Marc-Pol donne à l'île de Java trois cents lieues de circuit; les

géographes la placent entre 6 et 9 degrés de latitude sud. Les

habitans se croient originaires de la Chine. Leurs ancêtres,

disent-ils, ne pouvant supporter l'esclavage où ils étaient réduits

par les Chinois, s'échappèrent en grand nombre, et vinrent peupler

cette île. Si l'on s'arrêtait à leur physionomie, cette opinion ne

serait pas sans vraisemblance. La plupart ont, comme les Chinois, le

front large; les joues grandes, les yeux fort petits. Cette idée se

trouve encore confirmée par le témoignage de Marc-Pol, qui, ayant vécu

parmi les Tartares, avait appris d'eux que la grande Java leur payait

anciennement un tribut, et qu'aussitôt que les Chinois se furent

révoltés contre eux, les Javanais secouèrent le joug. On voit encore à

Bantam un grand nombre de Chinois qui viennent s'y établir pour se

dérober aux rigoureuses lois de la Chine.

On ne saurait douter du moins que les habitans de Java n'aient depuis

long-temps leur propres rois. Il est arrivé dans cette île, comme dans

d'autres pays, que, faute de lois ou d'ordre bien établi dans la

succession, quantité de particuliers ont aspiré au titre de souverain,

et se sont formé de petits états par la force ou par l'adresse. Chaque

ville en composait un, avec les terres de sa dépendance; mais le

royaume de Bantam a toujours été le plus puissant.

Parmi les principales villes de Java on trouve d'abord Balambouam,

ville célèbre et revêtue de bonnes murailles. Elle a vis-à-vis d'elle

l'île de Bali, dont elle n'est séparée que par un détroit d'une

demi-lieue de large, qu'on nomme le détroit de Balambouam. À dix

lieues au nord de cette ville, on trouve celle de Panaroucan, où

quantité de Portugais s'étaient établis, parce qu'ils y étaient amis

du roi, et que le port y est excellent. Il s'y fait un grand commerce

d'esclaves, de poivre-long, et de ces habits de femmes qui portent le

nom de _conjorins_ dans le pays. Au-dessus de Panaroucan est une

grande montagne ardente qui s'ouvrit pour la première fois en 1586,

avec tant de violence, qu'elle couvrit la ville de cendres et de

pierres, et tous les environs d'une épaisse fumée qui obscurcit

pendant trois jours la lumière du soleil. Cet horrible embrasement fit

périr dix mille insulaires.

On trouve, six lieues plus loin, la ville de Passaouran, où l'on fait

un commerce de toile de coton. Dix lieues plus à l'ouest, se présente

la ville d'Ioartan, située sur une belle rivière, avec un bon port, où

relâchent les vaisseaux qui reviennent des Moluques à Bantam. On y

trouve toutes sortes de rafraîchissemens. Guerrici est une autre ville

qui est située sur le bord occidental de la même rivière. On charge

dans ces deux villes quantité de sel pour Bantam.

À dix lieues au nord-nord-ouest, on trouve Toubaon, ou Touban, ville

marchande et bien murée: c'est la plus belle ville de l'île. Son roi,

que les Hollandais virent dans leur second voyage, se distinguait par

la magnificence de sa cour. Un jour qu'ils étaient descendus au

rivage, il s'y rendit pour leur faire honneur; et les conduisit

ensuite à son palais. Il leur montra ses éléphans, chacun sous un

petit toit particulier soutenu par quatre colonnes. On leur fit

remarquer le plus grand et le plus beau, dont on leur raconta des

choses fort extraordinaires. Lorsqu'on lui commandait de tuer

quelqu'un, il exécutait aussitôt cet ordre; et, prenant le cadavre,

qu'il se mettait sur le dos avec sa trompe, il allait le jeter aux

pieds du roi. La moitié de sa trompe était blanche. Il était si bien

dressé aux combats, que le roi n'en montait pas d'autre pendant la

guerre. On lui donnait une arme dont il se servait aussi habilement

avec sa trompe que le soldat le plus exercé. Les Hollandais en

comptèrent douze autres, tous d'une beauté extraordinaire, mais moins

grands que le premier, auquel ils donnent la hauteur de deux hommes

l'un sur l'autre.

Le premier appartement qu'on leur fit voir contenait le bagage du roi

dans des caisses entassées les unes sur les autres. On porte toutes

ces caisses avec le roi dans ses moindres voyages. De là ils entrèrent

dans l'appartement des coqs de joute, dont chacun occupe une cage

particulière de la forme de celles où l'on renferme les alouettes de

Hollande, mais dont les bâtons ont deux doigts d'épaisseur. Il y a des

officiers commis pour en prendre soin et pour régler leurs combats.

Cet usage de les tenir renfermés à la vue l'un de l'autre, les rend si

vifs et si colères, qu'ils se battent avec une furie surprenante. Les

Hollandais passèrent dans l'appartement des perroquets, qui leur

parurent beaucoup plus beaux que ceux qu'ils avaient vus dans d'autres

lieux, mais d'une grosseur médiocre. Les Portugais leur donnent le nom

de _noiras_: ils ont un rouge vif et lustré sous la gorge et sous

l'estomac, et comme une belle plaque d'or sur le dos; le dessus des

ailes est mêlé de vert et de bleu, et le dessous paraît d'un bel

incarnat. Cette espèce est si recherchée dans les Indes, qu'on donne

volontiers jusqu'à dix piastres pour un noiras. On lit dans les

voyages de Linschoten que les Portugais ont tenté inutilement de

transporter quelques-uns de ces beaux oiseaux en Europe, parce qu'ils

sont trop délicats pour résister à la navigation. Cependant les

Hollandais en apportèrent à Amsterdam en 1598. Les noiras sont d'un

agrément admirable pour leurs maîtres. Ils les caressent avec une

douceur et une familiarité surprenantes; mais ils mordent les

étrangers avec fureur.

Les Hollandais furent conduits de cet appartement dans celui des

chiens, qui avaient leurs loges à part, et chacun son maître

particulier, qui l'instruisait pour la chasse ou pour d'autres

exercices. Le roi demanda s'il y avait de grands chiens en Hollande.

On lui répondit qu'il y en avait d'aussi grands que ses petits

chevaux, et si furieux, qu'ils étaient capables de tuer un homme. Il

demanda si les chevaux y étaient grands. On lui dit qu'il s'en

trouvait d'aussi grands que ses petits éléphans. Ces deux réponses

furent reçues d'abord comme une plaisanterie; mais lorsqu'on les eut

renouvelées sérieusement, il offrit un prix considérable pour un des

plus grands chevaux et un des plus grands chiens de Hollande. Sa

surprise devint encore plus grande en apprenant que la différence des

climats ne permettait pas d'amener facilement ces animaux jusqu'aux

Indes.

Après avoir admiré l'appartement des chiens, on conduisit les

Hollandais dans celui des canards; Ils les trouvèrent semblables à

ceux de Hollande, excepté qu'ils étaient un peu gros, et que la

plupart étaient blancs. Leurs oeufs sont plus gros du double que ceux

de nos plus belles poules. Un satirique s'amuserait à faire d'une

pareille cour une allégorie plaisante, et un misanthrope dirait

qu'elle en vaut bien une autre. Après leur avoir montré tous les

animaux, on leur fit voir l'appartement des femmes.

Ce prince fit conduire un autre jour les Hollandais dans sept écuries,

dont chacune ne contenait qu'un cheval. Elles étaient fermées, par les

côtés, d'un treillage de bois, et le dessous n'était aussi qu'une

sorte de planches à jour, par laquelle la fiente des chevaux pouvait

passer pour être emportée aussitôt. Les chevaux de Java ne sont pas

grands; mais ils sont bien faits et légers à la course. En général,

les chevaux sont assez rares dans les Indes, et par conséquent d'un

grand prix.

Après avoir passé les canaux qui séparent les îles du golfe d'Iacatra,

on arrive enfin devant Bantam, dont le port est sans comparaison le

plus grand et le plus beau de l'île entière: aussi est-il comme le

centre du commerce. La ville est située dans un pays bas, au pied

d'une haute montagne, à la distance d'environ vingt-cinq lieues de

Sumatra. Trois rivières qui l'arrosent, c'est-à-dire une de chaque

côté, et la troisième au milieu, n'y laisseraient rien à désirer pour

la facilité du commerce, si elles avaient plus de profondeur; mais la

plus profonde n'a guère plus de trois pieds d'eau: elles ne peuvent

recevoir les bâtimens qui en tirent davantage. Au lieu d'arbres pour

les former, on n'emploie que de gros roseaux. Bantam est à peu près de

l'ancienne grandeur d'Amsterdam.

La plupart des maisons sont environnées de cocotiers, et la ville en

est remplie. Elles sont faites de paille et de roseaux, et soutenues

par huit ou dix piliers de bois, qui sont chargés d'ornemens de

sculpture. Le toit est de feuilles de cocotier. Elles sont ouvertes

par le bas pour recevoir de la fraîcheur; car le froid n'est pas connu

dans l'île. Pour les fermer pendant la nuit, elles ont de grands

rideaux qui se tirent et s'attachent. Les cloisons des chambres, ou

des appartemens, sont composées de lattes de bambou, espèce de gros

roseau de la dureté du bois, qui est fort commun dans l'île et dans

toutes les Indes. Ainsi les habitans de Bantam se logent à peu de

frais.

Bantam a trois grandes places publiques où le marché se tient chaque

jour, autant pour le commerce que pour les nécessités de la vie. Le

plus grand, qui est du côté oriental de la ville, et qui s'ouvre dès

la pointe du jour, est le rendez-vous d'une infinité de marchands

portugais, arabes, turcs, chinois, pégouans, malais, bengalis,

guzarates, malabares, abyssins, et de toutes les régions des Indes.

Cette assemblée dure jusqu'à neuf heures du matin. C'est dans la même

place qu'on voit la grande mosquée de Bantam environnée d'une

palissade. On trouve en chemin quantité de femmes qui se tiennent

assises avec des sacs et une mesure nommée _gantan_, qui contient

environ trois livres de poivre, pour attendre les paysans qui

apportent leur poivre au marché. Elles sont fort entendues dans ce

commerce; mais les Chinois, encore plus fins, vont au-devant des

paysans, et s'efforcent d'acheter en gros toute leur charge. On trouve

d'autres femmes dans l'enceinte de la palissade qui vendent du bétel,

de l'arec, des melons d'eau, des bananes; et plus loin d'autres encore

qui vendent toutes sortes de pâtisseries toutes chaudes. D'un côté de

la place, on vend diverses espèces d'armes, telles que des pierriers

de fonte, des poignards, des pointes de javelots, des couteaux et

d'autres instrumens de fer. Ce sont des hommes qui se mêlent

exclusivement de ce commerce. Ensuite on trouve le lieu où se vend le

sandal blanc et jaune; et successivement, dans les lieux séparés, du

sucre, du miel et des confitures; des féves noires, rouges, jaunes,

grises, vertes; de l'ail et des ognons. Devant ce dernier marché se

promènent ceux qui ont des toiles et d'autres marchandises à vendre en

gros. Là sont aussi ceux qui assurent les vaisseaux et les autres

entreprises de commerce. À droite du même lieu est le marché aux

poules, où se vendent en même temps les cabris, les canards, les

pigeons, les perroquets, et quantité d'autres volailles. Ici, le

chemin se divise en trois, dont l'un conduit aux boutiques des

Chinois, l'autre au marché aux herbes, et le troisième à la boucherie.

Dans le premier, on trouve, à main droite, les joailliers, la plupart

Coracons ou Arabes, qui présentent aux passans des rubis, des

hyacinthes et d'autres pierreries; et à main gauche, les Bengalis, qui

étalent toutes sortes d'émaux et de merceries. Plus loin, on arrive

aux boutiques des Chinois, qui offrent des soies de toutes sortes de

couleurs, des étoffes précieuses, telles que des damas, des velours,

des satins, des draps d'or, du fil d'or, des porcelaines, et mille

sortes de bijoux, dont il y a deux rues entières garnies des deux

côtés. Par le second chemin, on trouve d'abord à droite des boutiques

d'émaux, et à gauche le marché au linge pour les hommes; ensuite est

le marché au linge pour les femmes, dans l'enceinte duquel il est

défendu aux hommes d'entrer, sous peine d'une grosse amende. Un peu

plus loin, on arrive au marché aux herbes et aux fruits, qui s'étend

jusqu'au bout des places; et en retournant on trouve la poissonnerie.

Un peu au delà, la boucherie à main gauche, où l'on vend surtout

beaucoup de grosses viandes, telles que du boeuf ou du buffle. Plus

loin encore est le marché aux épiceries et aux drogues, où les

boutiques ne sont tenues que par des femmes. Ensuite on trouve à main

droite le marché au riz, à la poterie et au sel; et à gauche, le

marché à l'huile et aux cocos, d'où l'on revient par le premier chemin

à la grande place où les marchands s'assemblent, et qui leur sert de

bourse.

Nous avons cru ne devoir rien retrancher de cette description, qui

offre le tableau complet d'une ville commerçante, et qui pourrait

servir de modèle à plus d'une capitale, où notre police européenne, si

admirable en quelques parties, et si imparfaite dans d'autres, laisse

encore tant de désordre et de malpropreté.

La religion, dans l'île de Java, n'est point uniforme. Les habitans du

centre de l'île et de ce que les Hollandais nomment le haut pays sont

véritablement païens, et fort attachés à l'opinion de la métempsycose,

qui leur fait respecter les animaux jusqu'à les élever avec soin, dans

la seule vue de prolonger leur vie. C'est un crime parmi eux de les

tuer, et surtout de les faire servir à la nourriture. Il se trouve

aussi quelques païens le long de la mer; particulièrement sur la côte

occidentale, qui est la plus connue; mais, en général, la plupart des

Javanais sont mahométans. Les Hollandais apprirent, dans leur premier

voyage, qu'il n'y avait pas plus de cinquante à soixante ans que l'île

avait embrassé la religion de Mahomet, et qu'elle tire de la Mecque et

de Médine la plus grande partie de ses docteurs. Aussi les

superstitions et les pratiques de cette croyance y sont-elles encore

dans toute leur force.

La pluralité des femmes n'en est pas l'article le plus négligé, et

l'auteur observe qu'outre la permission de Mahomet, les Javanais ont

une autre raison de ne se pas borner à une seule femme; c'est que dans

l'île, et à Bantam en particulier, on trouve dix femmes pour un homme.

Outre leurs femmes légitimes, ils prennent librement des concubines,

qui servent comme de servantes aux premières, et qui font partie de

leur cortége lorsqu'elles sortent de leurs maisons. Il faut même

qu'une concubine ait la permission des femmes légitimes pour coucher

avec son maître; mais il est établi en même temps qu'elles ne peuvent

la refuser sans faire tort à leur honneur. Les enfans qui naissent des

concubines ne peuvent être vendus, quoique leurs mères soient esclaves

achetées à prix d'argent; ils sont nés pour les femmes légitimes comme

Ismaël l'était pour Sara; mais ces marâtres s'en défont souvent par le

poison.

Les enfans de l'île vont nus, à la réserve des parties naturelles,

qu'ils se couvrent d'un petit écusson d'or ou d'argent. Les filles y

joignent des bracelets; mais, lorsqu'elles ont atteint l'âge de treize

ou quatorze ans, qui est le temps où l'usage les oblige de se vêtir,

leurs parens ne perdent pas un moment pour les marier, s'ils veulent

les sauver du libertinage. Une autre raison qui les porte à marier

leurs enfans fort jeunes, est le désir de leur assurer leur

succession. C'est un droit établi à Bantam, qu'à la mort d'un homme le

roi se saisit de sa femme, de ses enfans et de son bien. Ainsi, pour

dérober leurs enfans à la rigueur de la loi, les pères s'empressent de

les marier quelquefois dès l'âge de huit ou dix ans. On a vu plus haut

que la même coutume règne à Sumatra, dans le royaume d'Achem.

La dot des femmes, du moins entre gens de qualité, consiste dans une

somme d'argent et dans un certain nombre d'esclaves. Pendant le séjour

des Hollandais à Bantam, le second fils du sabandar épousa une jeune

fille de ses parentes, à qui l'on donna pour dot cinquante hommes,

cinquante jeunes filles et trois cent mille caxas, qui montent à peu

près à la valeur de cinquante-six livres cinq sous, monnaie de

Hollande.

Les femmes de qualité sont gardées si étroitement, que leurs fils même

n'ont pas la liberté d'entrer dans leurs chambres; elles sortent

rarement, et tous les hommes que le hasard leur fait rencontrer, sans

en excepter le roi, sont obligés de se retirer à l'écart. Le plus

grand seigneur ne peut leur parler sans la permission de leur mari.

Elles ont toute la nuit du bétel auprès d'elles, pour en mâcher

continuellement, et une esclave qui leur gratte la peau.

Les magistrats de Bantam tiennent le soir leurs assemblées au palais,

pour rendre justice à ceux qui la demandent. L'entrée est ouverte à

tout le monde; point d'avocats ni de procureurs, et les procès ne sont

jamais fatigans par les longueurs. On attache à un poteau les

criminels condamnés à mort, et l'unique supplice est de les poignarder

dans cette situation. Les étrangers qui ont commis quelque meurtre

peuvent se racheter pour une somme d'argent qu'ils paient au maître ou

à la famille du mort; loi de pure politique, dont le but est de

favoriser le commerce: les Hollandais eurent obligation plus d'une

fois à cet établissement; mais les habitans du pays ne sont pas

traités avec la même indulgence.

C'est pendant la nuit, et à la clarté de la lune, qu'on traite des

affaires d'état, et qu'on prend les plus importantes résolutions. Le

conseil s'assemble sous un arbre fort épais; il doit être au moins de

cinq cents personnes, lorsqu'il est question d'imposer quelques

nouveaux droits, ou de faire quelque levée de deniers sur la ville.

Les conseillers donnent audience, et reçoivent les impositions qui

regardent le bien public. S'il est question de guerre, on appelle au

conseil les principaux officiers militaires, qui sont au nombre de

trois cents. Il ne faut pas omettre un usage fort singulier: si le feu

prend à quelque maison, les femmes sont obligées de l'éteindre sans le

secours des hommes, qui se tiennent seulement sous les armes, pour

empêcher qu'on ne les vole.

Lorsqu'un des principaux seigneurs, qui sont distingués par le nom de

capitaines, se rend à la cour avec son train, il fait porter devant

lui une ou deux javelines et une épée dont le fourreau est rouge ou

noir. À cette marque, le peuple de l'un et de l'autre sexe s'arrête

dans les rues, se retire à côté des maisons, et se met à genoux pour

attendre que le seigneur soit passé. Tous les habitans de quelque

distinction marchent dans la ville avec beaucoup de faste; ils sont

suivis de leurs domestiques, dont l'un porte une boîte de bétel,

l'autre un pot de chambre, d'autres un parasol qu'ils tiennent sur la

tête de leur maître. Ils vont pieds nus, et ce serait une infamie,

dans ces occasions, de marcher chaussés, quoique dans l'intérieur des

maisons ils aient des sandales de cuir rouge, qui viennent de la

Chine, de Malacca et d'Achem. Le maître porte entre ses mains un

mouchoir broché d'or, et sur la tête un turban de Bengale dont la

toile est très-fine. Quelques-uns ont sur les épaules un petit manteau

de velours ou de drap. Leur poignard pend à la ceinture, par-derrière

ou par-devant; et cette arme, qu'ils regardent comme leur principale

défense, ne les quitte jamais.

Les insulaires de Java sont naturellement perfides, méchans, et d'un

caractère atroce. Le meurtre les effraie peu dans leurs querelles, et

le sort commun de celui qui a le dessous est de périr par la main de

son adversaire. Mais la certitude du châtiment produit un effet fort

étrange: celui qui a tué son ennemi dans un combat s'abandonne à sa

fureur, et perce à droite et à gauche tout ce qui se rencontre dans

son chemin, sans épargner les enfans, jusqu'à ce que le peuple

attroupé se saisisse de lui et le livre à la justice.

Il arrive rarement qu'on l'arrête en vie, parce que, dans la crainte

d'être poignardés, ceux qui le poursuivent se hâtent de le percer de

coups. De toutes les nations connues, c'est la plus adroite aux

larcins. Ils sont si vindicatifs, qu'étant blessés par leurs ennemis,

ils ne craignent pas de s'enferrer dans leurs armes, pour le seul

plaisir de les frapper à leur tour et de se venger en périssant.

Ils portent ordinairement les cheveux et les ongles fort longs; mais

leurs dents sont limées. Ils ont le teint aussi brun que les

Brésiliens. La plupart sont grands, robustes et bien proportionnés.

Malgré leur naturel féroce, leur soumission est admirable pour ceux

qui les gouvernent, et pour tout ce qui porte le caractère d'une juste

autorité. La certitude de la mort n'est pas capable de refroidir leur

obéissance. Avec toutes ces qualités, ils sont nécessairement bons

soldats, et d'une intrépidité qui ne connaît aucun danger; mais ils ne

savent ni se servir du canon ni manier un fusil. Leurs armes sont de

longues javelines, des poignards qu'ils nomment _crics_ ou _cris_, des

sabres et des coutelas. Leurs boucliers sont de bois ou de cuir étendu

autour d'un cercle. Ils ont aussi des cottes d'armes, composées de

plusieurs plaques de fer qu'ils joignent avec des anneaux. Leurs

poignards sont bien trempés, et le fer en est si uni, qu'il paraît

émaillé. Ils les portent ordinairement à leur ceinture. Le roi en

donne un à chaque enfant dès l'âge de cinq ou six ans, avec le droit

de le porter.

La milice ne reçoit point de solde; mais pendant la guerre on lui

donne des habits, des armes, et la nourriture, qui est du riz et du

poisson. La plupart des soldats sont attachés aux seigneurs et aux

personnes riches, qui les logent et les nourrissent. C'est dans le

nombre de ces esclaves qu'on fait consister la puissance et la plus

grande distinction des seigneurs de Java. Ils apportent beaucoup de

soin à nettoyer leurs armes, qui sont presque toujours teintes de

quelque poison subtil, et aussi tranchantes que nos rasoirs. La nuit

comme le jour ils ne prendraient pas un moment de repos sans les avoir

auprès d'eux. Ils les tiennent sous leur tête en dormant. Craignant

sans cesse ou méditant la trahison, ils ne prennent jamais confiance

aux liens du sang ni à ceux de l'amitié. Un frère ne reçoit pas son

frère dans sa maison sans avoir son poignard prêt, et trois ou quatre

javelines à portée de ses mains. On voit même quelques pierriers dans

leurs avant-cours, quoiqu'ils aient rarement de la poudre pour les

charger. Ils font aussi usage de certains tuyaux qui leur servent à

souffler de petites flèches d'os de poisson, dont la pointe est

empoisonnée et affaiblie par quelques entailles, afin que, venant à se

rompre plus aisément, elle demeure dans le corps pour y répandre son

infection. En effet, les plaies s'enflamment de manière qu'elles sont

presque toujours mortelles. Quelques Hollandais qui avaient été

blessés de ces flèches ne laissèrent pas de se rétablir; mais les

habitans, qui connaissaient la force du poison, en témoignèrent

beaucoup de surprise.

La dissimulation, la ruse et la fraude sont des vices communs à tous

les marchands de Bantam. Ils falsifient particulièrement le poivre en

y mêlant du sable et de petites pierres qui en augmentent le poids.

Cependant leur commerce est florissant, non-seulement dans leur pays

et dans les villes voisines, mais jusqu'à la Chine, et dans la plus

grande partie des Indes. On leur apporte du riz de Macassar et de

Sombaïa. Il leur vient des cocos de Balambouan, Joartam, Gherrici,

Pati, Jouama et d'autres lieux leur envoient du sel, qu'ils

transportent eux-mêmes dans l'île de Sumatra, où ils l'échangent pour

du laque, du benjoin, du coton, de l'écaille de tortue et d'autres

marchandises. Le sucre, le miel et la cire leur viennent de Jacatra,

de Joupara, de Cravaon, de Timor et de Palimban; le poisson sec, de

Cravaon et de Bandjer-Massing; le fer, de Crimata, dans l'île de

Bornéo; la résine, de Banica, ville capitale d'une île de même nom;

l'étain et le plomb, de Para et de Gaselan, villes de la côte de

Malacca; le coton et diverses sortes d'étoffes ou d'habits, de Bali et

de Camboge.

Ils écrivent sur des feuilles d'arbres avec un poinçon de fer; ensuite

on roule les feuilles, ou, s'il est question d'en faire un livre, on

les met entre deux planches, qui se relient fort proprement avec de

petites cordes. On écrit aussi sur du papier de la Chine, qui est

très-fin et de diverses couleurs. L'art d'imprimer n'est pas connu des

insulaires; mais ils écrivent fort bien de la main. Leurs lettres sont

au nombre de vingt, par lesquelles ils peuvent tout exprimer. Ils les

ont empruntées des Malais, dont ils parlent aussi la langue. Elle est

facile et d'un usage commun dans toutes les Indes; mais, ils ont des

écoles pour l'arabe, dont l'étude fait une partie de leur éducation.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 10 / 22 段