lieues de Cochin, au nord. Pyrard ayant employé les jésuites pour
obtenir d'y être embarqué avec ses compagnons, cette grâce leur fut
accordée; mais le gouverneur de Cochin commença par leur remettre aux
pieds des fers qui pesaient trente ou quarante livres, et les livra
dans cet état au général. Pyrard eut le malheur d'être mis dans la
galiote d'un capitaine barbare, qui se nommait _Pedro de Poderoso_, et
qui, le prenant pour un Hollandais, le traita pendant toute sa
navigation avec la dernière cruauté. D'autres incidens le jetèrent
dans une dangereuse maladie, à laquelle il eût mille fois succombé,
sans le secours d'un religieux dominicain, dont il reçut tous les bons
offices de la charité. Les Portugais mouillèrent à Cananor, qui est
éloigné de Cochin d'environ quarante lieues; et, ne s'y étant arrêtés
que trois jours, ils arrivèrent à Goa au commencement de juin.
Tant d'infortunes et de maladies avaient réduit Pyrard et l'un de ses
compagnons dans un si triste état, que, lorsqu'on voulut leur ôter
leurs fers pour les conduire devant le général, il leur fut impossible
de marcher: un reste d'humanité fit prendre le parti de les porter à
l'hôpital du roi. On les y plaça d'abord à la porte, sur des siéges,
pour attendre les officiers qui devaient leur en permettre l'entrée.
Ils furent si frappés de la beauté de l'édifice, qu'ils le prirent
moins pour un hôpital que pour un vaste palais. Cependant ils
remarquèrent au-dessus de la porte l'inscription d'_hôpital du roi_,
avec les armes de Castille et de Portugal, et une sphère. On les fit
bientôt entrer dans un grand portique, où des médecins vinrent les
visiter. De là ils furent transportés par un grand escalier de pierre,
dans la chambre où ils devaient être traités; et le directeur général,
qui était un jésuite, ordonna qu'on leur fournît promptement tout ce
qui était convenable à leur situation.
Ce n'est pas sans raison que l'auteur s'attache à ces légères
circonstances. Comme il ne croit pas qu'il y ait au monde un hôpital
comparable à celui de Goa, il en donne une description dont il espère
que l'utilité se fera sentir pour le bien public à toutes les nations
où son ouvrage sera connu. Cet édifice est de fort grande étendue, et
situé sur le bord de la rivière. C'est une fondation des rois de
Portugal, avec un revenu de vingt-cinq mille pardos, qui valent,
dit-il, chacun vingt sous de notre monnaie, et trente-deux du pays,
mais fort augmenté par les libéralités de divers seigneurs. D'ailleurs
le seul fonds royal est un revenu considérable dans un pays où les
vivres sont à très-bon marché, et l'excellente administration des
jésuites qui le gouvernent[2] sert encore à le multiplier de jour en
jour. Ils envoient jusqu'à Cambaye, pour en faire apporter le froment
et d'autres provisions. Les autres officiers sont des Portugais et des
esclaves chrétiens. Il y a quantité de médecins, de chirurgiens et
d'apothicaires, qui sont obligés, deux fois le jour, de visiter les
malades; mais aussi le nombre en est fort grand, quoiqu'on n'y reçoive
pas les Indiens, qui ont un hôpital à part; ni les femmes, qui sont
aussi dans un bâtiment séparé. Lorsque Pyrard y fut admis, on en
comptait quinze cents, tous Portugais, et la plupart soldats. Ils ont
chacun leur lit, à deux pieds l'un de l'autre, composé de plusieurs
matelas de coton et de taffetas. Les bois ont peu d'élévation, mais
ils sont peints fort proprement de diverses couleurs. Chaque espèce de
maladie a des chambres qui lui sont propres, et l'on n'y dresse des
lits qu'à mesure qu'il y entre des malades. Tout le linge est de coton
très-fin et fort blanc. On commence par raser le poil à ceux qui
arrivent, dans toutes les parties du corps. On les lave soigneusement,
après quoi rien n'est épargné pour les entretenir dans cette propreté.
Le nombre des objets qu'on leur fournit forme un détail surprenant, et
tout est changé de trois jours en trois jours. Les étrangers n'ont la
liberté d'entrer dans l'hôpital que le matin, depuis huit heures
jusqu'à onze, et l'après-midi depuis trois jusqu'à six. Il est permis
aux malades de manger avec leurs amis; et quand les serviteurs
s'aperçoivent qu'un ami vient les visiter, ils apportent quelque chose
de plus qu'à l'ordinaire. Ils donnent du pain autant qu'on en demande.
Les pains y sont petits, et l'on en porte trois ou quatre à un malade,
quoique le plus souvent il n'en puisse manger qu'un. Ce qui est
desservi ne se présente jamais une seconde fois. On ne donne jamais
moins qu'un poulet entier, rôti ou bouilli, et chacun obtient ce qu'il
demande, riz, excellens potages, oeufs, poissons, confitures, et toute
sorte de fruits, à moins que le médecin ne lui en ait interdit
l'usage. Les plats et les assiettes sont de porcelaine de la Chine.
Après le repas, un officier portugais demande tout haut dans chaque
chambre si chacun a sa nourriture ordinaire, et s'il y a quelque sujet
de plainte.
[Note 2: On sait que les jésuites, depuis leur expulsion de l'Espagne
et du Portugal, n'ont plus aucune administration dans les Indes, mais
on se conforme ici au temps où écrivait l'auteur.]
Les bâtimens sont d'une grande étendue. On y voit quantité de
galeries, de portiques et d'agréables jardins, où les malades qui
commencent à se rétablir ont la liberté d'aller respirer l'air. On
leur fait changer de chambre à mesure qu'ils commencent à se porter
mieux, et chacun est placé avec ceux qui sont au même degré de
convalescence. Au milieu de l'hôpital est une grande cour, bien pavée,
dont le centre est un bassin d'eau, où les malades vont quelquefois se
baigner. Toutes les parties de l'édifice sont éclairées la nuit par un
mélange de lampes, de lanternes et de chandelles. Au lieu de verre,
les lanternes sont d'écailles d'huîtres, comme toutes les vitres des
églises et des maisons Goa. Les galeries sont revêtues de fort belles
peintures, dont les sujets sont tirés de l'histoire sainte. L'hôpital
a deux églises éclatantes de richesses et d'ornemens. En un mot, l'air
de grandeur, de propreté et d'abondance qui règne dans cette belle
fondation forme un spectacle si magnifique, que le vice-roi,
l'archevêque et les principaux seigneurs vont souvent s'y promener.
Cet établissement fait honneur sans doute au gouvernement de Goa; mais
ce n'est pas assez de son hôpital, fût-il encore plus beau, pour faire
pardonner son inquisition.
Dans l'espace de vingt jours, Pyrard et son compagnon se trouvèrent
si parfaitement rétablis, qu'osant se promettre tout de l'humanité de
leurs hôtes, ils ne doutèrent pas que de si heureux commencemens ne
fussent comme le prélude de leur liberté. On leur avait même envoyé le
troisième Français, qui ne se louait pas moins des soins qu'on avait
eus de sa santé, quoiqu'il ne fût malade que de fatigue. Ils se
joignirent tous trois pour demander au directeur la permission de se
retirer. Loin de paraître empressé à les satisfaire, le directeur
employa pendant trois mois divers prétextes pour retarder leur départ.
Il n'ignorait pas apparemment de quelle manière ils devaient être
traités. Enfin, cédant à leurs instances, il leur dit de le suivre,
puisqu'ils désiraient si ardemment de sortir. Il les mena dans un
magasin où il leur fit donner des habits neufs, et à chacun un
_pardo_, ou trente-deux sous du pays. Il les pressa de déjeuner,
malgré l'impatience qu'ils avaient de le quitter; et, paraissant
s'attendrir sur leur sort, il leur donna sa bénédiction. À peine se
fut-il éloigné de leurs yeux, qu'ils se virent rudement saisis par
deux sergens, accompagnés de leurs recors. On leur lia les mains, et,
sans écouter leurs plaintes, on les conduisit dans une prison de la
ville. Le geôlier et sa femme étaient métifs. Ayant appris que ces
trois étrangers étaient Français et catholiques, ils les traitèrent
avec assez de douceur; les prisons de Goa sont d'ailleurs moins
rigoureuses et moins infectes que celles de Cochin. L'ordonnance du
roi de Portugal oblige de nourrir tous les prisonniers de guerre et
les étrangers; mais une partie de l'argent qu'on leur destine est
volée par les officiers. Cependant les confrères de la Miséricorde y
suppléent généreusement. Pyrard se trouva moins misérable qu'il ne s'y
était attendu. Après avoir passé un mois dans cette situation, il fut
reconnu pour Français par un jésuite qui venait visiter les prisons;
et, dans l'entretien qu'il eut avec lui, il apprit qu'il y avait au
collége de Saint-Paul de Goa un jésuite français qui se nommait le
père Étienne de la Croix. Il ne balança point à lui écrire, et dès le
lendemain cet honnête missionnaire, étant venu à la prison, le consola
non-seulement par ses exhortations, mais par le partage de sa bourse,
et plus encore par la promesse de demander au vice-roi sa liberté et
celle de ses compagnons. Il était de Rouen: son zèle se refroidit si
peu, qu'il ne cessa pas d'importuner pendant l'espace d'un mois le
vice-roi et l'archevêque. On lui répondit long-temps que les trois
Français méritaient la mort; qu'ils étaient venus aux Indes contre
l'intention de leur propre roi, et depuis la conclusion de la paix
entre l'Espagne et la France. Le vice-roi paraissait résolu de les
envoyer en Espagne pour y être jugés par le roi même; mais le jésuite
mit tant d'ardeur dans ses instances, qu'il obtint enfin la liberté
des trois prisonniers.
Ils se crurent sortis du tombeau. Cependant leur sort en revoyant la
lumière fut d'être réduits à la qualité de soldats dans les troupes
portugaises, et de vivre deux ans à Goa de la paie commune. Ils
trouvaient, à la vérité, beaucoup de secours dans les maisons des
seigneurs, où l'usage du pays n'est pas d'épargner les vivres; mais
ils furent obligés de suivre leurs corps dans diverses expéditions,
jusqu'à Diu et Cambaye, et du côté opposé, jusqu'au cap de Comorin et
jusqu'à l'île de Ceylan. Ce fut dans les intervalles de ces courses
que Pyrard s'attacha souvent à recueillir ce qu'il observait de plus
remarquable dans la capitale des Indes portugaises. Il confesse
néanmoins que, s'il lui était resté quelque espérance de revoir jamais
sa patrie, il aurait apporté beaucoup plus de soin à ce travail; mais,
depuis le jour de son naufrage, il avait vu si peu d'apparence à son
retour, qu'il ne s'était jamais flatté sérieusement d'une si douce
idée. D'ailleurs les Portugais sont si jaloux de tout ce qui
appartient à leurs établissemens, que, s'ils eussent pu le soupçonner
d'y porter un coup d'oeil curieux, il devait s'attendre à périr
misérablement dans les horreurs d'une éternelle prison. Divers
exemples lui servaient de leçon. Il savait qu'ayant pris, vers la côte
de Mélinde, la chaloupe d'un navire anglais dans laquelle ils avaient
trouvé un matelot de cette nation la sonde à la main, ils avaient ôté
la vie à ce malheureux par un cruel supplice. Ainsi, loin de chercher
à leur faire prendre une haute idée de son esprit, il affectait d'en
marquer peu, jusqu'à feindre de ne savoir lire ni écrire, et de ne pas
entendre la langue portugaise. Il exécutait leurs ordres avec une
soumission aveugle, et s'il découvrait quelques marques de haine ou de
mauvaise disposition pour lui, il ne dormait tranquillement qu'après
avoir obtenu par ses services l'amitié de ceux qu'il redoutait. Malgré
toutes ces précautions, il lui est impossible, dit-il, d'exprimer les
affronts, les injures et les opprobres qu'il essuya dans une si longue
captivité.
Pendant son séjour à Goa, il apprit de quelques Anglais, qui avaient
été faits prisonniers dans la rivière de Surate, que _le Croissant_,
l'un des deux vaisseaux avec lesquels il était parti de Saint-Malo,
avait mouillé dans l'île de Sainte-Hélène à son retour, et que, se
trouvant en fort mauvais état, il avait tenté de surprendre un navire
anglais qui avait relâché dans la même rade. Les Anglais, plus faibles
d'hommes, se dérobèrent pendant la nuit. _Le Croissant_, qui faisait
eau de toutes parts, ne put arriver en France et ne sauva ses
marchandises que par un événement dont l'auteur fut informé dans un
autre lieu. Il apprit aussi à Goa que le maître de son propre vaisseau
et les onze matelots qui s'étaient échappés des Maldives étaient
arrivés à Ceylan, pays de la dépendance des Portugais; mais que le
maître y était mort de maladie avec quelques autres, et que, de ceux
qui restaient, les uns s'étaient embarqués pour le Portugal, et les
autres avaient pris parti dans les troupes de la même nation.
Le général, satisfait des services de Pyrard dans l'île de Ceylan, lui
avait promis sa recommandation auprès du vice-roi pour lui faire
obtenir la liberté de retourner en Europe au départ des caraques. Ses
compagnons étant compris dans cette promesse, ils formaient tous trois
les mêmes voeux pour l'heureuse navigation de la flotte, et le moindre
vent qui pouvait l'éloigner de Goa leur causait de mortelles alarmes.
Ils y arrivèrent enfin; mais, tandis qu'ils se repaissaient de leurs
espérances, le vice-roi, sur quelques défiances qu'il conçut des
étrangers qui se trouvaient dans la ville, fit arrêter tous ceux qui
n'étaient pas venus aux Indes dans les navires de Portugal. Quelques
Anglais arrivés nouvellement furent conduits les premiers dans une
étroite prison, et les trois Français ne furent pas exempts du même
sort. Il fallut encore avoir recours aux jésuites, qui recommencèrent
leurs sollicitations à la cour du vice-roi. Pyrard nomme le P. Gaspar
Aléman, qu'on honorait du titre de père des chrétiens; le P. Thomas
Stevens, Anglais de nation; le P. Jean de Cènes, de Verdun; le P.
Nicolas Trigault, de Douai; le P. Étienne de la Croix, de Rouen. Leur
zèle fut si actif et si pressant, que dans l'espace de six semaines il
fit ouvrir aux trois Français les portes de leur prison.
Avant la fin de l'hiver, on vit arriver au port de Goa quatre grandes
caraques, chacune du port d'environ deux mille tonneaux. Quatre mois
furent employés à les réparer. Elles furent équipées pour le retour,
et chargées de poivre. Don Antoine Furtado de Mendoza, qui sortait de
l'administration, en devait prendre le commandement jusqu'à Lisbonne.
On était persuadé que ce seigneur, qui était malade depuis long-temps,
avait été empoisonné par la main d'une femme: l'usage des poisons
lents est commun dans les Indes. C'était néanmoins un des plus grands
hommes que le Portugal eût employés dans la dignité de vice-roi. Il
était venu fort jeune à Goa, et la fortune l'avait accompagné dans
toutes ses guerres. Le roi d'Espagne ne l'avait rappelé que sur sa
réputation, et par le désir de voir un sujet dont il avait reçu
d'importans services. Aussi promettait-il au peuple, dont il était
adoré, de revenir aux Indes lorsqu'il aurait satisfait aux ordres du
roi; mais il n'acheva pas son voyage; la mort le surprit sur mer à la
vue des îles Açores.
Le passe-port de Pyrard et de ses compagnons contenait seulement un
ordre aux officiers de la quatrième caraque de les faire embarquer
avec leur bagage, et de leur donner une certaine mesure d'eau et de
biscuit, telle qu'elle est réglée pour les mariniers. Le roi
fournissait toutes les commodités à ceux qui allaient aux Indes; mais
il n'accordait que du biscuit et de l'eau à ceux qui en revenaient,
dans la crainte que trop de facilité pour le retour ne fît perdre à
quantité de Portugais l'envie d'y demeurer.
Pyrard observa d'abord avec étonnement la grandeur du navire. Il le
compare à un château, non-seulement pour son étendue, mais encore par
le nombre d'hommes qu'il portait, et par la quantité incroyable de ses
marchandises. Il en était si chargé, qu'elles s'élevaient presqu'à la
moitié du mât, et qu'il restait à peine des passages pour marcher.
Quatre jours se passèrent avant qu'on mît à la voile. Dans cet
intervalle, on n'entendit que le bruit des instrumens de musique, de
la mousqueterie et du canon, d'une infinité de barques où les
Portugais de la ville venaient dire adieu à leurs amis; d'autant plus
qu'une flotte, qui allait faire la conquête de Coësme, entre Sofala et
Mozambique, était prête alors à lever l'ancre. Le lendemain de
l'embarquement, un officier, voyant Pyrard oisif tandis qu'on
travaillait au navire, lui donna un soufflet et le traita de
luthérien, avec menace de le jeter dans la mer, s'il ne se rendait pas
plus utile au bien public. Cette leçon lui donna de l'ardeur pour le
travail. En effet, d'environ huit cents personnes qui étaient sur la
caraque, en y comprenant les esclaves et soixante femmes indiennes ou
portugaises, il y en avait peu qui ne parussent empressées pour la
sûreté commune.
En sortant de la barre de Goa, on aperçoit, à douze lieues vers le
nord, des îles fort sèches et comme brûlées, que les Portugais nomment
_islas quimadas_, écueils dangereux pour la navigation. C'est la
première terre qu'on découvre en venant de Lisbonne à Goa. Lorsqu'on
fut à la voile, Pyrard et ses compagnons, qui s'étaient attendus à
être traités comme sur des vaisseaux français, furent extrêmement
surpris de ne voir donner aux gens de l'équipage qu'une petite portion
de pain et d'eau. Ayant compté jusqu'alors qu'on leur fournirait des
vivres, ils n'avaient pris qu'une petite quantité de rafraîchissemens,
qui ne leur devait pas durer plus de quatre jours. Ils se présentèrent
au capitaine et à l'écrivain, et leur montrèrent leur passe-port,
qu'ils n'avaient fait voir encore qu'aux gardes du navire en y
entrant. Le capitaine parut étonné d'avoir trois Français sur son
bord; mais il le fut beaucoup plus de trouver que le passe-port
n'était pas dans la forme qui ordonne les vivres, quoique l'usage soit
de nourrir aux dépens du roi ceux qui sont embarqués par ses ordres.
Il plaignit les Français de n'avoir pas mieux pourvu à leurs besoins;
et, s'emportant contre le vice-roi et les officiers, il les traita de
voleurs, qui ne manqueraient pas de mettre sur leur compte la
nourriture des trois étrangers comme s'ils l'avaient reçue. Il ajouta
que le pain et l'eau qu'on leur donnerait pendant la route seraient
une diminution de la portion des mariniers. Cependant leur situation
inspira tant de pitié à tous ceux qui en furent informés, qu'elle leur
attira du moins un traitement plus doux. Leur misère fut respectée;
mais ils eurent beaucoup à souffrir du côté de la nourriture. On leur
donnait par mois trente livres de biscuit et vingt-quatre pintes
d'eau; et comme ils n'avaient pas de lieu fermé pour y garder cette
provision, il arrivait souvent qu'on leur en dérobait quelques
parties, surtout pendant la nuit; ils n'avaient pas même de quoi se
mettre à couvert de la pluie. Une autre incommodité, qui n'était pas
moins nuisible à leur repos qu'à leurs alimens, était la multitude
d'une sorte d'insectes ailés, fort semblables aux hannetons, qui sont
un tourment continuel dans le retour des Indes, et qu'on apporte de
cette contrée. Ils jettent une puanteur insupportable lorsqu'on les
écrase: ils mangent le biscuit, ils percent les coffres et les
tonneaux; ce qui cause souvent la perte du vin et des autres liqueurs.
La caraque était remplie de ces fâcheux animaux. Pyrard trouvait
d'ailleurs le biscuit portugais de très-bon goût. Il est aussi blanc,
dit-il, que notre pain de chapitre; aussi n'y emploie-t-on que le pain
le plus blanc, qu'on coupe en quatre morceaux plats, et qu'on remet
deux fois au feu pour le faire cuire. Tout le monde avait la même
portion d'eau que les officiers du navire. L'épargne est recommandée
sur cet article, parce que, les provisions générales ne devant durer
que trois mois, on se trouve réduit à de terribles extrémités lorsque
le voyage est beaucoup plus long. Quelques honnêtes gens invitaient
quelquefois les trois Français à manger avec eux, ou leur envoyaient
ce qui sortait de leur table; mais, les vivres étant salés, Pyrard ne
mangeait qu'avec précaution, parce qu'avec si peu d'eau par jour, il
craignait la soif dans les calmes et les grandes chaleurs qu'on
souffrait continuellement.
Après neuf ou dix jours de navigation, l'alarme se répandit sur la
caraque à la vue de trois vaisseaux qui allaient des côtes de l'Arabie
vers les Maldives. On les prit pour des Hollandais, et la plupart des
gens de l'équipage se souvenant d'avoir été maltraités par cette
nation, le ressentiment et la crainte les faisaient déjà penser à
tourner leur vengeance sur les trois Français, qu'ils regardaient
comme les amis des Hollandais, ou que, dans leur prévention ordinaire,
ils comprenaient avec eux sous le nom de _lutheranos_. Quelques-uns
proposaient de les jeter dans la mer. Mais cette petite escadre ayant
suivi tranquillement sa route, on jugea que c'étaient des Arabes qui
allaient aux Maladives ou à Sumatra.
On passa la terre de Natal sans essuyer aucun outrage de la mer et des
vents; mais les grandes afflictions étaient réservées au passage du
Cap. Pyrard observe qu'on était parti trop tard de Goa. L'usage est de
se mettre en mer à la fin de décembre ou au commencement de janvier,
et ceux qui s'en écartent ne manquent pas d'être exposés à tout ce que
la mer a de plus redoutable. Il serait inutile de s'étendre avec
l'auteur sur tous les obstacles qui retinrent deux mois la caraque à
la vue du cap de Bonne-Espérance, et qui la rendirent le jouet
pitoyable des vents et des flots. Elle était si ouverte, que, dans un
si long espace de temps, les deux pompes ne furent abandonnées ni nuit
ni jour. Quoique tout le monde y travaillât, jusqu'au capitaine, on ne
pouvait suffire à vider l'eau qui entrait de toutes parts. La grande
vergue se rompit deux fois dans le milieu, et les voiles furent mises
plusieurs fois en pièces. Trois matelots et deux esclaves furent
emportés au loin dans la mer. Le péril devint si pressant, qu'on
résolut de soulager le vaisseau en jetant toutes les marchandises;
mais cette fatale nécessité fut l'occasion d'un autre désordre. Comme
il fallait commencer par les coffres et les ballots qui s'offraient
les premiers, il s'éleva une si furieuse querelle, qu'on en vint aux
coups d'épée. Le capitaine, quoique appelé par d'autres soins, fut
contraint d'employer tous ses efforts pour arrêter les plus furieux,
et de leur faire mettre les fers aux pieds. Ce qui augmentait la
douleur et les regrets, c'est qu'en arrivant à la vue du Cap, on
n'aurait eu besoin du même vent que six heures de plus pour le
doubler.
Dans cette extrémité qui paraissait sans remède, le capitaine ayant
tenu conseil avec les gentilshommes et les marchands, tout le monde
penchait à retourner aux Indes; d'autant plus qu'il était défendu par
le roi d'Espagne de s'efforcer dans cette saison de doubler le cap de
Bonne-Espérance; et qu'en supposant même qu'on y pût arriver, il était
impossible à un bâtiment tel que la caraque d'y aborder et d'y prendre
port; mais les pilotes combattirent cet avis, parce que la caraque
n'était pas en état de recommencer une si longue route, sur tout ayant
à repasser la terre de Natal, où il fallait s'attendre à de nouvelles
tempêtes. On se trouvait assez près de la terre pendant le conseil. À
peine fut-il fini, qu'on y fut pris d'un calme qui rendit les voiles
inutiles pour se retirer au large. La caraque fut portée par
l'agitation des flots ou la violence des courans dans une grande baie,
dont il était impossible de sortir sans le secours du vent. Cependant
on voyait sur les côtes un prodigieux nombre de sauvages qui
paraissaient s'attendre à profiter des débris du vaisseau. Le
capitaine exhortait déjà tout le monde à prendre les armes, et l'on
était également occupé de la crainte de se briser contre la côte et de
celle de tomber entre les mains de ces barbares; mais le ciel permit,
dans ce danger, qu'il s'élevât un petit vent de terre qui sauva la
caraque en la jetant hors de la baie.
Ce ne fut que le dernier jour de mai, après quantité d'autres
infortunes, que le vent devint propre à doubler le Cap. Les pilotes
reconnurent le lendemain qu'on l'avait passé, et la joie commença
aussitôt à renaître dans l'équipage, avec l'espérance d'arriver
heureusement à Lisbonne. Les Portugais ne s'y livrent jamais qu'après
avoir passé le Cap, et se croient toujours menacés jusque-là de
retourner sur leurs traces. On aborda le 5 juin dans l'île de
Sainte-Hélène.