Knox vit parmi les animaux du roi un tigre noir, un daim blanc et un

éléphant moucheté. Les singes sont non-seulement en grande abondance

dans les bois, mais de diverses espèces, dont quelques-unes ne peuvent

être comparées à celles des autres pays. La variété des fourmis n'est

pas moins admirable dans l'île de Ceylan que leur abondance: elles y

exercent les mêmes ravages que dans toute l'Afrique.

On voit dans le pays une sorte de sangsues noirâtres qui vivent sous

l'herbe, et qui sont fort incommodes aux voyageurs qui vont à pied.

Elles ne sont pas d'abord plus grosses qu'un crin de cheval; mais en

croissant elles deviennent de la grosseur d'une plume d'oie, et

longues de deux ou trois pouces: on n'en voit que dans la saison des

pluies; c'est alors que, montant aux jambes de ceux qui voyagent pieds

nus, suivant l'usage du pays, elles les piquent et leur sucent le sang

avec plus de vitesse qu'ils n'en peuvent avoir à s'en délivrer. On

aurait peine à concevoir une action si prompte, si l'auteur n'ajoutait

que le principal embarras vient de leur multitude, qui ferait perdre

le temps, dit-il, à vouloir leur faire quitter prise. Aussi prend-on

le parti de souffrir leurs morsures, d'autant plus qu'on les croit

fort saines. Après le voyage, on se frotte les jambes avec de la

cendre, ce qui n'empêche pas qu'elles ne continuent de saigner

long-temps. On voit aussi des sangsues d'eau qui ressemblent aux

nôtres.

Les petits perroquets verts y sont en grand nombre et ne peuvent

apprendre à parler. En récompense, le malcrouda et le cancouda, deux

autres oiseaux de la grosseur d'un merle, dont le premier est noir, et

l'autre d'un beau jaune d'or, apprennent très-facilement. Les bois et

les champs sont remplis de plusieurs sortes de petits oiseaux

remarquables par la variété et l'agrément de leur plumage. Leur

grosseur est celle de nos moineaux; on en voit de blancs comme la

neige, qui ont la queue d'un pied de long et la tête noire, avec une

touffe de plumes qui les couronne. D'autres, qui ne diffèrent qu'en

couleur, sont rougeâtres comme une orange mûre, et couronnés d'une

touffe noire. L'oiseau qu'on nomme _carlo_ ne se pose jamais à terre,

et se perche toujours sur les plus, hauts arbres: il est aussi gros

qu'un cygne, de couleur noire, a les jambes courtes, la tête d'une

prodigieuse grosseur, le bec rond, avec du blanc des deux côtés de la

tête, qui lui forme comme deux oreilles, et une crête blanche de la

figure de celle d'un coq.

Un pays chaud, pluvieux et rempli d'étangs et de bois, ne saurait

manquer de produire un grand nombre de serpens. Celui que les habitans

nomment _pimberah_ est de la grosseur d'un homme et d'une longueur

proportionnée. C'est un boa qui ressemble à ceux que nous avons déjà

décrits. Le noya est grisâtre, et n'a pas plus de quatre pieds de

longueur; il tient quelquefois la moitié de son corps élevée pendant

deux ou trois heures, ouvrant sa gueule entière, au-dessus de laquelle

on croit lui voir une paire de lunettes; cependant il n'est pas

nuisible, et par cette raison les Indiens lui donnent le nom de _noya

rodgherah_, qui signifie _serpent royal_. Lorsqu'il rencontre le

polonga, autre serpent qui est venimeux, ils commencent un combat qui

ne finit que par la mort de l'un ou de l'autre. Le caroula, long

d'environ deux pieds et fort venimeux, se cache dans les trous et les

couvertures des maisons, où les chats lui donnent la chasse et le

mangent. Les gherendés sont en grand nombre, mais sans venin, et ne

font la guerre qu'aux oeufs des petits oiseaux. L'hiécanella est une

sorte de lézard venimeux, qui se cache dans le chaume des maisons,

mais qui n'attaque pas les hommes, s'il n'est provoqué. On ne se

représente pas sans frémir une grosse araignée de Ceylan nommée

_démocoulo_, longue, noire, velue, tachetée et luisante, qui a le

corps de la grosseur du poing, et les pieds à proportion. Elle se

cache ordinairement dans le creux des arbres et dans d'autres trous.

Rien n'est plus venimeux que cet insecte; sa blessure n'est pas

mortelle; mais la qualité de son venin trouble l'esprit et fait perdre

la raison. Les bestiaux sont souvent mordus ou piqués de cet insecte

monstrueux, et meurent sans qu'on y puisse remédier. Les hommes

trouvent du secours dans leurs herbes et leurs écorces, lorsqu'ils

emploient promptement cette ressource.

L'île de Ceylan a plusieurs sortes de pierres précieuses; mais le roi,

qui en possède en fort grand nombre, ne permet pas qu'on en cherche de

nouvelles. Dans les lieux où l'on sait qu'elles se trouvent, il fait

planter des pieux pointus, qui menacent ceux qui en approcheraient

d'être empalés vifs. On tire de plusieurs rivières, des rubis, des

saphirs et des yeux de chat pour ce prince. Knox vit plusieurs

petites pierres transparentes de diverses couleurs, dont

quelques-unes étaient de la grosseur d'un noyau de cerise, et d'autres

plus grosses. Il vit aussi des rubis et des saphirs. Le fer et le

cristal sont communs dans l'île, et les habitans font de l'acier de

leur fer. Ils ont aussi du soufre; mais le roi défend qu'on le tire

des mines. Ils ont quantité d'ébène, beaucoup de bois à bâtir, de la

mine de plomb, des dents d'éléphant, du turmeric, du musc, du coton,

de la cire, de l'huile, du riz, du sel, du poivre, qui croît fort

bien, et qu'ils recueilleraient en abondance, s'ils avaient occasion

de s'en défaire. Mais les marchandises qui sont véritablement propres

au pays sont la cannelle et le miel sauvage.

Un roi de Candy avait conçu une telle haine contre les Portugais, que,

lorsqu'en 1602 l'amiral hollandais Spilberg aborda à Ceylan, ce

prince, ne voyant dans ces nouveaux venus que les ennemis naturels du

Portugal, et apprenant qu'ils avaient des vues d'établissement dans

l'île, leur dit ces propres paroles: «Vous devez compter que, s'il

plaît aux états et aux princes vos maîtres de faire bâtir une

forteresse sur mes terres, la reine, le prince et la princesse que

vous voyez ici seront les premiers à porter sur leurs épaules des

pierres de la chaux, et tous les matériaux nécessaires. Ceux qui

seront envoyés de la part de vos maîtres auront la liberté de choisir

la baie ou le lieu qui leur conviendront.» Les rois de Ceylan durent

s'apercevoir dans la suite qu'ils n'avaient fait que changer de

tyrans. Les Hollandais sont depuis long-temps seuls en possession de

tout le commerce de l'île, et en état de donner des lois à ses

souverains, quoiqu'ils paraissent borner leur domaine le long des

côtes, à douze lieues d'étendue dans les terres.

CHAPITRE IV.

Île de Sumatra.

De Ceylan, située comme nous l'avons vu, presque vis-à-vis le cap

Comorin, à l'entrée du golfe de Bengale, en voguant directement vers

l'est, vous rencontrez à l'autre extrémité de ce golfe l'île de

Sumatra, séparée de Malacca par le détroit qui porte ce nom.

Sumatra, île plus grande que l'Angleterre et l'Écosse, s'étend depuis

la pointe d'Achem, à 5 degrés et demi de latitude du nord, jusqu'au

détroit de la Sonde, vers 5 degrés et demi du sud, ce qui fait environ

trois cents lieues françaises pour sa longueur. L'intérieur du pays

est rempli de hautes montagnes; mais, proche la mer, la plus grande

partie de l'île est basse, et ne manque ni de bons pâturages, ni

d'excellentes terres pour le riz et pour les fruits des Indes. Elle

est arrosée de plusieurs belles rivières. Les petites sont en si

grand nombre, qu'elles rendent la terre continuellement humide, et

dans quelques endroits fort marécageuse, indépendamment des pluies qui

commencent régulièrement au mois de juin, et qui ne finissent que dans

le cours d'octobre. L'air est dangereux alors pour les étrangers,

surtout dans les parties les plus proches de la ligne, telles que le

pays de Tikou et de Passaman. Les Achémois mêmes n'y demeurent pas

sans crainte, surtout pendant les pluies. Les vents qui règnent alors

sur cette côte s'y rompent avec de grands tourbillons et d'horribles

tempêtes. Des calmes succèdent presque tout d'un coup, pendant

lesquels l'air n'étant plus agité, et la terre continuant d'être

abreuvée de pluies continuelles, le soleil attire des vapeurs

très-puantes, qui causent des fièvres pestilentielles, dont l'effet le

plus commun est d'emporter les étrangers dans l'espace de deux ou

trois jours, ou de leur laisser des enflures douloureuses et

très-difficiles à guérir.

La ville d'Achem étant à la pointe du nord, on y respire un air plus

pur et plus tempéré. Elle est située sur une rivière de la grandeur de

la Somme, à la distance d'environ une demi-lieue du rivage de la mer,

au milieu d'une grande vallée large de six lieues. La terre est propre

à y produire toutes sortes de grains et de fruits; mais on n'y sème

que du riz, qui est la principale nourriture des habitans. Quoique les

cocotiers y soient les arbres les plus communs, on y trouve, comme

dans le reste de l'île, tous les arbres fruitiers des Indes, mais peu

de légumes et d'herbes potagères. Les pâturages, qui sont d'une beauté

admirable, nourrissent quantité de buffles, de boeufs et de cabris.

Les chevaux y sont en grand nombre, mais de petite taille. Les moutons

n'y profitent point. L'abondance des poules et des canards est

extraordinaire. On les nourrit avec soin pour en vendre les oeufs.

Beaulieu parle avec étonnement du nombre des sangliers, qu'il dit être

infini. Ils se trouvent, dit-il, dans les campagnes, dans les

pâturages, et jusque dans les haies des maisons; ils ne sont ni si

grands ni si furieux qu'en France. Les cerfs et les daims surpassent

les nôtres en grandeur. Les lièvres et les chevreuils sont rares dans

toutes les parties de l'île; mais tout autre gibier de chasse y est

fort commun. On voit beaucoup d'éléphans sauvages dans les montagnes

et dans les bois; des tigres, des rhinocéros, des buffles sauvages,

des porcs-épics, des civettes, des singes, des couleuvres et de fort

gros lézards. Les rivières sont assez poissonneuses; mais la plupart

sont infestées de crocodiles.

Le roi d'Achem possède la meilleure et la plus grande partie de l'île;

le reste est divisé en cinq ou six rois, dont toutes les forces

réunies n'approchent pas des siennes. La côte occidentale est bordée

d'un grand nombre d'îles, quelques-unes assez grandes, mais à dix-huit

ou vingt lieues de Sumatra; d'autres plus petites, qui n'en sont qu'à

trois ou quatre lieues. Les habitans de celles qui ne sont pas

désertes paraissent de la même race que les anciens originaires de la

grande île, dont ils ont été chassés apparemment par les Malais. Vers

5 degrés de latitude sud est l'île d'Enganno, habitée par une espèce

de sauvages très-cruels, qui sont nus, avec une longue chevelure, et

qui massacrent sans pitié tous les étrangers dont ils peuvent se

saisir. À 3 degrés et demi on trouve une île de quatorze ou quinze

lieues de longueur, que les Hollandais ont nommée l'_île de Nassau_.

Quatre ou cinq lieues au-dessus, vers la ligne équinoxiale, est une

autre île habitée et longue de sept ou huit lieues. Elle est suivie de

celle de Mintou, qui n'est qu'à 1 degré et demi de la ligne. Les

habitans sont vêtus, et font un commerce régulier avec ceux de Tikou,

quoiqu'ils n'aient pas le même langage.

Le royaume d'Achem avait autrefois quantité de poivre; mais un de ses

rois, ayant observé que le commerce faisait négliger l'agriculture aux

habitans, fit détruire la plus grande partie des poivriers. À six

lieues de la capitale, vers Pédir, s'élève une haute montagne en forme

de pic, d'où l'on tire quantité de soufre. Poulo-ouai, une des îles de

la rade d'Achem, en fournit beaucoup; et c'est de ces deux sources que

toute l'Inde le reçoit pour faire de la poudre. Le territoire de Pédir

est si fertile en riz, qu'on le nomme _le grenier d'Achem_. Il n'est

pas moins favorable aux vers à soie, qui fournissent de la matière

aux manufactures d'Achem pour fabriquer diverses étoffes, dont le

commerce est considérable dans toutes les parties de l'île. Les

habitans de la côte de Coromandel achètent le reste de la soie crue.

Elle n'est pas blanche comme celle de la Chine, ni si fine et si bien

préparée; mais, quoique jaune et dure, on en fait d'assez beau

taffetas. De Pacem jusqu'à Délhi, on trouve plusieurs cantons assez

riches des bienfaits de la nature pour aider ceux qui sont moins

heureusement partagés. Beaulieu vante, à Délhi, une source d'huile

inextinguible, c'est-à-dire qui, ne cessant point de brûler lorsqu'une

fois elle est allumée, conserve son ardeur jusqu'au milieu de la mer.

Le roi d'Achem s'en était servi dans un combat contre les Portugais,

pour mettre le feu à deux galions qui furent entièrement consumés.

Daya est fertile en riz et très-riche en bestiaux. Cinquel produit

beaucoup de camphre, que les marchands de Surate et de la côte de

Coromandel achètent à grand prix. Barros est une fort belle ville

située sur une grosse rivière, dans une campagne bien cultivée. On y

fait beaucoup de benjoin, qui sert de monnaie aux habitans, et qui est

célèbre aux Indes sous le nom même de la ville dont il vient. Le plus

blanc est le plus estimé. On recueille beaucoup de camphre à Barros;

mais celui de Bataham, qui est en plus petite quantité, passe pour le

meilleur.

Passaman, où commencent les poivriers, est située au pied d'une

très-haute montagne qu'on découvre de trente lieues en mer, lorsque le

ciel est serein. Le poivre y croît parfaitement. Tikou, qui est sept

lieues plus loin, en offre encore plus. Passaman est bien peuplée: sa

situation est plus agréable que celle de Tikou, et l'air plus sain.

Les vivres y sont en plus grande abondance; mais le poivre y est moins

fertile. Les habitans sont dédommagés par le commerce de l'or avec

Manincabo. Padang a peu de poivre; mais le commerce de l'or y est

considérable, et sa rivière forme un port naturel, qui peut recevoir

de grands vaisseaux. Les Hollandais se sont établis à Palimban.

Toutes ces villes, et les lieux voisins, sont fort bien peuplés

jusqu'au pied des montagnes. Les terres y sont régulièrement

cultivées. Entre les habitans étrangers ou naturels il se trouve des

personnes riches, qui jouissent heureusement de leur fortune; mais ils

ne doivent leur tranquillité qu'au bonheur de vivre loin d'Achem.

Beaulieu, que nous suivons ici[7], parle de la présence du roi comme

d'un fléau terrible qui fait autant de malheureux qu'il y a d'habitans

dans sa capitale. Il ajoute qu'ils méritent leur sort, parce qu'ils

sont d'une méchanceté odieuse. Mais, rendant justice à leurs bonnes

qualités, il leur attribue de l'esprit et de l'éloquence, de la

correction dans leur langage, une belle main pour l'écriture, dans

laquelle ils s'attachent tous à se perfectionner; une profonde

connaissance de l'arithmétique, suivant l'usage des Arabes; du goût

pour la poésie, qu'ils mettent presque toujours en chant; une propreté

dans leurs habits et dans leurs maisons, qu'ils porteraient volontiers

jusqu'à la magnificence, si le roi ne faisait tomber ses principales

vexations sur les personnes riches. Les arts sont en honneur dans la

ville d'Achem. Il s'y trouve d'excellens forgerons, qui font toutes

sortes d'ouvrages de fer; des charpentiers qui entendent fort bien la

construction des galères; des fondeurs pour tous les ouvrages de

cuivre. Ils sont extrêmement sobres: le riz fait leur seule

nourriture; les plus riches y joignent un peu de poisson et quelques

herbages. Il faut être un grand seigneur à Sumatra pour avoir une

poule rôtie ou bouillie, qui sert pendant tout le jour. Aussi

disent-ils que deux mille chrétiens dans leur île l'auraient bientôt

épuisée de boeufs et de volaille. Ils sont tous mahométans, et

feignent beaucoup de zèle pour leur religion. «Mais dit, Beaulieu, on

découvre aisément leur hypocrisie, surtout dans l'affection qu'ils

font éclater pour leur roi, à qui tous ils désireraient d'avoir mangé

le coeur. Ils le redoutent jusqu'au point que, dans la crainte

continuelle que leurs voisins ou les témoins de leur conduite

n'attirent sur eux sa colère par quelque rapport malicieux, ils

s'efforcent eux-mêmes de les prévenir par de fausses accusations. De

là vient sa cruauté, parce que, sans cesse obsédé de délateurs, il

s'imagine qu'on en veut sans cesse à sa vie, et que tous ses sujets

sont autant de mortels ennemis dont il ne peut trop se défier. Le

frère accuse le frère; un père est accusé par son fils. Lorsqu'on leur

reproche cet excès d'inhumanité, et qu'on les rappelle aux droits de

la conscience, ils répondent que Dieu est loin, mais que le roi est

toujours proche.»

[Note 7: Il écrivait en 1621.]

La pluralité des femmes est établie à Sumatra, comme dans tous les

pays mahométans, et les lois du mariage y sont les mêmes. Le débiteur

insolvable est abandonné aux créanciers, dont il est l'esclave jusqu'à

son paiement. Beaulieu parle avec admiration du respect que les

Achémois ont pour la justice. Un criminel arrêté par une femme ou par

un enfant n'ose prendre la fuite, et demeure immobile. Il se laisse

conduire avec la même docilité devant le juge, qui le fait punir

sur-le-champ. Le châtiment ordinaire pour les fautes communes est la

bastonnade. Après l'exécution, chacun s'en retourne tranquillement,

sans qu'on puisse distinguer le coupable entre les accusateurs,

c'est-à-dire qu'on n'entend d'une part aucune plainte, ni de l'autre

aucun reproche. Un jour que les affaires de Beaulieu l'avaient conduit

au tribunal, et qu'il avait été reçu fort civilement par le juge, il

fut témoin de plusieurs procès; entre autres, de celui d'un homme qui

avait eu la curiosité de voir la femme de son voisin par-dessus une

haie, tandis qu'elle était à se laver. Cette femme en avait fait des

plaintes à son mari, qui, s'étant saisi du coupable, l'amenait

lui-même en justice, où il fut condamné à recevoir sur ses épaules

trente coups de rotang[8]. Aussitôt il fut conduit hors de la salle

par l'exécuteur, qui commençait à lever le bras; mais, entrant alors

en capitulation pour éviter le supplice, il proposa six mazes.

L'exécuteur en demanda quarante; et, le voyant incertain, il lui donna

un coup si rude, que le marché fut bientôt à vingt mazes. La sentence

n'en fut pas moins exécutée, mais avec tant de douceur, que le rotang

ne faisait que toucher aux habits. Cette capitulation s'était faite à

la vue du juge et de ses assesseurs, qui ne s'y étaient pas opposés;

et le coupable, demeurant libre après l'exécution, se mêla

tranquillement parmi les spectateurs pour entendre le jugement de

quelque autre cause. Beaulieu apprit de son interprète, que c'était

l'usage commun; mais que celui qui avait payé les vingt mazes était

sans doute un homme riche, et que ceux qui l'étaient moins aimaient

mieux subir la punition que de s'en exempter à prix d'argent. Le roi

ne laissant guère passer de jour sans quelque exécution sanglante,

telle que de faire couper le nez, crever les yeux, châtrer, couper les

pieds, les poings ou les oreilles, les exécuteurs demandaient aux

coupables combien ils voulaient donner pour être châtrés proprement,

pour avoir le nez ou le poing coupé d'un seul coup, ou, si la

sentence était capitale, pour recevoir la mort sans languir. Le marché

se concluait à la vue des spectateurs, et la somme était payée

sur-le-champ. Celui qui manquait d'argent, ou qui le préférait à sa

sûreté, s'exposait à se voir couper le nez si haut, que le cerveau

demeurait à découvert; à se voir hacher le pied de deux ou trois

coups, à perdre une partie de la joue ou de l'oreille. Mais Beaulieu

admire qu'à l'âge même de cinquante ou soixante ans, toutes ces

mutilations soient rarement mortelles, quoiqu'on n'y apporte point

d'autre remède que de mettre dans de l'eau les parties mutilées,

d'arrêter le sang et de bander la plaie. Il ne reste d'ailleurs aucune

tache aux coupables qui ont subi cette rigoureuse justice. Ils

seraient en droit de tuer impunément ceux qui leur feraient le moindre

reproche. «Tout homme, disent les Achémois, est sujet à faillir, et le

châtiment expie la faute.» Il ne manque rien à cette belle _justice_,

puisqu'il plaît aux historiens de l'appeler ainsi, si ce n'est que le

bourreau, qui doit être un des hommes les plus riches du royaume,

devrait en conscience partager avec le despote l'argent qu'il reçoit

pour le nez et les oreilles qu'il _coupe proprement_.

[Note 8: Plante chinoise très-menue, mais très-dure, dont on se sert

comme d'un bâton.]

Le chef de la religion, qui porte le titre de _cadi_ dans le royaume

d'Achem, juge toutes les affaires qui concernent les moeurs et le

culte établi. Le sabandar préside à celles du commerce. Quatre

mérignes, ou chefs de patrouilles, veillent nuit et jour à la sûreté

publique. Chaque orencaie participe à l'administration dans un canton

qu'il gouverne; et cette distribution d'autorité sert beaucoup à

l'entretien de l'ordre. Elle n'expose jamais celle du roi, parce que,

dans la petite étendue de chaque gouvernement, les orencaies n'ont

point assez de forces pour se rendre redoutables, et qu'ils servent

entre eux comme d'espions pour s'observer.

La garde royale est de trois mille hommes, qui ne sortent presque

jamais des premières cours du château. Les eunuques, au nombre de cinq

cents, forment une garde plus intérieure, dans l'enceinte où nul homme

n'a la liberté de pénétrer. C'est proprement le palais, qui n'est

habité que par le roi et par ses femmes. L'Asie a peu de sérails aussi

bien peuplés. Dans une multitude infinie de femmes et de concubines on

comptait alors vingt filles de rois, entre lesquelles était la reine

de Péta, que le roi d'Achem avait enlevée. Cependant il n'avait qu'un

fils âgé de dix-huit ans, et plus cruel encore que lui.

Les éléphans du roi d'Achem sont toujours au nombre de neuf cents,

dont on exerce la plupart au bruit des mousquetades et à la vue du

feu. Ils sont si bien instruits, qu'en entrant dans le château, ils

font la _sombaie_, ou le salut devant l'appartement du roi, en pliant

les genoux et levant trois fois la trompe. On rend tant d'honneurs à

ceux qui passent pour les plus courageux et les mieux instruits qu'on

fait porter devant eux des _quitasols_[9], distinction réservée

d'ailleurs pour la personne du roi. Le peuple s'arrête lorsqu'ils

passent dans une rue, et quelqu'un marche devant eux avec un

instrument de cuivre, dont le son avertit toute la ville du respect

qu'on leur doit. Ce respect me paraît très-bien placé. Il s'en faut de

beaucoup que les habitans de Sumatra vaillent leurs éléphans.

[Note 9: Espèce de parasol.]

Le roi hérite de tous ses sujets, lorsqu'ils meurent sans enfans

mâles. Ceux qui ont des filles peuvent les marier pendant leur vie;

mais si le père meurt avant leur établissement, elles appartiennent au

roi, qui se saisit des plus belles, et qui les entretient dans

l'intérieur du palais. De là vient la multitude extraordinaire de ses

femmes.

Il tire un profit immense de la confiscation des biens, qui est le

châtiment ordinaire des plus riches coupables. Il s'attribue la

succession de tous les étrangers qui meurent dans ses états. Ce

n'était pas sans peine que les Européens s'étaient fait excepter de

cette loi. Quelques marchands de Surate et de Coromandel étant morts à

Achem pendant le séjour que Beaulieu fit dans cette ville,

non-seulement tous leurs effets furent saisis au nom du roi, mais on

mit leurs esclaves à la torture, pour leur faire déclarer s'ils

n'avaient pas détourné quelques diamans ou d'autres richesses. Un

ancien usage le met en droit de confisquer tous les navires qui font

naufrage sur les terres de son obéissance; et, d'après la situation de

ces côtes, ce malheur arrive souvent aux étrangers: hommes et

marchandises, tout est enlevé par ses ordres. On sait que la même

barbarie a régné long-temps en Europe.

CHAPITRE V.

Île de Java.

L'île de Java est séparée de celle de Sumatra par le détroit de la

Sonde. Après des tentatives réitérées, les Hollandais s'établirent à

Bantam, capitale de cette île, malgré les obstacles qu'ils éprouvèrent

de la part des Anglais, qui s'y étaient fixés avant eux. Ces obstacles

furent surmontés par une patience infatigable, par les efforts d'une

puissance maritime qui prenait tous les jours de nouveaux

accroissemens; et cette nation est parvenue à fonder des comptoirs

florissans dans cette île, ainsi qu'aux Moluques et dans tout

l'archipel indien.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 9 / 22 段