Pendant son travail, il s'efforçait de retenir quelques mots de la

langue du pays. Ce soin, auquel il apportait toute son attention, le

mit en état de se faire entendre. Le seigneur de l'île, qui se nommait

Aly Pandio Atacourou, et qui avait épousé une parente du roi, conçut

de l'affection pour lui, et prit plaisir à son entretien. C'était un

homme d'esprit, et versé même dans les sciences, qui avait eu en

partage les boussoles et les cartes marines du vaisseau. Comme elles

ne ressemblaient point à celles du pays, la curiosité lui faisait

souhaiter des explications. Il n'en avait pas moins pour se faire

instruire des moeurs et des usages de l'Europe. Cette conversation

hâta les progrès de Pyrard dans la langue, et lui en fit faire encore

de plus utiles dans l'estime d'Aly Pandio. Il obtint des vivres et

d'autres secours qui lui rendirent sa situation plus supportable.

Aly Pandio était parent d'Ibrahim, seigneur de Pouladou, et l'amitié,

jointe aux liens du sang, le portait à lui rendre de fréquentes

visites. Les compagnons de Pyrard, qui étaient restés dans l'île de

Pouladou, mouraient les uns après les autres. Le capitaine, le premier

commis, le contre-maître, et quantité de matelots étaient déjà morts.

Le maître, qui, après avoir été conduit dans l'île de Malé, était

revenu à Pouladou, voyant que depuis la mort du capitaine le roi ne

parlait plus de la barque qu'il lui avait promis d'équiper pour l'île

de Sumatra, forma l'entreprise de se sauver. Il ne communiqua son

dessein qu'à douze de ses compagnons, qui se conduisirent avec tant

d'adresse, qu'enfin ils surprirent la barque d'Aly Pandio dans une

visite que ce seigneur rendit à Ibrahim. Ils se fournirent d'eau douce

et de cocos, qu'ils avaient secrètement cachés dans un bois voisin, et

s'embarquèrent en plein midi, c'est-à-dire dans le temps qu'on s'en

défiait le moins. Cependant les insulaires s'en aperçurent bientôt;

mais, n'ayant pas d'autres barques pour les poursuivre, ils

tournèrent leurs ressentimens contre les infortunés qui restaient

entre leurs mains, au nombre de huit, quatre sains, et quatre malades;

ils les maltraitèrent avec tant de cruauté, que les malades en

moururent, et furent jetés à la mer. Le lieutenant du vaisseau était

de ce nombre.

Il s'était passé trois mois et demi depuis leur naufrage, lorsqu'on

vit arriver dans l'île de Paindoué un des premiers seigneurs de la

cour, chargé des ordres du roi pour achever de faire tirer du vaisseau

tout ce qui pouvait y être demeuré, et pour faire une recherche exacte

de l'argent que les insulaires de Pouladou avaient arraché de leurs

captifs.

Pyrard, ayant été présenté à l'envoyé par Aly Pandio, eut le bonheur

de lui plaire. Sa physionomie, qui était heureuse, le faisait prendre

pour quelque seigneur de l'Europe. Cette opinion lui était si

avantageuse, qu'il se gardait bien de détromper ses maîtres. Mais rien

ne lui fut si utile que d'avoir appris la langue du pays. L'envoyé,

charmé de son entretien, ne lui permettait pas un moment de le

quitter. Il le mena dans une île éloignée de dix lieues, qui se nomme

_Touladou_, où il avait alors une de ses femmes. Lorsqu'il partit pour

retourner à la cour, non-seulement il le prit avec lui, mais il lui

permit de se faire accompagner d'un des autres captifs, avec lequel il

était lié d'une amitié particulière; et la considération qu'il eut

pour lui s'étendit jusqu'à ses autres compagnons, qu'il daigna

consoler par l'espérance d'un meilleur sort.

Le jour du départ, on relâcha vers le soir dans une petite île nommée

_Maconodou_, parce que l'usage des Maldives est de ne jamais tenir la

mer dans l'obscurité de la nuit. Le lendemain, étant arrivé à Malé,

l'envoyé donna ordre à ses gens de conduire Pyrard dans son palais, et

se rendit d'abord à la cour pour rendre compte au roi de sa

commission. Ce prince, à qui il ne manqua pas de parler de son captif,

eut aussitôt la curiosité de le voir. Pyrard fut appelé; mais on le

fit attendre trois heures dans une salle du palais, et le soir on le

fit entrer dans une cour, où le roi était occupé à voir ce qu'on avait

apporté du navire. C'étaient des canons, des boulets, des armes, et

divers instrumens de guerre et de marine, qui furent renfermés dans le

magasin de l'île.

Pyrard, s'étant approché, fit son compliment au roi, non-seulement

dans la langue, mais encore selon les usages du pays. Un spectacle si

nouveau causa tant de satisfaction à ce monarque, que, prenant plaisir

à s'entretenir avec lui, il lui demanda plusieurs explications sur

quelques restes du navire dont il ne pouvait pas comprendre l'usage.

Ensuite, lui ayant recommandé de se présenter tous les jours au palais

avec les autres courtisans, il donna ordre à l'envoyé de lui procurer

un logement commode, et de le bien traiter. Les jours suivans, Pyrard

eut peine à répondre aux empressemens du roi, qui voulait être informé

des moeurs et des usages de la France. Son étonnement parut extrême

lorsqu'il eut appris la grande supériorité d'étendue et de force que

la France a sur le Portugal. Il demanda pourquoi les Français avaient

abandonné la conquête des Indes à d'autres nations de l'Europe, et

comment les Portugais avaient la hardiesse de faire passer leur roi

pour le plus puissant de tous les chrétiens. Pyrard fut présenté aux

reines des Maldives, qui l'occupèrent pendant plusieurs jours à

satisfaire aussi leur curiosité. Elles lui firent mille questions sur

la figure, les habits, les mariages et le caractère des dames de

France. Souvent elles le faisaient appeler sans la participation du

roi, et ces entretiens ne finissaient pas.

De quinze ou seize captifs qui avaient été conduits avant lui dans

cette île, il ne restait que deux Flamands; ce qui faisait le nombre

de quatre, avec Pyrard et le compagnon qu'il avait amené; tous les

autres étaient morts ou de maladie ou par de funestes accidens. Enfin

des quarante qui étaient échappés à la fureur des flots il n'en

restait que cinq dans les autres îles, et les quatre de Malé. Pyrard

employa toute sa faveur pour obtenir du moins qu'ils fussent tous

rassemblés dans la même île. Cette grâce lui fut accordée. Ils se

trouvèrent ainsi au nombre de neuf, quatre Français et cinq Flamands,

tous assez humainement traités du roi et des seigneurs.

Cependant l'abondance et la liberté dont Pyrard jouissait ne

l'empêchèrent pas de tomber dans une fièvre ardente, qui est la plus

dangereuse maladie du pays. Elle est connue dans toute l'Inde sous le

nom de _maléons_ ou _fièvre des Maldives_. Un étranger qui échappe à

sa malignité passe pour naturalisé dans ces îles, et reçoit le nom de

_Dive_, qui est celui des habitans. La fièvre ne l'eut pas plus tôt

quitté, que ses jambes et ses cuisses s'enflèrent comme dans

l'hydropisie. Ses yeux s'affaiblirent jusqu'à lui faire craindre de

perdre entièrement la vue; il lui resta une opilation de rate qui lui

rendait la respiration difficile, et dont il ne fut jamais délivré

parfaitement pendant tout son séjour aux Maldives. Ce mal est commun

parmi les habitans, qui le nomment _ont cori_. Les médecins et les

remèdes ne manquaient pas à Pyrard; mais il n'en reçut aucun

soulagement, jusqu'à ce que, ses jambes s'étant crevées, les eaux qui

en causaient l'enflure s'évacuèrent d'elles-mêmes, et ses yeux

reprirent leur ancienne force. Il se forma néanmoins dans ses jambes

des ulcères si profonds et si douloureux, qu'il en perdit le sommeil:

il passa quatre mois dans cette situation.

Le roi ne cessait de s'intéresser à la santé de Pyrard, et de le faire

traiter avec beaucoup de soin. Il fit venir d'une petite île nommée

_Bandou_, qui est à la vue de celle de Malé, un homme célèbre pour la

guérison de cette maladie, par le conseil duquel Pyrard fut transporté

dans cette île, où l'air est plus favorable aux malades. Son absence

devint funeste à quatre des cinq Flamands qu'il laissait derrière lui.

L'embarras de se trouver sans interprète, et le retranchement des

secours qu'ils recevaient de lui, leur rendirent le séjour de Malé si

insupportable, qu'ayant fait secrètement quelques provisions pour leur

fuite, et s'étant saisis d'une petite barque destinée à la pêche, ils

s'embarquèrent à l'entrée de la nuit. Malheureusement pour eux, il

s'éleva une furieuse tempête qui brisa leur barque au milieu des bancs

et des rochers. On en reconnut le lendemain quelques pièces qui firent

juger que les quatre fugitifs avaient péri dans les flots. Deux jours

après, le compagnon de Pyrard, qui était de Bretagne comme lui, et qui

lui avait toujours rendu les devoirs d'une fidèle amitié, mourut d'une

maladie dont il était affligé depuis long-temps. Sa douleur fut si

vive, qu'elle retarda encore sa guérison de deux mois, surtout

lorsqu'il eut appris que le roi faisait un crime aux autres de

l'évasion des quatre Flamands, et le soupçonnait lui-même d'y avoir

contribué par ses conseils. Les deux Français et le seul Flamand qui

restaient à Malé furent examinés avec beaucoup de rigueur; et

quoiqu'ils ne fussent pas reconnus coupables, on leur retrancha les

provisions qu'ils recevaient de la cour, en leur permettant seulement

de recevoir des vivres de la charité de ceux qui voudraient leur en

donner. Pyrard, après son rétablissement, prit la résolution de

demeurer dans l'île de Bandou pour y cacher sa tristesse et se mettre

à couvert de la colère du roi; mais on lui conseilla de retourner à la

cour, comme le seul moyen de se justifier. À son arrivée, il se

présenta au palais, et le hasard lui ayant fait rencontrer le roi qui

sortait dans une de ses cours, il eut la hardiesse de le saluer sans

aucune marque d'embarras. Ce prince en tira une conclusion favorable

pour son innocence; il lui demanda s'il était bien guéri; il voulut

même s'en assurer en regardant les traces de ses plaies. Cependant,

loin de lui rendre son ancienne faveur, il donna ordre qu'il fût

traité comme ses compagnons; ce qui était d'autant plus humiliant,

que, les plus grands seigneurs du royaume se croyant honorés de

recevoir de la cour du riz et d'autres provisions, c'était une espèce

d'infamie d'en être privé. Dans le cours de sa disgrâce, et lorsque

ses amis lui représentaient, pour le consoler, non-seulement qu'elle

ne serait pas de longue durée, mais qu'il ne devait pas cesser de se

rendre au palais, suivant l'usage du pays, où les seigneurs disgraciés

se présentent sans cesse au roi pour attendre qu'il recommence à leur

parler, le bruit se répandit qu'il avait formé le dessein de prendre

la fuite avec ses compagnons: il fut appelé au palais par les six

principaux moscoulis ou officiers du roi, qui lui défendirent de

fréquenter les trois autres captifs, et même de leur parler français.

L'exécution de cet ordre étant fort difficile, parce qu'ils étaient

logés les uns près des autres, on ne laissa pas de leur faire un crime

de l'avoir violé, et deux des trois compagnons de Pyrard en portèrent

la peine; ils furent conduits dans une île nommée _Souadou_, à

quatre-vingts lieues de Malé, vers le sud: le troisième aurait eu le

même sort, si les services qu'il rendait à quelques moscoulis, en

qualité de tailleur et de trompette, ne les eussent portés à

solliciter pour lui. Le roi fit à Pyrard des reproches fort vifs de sa

désobéissance; mais ayant ajouté avec plus de douceur qu'il aurait été

fâché d'apprendre qu'il se fût noyé comme les quatre Flamands, il lui

donna occasion de se justifier avec tant de force, que cette aventure

servit à le remettre en grâce. Il fut logé au palais et servi avec

abondance. On lui donna un esclave pour les offices domestiques, une

somme d'argent et diverses commodités. Il obtint bientôt le rappel des

deux exilés, à l'occasion d'un ouvrage que l'un des deux, qui était

Flamand, fit avec la seule pointe d'un couteau; c'était un petit

navire à la manière de Flandre, qui n'avait qu'une coudée de longueur,

mais auquel il ne manquait ni voiles, ni cordages, ni le moindre des

ustensiles, comme dans un navire de cinq cents tonneaux. Le roi,

charmé de son habileté, consentit à son retour, et fit grâce en sa

faveur à son compagnon.

Pyrard passa quelques années dans une situation si douce, qu'il

n'avait, dit-il, à regretter que l'exercice de sa religion. Il voyait

tous les jours le roi qui le comblait de bienfaits; il était caressé

des grands, et plusieurs d'entre eux lui portaient une sincère

affection. Il acquit même quantité de cocotiers, qui sont une des

richesses du pays; et trafiquant avec les navires étrangers que le

commerce amenait souvent à Malé, il se trouva dans une véritable

opulence. Les marchands avaient pris tant de confiance en sa bonne

foi, qu'ils lui laissaient, dans leur absence, des marchandises à

vendre pour leur retour. Il se conformait d'ailleurs aux usages et aux

manières des habitans. Jamais personne n'avait dû les mieux connaître,

et son dessein dans cette étude n'était pas moins de plaire à la

nation que de se mettre en état de donner quelque jour une fidèle

relation des Maldives, lorsqu'il plairait au ciel de lui accorder la

liberté. C'est de cette relation que nous tirerons bientôt quelques

détails sur ces îles.

Il y avait cinq ans qu'il était dans le pays, lorsque des pirates du

Malabar, conduits par un pilote des Maldives qui connaissait

parfaitement les passages, et qui s'était laissé corrompre par argent,

vinrent piller Malé, en emportèrent toutes les richesses, tuèrent le

roi, et emmenèrent ses femmes captives. Pyrard se trouva néanmoins

dans une haute faveur auprès du général des pirates. La meilleure

artillerie de l'île était celle qu'on avait sauvée du naufrage des

Français. Les ennemis, charmés de se voir maîtres de ces belles

pièces, mais fort embarrassés à les monter, apprirent de lui des

méthodes qu'ils ignoraient. D'ailleurs, étant informés de la

considération que le roi et toute la cour avaient eue pour lui, ils se

flattaient d'en tirer diverses lumières pour la connaissance de ces

îles.

Pyrard fut conduit vers le golfe de Bengale. En passant par la

dernière des îles Maldives, qui se nomme _Oustimé_, les pirates y

mouillèrent, parce que le roi qu'ils venaient de massacrer y était né;

et faisant main-basse sur tous les habitans, ils y laissèrent

d'horribles traces de leur barbarie. Ensuite ils employèrent trois

jours pour gagner une petite île nommée _Malicut_, où ils jetèrent

l'ancre pour s'y rafraîchir pendant deux jours. Cette île, qui n'a que

quatre lieues de tour, est d'une fertilité admirable en millet, en

cocos, en bananes, et en quantité d'autres fruits. La pêche y est

excellente, et l'air beaucoup plus tempéré qu'aux Maldives. Le langage

et les moeurs y sont les mêmes. Elle avait été soumise au même

gouvernement; mais, le roi l'ayant donnée en partage à un de ses

frères, elle était passée dans les mains d'une princesse qui relevait

du roi de Cananor. Cette reine reçut Pyrard avec beaucoup de caresses.

Elle l'avait vu plusieurs fois à la cour du roi des Maldives, dont

elle était proche parente. Elle se fit raconter la fin tragique de

cet infortuné monarque, et elle donna beaucoup de larmes à ce triste

récit. Les pirates, ayant remis à la voile, s'avancèrent vers les îles

de Divandurou, à trente lieues de Malicut, vers le nord. Elles sont au

nombre de cinq, chacune d'environ sept lieues de tour, à quatre-vingts

lieues de la côte de Malabar, et sous l'obéissance du roi de Cananor.

Leurs habitans sont des mahométans malabares, la plupart fort riches

par le trafic qu'ils font dans toutes les parties de l'Inde, surtout

aux Maldives, d'où ils tirent quantité de marchandises, et où ils ont

habituellement des facteurs. Les coutumes et le langage n'y sont pas

différens de ceux de Cananor, de Cochin, de Calicut, et de toute la

côte de Malabar. Le terroir y est fertile et l'air extrêmement sain.

Ces îles sont comme un entrepôt pour toutes les marchandises de la

Terre-Ferme, des Maldives et de Malicut. De là, tirant vers le sud, on

alla doubler le cap de Galle, qui fait la pointe de l'île de Ceylan.

Le nombre des baleines est si grand dans cette route, qu'elles mirent

les galères en danger, et que les pirates furent obligés d'employer

leurs tambours, leurs poêles et leurs chaudrons pour les éloigner par

le bruit.

Après un mois de navigation, on arriva au port de Chartican, dans le

royaume de Bengale, où Pyrard fut présenté au gouverneur de la

province, qui prend le titre de roi, suivant l'usage de toutes ces

contrées. Il se trouvait à Chartican un navire de Calicut, dont le

maître assura Pyrard qu'on voyait souvent des navires hollandais à

Calicut, et lui offrit cette voie pour retourner en France. Toutes les

caresses du gouverneur ne l'empêchèrent pas d'accepter. Il partit, et

rejoignit deux de ses compagnons dans la route.

Le séjour de Calicut fut d'environ huit mois. On était à la fin de

février; les trois Français firent marché avec quelques matelots pour

se faire transporter dans une almadie jusqu'au port de Cochin, qui

n'est qu'à vingt lieues de Calicut. Mais ils reconnurent bientôt que

leurs guides étaient des traîtres, et que leurs infortunes allaient

recommencer. Pyrard était convenu avec eux de partir à la haute marée.

Ils vinrent l'appeler vers minuit, et lui laissant le temps de faire

ses derniers préparatifs avec ses compagnons, ils feignirent d'aller

attendre dans le lieu où ils devaient s'embarquer. La lune était fort

claire. Il se mit en chemin avec les deux autres Français. Chargés

tous trois de leur bagage, et suivant le bord de la mer, ils

marchèrent quelque temps sans obstacle; mais, lorsqu'ils furent proche

de l'almadie, ils se virent environnés tout d'un coup de chrétiens du

pays, amis des Portugais, qui s'étaient mis en embuscade pour les

attendre, et qui fondirent sur eux en criant _mata, matao_,

c'est-à-dire, _tue, tue_, et leur donnant même quelques coups pour

augmenter leur frayeur. Pyrard s'écria qu'il était catholique, et les

supplia de ne pas le tuer, du moins sans confession. Ils parurent peu

sensibles à sa prière, et le traitèrent de luthérien. Ensuite l'ayant

saisi au collet, lui et ses compagnons, ils leur lièrent étroitement

les mains derrière le dos, et les menacèrent de la mort, s'ils

ouvraient la bouche pour parler. Ils leur tinrent l'épée sur la gorge

pendant plus d'une heure, pour se donner le temps de rendre compte aux

facteurs portugais du succès de leur entreprise. Le chef de ces

brigands était un métif de Cochin, nommé _Jean Furtado_, qui était

depuis quelque temps à Calicut pour se faire restituer un navire que

les corsaires voisins lui avaient enlevé. Aussitôt que son messager

fut revenu, il fit dépouiller les trois Français de tout ce qu'ils

avaient apporté, et les fit jeter nus et liés dans une almadie presque

remplie d'eau, où ils s'imaginèrent d'abord qu'on voulait les noyer.

Cependant il leur promit avec serment de ne leur faire aucun mal.

L'almadie fut mise en mer. On s'avança jusqu'à la côte de Chaly, où

l'on prit terre. Peu de temps après ils arrivèrent à Cochin.

Pendant qu'ils étaient dans leur barque, attendant le retour d'un des

guides qui était allé porter au gouverneur la lettre de Furtado, ils

admirèrent la foule du peuple que la curiosité amenait pour les voir.

Chacun leur disait qu'ils seraient pendus le lendemain, et leur

montrait une grande place à droite de la rivière en entrant dans la

ville; on y voyait encore une potence où deux ou trois Hollandais

avaient été accrochés depuis peu de temps. Ils n'avaient pour habits

qu'une simple pièce de coton; car, en les congédiant, Furtado leur

avait ôté ceux qu'il leur avait fait prendre à Chaly. Bientôt ils

virent paraître un seigneur portugais, accompagné de sept ou huit

esclaves armés de pertuisanes, qui les conduisit chez le gouverneur:

ils y furent interrogés, et leurs réponses furent regardées comme

autant d'impostures. Cependant la femme et les filles du gouverneur,

qui obtinrent la liberté de les voir, et dont Pyrard admira la beauté,

parurent touchées de quelque sentiment de compassion qui les aurait

portées, dit-il, à leur faire du bien, si la crainte ne les eût

arrêtées. Ils furent menés de là chez l'oydor de cidade, ou le juge

criminel, pour être traités comme des voleurs; mais heureusement cet

officier refusa d'être leur juge, parce qu'ils étaient prisonniers de

guerre. Enfin le gouverneur les fit conduire dans la prison publique,

pour attendre l'occasion de les envoyer à Goa devant le tribunal du

vice-roi des Indes. C'est par ces traitemens atroces que les Portugais

s'efforçaient d'épouvanter les négocians d'Europe que la curiosité ou

l'intérêt pouvait attirer dans les Indes.

La prison de Cochin se nomme le _tronco_. C'est une grande et haute

tour carrée, sous le toit de laquelle est un plancher, avec une espèce

de trape qui ferme à clef, et par où l'on descend les prisonniers sur

une planche soutenue par quatre cordes; on les retire de même. La

profondeur de cette espèce de puits est de six à sept toises. Il n'a

pas de porte par le bas, et ne reçoit de jour que par une grande

fenêtre pratiquée dans le mur, qui est d'une brasse et demie

d'épaisseur, et fermée par de gros barreaux de fer, au travers

desquels on peut passer un pain de la grosseur de deux livres. C'est

par cette ouverture que le geôlier fournit aux captifs, avec une sorte

de pelle à long manche, ce qu'on juge à propos de leur accorder. La

grille de fer est triple, c'est-à-dire qu'il y en a une en dedans, une

en dehors, et une au milieu. Pyrard ne peut s'imaginer qu'il y ait de

plus effroyable prison dans le reste du monde. Lorsqu'on l'eut fait

monter au sommet de la tour avec ses compagnons, on écrivit leurs noms

sur le registre commun. Ils observèrent que ce sommet était une autre

prison; et leur espérance, pendant quelques momens, fut de n'être pas

menés plus loin. Ils y trouvèrent un Hollandais qu'ils avaient vu aux

Maldives, où il avait perdu son vaisseau, et qui avait été tiré depuis

peu de la prison d'en bas, à l'occasion d'une violente maladie, et

surtout à la recommandation des jésuites. Mais ils furent beaucoup

plus surpris d'y voir un gentilhomme qui avait été à Marseille, et

qui, parlant bien la langue française, leur demanda des nouvelles de

M. le duc de Guise, au service duquel il avait été. Il leur fit

présent d'une pièce d'or de la valeur d'une cruzade; enfin le geôlier

les fit descendre dans la prison inférieure, qui contenait alors cent

vingt ou cent trente prisonniers portugais, métifs, indiens chrétiens,

mahométans et gentils. L'usage entre ces malheureux est de choisir

parmi eux un ancien auquel ils obéissent. Chacun lui paie un droit

d'entrée, dont il donne la moitié au geôlier, et sur lequel il est

obligé d'entretenir une lampe devant une image de Notre-Dame. La messe

se dit tous les jours de fête, du côté extérieur de la grille. Comme

ce lieu est le plus sale et le plus infect qu'on puisse se

représenter, on a besoin d'une force extraordinaire pour résister

long-temps aux vapeurs empoisonnées qu'on y respire. La lampe qu'on y

entretient allumée pendant toute la nuit s'éteint souvent faute d'air.

On est forcé, par l'excès de la chaleur, d'être nu jour et nuit. À la

vérité, quelques esclaves, payés par l'ancien, rafraîchissent l'air

avec un grand éventail; mais le principal soulagement, sans lequel on

périrait dès les premiers jours, vient d'une confrérie portugaise de

la Miséricorde, qui donne tous les jours à chaque prisonnier chrétien

une demi-tengue, c'est-à-dire la valeur de cinq sous, et aux autres,

une fois le jour, du riz cuit et du poisson. On fournit aussi de l'eau

pour se laver. Pyrard et ses deux compagnons n'eurent pas demeuré neuf

à dix jours dans cet horrible cachot, qu'ils se trouvèrent le corps

enflé et couvert de bubes fort douloureuses.

Quelques prisonniers portugais leur conseillèrent d'écrire aux pères

jésuites du collége de Cochin. Le supérieur ne tarda pas à les venir

visiter; et les ayant reconnus Français et catholiques, il entreprit

d'obtenir leur liberté. Le gouverneur lui répondit qu'ayant déjà écrit

au vice-roi, il n'en était plus le maître, mais que son dessein était

de les envoyer à Goa, et que, dans l'intervalle, il consentait qu'ils

fussent élargis, à condition que les jésuites s'obligeraient à les

représenter. Ainsi, quittant leurs chaînes, ils furent assez bien

traités jusqu'à leur départ; et l'usage que Pyrard fit de sa liberté

fut pour observer ce qu'il y a de remarquable à Cochin.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4) · 第 3 / 22 段