L'éducation des enfans est un des principaux objets de la législation

dans toutes ces îles. Aussitôt qu'un enfant est né, on le lave dans de

l'eau froide six fois le jour, après quoi on le frotte d'huile; et

cette pratique s'observe long-temps. Les mères doivent nourrir leurs

enfans de leur propre lait, sans en excepter les reines: on ne les

enveloppe d'aucun lange. Ils sont couchés nus et libres dans de petits

lits de corde suspendus en l'air, où ils sont bercés par des esclaves.

Cependant on n'en voit pas de contrefaits, et dès l'âge de neuf mois

ils commencent à marcher. Ils reçoivent la circoncision à sept ans; à

neuf, on doit les appliquer aux études et aux exercices du pays. Ces

études sont d'apprendre à lire et à écrire, et d'acquérir

l'intelligence de l'Alcoran. On leur enseigne trois sortes de lettres;

l'arabique, avec quelques lettres et quelques points qu'ils y ont

ajoutés pour exprimer les mots de leur propre langue; une autre, dont

le caractère est particulier à la langue des Maldives; et une

troisième, qui est en usage dans l'île de Ceylan et dans la plus

grande partie des Indes. Ils écrivent leurs leçons sur de petits

tableaux de bois qui sont blanchis; et lorsqu'ils les savent par

coeur, ils effacent ce qu'ils ont écrit, et reblanchissent leurs

tableaux. Ce qui doit durer est écrit sur une sorte de parchemin,

composé des feuilles d'un arbre qui se nomme _macarequeau_: ces

feuilles ont une brasse et demie de long sur un pied de large. Ils en

font des livres qui résistent mieux au temps que les nôtres. Pour

épargner le parchemin en montrant à écrire aux enfans, ils ont des

planches de bois fort polies, sur lesquelles ils étendent du sable

pour y former des lettres qu'ils font imiter à leurs élèves, et qu'ils

effacent à mesure qu'elles ont été copiées. Quoique le temps des

études soit borné, il se trouve parmi eux quantité de particuliers qui

les continuent, surtout celle de l'Alcoran et des cérémonies de leur

religion. Les mathématiques ne sont pas moins cultivées. Ils

s'attachent principalement à l'astrologie; et leur superstition va si

loin en ce genre, qu'ils n'entreprennent rien sans avoir consulté

leurs astrologues. Le roi entretient à sa cour un grand nombre de ces

mathématiciens, et se conduit souvent par leurs lumières, ou plutôt

par leurs rêveries.

Le gouvernement de l'état des Maldives est royal et fort ancien; mais,

quoique l'autorité du roi soit absolue, elle est exercée généralement

par les prêtres. La division naturelle des treize atollons forme celle

du gouvernement. On en a fait treize provinces, dont chacune a son

chef qui porte le titre de _naïbe_. Ces naïbes sont des docteurs de

la loi qui ont l'intendance de tout ce qui appartient et à la religion

et à l'exercice de la justice. Chaque île, excepté celles qui

contiennent moins de quarante et un habitans, est gouvernée par un

autre docteur qui se nomme catibe, et qui a sous lui les prêtres

particuliers des mosquées. Leurs revenus consistent dans une sorte de

dîme qu'ils lèvent sur les fruits, et dans certaines rentes qu'ils

reçoivent du roi suivant leur degré; mais l'administration principale

est entre les mains des naïbes. Ils sont les seuls juges civils et

criminels. Leur emploi les oblige de faire quatre fois l'année la

visite de leur atollon. Ils ont néanmoins un supérieur qui fait sa

résidence continuelle dans l'île de Malé, et qui ne s'éloigne jamais

de la personne du roi. Il est distingué par le titre de pandiare.

C'est tout à la fois le chef de la religion et le juge souverain du

royaume. On appelle à son tribunal de la sentence des naïbes.

Cependant il ne peut porter de jugement dans les affaires importantes

sans être assisté de trois ou quatre graves personnages, qui se

nomment _mocouris_, et qui savent l'Alcoran par coeur. Ces mocouris

sont au nombre de quinze, et forment son conseil. Le roi seul a le

pouvoir de réformer les jugemens de ce tribunal: lorsqu'on lui en fait

quelques plaintes, il examine le cas avec six de ses principaux

officiers, qui se nomment _moscoulis_, et la décision est exécutée

sur-le-champ. Les parties plaident elles-mêmes leur cause: s'il est

question d'un fait, on produit trois témoins, sans quoi l'accusé est

cru sur le serment qu'il prête en touchant de la main le livre de la

loi. Il est rigoureusement défendu au juge d'accepter le moindre

salaire, même à titre de présent; mais ses sergens, qui se nomment

_devanits_, ont droit de prendre la douzième partie des biens

contestés. Un esclave ne peut servir de témoin devant les tribunaux de

justice, et le témoignage de trois femmes, n'est compté que pour celui

d'un homme.

Les esclaves sont ceux qui se vendent volontairement, ou ceux que la

loi réduit à cette condition pour n'avoir pu payer leurs dettes, ou

des étrangers amenés et vendus en cette qualité. Le naufrage ne donne

aucun droit aux insulaires sur la liberté des étrangers. Malgré

l'humanité de cette loi, le sort des esclaves est fort dur aux

Maldives; ils ne peuvent prendre qu'une femme, quoique toutes les

personnes libres puissent en avoir trois. Ceux qui les maltraitent ne

reçoivent que la moitié du châtiment que les lois imposent pour avoir

maltraité une personne libre. L'unique salaire de leurs services est

leur nourriture et leur entretien. Ceux qui deviennent esclaves de

leurs créanciers ne peuvent être vendus pour servir d'autres maîtres:

mais, après leur mort, le créancier se saisit de tout ce qu'ils

peuvent avoir acquis; et s'il reste à payer quelque chose de la dette,

les enfans continuent d'être esclaves, jusqu'à ce qu'elle soit

entièrement acquittée.

À l'égard des crimes, il faut que l'offensé se plaigne pour s'attirer

l'attention de la justice, et qu'ils soient dénoncés formellement pour

être punis. Si les enfans sont en bas âge lorsque leur père est tué

par quelque meurtrier, on attend qu'ils aient atteint l'âge de seize

ans pour savoir d'eux-mêmes s'ils veulent être vengés par la justice.

Dans l'intervalle, celui qui est connu pour l'auteur du meurtre est

condamné seulement à les nourrir et à leur faire apprendre quelque

métier. Lorsqu'ils arrivent à l'âge réglé, il dépend d'eux, ou de

demander justice, ou de pardonner au coupable, sans que dans la suite

il puisse être recherché. Les peines ordinaires sont le bannissement

dans quelqu'île déserte du sud, la mutilation de quelque membre, ou le

fouet, qui est le châtiment le plus commun et le plus cruel: le plus

souvent on en meurt. C'est le supplice ordinaire des grands crimes,

tels que la sodomie, l'inceste et l'adultère. On coupe le doigt aux

voleurs, lorsque le vol est considérable.

La nation est distinguée en quatre ordres, dont le premier comprend le

roi et tout ce qui lui touche par le sang, les princes des anciennes

races royales et les grands seigneurs. Le second ordre est celui des

dignités et des offices, que le roi seul a le pouvoir de distribuer,

et dans lesquels les rangs sont fort soigneusement observés. Le

troisième est celui de la noblesse, et le quatrième celui du peuple.

Comme la noblesse ne doit ses distinctions qu'à la naissance, c'est

par elle qu'il est naturel de commencer. Outre les nobles d'ancienne

race, dont quelques-uns font remonter leur origine jusqu'aux temps

fabuleux, le roi est toujours libre d'anoblir ceux qu'il veut honorer

de cette faveur. Il accorde des lettres, dont la publication se fait

dans l'île de Malé au son d'une sorte de cloche, qui est une plaque de

cuivre sur laquelle on frappe avec un marteau. Le nombre des nobles

est fort grand. Ils sont répandus dans toutes les îles. Les personnes

du peuple, sans en excepter les plus riches marchands, qui n'ont pas

obtenu la noblesse, ne peuvent s'asseoir avec un noble, ni même en sa

présence, lorsqu'il se tient debout. Ils doivent s'arrêter lorsqu'ils

le voient paraître, le laisser passer devant eux; et s'ils étaient

chargés de quelque fardeau, ils sont obligés de le mettre bas. Les

femmes nobles, quoique mariées avec un homme du peuple, ne perdent pas

leur rang, et communiquent la noblesse à leurs enfans. Celles de

l'ordre populaire qui épousent un homme noble, ne sont pas anoblies

par leur mariage, quoique les enfans qui viennent d'elles participent

à la noblesse de leur père. Ainsi chacun demeure dans l'ordre où il

est né; et n'en peut sortir que par la volonté du souverain.

L'honneur du pays consiste à manger du riz accordé par le roi. Les

nobles mêmes obtiennent peu de considération lorsqu'ils ne joignent

pas cet avantage à celui de la naissance. Tous les soldats en

jouissent, surtout ceux de la garde du roi, qui sont au nombre de six

cents, divisés en six compagnies, sous le commandement de six

moscoulis. Le roi entretient habituellement dix autres compagnies,

commandées par les plus grands seigneurs du royaume, mais qui ne le

suivent qu'à la guerre, et qui sont employées à l'exécution de ses

ordres. Leurs priviléges sont fort distingués. Ils portent leurs

cheveux longs. Ils ont au doigt un gros anneau, pour les aider à tirer

de l'arc, ce qui n'est permis qu'à eux. Outre le riz du roi, on

assigne pour leur subsistance diverses petites îles, et certains

droits sur les passages. La plupart des riches insulaires s'efforcent

d'entrer dans ces deux corps; mais cette faveur ne s'accorde qu'avec

la permission du roi, et se paie assez cher, comme la plupart des

emplois civils et militaires.

Dans les quatre ordres il y a divers usages communs, auxquels les

grands et les petits sont également attachés. Ils ne mangent jamais

qu'avec leurs égaux en richesse comme en naissance ou en dignité; et

comme il n'y a point de règle bien sûre pour établir cette égalité

dans chaque ordre, il arrive de là qu'ils mangent bien rarement

ensemble. Ceux qui veulent traiter leurs amis font préparer chez eux

un service de plusieurs mets, qu'on arrange proprement sur une table

ronde couverte de taffetas, et renvoient chez celui qu'ils veulent

traiter. Cette galanterie est reçue comme une grande marque

d'honneur. Lorsqu'ils mangent en particulier, ils seraient fâchés

d'être vus; et se retirant dans leurs appartemens les plus intérieurs,

ils abaissent toutes les toiles et les tapisseries qui sont autour

d'eux. Leur table est le plancher d'une chambre, couvert à la vérité

d'une natte fort propre, sur laquelle ils sont assis les pieds

croisés. Ils ne se servent pas de linge: mais, pour conserver leur

natte, ils emploient de grandes feuilles de bananier, qui tiennent

lieu de nappes et de serviettes. Cependant leur propreté va si loin,

qu'il ne leur arrive jamais de rien répandre. La vaisselle est une

sorte de faïence qui leur vient de Cambaye, ou de la porcelaine qu'ils

tirent de la Chine, et qui est fort commune dans toutes les

conditions: mais on ne leur sert jamais un plat de porcelaine ou de

terre qui ne soit dans une boîte ronde d'un assez beau vernis de leurs

îles, avec son couvercle de la même matière; et cette boîte, toute

fermée qu'elle est, ne se présente point sans être couverte encore

d'une pièce de soie de même grandeur. Les plus pauvres ont l'usage de

ces boîtes, non-seulement parce qu'elles coûtent fort peu, mais

beaucoup plus à cause des fourmis, dont le nombre est si étrange,

qu'il s'en trouve partout, et qu'il est difficile d'en préserver les

alimens. La vaisselle d'or ou d'argent est défendue par la loi,

quoique la plupart des grands seigneurs soient assez riches pour en

user. Ils se servent de cuillères pour les choses liquides, mais ils

prennent tout le reste avec les doigts. Leurs repas sont fort courts,

et se passent sans qu'on leur entende prononcer un seul mot. Ils ne

boivent qu'une fois après s'être rassasiés. La boisson la plus commune

est de l'eau ou du vin de coco tiré le même jour. L'usage du bétel et

de l'arec est aussi commun aux Maldives que dans le reste des Indes.

Chacun en porte sa provision dans les replis de sa ceinture. On s'en

présente mutuellement lorsqu'on se rencontre. Les grands et les petits

ont les dents rouges à force d'en mâcher, et cette rougeur passe pour

une beauté dans toute la nation. Dans leurs bains, qui sont fort

fréquens, ils se nettoient les dents avec des soins particuliers, afin

que la couleur du bétel y prenne mieux.

Leur médecine consiste plus dans des pratiques superstitieuses que

dans aucune méthode. Cependant ils ont divers remèdes naturels, dont

les Européens usent quelquefois avec succès. Pour le mal d'yeux,

auquel ils sont fort sujets, après avoir été long-temps au soleil, ils

font cuire le foie d'un coq et l'avalent. Pyrard et ses compagnons,

attaqués du même mal, suivirent leur exemple, mais sans vouloir

souffrir l'application des caractères et des charmes que les

insulaires joignent à ce remède. Ils en reconnurent sensiblement la

vertu. Pour l'opilation de la rate, maladie commune qu'on attribue à

la mauvaise qualité de l'air, et qui est accompagnée d'une enflure

très-douloureuse, ils appliquent un bouton de feu sur la partie

enflée, et mettent sur la plaie du coton trempé dans de l'huile.

Pyrard ne put se résoudre à faire usage de ce remède, quoiqu'il en

reconnût la bonté par l'expérience d'autrui; mais il se guérit des

ulcères qui lui étaient venus aux jambes en y appliquant des lames de

cuivre, à l'exemple des insulaires. Ils ont aussi des simples et des

drogues d'une vertu éprouvée, surtout pour les blessures.

L'application s'en fait en onguent, dont ils frottent les parties

affligées sans aucun bandage. Ils guérissent la maladie vénérienne

avec la décoction d'un bois qu'ils tirent de la Chine; et ce qui doit

nous paraître aussi surprenant qu'à Pyrard, ils prétendent que cette

maladie leur est venue de l'Europe, et l'appellent _frangui haescour_,

c'est-à-dire, _mal français_, ou _des Francs_. Outre une espèce de

fièvre, si commune et si dangereuse dans toutes leurs îles, qu'elle

est connue par toute l'Inde sous le nom _de fièvre des Maldives_, de

dix en dix ans, il s'y répand une sorte de petite-vérole dont la

contagion les force de s'abandonner les uns les autres, et qui emporte

toujours un grand nombre d'habitans. Tels sont les présens de la zone

torride.

Le déréglement de leurs moeurs ne contribue pas moins que les qualités

du climat à ruiner leur santé et leur constitution. Les hommes et les

femmes sont d'une lasciveté surprenante. Malgré la sévérité des lois,

on n'entend parler que d'adultères, d'incestes et de sodomie. La

simple fornication n'est condamnée par aucune loi, et les femmes qui

ne sont pas mariées s'y abandonnent aussi librement que les hommes.

Elles sortent rarement le jour. Toutes leurs visites se font la nuit,

avec un homme qu'elles doivent toujours avoir à leur suite, ou pour

les accompagner. Jamais on ne frappe à la porte d'une maison. On

n'appelle pas même pour la faire ouvrir. La grande porte est toujours

ouverte pendant la nuit. On entre jusqu'à celle du logis, qui n'est

fermée que d'une tapisserie de toile de coton, et toussant pour unique

signe, on est entendu des habitans, qui se présentent aussitôt et

reçoivent ceux qui demandent à les voir.

Les appartemens intérieurs du palais sont ornés des plus belles

tapisseries de la Chine, de Bengale et de Masulipatan. L'or et la soie

y éclatent de toutes parts avec une diversité admirable dans les

couleurs et dans l'ouvrage. Les Maldives ont aussi leurs manufactures

de tapisseries et d'étoffes, mais la plupart de coton, pour l'usage du

peuple. Les lits du roi, comme ceux de ses principaux sujets, sont

suspendus en l'air par quatre cordes à une barre de bois qui est

soutenue par deux piliers. Les coussins et les draps sont de soie et

de coton, suivant l'usage général de l'Inde. On donne cette forme aux

lits, parce que l'usage des seigneurs et des personnes riches est de

se faire bercer, comme un remède ou préservatif pour le mal de rate

dont la plupart sont attaqués. Les gens du commun couchent sur des

matelas de coton posés sur des ais montés sur quatre piliers.

Lorsque le roi sort accompagné de sa garde, on soutient sur sa tête un

parasol blanc, qui est aux Maldives la principale marque de la majesté

royale. Le roi a un droit exclusif sur tout ce que la mer jette au

rivage, soit par le naufrage des étrangers, soit par le cours naturel

des flots, qui amènent au bord des îles quantité d'ambre gris et de

corail, surtout une sorte de gros cocos que les Maldivois nomment

_tavarcarré_, et les Portugais _coco des Maldives_. Pyrard ne nous en

apprend pas l'origine; mais ses vertus sont vantées par les médecins,

et il le représente aussi gros que la tête d'un homme; il s'achète à

grand prix. Lorsqu'un Maldivois fait fortune, on dit en proverbe qu'il

a trouvé de l'ambre gris ou du tavarcarré, pour faire entendre qu'il a

découvert quelque trésor.

La monnaie des Maldives est d'argent, et ne consiste qu'en une seule

espèce, qui se bat dans l'île de Malé, et qui porte le nom du roi en

caractères arabesques. Ce sont des pièces qu'on nomme _larins_, de la

valeur d'environ huit sous de France. Au lieu de petite monnaie, on se

sert de bolys, petites coquilles qui sont une des richesses de ces

îles. Elles ne sont guère plus grosses que le bout du petit doigt;

leur couleur est blanche et luisante. La pêche s'en fait deux fois

chaque mois, trois jours avant la nouvelle lune et trois jours après.

On laisse ce soin aux femmes, qui se mettent dans l'eau jusqu'à la

ceinture pour les ramasser dans le sable de la mer. Il en sort tous

les ans des Maldives la charge de trente ou quarante navires, dont la

plus grande partie se transporte dans le Bengale, où l'abondance de

l'or, de l'argent et des autres métaux, n'empêche pas qu'elles ne

servent de monnaie commune. Les rois mêmes et les seigneurs font bâtir

exprès des lieux où ils conservent des amas de ces fragiles richesses,

qu'ils regardent comme une partie de leur trésor. On les vend en

paquets de douze mille qui valent un larin, dans de petites corbeilles

de feuilles de cocotier, revêtues en dedans de toile du même arbre.

Ces paquets se livrent comme des sacs d'argent dans le commerce de

l'Europe, c'est-à-dire sans compter ce qu'ils contiennent[4].

[Note 4: Ces petites coquilles portent, dans le commerce, le nom de

_cauris_, et sont en usage en Afrique et ailleurs.]

Les autres marchandises des Maldives sont les cordages et les voiles

de cocotier, l'huile et le miel du même arbre, et les cocos mêmes,

dont on transporte chaque année la charge de plus de cent navires, le

poisson cuit et séché, les écailles d'une sorte de tortues qui se

nomment _cambes_, et qui ne se trouvent qu'aux environs de ces îles et

des Philippines; les nattes de jonc colorées; diverses étoffes de soie

et de coton qu'on y apporte crues, et qu'on y met en oeuvre, de toute

sorte de grandeur, pour en faire des pagnes, des turbans, des

mouchoirs et des robes. Enfin l'industrie des habitans est renommée

pour toutes les marchandises qui sortent de leurs îles, et cette

réputation leur procure en échange ce que la nature leur a refusé, du

riz, des toiles de coton blanches, de la soie et du coton cru, de

l'huile d'une graine odoriférante qui leur sert à se frotter le corps,

de l'arec pour le bétel, du fer et de l'acier, des épiceries, de la

porcelaine, de l'or même et de l'argent qui ne sortent jamais des

Maldives, lorsqu'une fois ils y sont entrés, parce que les habitans

n'en donnent jamais aux étrangers, et qu'ils l'emploient en ornemens

pour leurs maisons, ou en bijoux pour leurs parures et pour celles de

leurs femmes. Les Portugais, ayant profité des divisions de quelques

princes maldivois, s'étaient rendus maîtres de la plupart des îles, et

jouirent paisiblement de leurs conquêtes l'espace d'environ dix ans;

mais ils en furent chassés sans retour.

CHAPITRE III.

Île de Ceylan.

Des îles Maldives, en remontant vers le nord et au delà du cap

Comorin, on trouve l'île de Ceylan, située entre le 6e. et le 10e.

degré de latitude nord. Les Portugais ont possédé autrefois une partie

de ces côtes, d'où ils faisaient des incursions jusqu'à la capitale,

qu'ils brûlèrent plus d'une fois, sans épargner le palais du roi ni

les temples. Ils s'y étaient rendus si formidables, qu'ils avaient

forcé le roi de leur payer un tribut annuel de trois éléphans, et

d'acheter la paix à d'autres conditions humiliantes. Ce prince eut

enfin recours aux Hollandais de Batavia qui, ayant joint leurs armes

aux siennes, battirent les Portugais, et les chassèrent de tous les

lieux où ils s'étaient fortifiés; mais ce fut pour s'établir à leur

place. Ils refusèrent après la guerre, surtout après s'être rendus

maîtres de Colombo en 1655, d'abandonner une conquête dont ils se

voyaient en possession; et depuis ce temps-là ils ont apporté tous

leurs soins à se fortifier sur les côtes. Leurs principaux

établissemens sont Jafnapatan et l'île de Manaar au nord, Trinquemale

et Batticalon à l'est, la ville de Pointe-de-Galle au sud, et Colombo

à l'ouest, sans parler de Negombo et Calpentine, qui sont deux autres

villes, et de plusieurs forts à l'embouchure des rivières, ou dans les

ouvertures des montagnes pour la garde des passages. On peut donc

regarder les Hollandais comme les maîtres absolus de la plus grande

partie des côtes, dans une île qui a cent lieues de long, et cinquante

dans sa plus grande largeur. Sa figure est à peu près celle d'une

poire.

L'intérieur de l'île, qui avait été peu connu avant la relation de

l'Anglais Knox, dont nous tirons ce morceau, est soumis à un seul

souverain qui porte le titre de roi de _Candy_ ou _Candiuda_. Les

habitans se nomment _Chingulais_. Le pays est arrosé d'un grand nombre

de belles rivières qui tombent des montagnes. La plupart sont trop

remplies de rochers pour être navigables; mais il s'y trouve du

poisson en abondance.

Le royaume de Canduida est défendu naturellement par sa situation. Dès

l'entrée on va presque toujours en montant, et l'accès des montagnes

n'est ouvert que par de petits sentiers où deux hommes ne passeraient

pas de front. Elles sont entrecoupées de grands rochers qui font

éprouver beaucoup de difficulté pour parvenir au sommet, et chaque

ouverture est munie d'une forte barrière d'épines, avec quelques

gardes qui veillent continuellement au passage.

C'est une variété fort remarquable que celle de l'air et des pluies

dans les différentes parties de l'île. Quand les vents d'ouest

commencent à souffler, la partie occidentale a de la pluie, et c'est

alors qu'on y remue et laboure la terre. Mais dans le même temps la

partie orientale jouit d'une température fort sèche, et c'est alors

qu'on y fait la moisson. Au contraire, lorsque le vent d'est règne, on

laboure les parties orientales de l'île, et les grains se récoltent

dans la partie exposée à l'occident. Ainsi la moisson et le labourage

occupent pendant toute l'année les insulaires, quoique dans des

saisons opposées. Le partage de la pluie et de la sécheresse se fait

ordinairement au milieu de l'île; et souvent il est arrivé à Knox

d'avoir de la pluie d'un côté de la montagne de Cauragahing, tandis

qu'il faisait très-sec et très-chaud de l'autre côté. Il remarque même

que cette différence n'est pas aussi légère qu'elle est prompte: car,

en sortant d'un lieu mouillé, il se trouvait tout d'un coup sur un

terrain qui brûlait les pieds. Il pleut beaucoup plus sur les terres

hautes que sur celles qui sont au-dessous des montagnes. Cependant la

partie septentrionale de l'île n'est pas sujette à la même humidité.

On y voit quelquefois pendant trois ou quatre ans entiers une si

grande sécheresse, que la terre n'y peut recevoir de culture. Il est

même difficile d'y creuser des puits assez profonds pour en tirer de

l'eau qu'on puisse boire; et la meilleure conserve une âcreté qui la

rend fort désagréable. Quoique les bourgs et les villages de Ceylan

soient en fort grand nombre, il y en a peu qui méritent l'attention

d'un voyageur. Les habitans les abandonnent lorsque les maladies y

deviennent un peu fréquentes, et qu'ils y voient mourir en peu de

temps deux ou trois personnes. Ils s'imaginent que le diable en a pris

possession, et, cherchant à s'établir dans des lieux plus heureux, ils

laissent leurs maisons et leurs terres.

Knox distingue dans le royaume de Candy deux sortes d'habitans: les

uns, qu'il nomme _Vadas_, et qui paraissent avoir été le premier

peuple de l'île. C'est une sorte de sauvages qui sont encore répandus

dans les bois de plusieurs provinces, et qui se conduisent par des

lois particulières. Quelques-uns sont soumis au roi, et lui paient un

tribut; les autres ne reconnaissent pas de maîtres, et n'ont ni

maisons ni villes. Ils ne labourent jamais la terre, et ne se

nourrissent que de leur chasse. Leur demeure est sur les bords des

rivières, où ils passent la nuit sous le premier arbre que le hasard

leur présente, avec la seule précaution de mettre quelques branches

autour d'eux pour être avertis de l'approche des bêtes féroces par le

bruit qu'elles font en les traversant. Knox vit dans sa fuite divers

lieux où quelques troupes de ces sauvages avaient passé la nuit. C'est

apparemment des Vadas qu'il faut entendre ce qu'on lit dans le journal

de Pyrard, qui compare la figure des insulaires de Ceylan à celle des

Nègres d'Afrique.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 6 / 22 段