langue du pays. Ce soin, auquel il apportait toute son attention, le
mit en état de se faire entendre. Le seigneur de l'île, qui se nommait
Aly Pandio Atacourou, et qui avait épousé une parente du roi, conçut
de l'affection pour lui, et prit plaisir à son entretien. C'était un
homme d'esprit, et versé même dans les sciences, qui avait eu en
partage les boussoles et les cartes marines du vaisseau. Comme elles
ne ressemblaient point à celles du pays, la curiosité lui faisait
souhaiter des explications. Il n'en avait pas moins pour se faire
instruire des moeurs et des usages de l'Europe. Cette conversation
hâta les progrès de Pyrard dans la langue, et lui en fit faire encore
de plus utiles dans l'estime d'Aly Pandio. Il obtint des vivres et
d'autres secours qui lui rendirent sa situation plus supportable.
Aly Pandio était parent d'Ibrahim, seigneur de Pouladou, et l'amitié,
jointe aux liens du sang, le portait à lui rendre de fréquentes
visites. Les compagnons de Pyrard, qui étaient restés dans l'île de
Pouladou, mouraient les uns après les autres. Le capitaine, le premier
commis, le contre-maître, et quantité de matelots étaient déjà morts.
Le maître, qui, après avoir été conduit dans l'île de Malé, était
revenu à Pouladou, voyant que depuis la mort du capitaine le roi ne
parlait plus de la barque qu'il lui avait promis d'équiper pour l'île
de Sumatra, forma l'entreprise de se sauver. Il ne communiqua son
dessein qu'à douze de ses compagnons, qui se conduisirent avec tant
d'adresse, qu'enfin ils surprirent la barque d'Aly Pandio dans une
visite que ce seigneur rendit à Ibrahim. Ils se fournirent d'eau douce
et de cocos, qu'ils avaient secrètement cachés dans un bois voisin, et
s'embarquèrent en plein midi, c'est-à-dire dans le temps qu'on s'en
défiait le moins. Cependant les insulaires s'en aperçurent bientôt;
mais, n'ayant pas d'autres barques pour les poursuivre, ils
tournèrent leurs ressentimens contre les infortunés qui restaient
entre leurs mains, au nombre de huit, quatre sains, et quatre malades;
ils les maltraitèrent avec tant de cruauté, que les malades en
moururent, et furent jetés à la mer. Le lieutenant du vaisseau était
de ce nombre.
Il s'était passé trois mois et demi depuis leur naufrage, lorsqu'on
vit arriver dans l'île de Paindoué un des premiers seigneurs de la
cour, chargé des ordres du roi pour achever de faire tirer du vaisseau
tout ce qui pouvait y être demeuré, et pour faire une recherche exacte
de l'argent que les insulaires de Pouladou avaient arraché de leurs
captifs.
Pyrard, ayant été présenté à l'envoyé par Aly Pandio, eut le bonheur
de lui plaire. Sa physionomie, qui était heureuse, le faisait prendre
pour quelque seigneur de l'Europe. Cette opinion lui était si
avantageuse, qu'il se gardait bien de détromper ses maîtres. Mais rien
ne lui fut si utile que d'avoir appris la langue du pays. L'envoyé,
charmé de son entretien, ne lui permettait pas un moment de le
quitter. Il le mena dans une île éloignée de dix lieues, qui se nomme
_Touladou_, où il avait alors une de ses femmes. Lorsqu'il partit pour
retourner à la cour, non-seulement il le prit avec lui, mais il lui
permit de se faire accompagner d'un des autres captifs, avec lequel il
était lié d'une amitié particulière; et la considération qu'il eut
pour lui s'étendit jusqu'à ses autres compagnons, qu'il daigna
consoler par l'espérance d'un meilleur sort.
Le jour du départ, on relâcha vers le soir dans une petite île nommée
_Maconodou_, parce que l'usage des Maldives est de ne jamais tenir la
mer dans l'obscurité de la nuit. Le lendemain, étant arrivé à Malé,
l'envoyé donna ordre à ses gens de conduire Pyrard dans son palais, et
se rendit d'abord à la cour pour rendre compte au roi de sa
commission. Ce prince, à qui il ne manqua pas de parler de son captif,
eut aussitôt la curiosité de le voir. Pyrard fut appelé; mais on le
fit attendre trois heures dans une salle du palais, et le soir on le
fit entrer dans une cour, où le roi était occupé à voir ce qu'on avait
apporté du navire. C'étaient des canons, des boulets, des armes, et
divers instrumens de guerre et de marine, qui furent renfermés dans le
magasin de l'île.
Pyrard, s'étant approché, fit son compliment au roi, non-seulement
dans la langue, mais encore selon les usages du pays. Un spectacle si
nouveau causa tant de satisfaction à ce monarque, que, prenant plaisir
à s'entretenir avec lui, il lui demanda plusieurs explications sur
quelques restes du navire dont il ne pouvait pas comprendre l'usage.
Ensuite, lui ayant recommandé de se présenter tous les jours au palais
avec les autres courtisans, il donna ordre à l'envoyé de lui procurer
un logement commode, et de le bien traiter. Les jours suivans, Pyrard
eut peine à répondre aux empressemens du roi, qui voulait être informé
des moeurs et des usages de la France. Son étonnement parut extrême
lorsqu'il eut appris la grande supériorité d'étendue et de force que
la France a sur le Portugal. Il demanda pourquoi les Français avaient
abandonné la conquête des Indes à d'autres nations de l'Europe, et
comment les Portugais avaient la hardiesse de faire passer leur roi
pour le plus puissant de tous les chrétiens. Pyrard fut présenté aux
reines des Maldives, qui l'occupèrent pendant plusieurs jours à
satisfaire aussi leur curiosité. Elles lui firent mille questions sur
la figure, les habits, les mariages et le caractère des dames de
France. Souvent elles le faisaient appeler sans la participation du
roi, et ces entretiens ne finissaient pas.
De quinze ou seize captifs qui avaient été conduits avant lui dans
cette île, il ne restait que deux Flamands; ce qui faisait le nombre
de quatre, avec Pyrard et le compagnon qu'il avait amené; tous les
autres étaient morts ou de maladie ou par de funestes accidens. Enfin
des quarante qui étaient échappés à la fureur des flots il n'en
restait que cinq dans les autres îles, et les quatre de Malé. Pyrard
employa toute sa faveur pour obtenir du moins qu'ils fussent tous
rassemblés dans la même île. Cette grâce lui fut accordée. Ils se
trouvèrent ainsi au nombre de neuf, quatre Français et cinq Flamands,
tous assez humainement traités du roi et des seigneurs.
Cependant l'abondance et la liberté dont Pyrard jouissait ne
l'empêchèrent pas de tomber dans une fièvre ardente, qui est la plus
dangereuse maladie du pays. Elle est connue dans toute l'Inde sous le
nom de _maléons_ ou _fièvre des Maldives_. Un étranger qui échappe à
sa malignité passe pour naturalisé dans ces îles, et reçoit le nom de
_Dive_, qui est celui des habitans. La fièvre ne l'eut pas plus tôt
quitté, que ses jambes et ses cuisses s'enflèrent comme dans
l'hydropisie. Ses yeux s'affaiblirent jusqu'à lui faire craindre de
perdre entièrement la vue; il lui resta une opilation de rate qui lui
rendait la respiration difficile, et dont il ne fut jamais délivré
parfaitement pendant tout son séjour aux Maldives. Ce mal est commun
parmi les habitans, qui le nomment _ont cori_. Les médecins et les
remèdes ne manquaient pas à Pyrard; mais il n'en reçut aucun
soulagement, jusqu'à ce que, ses jambes s'étant crevées, les eaux qui
en causaient l'enflure s'évacuèrent d'elles-mêmes, et ses yeux
reprirent leur ancienne force. Il se forma néanmoins dans ses jambes
des ulcères si profonds et si douloureux, qu'il en perdit le sommeil:
il passa quatre mois dans cette situation.
Le roi ne cessait de s'intéresser à la santé de Pyrard, et de le faire
traiter avec beaucoup de soin. Il fit venir d'une petite île nommée
_Bandou_, qui est à la vue de celle de Malé, un homme célèbre pour la
guérison de cette maladie, par le conseil duquel Pyrard fut transporté
dans cette île, où l'air est plus favorable aux malades. Son absence
devint funeste à quatre des cinq Flamands qu'il laissait derrière lui.
L'embarras de se trouver sans interprète, et le retranchement des
secours qu'ils recevaient de lui, leur rendirent le séjour de Malé si
insupportable, qu'ayant fait secrètement quelques provisions pour leur
fuite, et s'étant saisis d'une petite barque destinée à la pêche, ils
s'embarquèrent à l'entrée de la nuit. Malheureusement pour eux, il
s'éleva une furieuse tempête qui brisa leur barque au milieu des bancs
et des rochers. On en reconnut le lendemain quelques pièces qui firent
juger que les quatre fugitifs avaient péri dans les flots. Deux jours
après, le compagnon de Pyrard, qui était de Bretagne comme lui, et qui
lui avait toujours rendu les devoirs d'une fidèle amitié, mourut d'une
maladie dont il était affligé depuis long-temps. Sa douleur fut si
vive, qu'elle retarda encore sa guérison de deux mois, surtout
lorsqu'il eut appris que le roi faisait un crime aux autres de
l'évasion des quatre Flamands, et le soupçonnait lui-même d'y avoir
contribué par ses conseils. Les deux Français et le seul Flamand qui
restaient à Malé furent examinés avec beaucoup de rigueur; et
quoiqu'ils ne fussent pas reconnus coupables, on leur retrancha les
provisions qu'ils recevaient de la cour, en leur permettant seulement
de recevoir des vivres de la charité de ceux qui voudraient leur en
donner. Pyrard, après son rétablissement, prit la résolution de
demeurer dans l'île de Bandou pour y cacher sa tristesse et se mettre
à couvert de la colère du roi; mais on lui conseilla de retourner à la
cour, comme le seul moyen de se justifier. À son arrivée, il se
présenta au palais, et le hasard lui ayant fait rencontrer le roi qui
sortait dans une de ses cours, il eut la hardiesse de le saluer sans
aucune marque d'embarras. Ce prince en tira une conclusion favorable
pour son innocence; il lui demanda s'il était bien guéri; il voulut
même s'en assurer en regardant les traces de ses plaies. Cependant,
loin de lui rendre son ancienne faveur, il donna ordre qu'il fût
traité comme ses compagnons; ce qui était d'autant plus humiliant,
que, les plus grands seigneurs du royaume se croyant honorés de
recevoir de la cour du riz et d'autres provisions, c'était une espèce
d'infamie d'en être privé. Dans le cours de sa disgrâce, et lorsque
ses amis lui représentaient, pour le consoler, non-seulement qu'elle
ne serait pas de longue durée, mais qu'il ne devait pas cesser de se
rendre au palais, suivant l'usage du pays, où les seigneurs disgraciés
se présentent sans cesse au roi pour attendre qu'il recommence à leur
parler, le bruit se répandit qu'il avait formé le dessein de prendre
la fuite avec ses compagnons: il fut appelé au palais par les six
principaux moscoulis ou officiers du roi, qui lui défendirent de
fréquenter les trois autres captifs, et même de leur parler français.
L'exécution de cet ordre étant fort difficile, parce qu'ils étaient
logés les uns près des autres, on ne laissa pas de leur faire un crime
de l'avoir violé, et deux des trois compagnons de Pyrard en portèrent
la peine; ils furent conduits dans une île nommée _Souadou_, à
quatre-vingts lieues de Malé, vers le sud: le troisième aurait eu le
même sort, si les services qu'il rendait à quelques moscoulis, en
qualité de tailleur et de trompette, ne les eussent portés à
solliciter pour lui. Le roi fit à Pyrard des reproches fort vifs de sa
désobéissance; mais ayant ajouté avec plus de douceur qu'il aurait été
fâché d'apprendre qu'il se fût noyé comme les quatre Flamands, il lui
donna occasion de se justifier avec tant de force, que cette aventure
servit à le remettre en grâce. Il fut logé au palais et servi avec
abondance. On lui donna un esclave pour les offices domestiques, une
somme d'argent et diverses commodités. Il obtint bientôt le rappel des
deux exilés, à l'occasion d'un ouvrage que l'un des deux, qui était
Flamand, fit avec la seule pointe d'un couteau; c'était un petit
navire à la manière de Flandre, qui n'avait qu'une coudée de longueur,
mais auquel il ne manquait ni voiles, ni cordages, ni le moindre des
ustensiles, comme dans un navire de cinq cents tonneaux. Le roi,
charmé de son habileté, consentit à son retour, et fit grâce en sa
faveur à son compagnon.
Pyrard passa quelques années dans une situation si douce, qu'il
n'avait, dit-il, à regretter que l'exercice de sa religion. Il voyait
tous les jours le roi qui le comblait de bienfaits; il était caressé
des grands, et plusieurs d'entre eux lui portaient une sincère
affection. Il acquit même quantité de cocotiers, qui sont une des
richesses du pays; et trafiquant avec les navires étrangers que le
commerce amenait souvent à Malé, il se trouva dans une véritable
opulence. Les marchands avaient pris tant de confiance en sa bonne
foi, qu'ils lui laissaient, dans leur absence, des marchandises à
vendre pour leur retour. Il se conformait d'ailleurs aux usages et aux
manières des habitans. Jamais personne n'avait dû les mieux connaître,
et son dessein dans cette étude n'était pas moins de plaire à la
nation que de se mettre en état de donner quelque jour une fidèle
relation des Maldives, lorsqu'il plairait au ciel de lui accorder la
liberté. C'est de cette relation que nous tirerons bientôt quelques
détails sur ces îles.
Il y avait cinq ans qu'il était dans le pays, lorsque des pirates du
Malabar, conduits par un pilote des Maldives qui connaissait
parfaitement les passages, et qui s'était laissé corrompre par argent,
vinrent piller Malé, en emportèrent toutes les richesses, tuèrent le
roi, et emmenèrent ses femmes captives. Pyrard se trouva néanmoins
dans une haute faveur auprès du général des pirates. La meilleure
artillerie de l'île était celle qu'on avait sauvée du naufrage des
Français. Les ennemis, charmés de se voir maîtres de ces belles
pièces, mais fort embarrassés à les monter, apprirent de lui des
méthodes qu'ils ignoraient. D'ailleurs, étant informés de la
considération que le roi et toute la cour avaient eue pour lui, ils se
flattaient d'en tirer diverses lumières pour la connaissance de ces
îles.
Pyrard fut conduit vers le golfe de Bengale. En passant par la
dernière des îles Maldives, qui se nomme _Oustimé_, les pirates y
mouillèrent, parce que le roi qu'ils venaient de massacrer y était né;
et faisant main-basse sur tous les habitans, ils y laissèrent
d'horribles traces de leur barbarie. Ensuite ils employèrent trois
jours pour gagner une petite île nommée _Malicut_, où ils jetèrent
l'ancre pour s'y rafraîchir pendant deux jours. Cette île, qui n'a que
quatre lieues de tour, est d'une fertilité admirable en millet, en
cocos, en bananes, et en quantité d'autres fruits. La pêche y est
excellente, et l'air beaucoup plus tempéré qu'aux Maldives. Le langage
et les moeurs y sont les mêmes. Elle avait été soumise au même
gouvernement; mais, le roi l'ayant donnée en partage à un de ses
frères, elle était passée dans les mains d'une princesse qui relevait
du roi de Cananor. Cette reine reçut Pyrard avec beaucoup de caresses.
Elle l'avait vu plusieurs fois à la cour du roi des Maldives, dont
elle était proche parente. Elle se fit raconter la fin tragique de
cet infortuné monarque, et elle donna beaucoup de larmes à ce triste
récit. Les pirates, ayant remis à la voile, s'avancèrent vers les îles
de Divandurou, à trente lieues de Malicut, vers le nord. Elles sont au
nombre de cinq, chacune d'environ sept lieues de tour, à quatre-vingts
lieues de la côte de Malabar, et sous l'obéissance du roi de Cananor.
Leurs habitans sont des mahométans malabares, la plupart fort riches
par le trafic qu'ils font dans toutes les parties de l'Inde, surtout
aux Maldives, d'où ils tirent quantité de marchandises, et où ils ont
habituellement des facteurs. Les coutumes et le langage n'y sont pas
différens de ceux de Cananor, de Cochin, de Calicut, et de toute la
côte de Malabar. Le terroir y est fertile et l'air extrêmement sain.
Ces îles sont comme un entrepôt pour toutes les marchandises de la
Terre-Ferme, des Maldives et de Malicut. De là, tirant vers le sud, on
alla doubler le cap de Galle, qui fait la pointe de l'île de Ceylan.
Le nombre des baleines est si grand dans cette route, qu'elles mirent
les galères en danger, et que les pirates furent obligés d'employer
leurs tambours, leurs poêles et leurs chaudrons pour les éloigner par
le bruit.
Après un mois de navigation, on arriva au port de Chartican, dans le
royaume de Bengale, où Pyrard fut présenté au gouverneur de la
province, qui prend le titre de roi, suivant l'usage de toutes ces
contrées. Il se trouvait à Chartican un navire de Calicut, dont le
maître assura Pyrard qu'on voyait souvent des navires hollandais à
Calicut, et lui offrit cette voie pour retourner en France. Toutes les
caresses du gouverneur ne l'empêchèrent pas d'accepter. Il partit, et
rejoignit deux de ses compagnons dans la route.
Le séjour de Calicut fut d'environ huit mois. On était à la fin de
février; les trois Français firent marché avec quelques matelots pour
se faire transporter dans une almadie jusqu'au port de Cochin, qui
n'est qu'à vingt lieues de Calicut. Mais ils reconnurent bientôt que
leurs guides étaient des traîtres, et que leurs infortunes allaient
recommencer. Pyrard était convenu avec eux de partir à la haute marée.
Ils vinrent l'appeler vers minuit, et lui laissant le temps de faire
ses derniers préparatifs avec ses compagnons, ils feignirent d'aller
attendre dans le lieu où ils devaient s'embarquer. La lune était fort
claire. Il se mit en chemin avec les deux autres Français. Chargés
tous trois de leur bagage, et suivant le bord de la mer, ils
marchèrent quelque temps sans obstacle; mais, lorsqu'ils furent proche
de l'almadie, ils se virent environnés tout d'un coup de chrétiens du
pays, amis des Portugais, qui s'étaient mis en embuscade pour les
attendre, et qui fondirent sur eux en criant _mata, matao_,
c'est-à-dire, _tue, tue_, et leur donnant même quelques coups pour
augmenter leur frayeur. Pyrard s'écria qu'il était catholique, et les
supplia de ne pas le tuer, du moins sans confession. Ils parurent peu
sensibles à sa prière, et le traitèrent de luthérien. Ensuite l'ayant
saisi au collet, lui et ses compagnons, ils leur lièrent étroitement
les mains derrière le dos, et les menacèrent de la mort, s'ils
ouvraient la bouche pour parler. Ils leur tinrent l'épée sur la gorge
pendant plus d'une heure, pour se donner le temps de rendre compte aux
facteurs portugais du succès de leur entreprise. Le chef de ces
brigands était un métif de Cochin, nommé _Jean Furtado_, qui était
depuis quelque temps à Calicut pour se faire restituer un navire que
les corsaires voisins lui avaient enlevé. Aussitôt que son messager
fut revenu, il fit dépouiller les trois Français de tout ce qu'ils
avaient apporté, et les fit jeter nus et liés dans une almadie presque
remplie d'eau, où ils s'imaginèrent d'abord qu'on voulait les noyer.
Cependant il leur promit avec serment de ne leur faire aucun mal.
L'almadie fut mise en mer. On s'avança jusqu'à la côte de Chaly, où
l'on prit terre. Peu de temps après ils arrivèrent à Cochin.
Pendant qu'ils étaient dans leur barque, attendant le retour d'un des
guides qui était allé porter au gouverneur la lettre de Furtado, ils
admirèrent la foule du peuple que la curiosité amenait pour les voir.
Chacun leur disait qu'ils seraient pendus le lendemain, et leur
montrait une grande place à droite de la rivière en entrant dans la
ville; on y voyait encore une potence où deux ou trois Hollandais
avaient été accrochés depuis peu de temps. Ils n'avaient pour habits
qu'une simple pièce de coton; car, en les congédiant, Furtado leur
avait ôté ceux qu'il leur avait fait prendre à Chaly. Bientôt ils
virent paraître un seigneur portugais, accompagné de sept ou huit
esclaves armés de pertuisanes, qui les conduisit chez le gouverneur:
ils y furent interrogés, et leurs réponses furent regardées comme
autant d'impostures. Cependant la femme et les filles du gouverneur,
qui obtinrent la liberté de les voir, et dont Pyrard admira la beauté,
parurent touchées de quelque sentiment de compassion qui les aurait
portées, dit-il, à leur faire du bien, si la crainte ne les eût
arrêtées. Ils furent menés de là chez l'oydor de cidade, ou le juge
criminel, pour être traités comme des voleurs; mais heureusement cet
officier refusa d'être leur juge, parce qu'ils étaient prisonniers de
guerre. Enfin le gouverneur les fit conduire dans la prison publique,
pour attendre l'occasion de les envoyer à Goa devant le tribunal du
vice-roi des Indes. C'est par ces traitemens atroces que les Portugais
s'efforçaient d'épouvanter les négocians d'Europe que la curiosité ou
l'intérêt pouvait attirer dans les Indes.
La prison de Cochin se nomme le _tronco_. C'est une grande et haute
tour carrée, sous le toit de laquelle est un plancher, avec une espèce
de trape qui ferme à clef, et par où l'on descend les prisonniers sur
une planche soutenue par quatre cordes; on les retire de même. La
profondeur de cette espèce de puits est de six à sept toises. Il n'a
pas de porte par le bas, et ne reçoit de jour que par une grande
fenêtre pratiquée dans le mur, qui est d'une brasse et demie
d'épaisseur, et fermée par de gros barreaux de fer, au travers
desquels on peut passer un pain de la grosseur de deux livres. C'est
par cette ouverture que le geôlier fournit aux captifs, avec une sorte
de pelle à long manche, ce qu'on juge à propos de leur accorder. La
grille de fer est triple, c'est-à-dire qu'il y en a une en dedans, une
en dehors, et une au milieu. Pyrard ne peut s'imaginer qu'il y ait de
plus effroyable prison dans le reste du monde. Lorsqu'on l'eut fait
monter au sommet de la tour avec ses compagnons, on écrivit leurs noms
sur le registre commun. Ils observèrent que ce sommet était une autre
prison; et leur espérance, pendant quelques momens, fut de n'être pas
menés plus loin. Ils y trouvèrent un Hollandais qu'ils avaient vu aux
Maldives, où il avait perdu son vaisseau, et qui avait été tiré depuis
peu de la prison d'en bas, à l'occasion d'une violente maladie, et
surtout à la recommandation des jésuites. Mais ils furent beaucoup
plus surpris d'y voir un gentilhomme qui avait été à Marseille, et
qui, parlant bien la langue française, leur demanda des nouvelles de
M. le duc de Guise, au service duquel il avait été. Il leur fit
présent d'une pièce d'or de la valeur d'une cruzade; enfin le geôlier
les fit descendre dans la prison inférieure, qui contenait alors cent
vingt ou cent trente prisonniers portugais, métifs, indiens chrétiens,
mahométans et gentils. L'usage entre ces malheureux est de choisir
parmi eux un ancien auquel ils obéissent. Chacun lui paie un droit
d'entrée, dont il donne la moitié au geôlier, et sur lequel il est
obligé d'entretenir une lampe devant une image de Notre-Dame. La messe
se dit tous les jours de fête, du côté extérieur de la grille. Comme
ce lieu est le plus sale et le plus infect qu'on puisse se
représenter, on a besoin d'une force extraordinaire pour résister
long-temps aux vapeurs empoisonnées qu'on y respire. La lampe qu'on y
entretient allumée pendant toute la nuit s'éteint souvent faute d'air.
On est forcé, par l'excès de la chaleur, d'être nu jour et nuit. À la
vérité, quelques esclaves, payés par l'ancien, rafraîchissent l'air
avec un grand éventail; mais le principal soulagement, sans lequel on
périrait dès les premiers jours, vient d'une confrérie portugaise de
la Miséricorde, qui donne tous les jours à chaque prisonnier chrétien
une demi-tengue, c'est-à-dire la valeur de cinq sous, et aux autres,
une fois le jour, du riz cuit et du poisson. On fournit aussi de l'eau
pour se laver. Pyrard et ses deux compagnons n'eurent pas demeuré neuf
à dix jours dans cet horrible cachot, qu'ils se trouvèrent le corps
enflé et couvert de bubes fort douloureuses.
Quelques prisonniers portugais leur conseillèrent d'écrire aux pères
jésuites du collége de Cochin. Le supérieur ne tarda pas à les venir
visiter; et les ayant reconnus Français et catholiques, il entreprit
d'obtenir leur liberté. Le gouverneur lui répondit qu'ayant déjà écrit
au vice-roi, il n'en était plus le maître, mais que son dessein était
de les envoyer à Goa, et que, dans l'intervalle, il consentait qu'ils
fussent élargis, à condition que les jésuites s'obligeraient à les
représenter. Ainsi, quittant leurs chaînes, ils furent assez bien
traités jusqu'à leur départ; et l'usage que Pyrard fit de sa liberté
fut pour observer ce qu'il y a de remarquable à Cochin.