l'Europe, on voit à Bantam, quelques fusils et quelques galères, mais
tous les soins qu'on y apporte à les conserver sous de grands toits
n'empêchent pas que dans un climat si chaud il ne s'y fasse des
ouvertures qui demandent une réparation continuelle. On ne les emploie
guère que pour les grandes expéditions, telles qu'un siége, où l'on
voit quelquefois des flottes indiennes de deux ou trois cents voiles.
Les galiotes de Java ressemblent beaucoup à nos galères, excepté
qu'elles ont une galerie à l'arrière, et que les esclaves ou les
rameurs sont seuls dans le bas, bien enchaînés, et les soldats
au-dessus d'eux sur un pont, pour combattre avec plus de liberté.
Elles ont quatre pierriers à l'avant, et seulement deux mâts. Les
pares ou les pirogues servent de garde-côtes contre les pirates et les
autres accidens. Elles ont un pont, un grand mât et un mât d'artimon,
six hommes à l'avant qui rament dans le besoin, et deux à l'arrière
qui gouvernent; car tous les bâtimens du pays, sans excepter les
joncques, ont deux gouvernails, c'est-à-dire un de chaque côté. Les
joncques ont un mât de beaupré, et quelquefois un mât de misaine, avec
un grand mât et un mât d'artimon; elles ont un pont courant devant et
arrière, en forme de toit de maison, sous lequel on se met à couvert
de la chaleur du soleil et de la pluie, sans autre chambre d'ailleurs
que celle du capitaine et du maître. Le fond de cale est séparé en
divers petits espaces où l'on place les marchandises; et les cheminées
sont entre ces espaces.
C'est à Java que se trouvent les poules de _Bantam_; c'est l'oiseau
le plus colère qu'il y ait au monde. Aussi ne les élève-t-on que pour
le plaisir de les faire battre; et ces combats sont si furieux, qu'ils
ne finissent ordinairement que par la mort de la poule vaincue.
L'île de Java produit le mango, fruit excellent. Le manguier est à peu
près semblable à nos noyers; ses feuilles répandent une fort bonne
odeur quand on les broie. La grosseur du fruit est celle d'un gros
oeuf d'oie, sa forme oblongue, et sa couleur d'un vert jaune qui tire
quelquefois sur le rouge. Il contient un gros noyau, dans lequel est
une amande assez longue, qui est amère lorsqu'on la mange crue; mais,
rôtie sur les charbons, elle devient plus douce, et sa vertu est
extrêmement vantée contre les vers et le flux de sang. Les mangos
mûrissent au mois d'octobre, de novembre et de décembre. Leur goût
surpasse celui des meilleures pêches. On les confit verts avec de
l'ail et du gingembre, et on s'en sert au lieu d'olives, quoique leur
goût soit alors plutôt aigre qu'amer. Il y a une autre espèce de
mangos que les Portugais ont nommé _mangos-bravas_, dont le poison est
très-subtil. Il cause la mort à l'instant, et l'on n'a pas encore
trouvé de remède qui puisse en arrêter l'effet. Ce funeste fruit est
d'un vert clair et plein d'un jus blanc; il a peu de pulpe; son noyau
est couvert d une écorce fort dure, et sa grosseur est à peu près
celle d'un coing.
Les ananas de Java passent pour les meilleurs des Indes. La plante du
poivre de Java s'attache et croît le long de certains gros roseaux,
que les habitans de l'île nomment _bambous_[10], au dedans desquels on
prétend que se trouve le tabaxir, nommé par les Portugais _sacar_ ou
_sucre de bambou_. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les bambous de
Java n'ont pas de tabaxir, quoiqu'il s'en trouve dans ceux qui
croissent sur toute la côte de Malabar, sur la côte de Coromandel, à
Bisnagar et à Malacca. Ce sucre, qui n'est qu'une sorte de sucre
blanc, semblable à du lait caillé, est néanmoins si estimé des Arabes
et des Perses, qu'ils l'achètent au poids de l'argent; mais le détail
de ses vertus appartient à l'histoire naturelle des Indes.
[Note 10: Le bambou.]
Le fruit que les Malais appellent _durion_, et que les Portugais ont
voulu faire passer pour une production particulière de Malacca et des
lieux voisins, est plus parfait dans l'île de Java que dans aucun
autre lieu. L'arbre qui le porte se nomme _batan_; il est aussi grand
que les plus grands pommiers. Le fruit est de la blancheur du lait, de
la grosseur d'un oeuf de poule, et d'un goût qui surpasse en bonté la
gelée de riz, de blanc de chapon, et d'eau rose, qui se nomme en
Espagne _mangaz-blanco_ ou _blanc-manger_. C'est un des meilleurs, des
plus sains et des plus agréables fruits des Indes. On parle avec
admiration de l'inimitié qui se trouve entre le durion et le bétel.
Qu'on mette une feuille de bétel dans un magasin rempli de durions,
ils se pouriront presque aussitôt. D'ailleurs, si l'on a mangé de ces
fruits avec assez d'excès pour en avoir l'estomac trop chargé, une
feuille de bétel qu'on se met sur le creux de l'estomac dissipe
immédiatement l'incommodité, et l'on ne craint jamais d'en manger
trop, lorsqu'on a sur soi quelques feuilles de bétel.
L'arbre qui se nomme _lantor_ est aussi d'une beauté extraordinaire
dans l'île de Java: ses feuilles sont de la longueur d'un homme. Elles
sont si unies, qu'on peut écrire dessus avec un crayon ou un poinçon;
aussi les habitans de l'île s'en servent-ils au lieu de papier, et
leurs livres en sont composés. Ils ont néanmoins une autre sorte de
papier qui est faite d'écorce d'arbre, mais qu'on n'emploie que pour
faire des enveloppes.
Le cubèle, le mangoustan et le jaquier n'ont point de propriété plus
remarquable que celle d'exciter au plaisir; et c'est l'effet d'un
grand nombre de productions de ces climats où l'homme, esclave et
avili, semble n'avoir de consolation que la volupté.
Il croît dans l'île de Java de gros melons d'eau fort verts et d'un
agrément particulier dans le goût. Le benjoin est encore une des
productions les plus estimées. C'est une sorte de résine qui ressemble
à l'encens ou à la myrrhe, mais qui est beaucoup plus précieuse par
ses usages dans la médecine et dans les parfums. Elle découle, par
incision, du tronc d'un grand arbre fort touffu, dont les feuilles
diffèrent peu de celle des citronniers. Les plus jeunes produisent le
meilleur benjoin, qui est noirâtre et d'une très-bonne odeur. Le
blanc, qui vient des vieux arbres, n'approche pas de la bonté du
premier; mais, pour tout vendre, on les mêle ensemble. Cette gomme est
nommée par les Maures _louan Iovy_, c'est-à-dire, _encens de Java_.
C'est une des plus précieuses marchandises de l'Orient. On trouve du
bois de sandal rouge à Java; mais il est moins estimé que le jaune et
le blanc, qui viennent des îles de Timor et de Solor.
La noix d'acajou, qui s'appelle _anacardium_ ou _fruit du coeur_, à
cause de sa ressemblance avec le coeur humain, croît aussi dans les
îles de la Sonde, et particulièrement à Java. Les Portugais le nomment
_fava de Malacca_, parce qu'il ressemble aussi à la féve, quoiqu'il
soit un peu plus gros. Les Indiens en prennent avec du lait pour
l'asthme et pour les vers. Mais, préparé comme les olives, il se mange
fort bien en salade. Sa substance est épaisse comme le miel et aussi
rouge que du sang.
C'est dans l'île de Java et dans l'île de la Sonde que croît la racine
que les Portugais nomment _pao de cobra_, les Hollandais _bois de
serpent_, et les Français _serpentaire_ ou _serpentine_: elle est d'un
blanc qui tire un peu sur le jaune, amère et fort dure. Les Indiens la
boivent avec de l'eau et du vin, pour s'en servir dans les fièvres
chaudes et contre les morsures des serpens. Elle a été connue par le
moyen d'un petit animal nommé _quil_ ou _quirpel_, de la grandeur et
de la forme du furet, qu'on entretient dans les maisons des Indes pour
prendre les rats et les souris. Ces petits animaux portent une haine
naturelle aux serpens; et comme il arrive souvent qu'ils en sont
mordus, ils ont recours à cette racine, dont l'effet est toujours
certain pour leur guérison. Depuis cette découverte, il s'en fait un
grand commerce aux Indes.
On ferait un dictionnaire d'histoire naturelle, si l'on voulait
détailler tous les végétaux de ces contrées orientales, dont la
plupart ont des propriétés bienfaisantes faites pour combattre les
influences pernicieuses d'un climat brûlant.
Nous ne finirons point cet article sans rapporter un règlement
remarquable par sa sagesse, qui se trouve à la tête des statuts
rédigés pour les comptoirs hollandais de Bantam, et qui aurait dû
servir de loi dans tous les établissemens de cette espèce: «Personne
n'entreprendra de parler de controverse, ni de disputer de religion,
sous peine de confiscation d'un mois de gages; et si de telles
disputes donnaient naissance à des haines et à des querelles, ceux qui
les auraient commencées seront punis arbitrairement.»
Dans le détroit et devant une baie de Sumatra, est situé l'île de
Lampoun ou des Assassins, ainsi nommée parce que leur occupation
continuelle est le meurtre et le brigandage. Ils entrent
audacieusement dans les villes et les maisons. Ils volent en plein
jour, et coupent la tête à ceux qui leur résistent. Des voyageurs
anglais rapportent qu'un jour ces brigands entrèrent dans une maison
voisine du comptoir anglais, où ne trouvant qu'une femme, ils lui
coupèrent la gorge; mais les cris du mari qui arriva au même moment
les forcèrent de prendre la fuite sans qu'ils eussent le temps
d'emporter la tête. En vain les Anglais se mirent à les poursuivre.
Ils sont fort prompts à la course, sans compter que leur ressemblance
avec les Javanais leur donne la facilité de se mêler dans la foule et
de se contrefaire avec tant d'adresse, que souvent ils reviennent
parmi les curieux au lieu même d'où la crainte du châtiment vient de
les chasser. Un voyageur anglais raconte que plusieurs femmes de la
ville prirent cette occasion de se défaire de leurs maris en leur
coupant la tête pendant la nuit, et la vendant aux Lampouns. Il ajoute
la raison qui portait ces brigands à couper tant de têtes. Ils étaient
gouvernés par un roi qui leur donnait une somme pour chaque tête
d'étranger qu'ils lui apportaient; de sorte, continue l'auteur, qu'ils
déterraient quelquefois les morts pour tromper leur roi par un faux
présent.
CHAPITRE VI.
Batavia.
Un des principaux établissemens hollandais dans les Indes a été fondé
sur les ruines de la ville de Jacatra, dans cette même île de Java
dont nous venons de parler, et porte aujourd'hui le nom de Batavia.
Sa situation est à 6 degrés de latitude méridionale; au côté
septentrional de l'île de Java, dans une plaine unie, mais basse, qui
a la mer au nord, et de grandes forêts avec de hautes montagnes au
sud. Une rivière qui sort de ces montagnes divise la ville en deux
parties. Les murs dont elle est entourée sont de pierre.
Batavia est environné de fossés larges et profonds, dans lesquels il y
a toujours beaucoup d'eau, surtout pendant les hautes marées, qui
répandent leurs inondations jusque dans les chemins les plus proches
de la ville. Les rues sont à peu près tirées au cordeau et larges de
trente pieds; elles ont de chaque côté, le long des maisons, un chemin
pavé de briques pour les gens de pied. On compte huit grandes rues
droites ou de traverse, qui sont bien bâties et proprement
entretenues. Celle du prince, qui va du milieu du château jusqu'à
l'hôtel de ville, et qui est la principale, est croisée en deux
endroits par des canaux. Tous les espaces qui sont derrière les
édifices sont propres et bien ornés, car la plupart des maisons ont
des cours de derrière pour entretenir la fraîcheur, et de beaux
jardins où l'on trouve, suivant le goût et la fortune des habitans,
toutes sortes d'arbres, de fleurs et d'herbes potagères.
Les habitans de Batavia sont ou libres ou attachés au service de la
compagnie; c'est un mélange de divers peuples: on y voit des Chinois,
des Malais, des Amboiniens, des Javanais, des Macassars, des
Mardikres, des Hollandais, des Portugais, des Français, etc. Les
Chinois y font un négoce considérable, et contribuent beaucoup à la
prospérité de la ville. Ils surpassent beaucoup tous les autres
peuples des Indes dans la connaissance de la mer et de l'agriculture.
C'est leur diligence et leur attention continuelle qui entretient la
grande pêche, et c'est par leur travail qu'on est pourvu, à Batavia,
de riz, de cannes à sucre, de grains, de racines, d'herbes potagères
et de fruits. Ils affermaient autrefois les plus gros péages et les
droits de la compagnie. On les laisse vivre en liberté suivant les
lois de leur pays et sous un chef qui veille à leurs intérêts. Ils
portent de grandes robes de coton ou de soie, avec des manches fort
larges. Leurs cheveux ne sont pas coupés à la manière des Tartares
comme dans leur patrie; ils sont longs et tressés avec beaucoup de
grâce. La plupart de leurs maisons sont basses et carrées; elles sont
répandues en différens quartiers, mais toujours dans ceux ou le
commerce est le plus florissant.
Les Malais n'approchent pas des Chinois pour la subtilité et
l'industrie. Ils s'attachent particulièrement à la pêche, et l'on
admire la propreté avec laquelle ils entretiennent leurs bateaux. Les
voiles en sont de paille, à la manière des Indiens. Ils ont un chef
auquel ils sont soumis, et qui a sa maison, comme la plupart d'entre
eux, sur le quai du Rhinocéros. Leurs habits sont de coton ou de soie;
mais les principales femmes de leur nation portent des robes
flottantes de quelque belle étoffe à fleurs ou à raies. L'usage des
hommes est de s'envelopper la tête d'une toile de coton pour retenir
leurs cheveux sous cette espèce de bonnet informe. Leurs maisons, qui
ne sont couvertes que de feuilles d'olé ou d'iager, ne laissent pas
d'avoir quelque apparence au milieu des cocotiers dont elles sont
environnées. On les voit continuellement ou mâcher du bétel, ou fumer
avec des pipes de canne vernissée.
Les Maures, ou les Mahométans, diffèrent peu des Malais. Ils habitent
les mêmes quartiers, et leurs habits sont les mêmes; mais ils
s'attachent un peu plus aux métiers. La plupart sont colporteurs, et
vont sans cesse dans les rues avec différentes sortes de merceries, du
corail et des perles de verre. Les plus considérables exercent le
négoce, surtout celui de la pierre à bâtir, qu'ils apportent des îles
dans leurs barques.
Tout le gouvernement des Hollandais dans les Indes est partagé en six
conseils. Le premier et le supérieur est composé des conseillers des
Indes, auquel le général préside toujours. C'est dans cette assemblée
qu'on délibère sur les affaires générales et sur les intérêts de
l'état. On y lit les lettres et les ordres de la compagnie pour les
faire exécuter ou pour y répondre. Ceux qui ont quelque demande ou
quelque proposition à faire à cette chambre suprême peuvent tous les
jours avoir audience. Le second conseil, qui est plus proprement le
conseil des Indes, est composé de neuf membres et d'un président; il
est le dépositaire d'un grand sceau sur lequel est représentée une
femme dans un lieu fortifié, tenant une balance dans une main, et dans
l'autre une épée, avec cette inscription autour de la figure: _sceau
du conseil de justice du château de Batavia_. Ce conseil porte le nom
de chambre ou de cour de justice. Toutes les affaires qui regardent
les seigneurs de la compagnie et les chambres des comptes y
ressortissent. On y peut appeler de la cour des échevins en payant
vingt-cinq réales d'amende, lorsque la première sentence est
confirmée.
Le troisième conseil est celui de la ville, composé des échevins, qui
sont au nombre de neuf, entre lesquels on compte toujours deux
Chinois. C'est là que se plaident toutes les affaires qui s'élèvent
entre les bourgeois libres, ou entre eux et les officiers de la
compagnie, avec la liberté de l'appel au conseil de justice. Le
quatrième est la chambre des directeurs des orphelins, dont le
président est toujours un conseiller des Indes. Il est composé de neuf
conseillers, de trois bourgeois, et de deux officiers de la compagnie,
dont le devoir est d'administrer le bien des orphelins, de veiller à
la conservation de leurs héritages, et de ne pas souffrir qu'un homme
qui a des enfans les quitte sans leur laisser de quoi vivre pendant
son absence. Le cinquième conseil est établi pour _les petites
affaires_, et ne porte pas d'autre titre. Son président doit être
aussi un conseiller des Indes, et ses fonctions consistent à faire
signer les bans de mariage devant des témoins, à faire comparaître les
parties, à juger les obstacles qui surviennent, et à tenir la main
pour empêcher qu'un infidèle ne se marie avec une femme hollandaise,
ou un Hollandais avec une femme du pays qui ne parle pas la langue
flamande. Enfin le sixième conseil est celui de la guerre; il a pour
président le premier officier des bourgeois libres. Comme la garde de
la ville est entre leurs mains, c'est le commandant actuel de la garde
qui porte toutes les affaires de son ressort à ce tribunal, et la
décision s'en fait sur-le-champ. Cette cour s'assemble à
l'hôtel-de-ville et donne audience deux fois la semaine.
Avec de si sages établissemens pour l'entretien de l'ordre et de la
justice, le voyageur Graaf se plaint que rien n'est si mal observé à
Batavia; et la peinture qu'il fait des vices publics justifie ses
plaintes.
Son pinceau s'exerce d'abord sur les femmes. Il en distingue quatre
sortes: les Hollandaises, les Hollandaises indiennes, et celles qu'il
nomme les Kastices et les Mestices. «En général, dit-il, elles sont
insupportables par leur arrogance, par leur luxe, et par le goût
emporté qu'elles ont pour les plaisirs. On appelle Hollandaises celles
qui sont venues par les vaisseaux qui arrivent tous les ans;
Hollandaises indiennes, celles qui sont nées dans les Indes d'un père
et d'une mère hollandais; Kastices, celles qui viennent d'un
Hollandais et d'une mère mestice; et Mestices, celles qui viennent
d'un Hollandais et d'une Indienne. Il ajoute qu'on donne ordinairement
aux enfans des Hollandaises indiennes le nom de _Liblats_, et que les
femmes de cet ordre ont le timbre un peu fêlé. Toutes ces femmes se
font servir nuit et jour par des esclaves de l'un et de l'autre sexe,
qui doivent sans cesse avoir les yeux respectueusement attachés sur
elles, et deviner leurs intentions au moindre signe. La plus légère
méprise expose les esclaves non-seulement à des injures grossières,
mais encore à des traitemens cruels. On les fait lier à un poteau pour
la moindre faute, on les fait fouetter si rigoureusement à coups de
cannes fendues, que le sang ruisselle du corps, et qu'ils demeurent
couverts de plaies. Ensuite, dans la crainte de les perdre par la
corruption qui pourrait se mettre dans leurs blessures, on les frotte
avec une espèce de saumure mêlée de sel et de poivre, sans faire plus
d'attention à leur douleur que s'ils étaient privés de raison et de
sentiment.
»Une Hollandaise, une Indienne de Batavia, n'a pas la force de marcher
dans son appartement. Il faut qu'elle soit soutenue sur les bras de
ses esclaves, et si elle sort de sa maison, elle se fait porter dans
un palanquin sur leurs épaules. Elles ont perdu l'usage, si bien
établi en Hollande, de nourrir leurs enfans de leur propre lait. C'est
une nourrice moresque ou esclave qui les élève. Aussi presque tous les
enfans parlent-ils le malabare, le bengali et le portugais corrompus,
comme les esclaves dont ils ont reçu la première éducation; mais à
peine savent-ils quelques mots de la langue flamande, ou s'ils la
parlent, ce n'est pas sans y mêler quantité de _lipe tyole_,
c'est-à-dire de mauvais portugais. Ils évitent d'employer une langue
qu'ils savent si mal, et la plupart ne rougissent pas d'avouer qu'ils
n'entendent pas ce qu'on leur dit. Des mêmes maîtres ils tirent la
semence et le goût de tous les vices.
»Les Mestices et les Kastices valent moins encore que les femmes nées
d'un père et d'une mère hollandais. Elles ne connaissent pas d'autre
occupation que de s'habiller magnifiquement, de mâcher du bétel, de
fumer des _bonkes_, de boire du thé, et de se tenir couchés sur leurs
nattes. On ne les entend parler que de leurs ajustemens, des esclaves
qu'elles ont achetés ou vendus, ou des plaisirs de l'amour, auxquels
il semble qu'elles soient entièrement livrées. Hollandais ou Maures,
tout convient à leurs désirs déréglés. Ce goût les suit jusqu'à table,
où elles ne veulent être qu'avec d'autres femmes de leur espèce. Elles
mangent rarement avec leurs maris, et ce désordre est passé comme en
usage. D'ailleurs elles mangent très-malproprement et sans se servir
de cuillères, à l'exemple des esclaves qui les ont élevées. Leur
sert-on du riz assaisonné, elles le remuent avec les doigts et se le
fourrent dans la bouche à pleines mains, sans se mettre en peine du
dégoût qu'elles causent aux spectateurs. Cette grossièreté, qui vient
d'un défaut d'éducation, et dont la plus grande fortune ne les corrige
pas, éclate particulièrement dans les repas où elles sont invitées par
les officiers de la compagnie qui arrivent de Hollande. Leur embarras
fait pitié: elles n'ont point de contenance; elles n'osent ni parler,
ni répondre; et leur ressource est de s'approcher les unes des autres
pour s'entretenir ensemble.»
Cependant, si l'on en croit l'auteur, le mari d'une Kastice est un
homme heureux en comparaison de ceux qui sont assez ennemis
d'eux-mêmes pour épouser une Moresque. Il s'en trouve peu de belles
dans la fleur même de leur jeunesse; mais elles deviennent d'une
affreuse laideur en vieillissant, et la plupart s'abandonnent à
l'incontinence avec si peu de réserve, qu'elles ne refusent aucune
occasion de se satisfaire. Quoique les hommes de leur nation leur
plaisent toujours plus que les blancs, elles ne s'arrêtent point à la
couleur lorsqu'elles sont pressées de leurs désirs. L'auteur
n'entreprend pas d'expliquer ce qui peut porter quantité de Hollandais
à ces tristes mariages; mais il assure qu'ils ne sont pas plus tôt
faits, que le mari s'en repent, parce que, outre le refroidissement de
l'amour, il se bannit tout à la fois de sa patrie et de sa famille,
avec laquelle il ne peut plus espérer de communication qu'après la
mort de sa femme; et si elle laisse des enfans, qu'il en soit le père
ou non, il ne peut quitter le pays sans leur assurer une certaine
somme qui suffise pour leur nourriture et leur entretien.
L'auteur ne s'étend pas moins sur les fraudes et les abus du commerce;
mais dans quel grand commerce n'y a-t-il pas de grands abus?
Il part chaque année de Batavia, quatre, cinq ou six vaisseaux pour le
Japon, qui en est à sept cent cinquante lieues. Leur charge consiste
en tables de bois de Siampan, en armoisins, soies crues, épiceries,
curiosités de l'Europe, et autres marchandises que les Hollandais
troquent contre de l'or, du cuivre, des ouvrages de laque, des robes
de chambre, de la porcelaine, etc. Les vaisseaux qui vont droit au
Japon font ordinairement voile de Batavia vers la fin de juillet; mais
ceux qui doivent passer par Siam, où ils prennent des peaux de daims,
de cerfs, et d'autres peaux sans apprêt, partent au mois de mai et
reviennent vers le mois de janvier. On verra dans la suite comment le
commerce du Japon est demeuré tout entier entre les mains des seuls
Hollandais[11].
[Note 11: Article du Japon.]
Les navigations les plus courtes, de Hollande à Batavia, sont
ordinairement de sept mois, de six, quelquefois même de cinq et de
quatre et demi. Mais on emploie souvent huit, neuf, dix et quinze mois
dans les voyages malheureux.
CHAPITRE VII.
Bornéo.
On appelle communément Java, Sumatra et Bornéo, les trois grandes îles
de la Sonde.
Cette dernière, qui est la plus grande de toutes celles des Indes
orientales, et peut-être du monde, s'étend de 4 degrés et demi au sud
à 8 degrés au nord de l'équateur, ce qui fait 12 degrés et demi en
latitude.
Si l'île est grande, elle n'est pas moins riche; mais on en connaît
peu l'intérieur. Elle est partagée entre plusieurs rois, qu'on désigne
par les noms des principales villes, _Bandjar-Massing_, _Souccadana_,
_Landak_, _Sambas_, _Hermata_, _Iathou_ et _Bornéo_. Celui de
Bandjar-Massing passe pour le plus puissant de tous, et c'est aussi
celui qu'on connaît le mieux.
Le climat de la partie septentrionale de Bornéo ressemble beaucoup à
celui de Ceylan; la vaste étendue des forêts y rafraîchit l'air, de
sorte que l'on n'y est pas exposé aux vents brûlans de terre comme sur
la côte de Coromandel.