grands rochers contre lesquels la mer bat sans cesse avec furie, et
qui retiennent dans leurs concavités l'eau que la chaleur du soleil
épaissit et change en un fort beau sel. L'air y est pur et les eaux
sont fort saines. Elles descendent des montagnes en plusieurs gros
ruisseaux, qui n'ont pas beaucoup de chemin à faire pour se jeter dans
la mer. On trouve, dans un si petit espace, des chèvres, des
sangliers, des perdrix blanches et rouges, des ramiers, des poules
d'Inde, des faisans et d'autres animaux; mais ce qu'il produit de plus
utile à la navigation, est une quantité extraordinaire de citrons,
d'oranges et de figues, qui, avec la pureté de l'air et la fraîcheur
des eaux, servent de remèdes certains à ceux qui viennent y chercher
du soulagement pour le scorbut. Pyrard est persuadé que l'île doit
tous ces fruits, et même ces animaux, aux premiers Portugais qui la
découvrirent. Ils y laissaient autrefois leurs malades, et les autres
nations suivirent leur exemple; mais depuis neuf ans les Hollandais y
avaient commis tant de ravage, qu'il ne fallait plus faire de fond sur
les fruits. La nature y prenait soin de la rade, qui est bonne dans
toutes les saisons, et si profonde que les caraques mêmes peuvent
s'approcher jusqu'au rivage.
Avec quelque soin que la caraque eût été réparée, un nouvel accident
fit douter si elle était capable d'achever le voyage. On avait levé
une des deux ancres de devers la terre; mais lorsqu'on voulut lever la
seconde, elle se trouva prise dans un gros câble qui était demeuré
depuis long-temps au fond de la mer, et qui, la faisant couler à
mesure qu'on s'efforçait de la tirer, fit approcher le navire fort
près du rivage. Le capitaine, qui s'en aperçut, fit couper aussitôt le
câble de l'ancre, et donna ordre qu'on mît à la voile. Malheureusement
le vent changea tout à coup, et, venant de la mer, il poussa la
caraque avec tant de violence, qu'elle demeura couchée l'espace de
cinq heures avec fort peu d'eau. On vit même sortir quelques planches
du fond; chacun se crut perdu. On ne balança point à décharger les
eaux douces qu'on venait de prendre dans l'île, et les marchandises de
moindre prix. On fit porter les ancres bien loin en mer, pour tirer le
navire à force de bras. Enfin il recommença heureusement à flotter;
mais il faisait beaucoup d'eau, et le capitaine jugeant, après un long
travail, qu'on avait besoin de quelqu'un qui sût plonger, promit cent
cruzades à celui qui rendrait un si important service. Un des
compagnons de Pyrard, ancien charpentier du _Forbin_, fut le seul qui
s'offrit, quoiqu'il doutât lui-même du succès, parce qu'il fallait
demeurer très-long-temps sous l'eau, et visiter entièrement le dessous
du navire. D'ailleurs il faisait assez froid, car le soleil était
alors au tropique du cancer, ce qui est l'hiver de l'île. Cependant,
excité par les promesses de tout le monde et par ses propres offres,
il alla plusieurs fois sous le vaisseau, et rapporta même quelques
planches brisées; mais il jugea que la quille n'était point
endommagée, et son témoignage rassura le capitaine. On regretta de
n'avoir pas connu plus tôt l'utilité qu'on pouvait tirer des Français,
et leur situation devint plus douce. On fit une quête dans la caraque
en faveur du charpentier, et le capitaine l'assura d'une grosse
récompense, s'il voulait aller jusqu'en Portugal. Quoiqu'on eût
employé dix jours à remédier à ce mal, on n'en prit pas moins la
résolution d'aller se radouber au Brésil. Pyrard admire ici la bonté
du ciel. Sans ce favorable accident, on aurait continué la navigation
vers le Portugal, et la caraque ne pouvait manquer de périr. On
s'aperçut, en la visitant, que le gouvernail ne tenait presque plus,
et la moindre tempête l'aurait précipité dans les flots.
On commença le 8 d'août à découvrir la terre du Brésil, qui paraît
blanche de loin comme des toiles tendues pour sécher, ou comme un
grand amas de neige. Aussi les Portugais lui donnent-ils le nom de
_Terres des linceuls_. Le 9, on jeta l'ancre à quatre lieues de la
baie de Tous les Saints, où le pilote n'osa s'engager sans guide.
Trois caravelles qui arrivèrent bientôt chargées de rafraîchissemens
jetèrent la joie dans tout l'équipage. Il y était mort deux cent
cinquante personnes depuis Goa, et tous les autres se ressentaient de
la fatigue d'un voyage de six mois. On entra le 10 au matin dans la
baie du côté du nord, où l'on voit une fort belle église et un couvent
de l'ordre de saint Antoine. L'entrée de cette baie est large
d'environ dix lieues. Dans son milieu il y a une petite île dont les
deux côtés offrent un passage également sûr aux navires. Cependant, en
approchant de la ville, il arriva, par un malheur d'autant plus
étrange qu'on avait deux bons pilotes du pays, que la caraque toucha
sur un banc de sable, et qu'elle s'y renversa. Les caravelles et les
barques s'y présentèrent en grand nombre pour recevoir les hommes et
les marchandises. Lorsque le bâtiment fut soulagé, il se remit à flot,
et l'on alla mouiller sous le canon de la ville, qui se nomme
_San-Salvador_. Le vice-roi dépêcha aussitôt une caravelle à Lisbonne
pour donner avis de l'arrivée et du triste état de la caraque: elle
fut jugée incapable de servir plus long-temps à la navigation, et tout
le reste des marchandises fut déchargé.
Pyrard avait passé deux mois au Brésil, dans l'attente d'une occasion
pour retourner en Europe, lorsque trois gentilshommes portugais, qui
avaient conçu pour lui beaucoup d'affection, lui proposèrent de
s'embarquer avec eux. C'était don Fernando de Sylva, qui avait été
général de la flotte du nord à Goa, et deux de ses beaux-frères. Il
accepta leurs offres, et le vaisseau était près de partir; mais le
capitaine refusa de recevoir Pyrard, sous prétexte qu'ayant une fois
porté un Français qui lui avait causé plus d'embarras que tout le
reste de l'équipage, il avait fait serment de n'en jamais porter
d'autre. Ce refus devint une faveur du ciel pour l'auteur. Il apprit,
en arrivant à Lisbonne, que le navire de ce farouche capitaine
portugais avait été pris par les corsaires. Ses regrets ne tombèrent
que sur les trois gentilshommes auxquels il devait de la
reconnaissance, et qui furent menés en Barbarie.
Deux Flamands, naturalisés Portugais, et liés par une société de
commerce, dont l'un devait retourner à Lisbonne dans une hourque de
deux cent cinquante tonneaux qui leur appartenait, s'estimèrent fort
heureux de trouver Pyrard et ses deux camarades pour les servir dans
ce voyage. On convint de part et d'autre que les trois Français ne
paieraient rien pour leur passage, mais qu'ils travailleraient dans le
vaisseau sans être payés. Ils regardèrent aussi comme un bonheur de
pouvoir gagner leur passage et leur dépense par leur travail; car il
en coûtait ordinairement plus de 120 liv. La hourque était chargée de
sucre, bien fournie d'artillerie et d'autres armes, et le nombre des
passagers d'environ soixante. Pyrard, ne pouvant éviter de descendre
en Portugal, n'oublia pas de prendre un passe-port du vice-roi du
Brésil.
On mit à la voile le 7 octobre, avec un vent si contraire, qu'on fut
vingt-cinq jours à doubler le cap de Saint-Augustin, quoiqu'il ne soit
qu'à cent lieues de San-Salvador; mais le reste de la navigation ayant
été fort heureux, on découvrit dès le 15 janvier la terre de Portugal,
qui se nomme _la Brelingue_, à huit lieues de Lisbonne, au nord. Le
capitaine s'était proposé d'entrer dans le Tage; mais le vent devint
contraire, et il fallut tourner vers les îles de Bayonne. La tempête
fut bientôt si violente, qu'on employa cinq jours à gagner les îles.
Le navire faisait eau de toutes parts, et le vent, qui était de mer,
le jetait sans cesse vers la côte. Pyrard assure qu'il se fit plus de
quinze cents écus de voeux. Le principal marchand en fit un de huit
cents cruzades: la moitié pour marier une orpheline, et le reste pour
donner une lampe à Notre-Dame. Il s'acquitta de ces deux engagemens
aussitôt qu'il eut pris terre. C'est le caractère des Portugais, de
penser plutôt à faire des voeux qu'à résister au danger par
l'industrie et le travail. Depuis l'embouchure du Tage jusqu'aux îles,
Pyrard se crut dix fois enseveli dans les flots. Il regarde ce danger
comme le plus terrible qu'il eût essuyé depuis dix ans dans toutes ses
courses.
Après avoir heureusement pris terre, il se souvint que pendant sa
prison de Goa il avait promis au ciel que, si le cours de ses
aventures le conduisait jamais en Espagne, il ferait le voyage de
Saint-Jacques en Galice. Ses deux compagnons l'ayant quitté, il se
rendit à Compostelle, dont il n'était éloigné que d'environ dix
lieues. De là il prit le chemin de la Corogne, dans l'espérance d'y
trouver l'occasion de retourner en France. Elle ne se présenta qu'à
deux lieues de ce port, dans une petite rade où il s'embarqua sur une
barque de la Rochelle, dont le maître, charmé du récit de ses
aventures, lui accorda libéralement son passage. Il fut regardé avec
admiration des principaux habitans de la Rochelle, et retenu quelques
jours par leurs caresses; mais, n'aspirant qu'à revoir Laval, sa chère
patrie, il y arriva le 16 février 1611.
CHAPITRE II.
Îles Maldives.
Ces îles, qui portent, parmi leurs habitans, le nom de _Malé-Raqué_,
et qui sont nommées Maldives, et leurs peuples, Dives, par les autres
peuples de l'Inde, commencent à 8 degrés de latitude nord, et
finissent à 4 degrés du sud, ce qui fait en longueur une étendue
d'environ deux cents lieues, quoiqu'elles n'en aient que trente ou
trente-cinq de largeur. Leur distance de la terre ferme, c'est-à-dire
du cap de Comorin, de Ceylan et de Cochin, est de cent cinquante
lieues. Les Portugais comptent quatre mille cinq cents lieues depuis
l'embouchure du Tage jusqu'aux bancs des Maldives.
Elles sont divisées en treize provinces qui se nomment _atollons_,
division qui est l'ouvrage de la nature; car chaque atollon est séparé
des autres, et contient quantité de petites îles. C'est un spectacle
singulier que de voir chacun de ces atollons environné d'un grand banc
de pierre. Ils sont presque ronds ou de figure ovale, ayant chacun
environ trente lieues de tour, et s'entre-suivant du nord au sud sans
se toucher; ils sont séparés par des canaux de plus ou moins de
largeur. Du centre d'un atollon on voit autour de soi le banc de
pierre qui l'environne, et qui défend les îles contre l'impétuosité de
la mer. Les vagues s'y brisent avec tant de fureur, que le pilote le
plus hardi n'en approche pas sans effroi. Les habitans assurent que le
nombre des îles, dans les treize atollons, monte jusqu'à douze mille,
et le roi de Maldives prend le titre de _sultan de treize provinces et
de douze mille îles_: mais Pyrard s'imagine qu'il faut entendre par ce
nombre une multitude qui ne peut être comptée, d'autant plus qu'une
grande partie de ce qui porte le nom d'îles n'offre que de petites
mottes de sable inhabitées, que les courans et les grandes marées
rongent et emportent tous les jours. Il y a beaucoup d'apparence que
toutes ces petites îles et la mer qui les sépare ne sont qu'un banc
continuel, si l'on n'aime mieux penser que c'était anciennement une
seule île que la violence des flots a coupée comme en pièces. Les
canaux intérieurs sont tranquilles, et l'eau n'y a pas plus de vingt
brasses dans sa plus grande profondeur. On voit presque partout le
fond, qui est de pierre de roche et de sable blanc. Dans la basse
marée, on passerait d'une île, et même d'un atollon à l'autre, sans
être mouillé plus haut que la ceinture, et les habitans n'auraient pas
besoin de bateaux pour se visiter, si deux raisons ne les obligeaient
de s'en servir: l'une est la crainte des paimones, espèce de grands
poissons qui brisent les jambes aux hommes et qui les dévorent;
l'autre est le danger de se briser entre des rochers aigus et fort
tranchans.
La plupart des îles sont entièrement désertes, et ne produisent que
des arbres et de l'herbe. D'autres n'ont aucune verdure et sont de pur
sable mouvant, dont une partie est sous l'eau dans les grandes marées.
On y trouve dans tous les temps quantité de grosses crabes et
d'écrevisses de mer, avec un si prodigieux nombre de pinguys, qu'on
n'y peut mettre le pied sans écraser leurs oeufs et leurs petits.
Mais, quoique la chair de ces oiseaux soit fort bonne, les habitans
n'en font aucun usage. Il n'y a d'eau douce que dans les îles
habitées, non qu'elles aient aucune rivière, mais on y creuse
facilement des puits, et l'eau se présente en abondance à trois au
quatre pieds de profondeur. La nature n'en refuse pas jusqu'au bord de
la mer et dans les lieux mêmes qu'elle inonde. Ces eaux sont froides
le jour, particulièrement à midi, et la nuit fort chaudes.
Quoique les atollons soient séparés entre eux par des canaux, on n'en
compte que quatre où les grands navires puissent passer, et le péril
ne laisse pas d'y être extrême pour ceux qui n'en connaissent pas les
écueils. Les habitans ont des cartes marines où les rochers et les
basses sont exactement marqués. Ils se servent aussi de boussoles dans
ces grands canaux. Le premier est au côté du nord, et ce fut à
l'entrée que le vaisseau de Pyrard fit naufrage sur le banc de
l'atollon de Malos-Madou. Le second est, entre Pouladou et Malé,
d'environ sept lieues, et l'eau de la mer y paraît aussi noire que de
l'encre, quoique puisée dans un vase, elle ne diffère pas de toute
autre. On la voit continuellement bouillonner comme de l'eau qui
serait sur le feu, et le mouvement des flots y étant ordinairement
fort léger, ce spectacle cause une sorte d'horreur aux insulaires
mêmes. Le troisième canal est au-delà de Malé, mais vers le sud. Le
quatrième, qui est celui de Souadou, et qui n'a pas moins de vingt
lieues de largeur, est directement sous la ligne. En général, le plus
sûr de ces quatre passages a ses dangers; aussi s'efforce-t-on de fuir
les Maldives lorsqu'on n'y est pas appelé nécessairement; mais elles
sont si longues, et leur situation est telle, qu'il est difficile de
les éviter, surtout dans les calmes et les vents contraires, où les
navires, ne pouvant bien s'aider de leurs voiles, y sont entraînés par
les courans.
À l'égard des canaux de chaque atollon, quoique la mer y soit toujours
tranquille; les basses et les rochers y rendent la navigation si
dangereuse, que les habitans mêmes ne s'y exposent jamais pendant la
nuit. Le nombre des barques y est infini pendant le jour; mais l'usage
est de prendre terre le soir; ce qui n'empêche pas que les naufrages
n'y soient fréquens, malgré l'habileté des insulaires, qui sont
peut-être la nation du monde la plus exercée aux fatigues de la mer.
Les ouvertures des atollons ont peu de largeur, et chacune est bordée
de deux îles qui pourraient être aisément fortifiées. La plus large de
ces entrées n'a pas plus de deux cents pas. Le plus grand nombre en a
trente ou quarante; et par une disposition admirable de la nature,
chaque atollon a quatre ouvertures qui répondent presque directement à
celles des atollons voisins; d'où il arrive qu'on peut entrer et
sortir par les unes ou les autres de toutes sortes de vents, et malgré
l'impétuosité ordinaire des courans.
La situation des Maldives étant si proche de la ligne, on doit juger
que la chaleur y est excessive et l'air fort malsain. Cependant, comme
le jour et la nuit y sont toujours égaux, la longueur des nuits y
cause d'abondantes rosées qui les rendent très-fraîches; aussi les
grandes îles ne manquent-elles ni d'herbe ni d'arbres, malgré l'ardeur
du soleil. L'hiver commence au mois d'avril, et dure six mois; il est
sans gelée, mais continuellement pluvieux; les vents sont alors d'une
extrême impétuosité du côté de l'ouest. Au contraire, il ne pleut
jamais pendant les six mois de l'été, et les vents sont de l'est.
Ceux qui cherchent l'origine des Maldivois dans l'île de Ceylan ne se
fondent pas sur d'assez fortes raisons pour nous persuader que deux
nations qui n'ont aucune ressemblance entre elles, quoique situées à
peu près sous le même climat, puissent venir d'une source commune. Les
insulaires de Ceylan sont noirs et mal formés; les Maldivois sont
olivâtres et d'une si belle taille, qu'à l'exception de la couleur,
ils diffèrent peu des Européens. Il y a plus d'apparence qu'ils
viennent des côtes de l'Inde, quoiqu'ils en soient plus éloignés que
de Ceylan; et l'on trouverait le fond d'une comparaison plus juste,
non-seulement entre leur figure et celle des Indiens, mais même entre
leur caractère et leurs usages, surtout dans ceux qui habitent depuis
Malé jusqu'à la pointe du nord. Les Maldivois du sud ont plus de
grossièreté dans leurs manières et dans leur langage; on y voit encore
des femmes qui n'ont pas honte d'être nues, avec une seule petite
toile dont elles se couvrent le milieu du corps; au lieu que du côté
du nord les usages diffèrent peu de ceux des Indes, et la civilité n'y
est pas moins établie. C'est là que toute la noblesse fait sa demeure,
et que le roi lève ordinairement sa milice. Il est vrai
qu'indépendamment de l'origine, on peut en apporter pour raison le
commerce avec les étrangers, qui a toujours été plus fréquent dans
cette partie, et le passage de tous les navires qui enrichit et
civilise tout à la fois le pays. Mais en général le peuple des
Maldives est spirituel, industrieux, porté à l'exercice des arts,
capable même de s'instruire dans les sciences, dont il fait beaucoup
de cas, surtout de l'astronomie, qu'il cultive soigneusement. Il est
courageux, exercé aux armes, ami de l'ordre et de la police. Les
femmes sont belles; et quoique le plus grand nombre soient de couleur
olivâtre, il s'en trouve d'aussi blanches qu'en Europe.
Tous les habitans de l'un et de l'autre sexe ont les cheveux noirs, et
regardent cette couleur comme une beauté. Les filles ne portent
jusqu'à l'âge de huit ou neuf ans qu'un petit pagne qui met
l'honnêteté à couvert; et les garçons ne commencent aussi à se vêtir
qu'à l'âge de sept ans, c'est-à-dire après qu'ils ont été circoncis.
L'habillement commun des Maldivois est une sorte de haut-de-chausse,
ou de caleçon de toile, qui leur pend depuis la ceinture
jusqu'au-dessous des genoux, et par-dessus lequel ils portent un pagne
de soie ou d'autre étoffe ornée diversement, suivant les degrés du
rang ou de la richesse; le reste du corps est nu. L'habit des femmes
est fort différent de celui des hommes; elles portent de véritables
robes d'une étoffe légère de soie ou de coton, et la bienséance
établie les oblige de se couvrir soigneusement le sein. Il n'y a point
de barbiers publics aux Maldives; chacun se fait le poil avec des
rasoirs d'acier, ou des ciseaux de cuivre et de fonte. Quelques-uns se
rendent mutuellement ce service. Le roi et les principaux seigneurs se
font raser par des gens de qualité, qui se font un honneur de cette
fonction sans en tirer aucun salaire. Mais leur superstition est
extrême pour les rognures de leur poil et de leurs ongles; ils les
enterrent dans leurs cimetières avec beaucoup de soin pour n'en rien
perdre; c'est une partie d'eux-mêmes qui demande, disent-ils, la
sépulture comme le corps. La plupart vont se raser à la porte des
mosquées.
La langue commune des Maldives est particulière à ces îles, mais plus
grossière et plus rude dans les atollons du sud, quoiqu'elle y soit la
même. L'arabe s'apprend dès l'enfance comme le latin en Europe. Ceux
qui ont des liaisons de commerce avec les étrangers parlent les
langues de Cambaye, de Guzarate, de Malacca, et même le portugais.
L'île principale, qui se nomme _Malé_, et dont toutes les autres
tirent leur nom, auquel on joint _dives_, qui signifie amas de petites
îles, est à peu près au centre de cet archipel: son circuit est
d'environ une lieue et demie. Le séjour du roi, qui y tient sa cour, y
attire tant de monde, que c'est la plus peuplée comme la plus fertile;
mais elle est aussi la plus malsaine. La raison que les insulaires en
apportent, est qu'il s'élève des vapeurs malignes de la multitude des
corps qu'on y enterre. Les eaux y sont aussi fort mauvaises. Le roi et
les seigneurs s'en font apporter de quelques autres îles où l'on
n'accorde la sépulture à personne. Dans toutes les Maldives, sans en
excepter l'île de Malé, il n'y a pas de villes qui soient environnées
de murs: chaque île habitée est remplie de maisons, dont les unes sont
séparées par des rues, et les autres dispersées. Celles du peuple sont
composées de bois de cocotier et couvertes de feuilles du même arbre,
cousues en double les unes dans les autres. Les seigneurs et les
riches marchands en font bâtir d'une sorte de pierre blanche et polie,
mais un peu dure à scier, qui se trouve en abondance au fond des
canaux, et qui devient tout-à-fait noire après avoir été long-temps
mouillée de la pluie ou de toute autre eau douce. La méthode qu'on
emploie pour la tirer mérite d'être observée. Il croît dans les îles
une sorte d'arbre qui se nomme _candou_, de la grosseur du noyer,
semblable au tremble par les feuilles, et aussi blanc, mais
extrêmement mou: il ne porte aucun fruit, et n'est pas même propre à
brûler. Lorsqu'il est sec, on le scie en planches qui sont aussi
légères que le liége. Si on a quelques grosses pierres à tirer du fond
de l'eau, on y attache un câble, ce que les insulaires font d'autant
plus aisément, qu'ils savent tous plonger; ensuite ils prennent une
planche de candou, qu'ils lient ou enfilent au câble fort près de la
pierre: ils en mettent par-dessus une ou plusieurs autres, en un mot,
autant qu'il en est besoin, jusqu'à ce que le bois, flottant au-dessus
de l'eau, soulève la pierre, qu'ils conduisent alors très-facilement
jusqu'au bord de leur île. Pyrard assure qu'ils tirèrent ainsi jusqu'à
l'artillerie de son navire submergé. Les planches du même bois leur
servent à faire des radeaux bordés pour la pêche, qu'ils nomment
_candoupatis_. Une autre propriété de ce bois, est qu'il produit du
feu en frottant une pièce contre une autre, et les habitans
n'emploient pas d'autre fusil pour en allumer. À l'égard de la chaux
qui sert à lier les pierres des édifices, ils la font, comme dans la
plus grande partie des Indes, d'écailles et de coquilles qui se
trouvent au bord de la mer.
La religion des Maldives est le pur mahométisme, avec toutes ses fêtes
et ses cérémonies. Chaque île a ses temples et ses mosquées. Ceux qui
ont fait le voyage de la Mecque et de Médine reçoivent des marques
particulières d'honneur et de respect, quelque vile que soit leur
naissance, et jouissent de divers priviléges. On les nomme
_hadgis_[3], c'est-à-dire saints; et pour être reconnus, ils portent
des pagnes de coton blanc et de petits bonnets ronds de la même
couleur, avec une sorte de chapelet qui leur pend à la ceinture.
[Note 3: Ce mot ressemble beaucoup au mot grec [Grec: agios], qui
signifie _saint_.]