La nation principale est celle des Chingulais, qui ressemblent moins

aux Nègres d'Afrique qu'à de véritables Européens. Knox est moins

porté à suivre l'opinion des Portugais, qui les font venir de la

Chine, qu'à les croire sortis des Malabares, avec lesquels il convient

néanmoins qu'ils ont peu de ressemblance. Ils sont fort bien faits, et

mieux même que la plupart des Indiens. Ils ont beaucoup d'adresse et

d'agilité. Leur contenance est grave, comme celle des Portugais. Ils

ont l'esprit fin, un langage agréable et des manières obligeantes:

mais ils sont naturellement trompeurs et remplis d'une présomption

insupportable. Ils ne regardent pas le mensonge comme un vice honteux.

Le larcin est celui qu'ils abhorrent le plus, et il n'est presque pas

connu parmi eux. Ils estiment la chasteté, quoiqu'ils l'observent peu;

la tempérance, la douceur, le bon ordre dans les familles. On ne leur

voit guère d'emportement dans le caractère; et s'ils se fâchent, on

les apaise facilement. Ils sont propres dans leurs habits et dans

leurs alimens. Enfin, leurs inclinations et leurs usages n'ont rien de

barbare. Knox met néanmoins de la différence entre ceux qui habitent

les montagnes et ceux qui font leur demeure dans les vallées et les

plaines. Ceux-ci sont obligeans, honnêtes envers les étrangers; mais

les autres sont de mauvais naturel, trompeurs et désobligeans,

quoiqu'ils affectent de paraître civils et officieux, et que leur

langage et leurs manières aient même plus d'agrémens que dans les

vallées.

L'habillement commun des Chingulais est un linge autour des reins, et

un pourpoint semblable, dit Knox, à celui des Français, avec des

manches qui se boutonnent au poignet, et se plissent sur l'épaule

comme celles d'une chemise[5]. Ils portent au côté gauche une espèce

de coutelas, et un couteau dans leur sein, aussi du côté gauche. Les

femmes ont ordinairement une camisole de toile qui leur couvre tout le

corps, et qui est parsemée de fleurs bleues et rouges; elles est plus

ou moins longue, suivant leur qualité. La plupart portent un morceau

d'étoffe de soie sur la tête, des joyaux aux oreilles, et d'autres

ornemens autour du cou, des bras et de la ceinture. Elles n'ont pas la

figure moins agréable que les Portugaises. L'usage du pays leur

accorde une liberté dont il est rare qu'elles abusent. Elles peuvent

recevoir des visites et s'entretenir avec des hommes sans être gênées

par la présence de leurs maris. Quoiqu'elles aient des suivantes et

des esclaves pour exécuter leurs ordres, elles se font honneur du

travail, et ne se croient pas avilies par les soins domestiques.

[Note 5: C'était l'habillement des Français du temps où ce voyageur

écrivait.]

Le luxe des femmes de qualité surpasse beaucoup celui des maris, et

les hommes mettent même une partie de leur gloire à faire paraître

leurs femmes avec éclat; mais, avec tous leurs ornemens, elles ne

portent pas de souliers, non plus que les hommes, parce que cet

honneur est réservé au roi seul. Les rangs ou les degrés de

distinction ne viennent ni des richesses ni des emplois, mais de la

seule naissance, et sont par conséquent héréditaires. De là vient que

personne ne se marie et ne mange avec un inférieur. Une fille qui se

laisserait séduire par un homme de moindre condition qu'elle perdrait

la vie par les mains de sa famille, qui ne croirait cette tache bien

lavée que dans son sang. Il y a néanmoins quelque différence en faveur

des hommes. On ne leur fait pas un crime d'un commerce d'amour avec

une femme de la plus basse extraction, pourvu qu'ils ne mangent ni ne

boivent avec elle, et qu'ils ne lui accordent pas la qualité d'épouse:

autrement, ils sont punis par le magistrat, qui leur impose quelque

amende ou les met en prison. Celui qui porte l'oubli de son rang

jusqu'à contracter un mariage de cette nature est exclus de sa

famille, et réduit à l'ordre de la femme qu'il épouse.

La plus haute noblesse est composée de ceux qui se nomment

_hondreous_, nom tiré apparemment de celui de _hondreoune_, qui est le

titre qu'on donne au roi, et qui signifie _majesté_. C'est dans cet

ordre que le roi choisit ses grands officiers et les gouverneurs des

provinces. Ils sont distingués par leurs noms et par la manière dont

ils portent leurs habits. Les hommes les portent jusqu'à la moitié de

la jambe, et leurs femmes jusqu'aux talons. Elles font passer aussi un

bout de leur robe sur leur épaule, et le font descendre négligemment

sur leur sein, au lieu que les autres femmes vont nues depuis la tête

jusqu'à la ceinture, et que leurs jupes ne passent pas leurs genoux, à

moins qu'il ne fasse un froid extrême; car alors tout le monde a la

liberté de se couvrir le dos, et n'est obligé qu'à faire des excuses

aux hondreous qui se trouvent dans les lieux publics. Une autre

distinction est celle de leurs bonnets, qui sont en forme de mitres

avec deux oreilles au-dessus de la tête, et d'une seule couleur, soit

blanche ou bleue. La couleur du bonnet et des oreilles doit être

différente pour ceux d'une naissance inférieure.

Knox s'étend sur ces différences. L'ordre qui suit les hondreous, est

celui des orfévres, des peintres, des taillandiers et des

charpentiers. Ces quatre professions tiennent le même rang entre

elles, et sont peu distinguées de la noblesse par leurs habits, mais

ne peuvent manger ni s'allier avec elle par des mariages. Les

taillandiers ont perdu néanmoins quelque chose de leur ancienne

considération; et Knox en rapporte la cause comme une preuve

singulière de la délicatesse des Chingulais sur le rang. Un jour

quelques hondreous étant allés chez un taillandier pour faire

raccommoder leurs outils, cet artisan, qui était appelé par l'heure de

son dîner, les fit attendre si long-temps dans sa boutique,

qu'indignés de cet affront, ils sortirent pour l'aller publier; sur

quoi il fut ordonné que les personnes de ce rang-là seraient pour

jamais privées de l'honneur qu'elles avaient eu jusqu'alors, de faire

manger les hondreous dans leurs maisons. Cependant les taillandiers

ont peu rabattu de leur fierté, surtout ceux qui sont employés pour

les ouvrages du roi. Ils ont un quartier de la ville dans lequel

d'autres qu'eux n'osent travailler; et leur ouvrage ordinaire

consistant à raccommoder les outils, ils reçoivent pour paiement, au

temps de la moisson, une certaine quantité de grains, en forme de

rente. Les outils neufs se paient à part, suivant leur valeur, et le

prix est ordinairement un présent de riz, de volaille ou d'autres

provisions. Ceux qui ont besoin de leurs services apportent du charbon

et du fer. Le taillandier est assis gravement, avec son enclume devant

lui, la main gauche du côté de la forge, et un petit marteau dans la

main droite. On est obligé de souffler le feu, et de battre le fer

avec le gros marteau, tandis que, le tenant, il se contente de donner

quelques coups pour lui faire prendre la forme nécessaire. S'il est

question d'émoudre quelque chose, on fait la plus grosse partie du

travail, et le taillandier donne la dernière perfection. C'est la

nécessité qui paraît avoir attiré tant de distinction à ce métier,

parce que les Chingulais, ayant peu de commerce au dehors, ne peuvent

tirer leurs instrumens que de leurs propres ouvriers.

Après ces quatre professions vient celle des barbiers, qui peuvent

porter des camisoles, mais avec lesquels personne ne veut manger, et

qui n'ont pas le droit de s'asseoir sur des chaises. Cette dernière

distinction n'appartient qu'aux rangs qui les précèdent. Les potiers

sont au-dessous des barbiers. Ils ne portent point de camisoles, et

leurs habits ne passent point le genou. Ils ne s'asseyent point sur

des chaises, et personne ne mange avec eux. Cependant, par ce qu'ils

font les vaisseaux de terre, ils ont ce privilége, qu'étant chez un

hondreou, ils peuvent se servir de son pot pour boire à la manière du

pays, qui consiste à se verser de l'eau dans la bouche sans toucher au

pot du bord des lèvres. Les lavandiers, qui viennent après eux, sont

en très-grand nombre dans la nation; ils ne blanchissent que pour les

rangs supérieurs à eux.

Les tisserands forment le degré suivant. Outre le travail de leur

profession, ils sont astrologues, et prédisent les bonnes saisons, les

jours heureux et malheureux, le sort des enfans à l'heure de leur

naissance, le succès des entreprises, tout ce qui appartient à

l'avenir. Ils battent du tambour, ils jouent du flageolet, ils dansent

dans les temples et pendant les sacrifices; ils emportent et mangent

toutes les viandes qu'on offre aux idoles. Les _kildoas_, ou les

faiseurs de paniers, sont au-dessous des tisserands. Ils font des vans

pour nettoyer les grains, des paniers, des lits et des chaises de

canne. On compte ensuite les faiseurs de nattes, nommés _rinnerasks_,

qui travaillent avec beaucoup d'adresse et de propreté; mais dans cet

ordre il est défendu aux personnes de l'un et de l'autre sexe de se

couvrir la tête. Les gardes d'éléphans forment aussi une profession

particulière, comme les djagheris, qui font le sucre. Jamais ces

artisans ne changent de métier. Le fils demeure attaché à la

profession de son père. La fille se marie à un homme de son ordre. On

leur donne pour principale dot les outils qui appartiennent au métier

de leur famille.

Les _poddas_ forment le dernier ordre du peuple, qui est composé de

manoeuvres et de soldats, gens dont l'extraction passe pour la plus

vile, sans qu'on en puisse donner d'autre raison que d'être nés tels

de père en fils. Knox, en parlant des esclaves, ne nous apprend pas

mieux comment ils se trouvent réduits à cette condition. Leurs

maîtres, dit-il, leur donnent des terres et des bestiaux pour leur

subsistance; mais plusieurs d'entre eux méprisent cette manière de

gagner leur vie, et ne sont guère moins riches que leurs maîtres,

excepté qu'on ne leur permet pas de se faire servir eux-mêmes par

d'autres esclaves. On ne leur ôte jamais ce qu'ils ont amassé par leur

diligence et leur industrie. Lorsqu'on achète un nouvel esclave, on le

marie d'abord, et on lui forme un établissement pour lui faire perdre

l'envie de s'enfuir. Les esclaves qui descendent des hondreous

conservent l'honneur de leur naissance. Ce qu'on peut recueillir d'une

observation si vague, c'est qu'il n'y a point de pays connu où

l'esclavage ait moins de rigueur. Knox donne des idées plus claires

d'une autre partie de la nation, qui forme encore une particularité de

l'île de Ceylan. Ce sont, dit-il, les gueux qui, pour leurs mauvaises

actions, ont été réduits par les rois au dernier degré de l'abjection

et du mépris. Ils sont obligés de donner à tous les autres insulaires

les titres que ceux-ci donnent aux rois et aux princes, et de les

traiter avec le même respect. On raconte que leurs ancêtres étaient

des _dodda vaddas_, c'est-à-dire des chasseurs, qui fournissaient le

gibier pour la table du roi; mais qu'un jour, au lieu de venaison, ils

présentèrent de la chair humaine à ce prince, qui, l'ayant trouvée

excellente, demanda qu'on lui en servît de la même espèce. Mais cette

horrible tromperie fut découverte, et le ressentiment du roi en fut si

vif, qu'il regarda la mort des coupables comme un châtiment trop

léger. Il ordonna par un décret public que tous ceux qui étaient de

cette profession ne pourraient plus jouir d'aucun bien ni exercer

aucun métier dont ils puissent tirer leur subsistance, et qu'étant

privés de tout commerce avec les autres hommes, pour avoir outragé si

barbarement l'humanité, ils demanderaient l'aumône, de génération en

génération, dans toutes les parties du royaume, enfin seraient

regardés de tout le monde comme des infâmes, et en horreur dans la

société civile. En effet, ils sont si détestés, qu'on ne leur permet

pas de puiser de l'eau dans les puits. Ils sont réduits à celle des

trous et des rivières. On les voit mendier en troupes, hommes, femmes,

enfans, portant leurs bagages et leurs alimens dans des paniers au

bout d'un bâton. Leurs femmes ne portent rien. Elles dansent et font

divers tours de souplesse pendant que les hommes battent du tambour;

elles font tourner un bassin de cuivre sur le bout du doigt avec une

vitesse incroyable; elles ont l'adresse de jeter successivement neuf

balles, et de les recevoir l'une après l'autre, de sorte qu'il y en a

toujours sept en l'air. Lorsqu'ils demandent l'aumône, ils donnent aux

hommes le titre d'altesse, de majesté, et aux femmes celui de comtesse

et de reine; ce qui n'est pas rare non plus parmi nous. Leurs demandes

sont aussi pressantes que s'ils étaient autorisés à les faire par des

lettres-patentes du roi. Ils ne peuvent souffrir qu'on les refuse.

D'un autre côté, comme il n'est pas permis de les maltraiter ni de

lever même la main sur eux, on est obligé malgré soi de tout accorder

à leurs importunités. Ils se bâtissent des cabanes sous des arbres,

dans des lieux éloignés des villes et des grands chemins. Les aumônes

qu'ils arrachent de toutes parts leur font mener une vie d'autant plus

aisée qu'ils sont exempts de toutes sortes de droits et de services.

On ne les assujettit qu'à faire des cordes de la peau des vaches

mortes, pour prendre et lier les éléphans; ce qui leur procure un

autre privilége, qui est d'en prendre la chair et de l'enlever aux

tisserands. Ils prétendent qu'ils ne peuvent servir le roi et faire de

bonnes cordes lorsque les peaux sont déchiquetées par d'autres mains;

et, sous ce prétexte, ils résistent aux tisserands, qui, dans la

crainte de se souiller en touchant une race détestée, prennent le

parti de fuir et d'abandonner leurs droits. Pour donner une idée plus

affreuse encore de cette étrange sorte de vagabonds, Knox ajoute

qu'ils ne connaissent aucune loi de parenté, et qu'ils ne font pas

difficulté de coucher librement, les pères avec leurs filles, et les

garçons avec leurs mères. Souvent, lorsque le roi condamne au dernier

supplice quelques grands officiers qui l'ont mérité par leurs crimes,

il livre leurs femmes et leurs filles aux gueux, et ce châtiment

paraît plus terrible que la mort. Il cause tant d'horreur aux femmes

que, dans le choix que le roi leur a quelquefois laissé de se

précipiter dans la rivière ou d'être abandonnées à cette odieuse race,

elles n'ont jamais balancé à préférer le premier de ces deux

supplices.

Le gouvernement du royaume de Candy a ses lois et ses maximes, qui

rendent la nation fort heureuse, lorsque le roi n'abuse pas de son

autorité pour les violer. Il y a deux officiers principaux, ou deux

premiers juges, qui se nomment _adigars_, qui sont chargés de

l'administration civile et militaire. C'est à leur tribunal qu'on

appelle en dernier ressort dans toutes les affaires où l'on ne s'en

tient pas au jugement des gouverneurs particuliers des provinces ou

des villes. Ces deux officiers en ont de subalternes, qui portent pour

marque de leur dignité un bâton crochu par le haut. De quelques ordres

qu'on leur confie l'exécution, la vue de ce bâton est aussi respectée

que le sceau même des adigars. Si l'adigar ignore ses fonctions, ces

officiers l'en instruisent. Dans toutes les autres charges, il y a des

officiers inférieurs qui suppléent à l'ignorance du premier par leur

expérience et leurs lumières. Il ne faut pas aller si loin qu'à Ceylan

pour voir la même chose.

Les noms d'honneur qu'on donne aux grands sont celui d'_oussai_,

lorsqu'ils sont à la cour; ce qui revient à notre _messire_; et

lorsqu'ils sont éloignés du roi, ceux de _sibatta_ et de _dishoudren_,

qui signifient seigneurie ou excellence. S'ils sortent à pied, c'est

toujours en s'appuyant sur le bras d'un écuyer. L'adigar joint à cette

marque de grandeur un homme qui marche devant lui avec un grand fouet

qu'il fait claquer, pour avertir le peuple de se tenir à l'écart. Ces

courtisans, au milieu de leurs plus grands honneurs, sont exposés à

des infortunes qui rendent leur situation peu digne d'envie. C'est une

disgrâce fort ordinaire pour un seigneur d'être enchaîné dans une

obscure prison. Ils sont toujours prêts à mettre la main l'un sur

l'autre pour exécuter l'ordre du roi, et ravis même d'en être chargés,

parce que celui dont le ministère est employé pour la ruine d'autrui

est revêtu ordinairement de sa dépouille.

Le pouvoir du roi consiste dans la force naturelle de son pays, dans

ses gardes, et dans l'artifice plutôt que dans le courage des soldats.

Il n'a pas d'autres châteaux fortifiés que ceux qui le sont par la

nature. La milice est composée des gardes du roi, qui viennent faire

alternativement leur service à la cour, et de ce qu'on appelle soldats

du pays haut, qui sont dispersés dans toutes les parties de l'île. Les

gardes se succèdent de père en fils, sans être enrôlés, et jouissent,

au lieu de paie, de certaines terres qu'on leur abandonne, mais qu'ils

perdent lorsqu'ils négligent leur devoir. S'ils veulent quitter leur

service, ils en ont la liberté, en renonçant à leurs terres, qui sont

données à d'autres pour les remplacer. Leurs armes sont l'épée, la

pique, une arc, des flèches et de bons fusils. Ils n'ont jamais pu

défendre les côtes de leur île, qui sont plus nues que leurs

montagnes. Cependant ils ont acquis beaucoup d'expérience par les

longues guerres qu'ils ont eues avec les Portugais et les Hollandais.

La plupart de leurs généraux, ayant servi sous les Européens dans les

intervalles de la paix, ont pris le goût de notre discipline, qui les

a rendus capables de battre quelquefois les Hollandais et de leur

enlever plusieurs forts. Le roi donnait autrefois un prix réglé à ceux

qui lui apportaient la tête d'un ennemi; mais ce barbare usage ne

subsiste plus.

La religion des Chingulais est l'idolâtrie. Ils rendent des adorations

à plusieurs divinités qu'ils distinguent par différens noms, et dont

la principale est celle qu'ils appellent _Ossapolla-maoup_,

c'est-à-dire, dans leur langue, créateur du ciel et de la terre. Ils

croient que ce dieu suprême envoie d'autres dieux sur notre globe pour

y faire exécuter ses ordres, et que ces dieux inférieurs sont les âmes

des gens de bien qui sont morts dans la pratique de la vertu. Une

autre divinité du premier ordre est celle qu'ils nomment _Bouddou_, à

laquelle il appartient de sauver les âmes, et qui, étant descendue

autrefois sur la terre, se montrait de temps en temps sous un grand

arbre nommé _bogaha_, qui est depuis ce temps-là un des objets de leur

culte. Elle remonta au ciel du sommet d'une haute montagne où l'on

voit encore l'empreinte d'un de ses pieds. Le soleil et la lune sont

aussi des dieux pour les Chingulais. Ils donnent au soleil le nom

d'_Irri_, et à la lune celui de _Haouda_, auquel ils joignent

quelquefois celui de _Hamui_, titre d'honneur des personnes les plus

relevées; et celui de _Dio_, qui signifie dieu dans leur langue, mais

qu'ils ont emprunté apparemment des Portugais.

Le nombre de leurs pagodes et de leurs temples est immense. On en voit

plusieurs d'un travail exquis, bâtis de pierres de taille, ornés de

statues et d'autres figures, mais si anciens, que les habitans mêmes

en ignorent l'origine. Ce qui peut faire croire qu'ils les doivent à

des ouvriers plus habiles que les Chingulais, c'est que, la guerre en

ayant ruiné plusieurs, ils n'ont pas été capables de les rebâtir.

Les Chingulais ont trois sortes de prêtres, comme trois sortes de

dieux et de temples. Le premier ordre du sacerdoce est celui des

_tirinanxes_, qui sont les prêtres de Bouddou; leurs temples se

nomment _oelsars_; ils ont une maison à Diglighi, où ils tiennent

leurs assemblées. On ne reçoit dans cet ordre que des personnes d'une

naissance et d'un savoir distingués; ce n'est pas même tout d'un coup

qu'elles sont élevées au rang sublime des tirinanxes: ceux qui portent

ce titre ne sont qu'au nombre de trois ou quatre, qui font leur

demeure à Diglighi, où ils jouissent d'un immense revenu, et sont

comme les supérieurs de tous les prêtres de l'île. On nomme _gonnis_

les autres ecclésiastiques du même ordre. L'habit des uns et des

autres est une casaque jaune, plissée autour des reins, avec une

ceinture de fil. Ils ont les cheveux rasés, et vont nu-tête, portant à

la main une espèce d'éventail rond pour se garantir de l'ardeur du

soleil. Ils sont également respectés du roi et du peuple. Leur règle

les oblige de ne manger de la viande qu'une fois le jour; mais il ne

faut pas qu'ils ordonnent la mort des animaux dont ils mangent, ni

qu'ils consentent qu'on les tue. Quoiqu'ils fassent profession du

célibat, ils sont libres de renoncer à leur ordre lorsqu'ils veulent

se marier. Le second ordre des prêtres est de ceux qui se nomment

_koppouhs_, et qui appartiennent aux temples des autres divinités.

Leur habit n'est pas différent de celui du peuple, lors même qu'ils

exercent leurs fonctions; ils ne sont obligés qu'à se laver et à

changer de linge avant la cérémonie. Comme on ne sacrifie jamais de

chair aux dieux dont ils sont les ministres, tout leur service se

réduit à présenter à l'idole du riz bouilli et d'autres provisions.

Leurs temples, qui se nomment _deovels_, ont peu de revenu; aussi

labourent-ils la terre et ne sont-ils pas exempts des charges de la

société. Les prêtres du troisième ordre sont les _djaddeses_, employés

au service des esprits qui se nomment _dagoutans_, et dont les temples

s'appellent _cavels_. Un homme dévot bâtit à ses dépens un temple,

dont il devient le prêtre ou le djaddese. Il fait peindre sur les murs

des hallebardes, des épées, des flèches, des boucliers et des images;

mais ces temples sont peu respectés du peuple.

L'emploi le plus commun des djaddeses est pour les sacrifices qui sont

offerts au diable dans les maladies ou dans d'autres dangers, non que

les Chingulais prétendent l'adorer; mais ils le croient redoutable;

et, pour écarter les maux qu'ils le croient capable de leur causer,

ils lui sacrifient souvent de jeunes coqs. Si l'on veut voir un

exemple de la crédulité et des raisonnemens étranges où elle conduit,

il n'y a qu'à lire ce que dit le voyageur Knox, zélé protestant, sur

les possédés de Ceylan.

«J'ai vu souvent des hommes et des femmes si étrangement possédés,

qu'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître que leur agitation venait

d'une cause surnaturelle. Dans cet état, les uns fuyaient au milieu

des bois en poussant des cris ou plutôt des hurlemens; d'autres

demeuraient muets et tremblans, faisant des contorsions ou parlant

comme des fous sans aucune liaison dans leurs discours: quelques-uns

en guérissent, d'autres en meurent. Je puis affirmer que souvent le

diable crie la nuit d'une voix inintelligible qui ressemble à

l'aboiement d'un chien. Je l'ai moi-même entendu. Les habitans du pays

remarquent, et j'ai fait la même observation, qu'immédiatement avant

qu'on l'entende, ou bientôt après, le roi fait toujours mourir

quelqu'un. Les raisons qu'on a de croire que c'est la voix du diable,

sont celles-ci: 1º. qu'il n'y a point de créature dans l'île dont la

voix ressemble à celle qu'on entend; 2º. qu'on l'entend souvent dans

un lieu d'où elle part tout d'un coup pour aller se faire entendre

dans un autre plus éloigné, et plus vite qu'aucun oiseau ne peut

voler; 3º. que les chiens mêmes tremblent à ce bruit; enfin que c'est

l'opinion de tout le monde.» Il est aisé de juger que, dans ces

idées, l'auteur devait trembler autant que les Chingulais et leurs

chiens: mais voilà de singulières preuves. Knox est-il bien sûr de

connaître le cri de tous les animaux d'une île aussi vaste que Ceylan?

Ignorait-il que les habitans de la zone torride ne connaissent pas à

beaucoup près tous les animaux de leur contrée? Et d'ailleurs, quand

on se souvient du moumbo-diombo et des ventriloques de l'Afrique,

est-on si étonné des diables de Ceylan?

Les Chingulais croient à la résurrection des corps, l'immortalité de

l'âme et un état futur de récompense et de punition.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 7 / 22 段