éléphant moucheté. Les singes sont non-seulement en grande abondance
dans les bois, mais de diverses espèces, dont quelques-unes ne peuvent
être comparées à celles des autres pays. La variété des fourmis n'est
pas moins admirable dans l'île de Ceylan que leur abondance: elles y
exercent les mêmes ravages que dans toute l'Afrique.
On voit dans le pays une sorte de sangsues noirâtres qui vivent sous
l'herbe, et qui sont fort incommodes aux voyageurs qui vont à pied.
Elles ne sont pas d'abord plus grosses qu'un crin de cheval; mais en
croissant elles deviennent de la grosseur d'une plume d'oie, et
longues de deux ou trois pouces: on n'en voit que dans la saison des
pluies; c'est alors que, montant aux jambes de ceux qui voyagent pieds
nus, suivant l'usage du pays, elles les piquent et leur sucent le sang
avec plus de vitesse qu'ils n'en peuvent avoir à s'en délivrer. On
aurait peine à concevoir une action si prompte, si l'auteur n'ajoutait
que le principal embarras vient de leur multitude, qui ferait perdre
le temps, dit-il, à vouloir leur faire quitter prise. Aussi prend-on
le parti de souffrir leurs morsures, d'autant plus qu'on les croit
fort saines. Après le voyage, on se frotte les jambes avec de la
cendre, ce qui n'empêche pas qu'elles ne continuent de saigner
long-temps. On voit aussi des sangsues d'eau qui ressemblent aux
nôtres.
Les petits perroquets verts y sont en grand nombre et ne peuvent
apprendre à parler. En récompense, le malcrouda et le cancouda, deux
autres oiseaux de la grosseur d'un merle, dont le premier est noir, et
l'autre d'un beau jaune d'or, apprennent très-facilement. Les bois et
les champs sont remplis de plusieurs sortes de petits oiseaux
remarquables par la variété et l'agrément de leur plumage. Leur
grosseur est celle de nos moineaux; on en voit de blancs comme la
neige, qui ont la queue d'un pied de long et la tête noire, avec une
touffe de plumes qui les couronne. D'autres, qui ne diffèrent qu'en
couleur, sont rougeâtres comme une orange mûre, et couronnés d'une
touffe noire. L'oiseau qu'on nomme _carlo_ ne se pose jamais à terre,
et se perche toujours sur les plus, hauts arbres: il est aussi gros
qu'un cygne, de couleur noire, a les jambes courtes, la tête d'une
prodigieuse grosseur, le bec rond, avec du blanc des deux côtés de la
tête, qui lui forme comme deux oreilles, et une crête blanche de la
figure de celle d'un coq.
Un pays chaud, pluvieux et rempli d'étangs et de bois, ne saurait
manquer de produire un grand nombre de serpens. Celui que les habitans
nomment _pimberah_ est de la grosseur d'un homme et d'une longueur
proportionnée. C'est un boa qui ressemble à ceux que nous avons déjà
décrits. Le noya est grisâtre, et n'a pas plus de quatre pieds de
longueur; il tient quelquefois la moitié de son corps élevée pendant
deux ou trois heures, ouvrant sa gueule entière, au-dessus de laquelle
on croit lui voir une paire de lunettes; cependant il n'est pas
nuisible, et par cette raison les Indiens lui donnent le nom de _noya
rodgherah_, qui signifie _serpent royal_. Lorsqu'il rencontre le
polonga, autre serpent qui est venimeux, ils commencent un combat qui
ne finit que par la mort de l'un ou de l'autre. Le caroula, long
d'environ deux pieds et fort venimeux, se cache dans les trous et les
couvertures des maisons, où les chats lui donnent la chasse et le
mangent. Les gherendés sont en grand nombre, mais sans venin, et ne
font la guerre qu'aux oeufs des petits oiseaux. L'hiécanella est une
sorte de lézard venimeux, qui se cache dans le chaume des maisons,
mais qui n'attaque pas les hommes, s'il n'est provoqué. On ne se
représente pas sans frémir une grosse araignée de Ceylan nommée
_démocoulo_, longue, noire, velue, tachetée et luisante, qui a le
corps de la grosseur du poing, et les pieds à proportion. Elle se
cache ordinairement dans le creux des arbres et dans d'autres trous.
Rien n'est plus venimeux que cet insecte; sa blessure n'est pas
mortelle; mais la qualité de son venin trouble l'esprit et fait perdre
la raison. Les bestiaux sont souvent mordus ou piqués de cet insecte
monstrueux, et meurent sans qu'on y puisse remédier. Les hommes
trouvent du secours dans leurs herbes et leurs écorces, lorsqu'ils
emploient promptement cette ressource.
L'île de Ceylan a plusieurs sortes de pierres précieuses; mais le roi,
qui en possède en fort grand nombre, ne permet pas qu'on en cherche de
nouvelles. Dans les lieux où l'on sait qu'elles se trouvent, il fait
planter des pieux pointus, qui menacent ceux qui en approcheraient
d'être empalés vifs. On tire de plusieurs rivières, des rubis, des
saphirs et des yeux de chat pour ce prince. Knox vit plusieurs
petites pierres transparentes de diverses couleurs, dont
quelques-unes étaient de la grosseur d'un noyau de cerise, et d'autres
plus grosses. Il vit aussi des rubis et des saphirs. Le fer et le
cristal sont communs dans l'île, et les habitans font de l'acier de
leur fer. Ils ont aussi du soufre; mais le roi défend qu'on le tire
des mines. Ils ont quantité d'ébène, beaucoup de bois à bâtir, de la
mine de plomb, des dents d'éléphant, du turmeric, du musc, du coton,
de la cire, de l'huile, du riz, du sel, du poivre, qui croît fort
bien, et qu'ils recueilleraient en abondance, s'ils avaient occasion
de s'en défaire. Mais les marchandises qui sont véritablement propres
au pays sont la cannelle et le miel sauvage.
Un roi de Candy avait conçu une telle haine contre les Portugais, que,
lorsqu'en 1602 l'amiral hollandais Spilberg aborda à Ceylan, ce
prince, ne voyant dans ces nouveaux venus que les ennemis naturels du
Portugal, et apprenant qu'ils avaient des vues d'établissement dans
l'île, leur dit ces propres paroles: «Vous devez compter que, s'il
plaît aux états et aux princes vos maîtres de faire bâtir une
forteresse sur mes terres, la reine, le prince et la princesse que
vous voyez ici seront les premiers à porter sur leurs épaules des
pierres de la chaux, et tous les matériaux nécessaires. Ceux qui
seront envoyés de la part de vos maîtres auront la liberté de choisir
la baie ou le lieu qui leur conviendront.» Les rois de Ceylan durent
s'apercevoir dans la suite qu'ils n'avaient fait que changer de
tyrans. Les Hollandais sont depuis long-temps seuls en possession de
tout le commerce de l'île, et en état de donner des lois à ses
souverains, quoiqu'ils paraissent borner leur domaine le long des
côtes, à douze lieues d'étendue dans les terres.
CHAPITRE IV.
Île de Sumatra.
De Ceylan, située comme nous l'avons vu, presque vis-à-vis le cap
Comorin, à l'entrée du golfe de Bengale, en voguant directement vers
l'est, vous rencontrez à l'autre extrémité de ce golfe l'île de
Sumatra, séparée de Malacca par le détroit qui porte ce nom.
Sumatra, île plus grande que l'Angleterre et l'Écosse, s'étend depuis
la pointe d'Achem, à 5 degrés et demi de latitude du nord, jusqu'au
détroit de la Sonde, vers 5 degrés et demi du sud, ce qui fait environ
trois cents lieues françaises pour sa longueur. L'intérieur du pays
est rempli de hautes montagnes; mais, proche la mer, la plus grande
partie de l'île est basse, et ne manque ni de bons pâturages, ni
d'excellentes terres pour le riz et pour les fruits des Indes. Elle
est arrosée de plusieurs belles rivières. Les petites sont en si
grand nombre, qu'elles rendent la terre continuellement humide, et
dans quelques endroits fort marécageuse, indépendamment des pluies qui
commencent régulièrement au mois de juin, et qui ne finissent que dans
le cours d'octobre. L'air est dangereux alors pour les étrangers,
surtout dans les parties les plus proches de la ligne, telles que le
pays de Tikou et de Passaman. Les Achémois mêmes n'y demeurent pas
sans crainte, surtout pendant les pluies. Les vents qui règnent alors
sur cette côte s'y rompent avec de grands tourbillons et d'horribles
tempêtes. Des calmes succèdent presque tout d'un coup, pendant
lesquels l'air n'étant plus agité, et la terre continuant d'être
abreuvée de pluies continuelles, le soleil attire des vapeurs
très-puantes, qui causent des fièvres pestilentielles, dont l'effet le
plus commun est d'emporter les étrangers dans l'espace de deux ou
trois jours, ou de leur laisser des enflures douloureuses et
très-difficiles à guérir.
La ville d'Achem étant à la pointe du nord, on y respire un air plus
pur et plus tempéré. Elle est située sur une rivière de la grandeur de
la Somme, à la distance d'environ une demi-lieue du rivage de la mer,
au milieu d'une grande vallée large de six lieues. La terre est propre
à y produire toutes sortes de grains et de fruits; mais on n'y sème
que du riz, qui est la principale nourriture des habitans. Quoique les
cocotiers y soient les arbres les plus communs, on y trouve, comme
dans le reste de l'île, tous les arbres fruitiers des Indes, mais peu
de légumes et d'herbes potagères. Les pâturages, qui sont d'une beauté
admirable, nourrissent quantité de buffles, de boeufs et de cabris.
Les chevaux y sont en grand nombre, mais de petite taille. Les moutons
n'y profitent point. L'abondance des poules et des canards est
extraordinaire. On les nourrit avec soin pour en vendre les oeufs.
Beaulieu parle avec étonnement du nombre des sangliers, qu'il dit être
infini. Ils se trouvent, dit-il, dans les campagnes, dans les
pâturages, et jusque dans les haies des maisons; ils ne sont ni si
grands ni si furieux qu'en France. Les cerfs et les daims surpassent
les nôtres en grandeur. Les lièvres et les chevreuils sont rares dans
toutes les parties de l'île; mais tout autre gibier de chasse y est
fort commun. On voit beaucoup d'éléphans sauvages dans les montagnes
et dans les bois; des tigres, des rhinocéros, des buffles sauvages,
des porcs-épics, des civettes, des singes, des couleuvres et de fort
gros lézards. Les rivières sont assez poissonneuses; mais la plupart
sont infestées de crocodiles.
Le roi d'Achem possède la meilleure et la plus grande partie de l'île;
le reste est divisé en cinq ou six rois, dont toutes les forces
réunies n'approchent pas des siennes. La côte occidentale est bordée
d'un grand nombre d'îles, quelques-unes assez grandes, mais à dix-huit
ou vingt lieues de Sumatra; d'autres plus petites, qui n'en sont qu'à
trois ou quatre lieues. Les habitans de celles qui ne sont pas
désertes paraissent de la même race que les anciens originaires de la
grande île, dont ils ont été chassés apparemment par les Malais. Vers
5 degrés de latitude sud est l'île d'Enganno, habitée par une espèce
de sauvages très-cruels, qui sont nus, avec une longue chevelure, et
qui massacrent sans pitié tous les étrangers dont ils peuvent se
saisir. À 3 degrés et demi on trouve une île de quatorze ou quinze
lieues de longueur, que les Hollandais ont nommée l'_île de Nassau_.
Quatre ou cinq lieues au-dessus, vers la ligne équinoxiale, est une
autre île habitée et longue de sept ou huit lieues. Elle est suivie de
celle de Mintou, qui n'est qu'à 1 degré et demi de la ligne. Les
habitans sont vêtus, et font un commerce régulier avec ceux de Tikou,
quoiqu'ils n'aient pas le même langage.
Le royaume d'Achem avait autrefois quantité de poivre; mais un de ses
rois, ayant observé que le commerce faisait négliger l'agriculture aux
habitans, fit détruire la plus grande partie des poivriers. À six
lieues de la capitale, vers Pédir, s'élève une haute montagne en forme
de pic, d'où l'on tire quantité de soufre. Poulo-ouai, une des îles de
la rade d'Achem, en fournit beaucoup; et c'est de ces deux sources que
toute l'Inde le reçoit pour faire de la poudre. Le territoire de Pédir
est si fertile en riz, qu'on le nomme _le grenier d'Achem_. Il n'est
pas moins favorable aux vers à soie, qui fournissent de la matière
aux manufactures d'Achem pour fabriquer diverses étoffes, dont le
commerce est considérable dans toutes les parties de l'île. Les
habitans de la côte de Coromandel achètent le reste de la soie crue.
Elle n'est pas blanche comme celle de la Chine, ni si fine et si bien
préparée; mais, quoique jaune et dure, on en fait d'assez beau
taffetas. De Pacem jusqu'à Délhi, on trouve plusieurs cantons assez
riches des bienfaits de la nature pour aider ceux qui sont moins
heureusement partagés. Beaulieu vante, à Délhi, une source d'huile
inextinguible, c'est-à-dire qui, ne cessant point de brûler lorsqu'une
fois elle est allumée, conserve son ardeur jusqu'au milieu de la mer.
Le roi d'Achem s'en était servi dans un combat contre les Portugais,
pour mettre le feu à deux galions qui furent entièrement consumés.
Daya est fertile en riz et très-riche en bestiaux. Cinquel produit
beaucoup de camphre, que les marchands de Surate et de la côte de
Coromandel achètent à grand prix. Barros est une fort belle ville
située sur une grosse rivière, dans une campagne bien cultivée. On y
fait beaucoup de benjoin, qui sert de monnaie aux habitans, et qui est
célèbre aux Indes sous le nom même de la ville dont il vient. Le plus
blanc est le plus estimé. On recueille beaucoup de camphre à Barros;
mais celui de Bataham, qui est en plus petite quantité, passe pour le
meilleur.
Passaman, où commencent les poivriers, est située au pied d'une
très-haute montagne qu'on découvre de trente lieues en mer, lorsque le
ciel est serein. Le poivre y croît parfaitement. Tikou, qui est sept
lieues plus loin, en offre encore plus. Passaman est bien peuplée: sa
situation est plus agréable que celle de Tikou, et l'air plus sain.
Les vivres y sont en plus grande abondance; mais le poivre y est moins
fertile. Les habitans sont dédommagés par le commerce de l'or avec
Manincabo. Padang a peu de poivre; mais le commerce de l'or y est
considérable, et sa rivière forme un port naturel, qui peut recevoir
de grands vaisseaux. Les Hollandais se sont établis à Palimban.
Toutes ces villes, et les lieux voisins, sont fort bien peuplés
jusqu'au pied des montagnes. Les terres y sont régulièrement
cultivées. Entre les habitans étrangers ou naturels il se trouve des
personnes riches, qui jouissent heureusement de leur fortune; mais ils
ne doivent leur tranquillité qu'au bonheur de vivre loin d'Achem.
Beaulieu, que nous suivons ici[7], parle de la présence du roi comme
d'un fléau terrible qui fait autant de malheureux qu'il y a d'habitans
dans sa capitale. Il ajoute qu'ils méritent leur sort, parce qu'ils
sont d'une méchanceté odieuse. Mais, rendant justice à leurs bonnes
qualités, il leur attribue de l'esprit et de l'éloquence, de la
correction dans leur langage, une belle main pour l'écriture, dans
laquelle ils s'attachent tous à se perfectionner; une profonde
connaissance de l'arithmétique, suivant l'usage des Arabes; du goût
pour la poésie, qu'ils mettent presque toujours en chant; une propreté
dans leurs habits et dans leurs maisons, qu'ils porteraient volontiers
jusqu'à la magnificence, si le roi ne faisait tomber ses principales
vexations sur les personnes riches. Les arts sont en honneur dans la
ville d'Achem. Il s'y trouve d'excellens forgerons, qui font toutes
sortes d'ouvrages de fer; des charpentiers qui entendent fort bien la
construction des galères; des fondeurs pour tous les ouvrages de
cuivre. Ils sont extrêmement sobres: le riz fait leur seule
nourriture; les plus riches y joignent un peu de poisson et quelques
herbages. Il faut être un grand seigneur à Sumatra pour avoir une
poule rôtie ou bouillie, qui sert pendant tout le jour. Aussi
disent-ils que deux mille chrétiens dans leur île l'auraient bientôt
épuisée de boeufs et de volaille. Ils sont tous mahométans, et
feignent beaucoup de zèle pour leur religion. «Mais dit, Beaulieu, on
découvre aisément leur hypocrisie, surtout dans l'affection qu'ils
font éclater pour leur roi, à qui tous ils désireraient d'avoir mangé
le coeur. Ils le redoutent jusqu'au point que, dans la crainte
continuelle que leurs voisins ou les témoins de leur conduite
n'attirent sur eux sa colère par quelque rapport malicieux, ils
s'efforcent eux-mêmes de les prévenir par de fausses accusations. De
là vient sa cruauté, parce que, sans cesse obsédé de délateurs, il
s'imagine qu'on en veut sans cesse à sa vie, et que tous ses sujets
sont autant de mortels ennemis dont il ne peut trop se défier. Le
frère accuse le frère; un père est accusé par son fils. Lorsqu'on leur
reproche cet excès d'inhumanité, et qu'on les rappelle aux droits de
la conscience, ils répondent que Dieu est loin, mais que le roi est
toujours proche.»
[Note 7: Il écrivait en 1621.]
La pluralité des femmes est établie à Sumatra, comme dans tous les
pays mahométans, et les lois du mariage y sont les mêmes. Le débiteur
insolvable est abandonné aux créanciers, dont il est l'esclave jusqu'à
son paiement. Beaulieu parle avec admiration du respect que les
Achémois ont pour la justice. Un criminel arrêté par une femme ou par
un enfant n'ose prendre la fuite, et demeure immobile. Il se laisse
conduire avec la même docilité devant le juge, qui le fait punir
sur-le-champ. Le châtiment ordinaire pour les fautes communes est la
bastonnade. Après l'exécution, chacun s'en retourne tranquillement,
sans qu'on puisse distinguer le coupable entre les accusateurs,
c'est-à-dire qu'on n'entend d'une part aucune plainte, ni de l'autre
aucun reproche. Un jour que les affaires de Beaulieu l'avaient conduit
au tribunal, et qu'il avait été reçu fort civilement par le juge, il
fut témoin de plusieurs procès; entre autres, de celui d'un homme qui
avait eu la curiosité de voir la femme de son voisin par-dessus une
haie, tandis qu'elle était à se laver. Cette femme en avait fait des
plaintes à son mari, qui, s'étant saisi du coupable, l'amenait
lui-même en justice, où il fut condamné à recevoir sur ses épaules
trente coups de rotang[8]. Aussitôt il fut conduit hors de la salle
par l'exécuteur, qui commençait à lever le bras; mais, entrant alors
en capitulation pour éviter le supplice, il proposa six mazes.
L'exécuteur en demanda quarante; et, le voyant incertain, il lui donna
un coup si rude, que le marché fut bientôt à vingt mazes. La sentence
n'en fut pas moins exécutée, mais avec tant de douceur, que le rotang
ne faisait que toucher aux habits. Cette capitulation s'était faite à
la vue du juge et de ses assesseurs, qui ne s'y étaient pas opposés;
et le coupable, demeurant libre après l'exécution, se mêla
tranquillement parmi les spectateurs pour entendre le jugement de
quelque autre cause. Beaulieu apprit de son interprète, que c'était
l'usage commun; mais que celui qui avait payé les vingt mazes était
sans doute un homme riche, et que ceux qui l'étaient moins aimaient
mieux subir la punition que de s'en exempter à prix d'argent. Le roi
ne laissant guère passer de jour sans quelque exécution sanglante,
telle que de faire couper le nez, crever les yeux, châtrer, couper les
pieds, les poings ou les oreilles, les exécuteurs demandaient aux
coupables combien ils voulaient donner pour être châtrés proprement,
pour avoir le nez ou le poing coupé d'un seul coup, ou, si la
sentence était capitale, pour recevoir la mort sans languir. Le marché
se concluait à la vue des spectateurs, et la somme était payée
sur-le-champ. Celui qui manquait d'argent, ou qui le préférait à sa
sûreté, s'exposait à se voir couper le nez si haut, que le cerveau
demeurait à découvert; à se voir hacher le pied de deux ou trois
coups, à perdre une partie de la joue ou de l'oreille. Mais Beaulieu
admire qu'à l'âge même de cinquante ou soixante ans, toutes ces
mutilations soient rarement mortelles, quoiqu'on n'y apporte point
d'autre remède que de mettre dans de l'eau les parties mutilées,
d'arrêter le sang et de bander la plaie. Il ne reste d'ailleurs aucune
tache aux coupables qui ont subi cette rigoureuse justice. Ils
seraient en droit de tuer impunément ceux qui leur feraient le moindre
reproche. «Tout homme, disent les Achémois, est sujet à faillir, et le
châtiment expie la faute.» Il ne manque rien à cette belle _justice_,
puisqu'il plaît aux historiens de l'appeler ainsi, si ce n'est que le
bourreau, qui doit être un des hommes les plus riches du royaume,
devrait en conscience partager avec le despote l'argent qu'il reçoit
pour le nez et les oreilles qu'il _coupe proprement_.
[Note 8: Plante chinoise très-menue, mais très-dure, dont on se sert
comme d'un bâton.]
Le chef de la religion, qui porte le titre de _cadi_ dans le royaume
d'Achem, juge toutes les affaires qui concernent les moeurs et le
culte établi. Le sabandar préside à celles du commerce. Quatre
mérignes, ou chefs de patrouilles, veillent nuit et jour à la sûreté
publique. Chaque orencaie participe à l'administration dans un canton
qu'il gouverne; et cette distribution d'autorité sert beaucoup à
l'entretien de l'ordre. Elle n'expose jamais celle du roi, parce que,
dans la petite étendue de chaque gouvernement, les orencaies n'ont
point assez de forces pour se rendre redoutables, et qu'ils servent
entre eux comme d'espions pour s'observer.
La garde royale est de trois mille hommes, qui ne sortent presque
jamais des premières cours du château. Les eunuques, au nombre de cinq
cents, forment une garde plus intérieure, dans l'enceinte où nul homme
n'a la liberté de pénétrer. C'est proprement le palais, qui n'est
habité que par le roi et par ses femmes. L'Asie a peu de sérails aussi
bien peuplés. Dans une multitude infinie de femmes et de concubines on
comptait alors vingt filles de rois, entre lesquelles était la reine
de Péta, que le roi d'Achem avait enlevée. Cependant il n'avait qu'un
fils âgé de dix-huit ans, et plus cruel encore que lui.
Les éléphans du roi d'Achem sont toujours au nombre de neuf cents,
dont on exerce la plupart au bruit des mousquetades et à la vue du
feu. Ils sont si bien instruits, qu'en entrant dans le château, ils
font la _sombaie_, ou le salut devant l'appartement du roi, en pliant
les genoux et levant trois fois la trompe. On rend tant d'honneurs à
ceux qui passent pour les plus courageux et les mieux instruits qu'on
fait porter devant eux des _quitasols_[9], distinction réservée
d'ailleurs pour la personne du roi. Le peuple s'arrête lorsqu'ils
passent dans une rue, et quelqu'un marche devant eux avec un
instrument de cuivre, dont le son avertit toute la ville du respect
qu'on leur doit. Ce respect me paraît très-bien placé. Il s'en faut de
beaucoup que les habitans de Sumatra vaillent leurs éléphans.
[Note 9: Espèce de parasol.]
Le roi hérite de tous ses sujets, lorsqu'ils meurent sans enfans
mâles. Ceux qui ont des filles peuvent les marier pendant leur vie;
mais si le père meurt avant leur établissement, elles appartiennent au
roi, qui se saisit des plus belles, et qui les entretient dans
l'intérieur du palais. De là vient la multitude extraordinaire de ses
femmes.
Il tire un profit immense de la confiscation des biens, qui est le
châtiment ordinaire des plus riches coupables. Il s'attribue la
succession de tous les étrangers qui meurent dans ses états. Ce
n'était pas sans peine que les Européens s'étaient fait excepter de
cette loi. Quelques marchands de Surate et de Coromandel étant morts à
Achem pendant le séjour que Beaulieu fit dans cette ville,
non-seulement tous leurs effets furent saisis au nom du roi, mais on
mit leurs esclaves à la torture, pour leur faire déclarer s'ils
n'avaient pas détourné quelques diamans ou d'autres richesses. Un
ancien usage le met en droit de confisquer tous les navires qui font
naufrage sur les terres de son obéissance; et, d'après la situation de
ces côtes, ce malheur arrive souvent aux étrangers: hommes et
marchandises, tout est enlevé par ses ordres. On sait que la même
barbarie a régné long-temps en Europe.
CHAPITRE V.
Île de Java.
L'île de Java est séparée de celle de Sumatra par le détroit de la
Sonde. Après des tentatives réitérées, les Hollandais s'établirent à
Bantam, capitale de cette île, malgré les obstacles qu'ils éprouvèrent
de la part des Anglais, qui s'y étaient fixés avant eux. Ces obstacles
furent surmontés par une patience infatigable, par les efforts d'une
puissance maritime qui prenait tous les jours de nouveaux
accroissemens; et cette nation est parvenue à fonder des comptoirs
florissans dans cette île, ainsi qu'aux Moluques et dans tout
l'archipel indien.