Leurs livres ne traitent que de religion et de médecine, et sont

écrits sur des feuilles de talipot. Ils se servent, pour leurs lettres

et leurs écrits ordinaires, d'une sorte de feuilles qui se nomment

_taoucoles_, et qui reçoivent plus aisément l'impression, quoiqu'elles

n'aient pas tant de facilité à se plier. Leurs plus habiles astronomes

sont des prêtres du premier ordre, ce qui n'empêche pas que les

opérations annuelles d'astronomie ne soient réservées aux tisserands:

ils prédisent les éclipses de soleil et de lune. Knox aurait bien dû

nous dire si leurs prédictions sont justes. Cette connaissance

annoncerait un peuple beaucoup plus avancé dans les sciences qu'on ne

suppose celui de Ceylan. Ils font pour le cours de chaque mois des

almanachs où l'on voit l'âge de la lune, les bonnes saisons pour

labourer et semer la terre, les jours heureux pour commencer un

voyage et d'autres entreprises. Ils se prétendent fort versés dans la

science des étoiles, qui est la source de leurs lumières sur tout ce

qui appartient à la santé et à la bonne fortune; ils comptent neuf

planètes, c'est-à-dire sept comme nous, auxquelles ils ajoutent la

tête et la queue du dragon. Le temps se compte parmi eux depuis un

ancien roi qu'ils nomment _Sacavarly_. Leur année est de trois cent

soixante-cinq jours, et commence le 28 du mois de mars, mais

quelquefois le 27 ou le 29, pour l'ajuster au cours du soleil. Elle

est divisée en douze mois, et leur mois en semaines, qui sont de sept

jours comme les nôtres. Les Chingulais partagent le jour en trente

heures, qui commencent au lever du soleil, et la nuit en autant de

parties, qui commencent au coucher de cet astre; mais, n'ayant ni

horloges ni cadrans solaires, ils ne jugent du temps que par

conjecture ou par l'état d'une fleur commune, qui s'ouvre

régulièrement sept heures avant la nuit. Le roi est le seul qui

emploie pour la mesure du temps une espèce de clepsydre dont le soin

forme un emploi particulier du palais: c'est un plat de cuivre percé

d'un petit trou, qu'on fait nager dans un vase plein d'eau jusqu'à ce

qu'il se remplisse et qu'il aille au fond.

En général, l'argent étant fort rare dans le royaume, tout se vend et

s'achète ordinairement par des échanges. Les habitans, dit Robert

Knox, font très-peu de commerce avec les étrangers. Le négoce des

Chingulais est resserré entre eux; il se borne aux productions du

pays, parce que celles d'un canton ne ressemblent point à celles d'un

autre. En rassemblant ainsi tout ce que la nature accorde aux

différentes parties du royaume, ils ont de quoi subsister sans le

secours des régions étrangères. L'agriculture est leur principal

emploi, et les grands ne dédaignent pas de s'y appliquer. Un homme de

la première qualité travaille sans honte à la terre, pourvu que ce

soit pour lui-même; mais il se déshonore s'il travaille pour autrui,

ou dans la vue de quelque salaire. La seule profession qu'il ne puisse

exercer, sous aucun prétexte, est celle de portefaix, parce qu'elle

passe pour la plus vile. Il n'y a point de marché dans l'île entière.

Les villes ont quelques boutiques où l'on vend de la toile, du riz, du

sel, du tabac, de la chaux, des drogues, des fruits, des épées, de

l'acier, du cuivre et d'autres marchandises.

Leur langue est si particulière à leur nation, que Knox ne connaît

aucune partie des Indes où elle soit entendue. Ils ont, à la vérité,

quelques expressions qui leur sont communes avec les Malabares; mais

le nombre en est si petit, qu'ils ne peuvent mutuellement s'entendre.

Leur idiome tient du caractère de ces insulaires, qui aiment la

flatterie, les titres et les complimens. Ils n'ont pas moins de douze

titres pour les femmes, suivant le rang et la qualité. _Toi_ et

_vous_ s'expriment de sept ou huit manières différentes, qui sont

proportionnées aussi à l'état, à l'âge, au caractère de ceux à qui

l'on parle et qu'on veut honorer. Ces affectations de politesse ne

sont pas moins familières aux laboureurs et aux manoeuvres qu'aux

courtisans. Ils donnent au roi des titres qui l'égalent à leurs dieux;

et lorsqu'ils lui parlent d'eux-mêmes, c'est avec un excès

d'humiliation. Ils éloignent jusqu'à l'idée de leurs personnes, en y

substituant les êtres les plus vils. Ainsi, au lieu de dire, j'ai

fait, ils disent, le membre d'un chien a fait telle chose. S'il est

question de leurs enfans, ils les transforment de même; et quand le

prince leur demande combien ils en ont, ils répondent qu'ils ont tel

nombre de chiens et de chiennes. Faut-il qu'en parcourant la terre on

trouve si souvent cette incroyable dégradation de la nature humaine!

Avec un respect si extraordinaire pour leur souverain, on ne sera pas

surpris qu'ils n'aient pas d'autres lois que sa volonté. Cependant ils

ont un certain nombre de vieilles coutumes qui se conservent par la

force de l'habitude. Leurs terres passent des pères aux enfans, à

titre d'héritage, et le partage dépend du père; mais si l'aîné demeure

seul possesseur, il est obligé d'entretenir sa mère, ses frères et ses

soeurs, jusqu'à ce qu'ils soient autrement pourvus.

Les règles fixées par l'habitude ne sont pas moins constantes pour la

distinction des biens, pour le paiement des dettes, pour les mariages

et les divorces. Leurs mariages sont une pure cérémonie qui consiste

dans quelques présens qu'un homme fait à sa femme, et qui lui donnent

droit sur elle lorsqu'ils sont acceptés. Les pères ne laissent pas de

donner pour dot à leurs filles des bestiaux, des esclaves, de

l'argent; mais, si les deux partis ne se conviennent pas, une prompte

séparation leur rend la liberté, et le mari en est quitte pour rendre

ce qu'il a reçu. Cependant la femme ne peut disposer d'elle-même

qu'après qu'il s'est engagé dans un autre mariage. S'ils ont des

enfans, les garçons demeurent au père, et les filles suivent la mère.

Les hommes et les femmes se marient ordinairement quatre ou cinq fois

avant de se fixer solidement. Il est rare qu'un homme ait plus d'une

femme; mais ce qui est très-rare partout ailleurs et très-remarquable,

une femme a souvent deux maris. L'usage permet à deux frères qui

veulent vivre ensemble de n'avoir qu'une femme entre eux. Les enfans

communs les reconnaissent tous deux pour leurs pères, et leur en

donnent le nom. Un homme qui surprend sa femme au lit avec un amant

peut les tuer tous deux; mais les Chingulais connaissent peu les

tourmens de la jalousie, et ne se croient pas déshonorés lorsque leurs

femmes se livrent à des hommes d'une égale condition. Ces commerces

d'amour ne passent pour un crime qu'avec des amans d'une naissance

inférieure. La plus grande injure, dit l'auteur, qu'on puisse faire à

une femme, est de lui dire qu'elle a couché avec dix hommes de la lie

du peuple; et en effet l'injure est assez forte. D'ailleurs la

complaisance des hommes est extrême pour les femmes. Les terres dont

elles héritent ne paient rien au roi; elles sont exemptes des droits

de la douane dans les ports et sur les passages. Leur sexe est

respecté jusque dans les animaux; et par une loi qui est peut-être

sans exemple, on ne paie rien non plus pour ce que porte une bête de

charge femelle. Mais des usages si galans n'empêchent pas que, pour

conserver la subordination de la nature, il ne soit défendu aux

femmes, sans aucune distinction de naissance et de qualité, de

s'asseoir sur un siége en présence d'un homme. L'autorité des pères

sur leurs enfans va jusqu'à pouvoir les donner, les vendre, ou leur

ôter la vie dans l'enfance, lorsqu'ils les prennent en aversion, ou

qu'ils se trouvent incommodés du nombre.

Les Chingulais brûlent leurs morts avec beaucoup de cérémonies, du

moins leurs morts de qualité: le peuple est enterré fort simplement

dans les bois. On voit que partout il faut payer sa bière ou son

bûcher. Ils n'ont ni médecins ni chirurgiens; mais ils trouvent au

milieu de leurs bois, dans l'écorce et les feuilles de leurs arbres,

des remèdes et des préservatifs pour tous les maux dont ils sont

affligés. Leur régime sert aussi beaucoup à la conservation de leur

santé. Ils se tiennent le corps fort net; ils dorment peu; et la

plupart de leurs alimens sont simples. Du riz à l'eau et au sel, avec

quelques feuilles vertes et du jus de citron, passe pour un bon repas.

Ils ne mangent point de boeuf, et cette chair est en abomination parmi

eux. Les autres viandes et le poisson même les tentent si peu, qu'ils

les vendent ou les abandonnent aux étrangers qui se trouvent dans leur

pays. Ils auraient des bestiaux et de la volaille en abondance, si les

bêtes féroces ne leur en enlevaient beaucoup, sans compter que le roi

croit son repos intéressé à tenir ses sujets dans la misère, et permet

même à ses officiers de prendre à très-vil prix leurs poules et leurs

porcs.

Cette vie sobre entretient également leur santé et la gaîté de leur

humeur. Ils chantent sans cesse, jusqu'en se mettant au lit, et la

nuit même lorsqu'ils s'éveillent. Leur manière de se saluer est libre

et ouverte; elle consiste à lever les mains, la paume en haut, et à

baisser un peu la tête. Le plus distingué ne lève qu'une main pour son

inférieur; et s'il est fort au-dessus par la naissance, il remue

seulement la tête. Les femmes se saluent en portant les deux mains au

front. Leur compliment est _ay_, qui signifie comment vous

portez-vous? Ils répondent _hundoï_, c'est-à-dire fort bien. Tous

leurs discours ont le même air de politesse.

Avec tant d'humanité dans le fond du caractère, Knox admira long-temps

que ces insulaires eussent besoin d'être conduits avec beaucoup de

rigueur, et que la justice du roi s'exerçât par des supplices cruels.

Mais il reconnut enfin qu'il ne fallait en accuser que le penchant de

ce prince, qui le portait naturellement à la cruauté. Cette

malheureuse inclination se déclarait non-seulement par la nature des

peines, mais encore par leur étendue. Souvent des familles entières

étaient punies des fautes d'un seul. Le roi, dans sa colère, ne

condamnait pas sur-le-champ un criminel à la mort. Il commençait par

le faire tourmenter, en lui faisant arracher avec des tenailles ou

brûler avec un fer chaud diverses parties de la chair, pour lui faire

nommer ses complices. Ensuite il lui faisait lier les mains autour du

cou, et le forçait de manger ses membres. On vit des mères manger

ainsi leur propre chair et celle de leurs enfans. Ces misérables

étaient menés ensuite par la ville jusqu'au lieu de l'exécution,

suivis des chiens dont ils devaient être la proie, et qui étaient si

accoutumés à cette boucherie, que d'eux-mêmes ils suivaient les

prisonniers lorsqu'ils les voyaient traîner au supplice. On voyait

ordinairement dans ce lieu plusieurs personnes empalées, et d'autres

pendues ou écartelées. Le roi se servait aussi des éléphans pour

exécuter les sentences de mort. Ils percent le corps d'un homme, le

déchirent en pièces et dispersent ses membres. On couvre leurs dents

d'un fer bien aiguisé, à trois tranchans; car les éléphans apprivoisés

ont les dents coupées par le bout, afin qu'elles croissent mieux. Les

prisons n'étaient jamais sans un grand nombre de malheureux, les uns

chargés de chaînes, et à qui l'on fournissait leur subsistance;

d'autres qui avaient la permission de l'aller demander de porte en

porte avec un garde. On en faisait toujours mourir quelques-uns sans

aucune forme de procès, et toute leur famille était souvent enveloppée

dans leur châtiment. Ceux qui étaient capables de travailler

obtenaient la permission d'élever une boutique dans la rue, vis-à-vis

la prison, et de sortir pendant le jour pour vendre leur ouvrage; mais

ils étaient renfermés à l'approche de la nuit. Enfin ce roi

sanguinaire fit mourir son propre fils sur le simple soupçon d'un

projet de révolte, et prenait souvent plaisir à faire couper la tête à

de jeunes gens des meilleures familles du royaume, pour la faire

mettre ensuite dans leur ventre, sans déclarer de quels crimes il les

croyait coupables. On lit dans le journal de Knox qu'il se nommait

_Radiasinga_, mot qui signifie _le roi lion_, et qui certainement

était beaucoup trop noble pour lui. Mais quel nom donner à de pareils

monstres?

Ce qu'on raconte du riz et de la manière de le cultiver prouve peu

l'industrie des habitans. On sait que l'eau est nécessaire pour la

culture du riz, et l'on conçoit facilement qu'avec le secours des

réservoirs et des canaux, les plaines du royaume de Candy peuvent

devenir aussi fertiles que les plus humides vallées. Mais si l'on se

rappelle que le pays est un amas de montagnes, il paraît surprenant

qu'elles n'en soient pas moins cultivées. Les insulaires ont trouvé le

moyen de les aplanir en forme d'amphithéâtre, dont les siéges ont

depuis trois pieds jusqu'à huit de largeur, les uns plus ou moins bas

que les autres, à proportion que la colline a plus ou moins de

raideur. On les unit en les rendant un peu creux; ce qui forme une

sorte d'escaliers par lesquels on peut monter jusqu'au dernier siége.

Comme l'île est fort pluvieuse, et que, d'un autre côté, les sources

sont si communes sur les montagnes, qu'il s'en forme un grand nombre

de rivières, on a pratiqué de grands réservoirs jusqu'au niveau des

plus hautes sources, d'où l'on fait tomber l'eau sur les premiers

siéges, et couler par degrés aux autres rangs. Ces réservoirs sont en

très-grand nombre et de différentes grandeurs. Les uns ont une

demi-lieue de long, d'autres un quart de lieue seulement, et leur

profondeur est de deux ou trois brasses. À présent qu'ils sont bordés

d'arbres, on les prendrait pour de simples coteaux. On ne les fait pas

plus profonds, parce que l'expérience a fait connaître qu'ils seraient

moins commodes, et qu'après les grandes sécheresses, qui tarissent

quelquefois jusqu'aux sources, ils seraient plus difficiles à remplir.

Dans les parties septentrionales du royaume on ne trouve ni sources ni

rivières; on est borné à l'eau de pluie, qu'on retient dans des

réservoirs en forme de croissant. Chaque village a le sien; et,

lorsqu'ils sont pleins, on regarde la moisson comme assurée.

Les Chingulais ont quantité d'excellens fruits: mais ils en auraient

beaucoup davantage, s'ils les aimaient assez pour donner quelque soin

à leur culture. Ils s'attachent peu à ceux qui n'ont d'agréable que le

goût, et qui ne sont pas propres à leur servir d'aliment lorsque le

grain commence à leur manquer; ce qui semble prouver une grande

population. Ainsi les seuls arbres qu'ils plantent sont ceux qui

produisent des fruits nourrissans. Les autres croissent d'eux-mêmes;

et ce qui diminue encore les soins des habitans, c'est que, dans tous

les lieux où la nature fait croître des fruits délicats, les officiers

du pays attachent, au nom du roi, une feuille autour de l'arbre, et

font trois noeuds à l'extrémité de cette feuille. On ne peut alors y

toucher sans s'exposer aux plus sévères châtimens, et quelquefois même

à la mort. Lorsque le fruit est mûr, l'usage est de le porter dans un

linge blanc au gouverneur de la province, qui met le plus beau dans un

autre linge, et l'envoie soigneusement à la cour, sans qu'il en

revienne rien au propriétaire. L'île produit d'ailleurs tous les

fruits qui croissent aux Indes. Mais elle en a de particuliers, tels

que le mango, fruit du manguier, qui est commun aux environs de

Columbo; le jack, qui se nomme _polos_ lorsqu'il commence à pousser,

_cose_ lorsqu'il est tout vert, et _ouaracha_ ou _vellas_ dans sa

maturité. Ce fruit, qui est d'un grand secours pour la nourriture du

peuple, croît sur un très-grand arbre. Sa couleur est verdâtre. Il est

hérissé de pointes, et de la grosseur d'un pain de huit livres. Sa

graine, à laquelle on donne le nom d'oeufs, est éparse comme les

pepins dans une citrouille. On mange le jack comme nous mangeons le

chou, et son goût en approche. Un seul suffit pour rassasier six ou

sept personnes. Il peut se manger cru lorsqu'il est mûr. Sa graine ou

ses oeufs ressemblent aux châtaignes par la couleur et le goût[6].

[Note 6: C'est le jaquier, ou arbre à pain.]

L'iombo est encore un fruit que Knox n'a, vu dans aucun endroit des

Indes; il a le goût d'une pomme; il est plein de jus, et n'est pas

moins sain qu'agréable; sa couleur est un blanc mêlé de rouge qu'on

prendrait pour l'ouvrage du pinceau. Entre les fruits sauvages qui

viennent dans les bois, on distingue les mouvros, qui sont ronds, de

la grosseur d'une cerise, et dont le goût est très-agréable; les

dongs, qui ressemblent aux cerises noires; les ambellos, qu'on peut

comparer à nos groseilles; des carollos, des cabellas, des poukes, qui

peuvent passer pour autant d'espèces de bonnes prunes; des

parraghiddes, qui ont quelque ressemblance avec nos poires.

L'île de Ceylan produit trois arbres dont les fruits, à la vérité, ne

peuvent se manger, mais qui sont remarquables par d'autres utilités.

Le premier, qui se nomme _talipot_, est fort droit, et ne peut être

comparé, pour la hauteur et la grosseur, qu'à un mât de vaisseau. Ses

feuilles sont si grandes, qu'une seule peut couvrir quinze ou vingt

hommes et les défendre de la pluie. Elles se fortifient en séchant,

sans cesser d'être souples et maniables. La nature ne pouvait faire un

présent plus convenable au pays. Quoique ces feuilles aient beaucoup

d'étendue lorsqu'elles sont vertes, elles peuvent être resserrées

comme un éventail; et, n'étant pas alors plus grosses que le bras,

elles pèsent fort peu dans la main. Elles sont naturellement rondes;

mais les insulaires les coupent en pièces triangulaires dont ils se

couvrent en voyageant, avec le soin de mettre le bout pointu

par-devant pour s'ouvrir le passage au travers des buissons. Elles les

garantissent tout à la fois de la pluie et du soleil. Les soldats en

font des tentes. Knox apporta dans sa patrie une de ces feuilles.

Elles croissent au sommet de l'arbre, comme celles du cocotier; mais

il ne porte de fruit que l'année de sa mort. C'est une autre

singularité qui doit attirer d'autant plus d'attention, qu'alors

uniquement il pousse de grandes branches chargées de très-belles

fleurs jaunes, d'une odeur à la vérité trop forte, qui se changent en

un fruit rond et dur, de la grosseur de nos belles cerises; mais ce

fruit n'est bon que pour semer. Le talipot ne porte donc qu'une seule

fois; mais il est si couvert de fruits et de graines, qu'un seul arbre

suffit pour ensemencer toute une province. Cependant l'odeur des

fleurs est si insupportable près des maisons, qu'on ne manque jamais

d'y abattre ces arbres lorsqu'ils commencent à pousser des boutons,

d'autant plus que, si on les coupe auparavant, on y trouve une fort

bonne moelle, qu'on réduit en farine pour faire des gâteaux qui ont le

goût du pain blanc. C'est encore une ressource pour les insulaires

lorsque le riz leur manque vers le temps de la moisson.

Le second arbre dont Knox parle avec admiration, c'est le _kétoule_,

qu'il représente aussi droit que le cocotier, mais moins haut et

beaucoup moins gros. Sa principale propriété consiste à rendre une

espèce de liqueur qui se nomme _telléghie_, extrêmement douce,

très-saine et très-agréable, mais sans aucune force. On la reçoit deux

fois par jour, et trois fois des meilleurs arbres, qui en donnent

jusqu'à douze pintes dans un seul jour. On la fait bouillir jusqu'à la

réduire en consistance, et c'est alors une espèce de cassonade noire,

que les habitans nomment _djaggory_. Avec un peu de peine, ils peuvent

la rendre aussi blanche que le sucre, auquel d'ailleurs elle ne cède

rien en bonté. Knox explique la manière dont on tire cette liqueur.

Lorsque l'arbre est dans sa maturité, il pousse vers sa pointe un

bouton qui se change en un fruit rond, et qui est proprement sa

semence; mais on ouvre ce bouton en y mettant divers ingrédiens, tels

que du sel, du poivre, du citron, de l'ail et diverses feuilles qui

l'empêchent de mûrir. Chaque jour on en coupe un petit morceau vers

le bout, et la liqueur en tombe. À mesure qu'il mûrit et qu'il se

fane, il en croît d'autres plus bas chaque année, jusqu'à ce qu'ils

gagnent la tête des branches; mais alors l'arbre cesse de porter, et

meurt après avoir subsisté huit ou dix ans. Ses feuilles ressemblent à

celles du cocotier, et tiennent à une écorce fort dure et pleine de

filets, dont on se sert pour faire des cordes. Elles tombent pendant

tout le temps qu'il croît; mais, lorsqu'il est arrivé à sa grosseur,

elles demeurent plusieurs années sur l'arbre sans tomber; et

lorsqu'elles tombent, la nature ne lui en rend pas d'autres. Son bois,

qui n'a pas plus de trois pouces d'épaisseur, sert comme d'enveloppe à

une moelle fort blanche. Il est fort dur et fort lourd, mais sujet à

se fendre de lui-même. La couleur en est noire. On le croirait composé

de pièces de rapport. Les insulaires en font des pilons pour battre le

riz.

Le troisième arbre est celui qui porte la cannelle, et qui rend l'île

de Ceylan si chère aux Hollandais. On le nomme, dans le pays,

_goronda-gouhah_. Il croît dans les bois comme les autres arbres; et,

ce qui doit paraître surprenant, les Chingulais n'en font pas plus de

cas. On en trouve beaucoup dans diverses parties de l'île, surtout à

l'ouest de la grande montagne de Mavelagongue, fort peu dans d'autres,

et quelques-unes n'en portent pas du tout. L'arbre est d'une grandeur

médiocre. Son écorce est la cannelle, qui paraît blanche sur le

tronc, mais qu'on enlève et qu'on fait sécher au soleil. Les

insulaires ne la prennent que sur de petits arbres, quoique l'écorce

des grands ait l'odeur aussi douce, et le goût de la même force. Le

bois est sans odeur; il est blanc, et de la dureté du sapin. On s'en

sert à toutes sortes d'usages. Sa feuille ressemble à celle du laurier

par la couleur et l'épaisseur, avec cette seule différence que la

feuille du laurier n'a qu'une côte droite, sur laquelle le vert

s'étend des deux côtés, et que celles de la cannelle en ont trois, par

le moyen desquelles elles s'élargissent. En commençant à pousser,

elles ont la rougeur de l'écarlate. Frottées entre les mains, elles

ont l'odeur du clou de girofle plus que celle de la cannelle. Le

fruit, qui mûrit ordinairement au mois de septembre, ressemble au

gland, mais il est plus petit. Il a moins d'odeur et de goût que

l'écorce. On le fait bouillir dans l'eau pour en tirer une huile qui

surnage, et qui, étant congelée, devient aussi blanche et aussi dure

que du suif. L'odeur en est fort agréable: les habitans s'en oignent

le corps; ils en brûlent aussi dans leurs lampes; mais on n'en fait

des chandelles que pour le roi.

Knox parle, dans son journal, du _bogahas_, que les Européens ont

nommé l'arbre-dieu, parce que les Chingulais le croient sacré et lui

rendent une sorte d'adoration. Cet arbre est fort grand, et ses

feuilles tremblent sans cesse comme celles du peuplier. Toutes les

parties de l'île en offrent un grand nombre, que les Chingulais se

font un mérite de planter, et sous lesquels ils allument des lampes et

placent des images. On en trouve dans les villes et sur les grands

chemins, la plupart environnés d'un pavé, qui est entretenu fort

proprement: ils ne portent aucun fruit, et ne sont remarquables que

par la superstition qui les a fait planter. Cet arbre est le figuier

des pagodes.

Les Chingulais ont un nombre extraordinaire de simples ou d'herbes

médicinales. Leurs boutiques de pharmacie sont dans les bois: c'est là

qu'ils composent leurs médecines et leurs emplâtres avec des herbes,

des feuilles et des écorces. L'auteur vante, sans les nommer, celles

qui guérissent si promptement un os rompu, qu'il se rejoint dans

l'espace d'une heure et demie. Il vérifia par sa propre expérience la

vertu d'une écorce d'arbre qui se nomme _amaranga_, et qui s'emploie

pour les abcès dans la gorge. On lui en fit mâcher pendant un jour ou

deux, en avalant sa salive; et quoiqu'il fût très-mal, il se trouva

guéri en vingt-quatre heures.

Ils ont quantité de belles fleurs sauvages, qu'un peu de culture ne

manquerait pas d'embellir, surtout leurs fleurs odoriférantes, que les

jeunes gens des deux sexes se contentent de cueillir pour orner leurs

cheveux et les parfumer. Leurs roses rouges et blanches ont l'odeur

des nôtres. Rien ne mérite tant d'attention qu'une fleur nommée

_sindriè-mal_, qui croît dans les bois, et que son utilité fait

transporter dans les jardins. Sa couleur est rouge ou blanche; elle

s'ouvre sur les quatre heures après midi, et, demeurant épanouie

jusqu'au matin, elle se ferme alors pour ne s'ouvrir qu'à quatre

heures: c'est une sorte d'horloge qui sert à faire connaître l'heure

dans l'absence du soleil. Le pikhamols est une fleur blanche dont

l'odeur tire sur celle du jasmin. On en apporte au roi chaque matin un

bouquet enveloppé dans un linge blanc et suspendu à un bâton. Ceux qui

le rencontrent en chemin sont obligés de se détourner, dans la crainte

apparemment qu'ils ne l'infectent par leur haleine. Quelques officiers

tiennent des terres du roi pour ce service; et leur charge les

obligeant de planter ces fleurs dans les lieux où elles croissent le

mieux, ils ont le droit de choisir le terrain qui est de leur goût,

sans examiner à qui il appartient.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 8 / 22 段