jour de la lune de mai. Tous les seigneurs, dont le nombre est fort
grand, se rassemblent au palais; et, courant la javeline à la main,
ils donnent la représentation d'une espèce de combat. Cet amusement
dure tout le jour. Ensuite l'empereur disparaît, et passe huit jours
sans se faire voir. Dans cet intervalle, les tambours ne cessent de
battre. Le dernier jour, ce prince fait donner la mort aux seigneurs
pour lesquels il a le moins d'affection. C'est une sorte de sacrifice
qu'il fait aux mouzimos ou à ses ancêtres. Les tambours se taisent, et
chacun se retire.
Lopez raconte que l'empereur de Monomotapa entretient plusieurs armées
dans différentes provinces pour contenir dans le respect et la
soumission plusieurs rois ses vassaux, que leur inclination porte
souvent à se révolter. Ces troupes sont divisées en légions, suivant
l'usage des anciens Romains. Si l'on en croit le même auteur, les plus
braves soldats de l'empire sont quelques légions de femmes qui se
brûlent la mamelle gauche, comme les anciennes Amazones, pour se
servir plus librement de l'arc. Elles n'ont point d'autres armes. Le
roi leur accorde certains cantons pour y faire leur demeure. Elles y
reçoivent quelquefois des hommes dans la seule vue d'entretenir leur
espèce. Les enfans mâles sont renvoyés aux pères, et les filles
demeurent sous la conduite de leurs mères, pour apprendre le métier de
la guerre à leur exemple. Au surplus, l'intérieur de ce pays, comme
celui de tous les empires d'Afrique, est peu connu, et le sera
difficilement.
À l'est du continent de l'Afrique on rencontre d'abord, en partant de
la pointe la plus orientale, l'île de Socotora, terre nue et stérile,
et habitée par les Arabes. Elle est renommée par l'aloès que l'on y
recueille; c'est le meilleur que l'on connaisse.
À trois cents lieues au sud de Socotora s'étend une suite de petits
archipels désignés jadis sous le nom général d'îles Amirantes, qui est
actuellement restreint au groupe le plus occidental. Elles sont
petites, bien pourvues d'eau douce, et abondantes en cocotiers. Le
groupe le plus oriental a été nommé îles Seychelles, qui sont de même
petites et basses. C'est dans l'une d'elles que croît l'espèce de
palmier qui produit le fruit nommé coco des Maldives ou de mer,
remarquable par sa forme qui présente l'image de deux cuisses, et
fameux par les fables que l'on débitait sur son origine.
Une multitude d'îles peu connues et inhabitées sont éparses à l'est
des Seychelles, et se prolongent dans cette direction jusqu'au
méridien de Ceylan. Un assez grand nombre d'îlots et de récifs lient
de même l'archipel des Seychelles à Madagascar, et cette île au
continent d'Afrique par le moyen des îles Comores, qui sont au nombre
de quatre, et dont il a été question plusieurs fois dans l'Histoire
des Voyages. Anjouan, ou Johnana, l'une d'elles, a plusieurs rades
commodes. Elle abonde en bestiaux, en volaille, en poisson, en
oranges et en citrons. Elle sert souvent de relâche aux bâtimens qui
naviguent dans ces mers.
Madagascar, que les Portugais nommèrent d'abord Saint-Laurent, est une
des plus grandes îles du monde. Elle offre un grand nombre de
productions utiles au besoin de la vie. Le bétail y est abondant. Les
bords de la mer sont en général riches en bois et insalubres. On voit
dans l'intérieur de vastes plaines bien cultivées; l'air y est frais
et plus sain. Une double chaîne de montagnes, hautes de douze cents à
dix-huit cents toises, la parcourt du nord au sud. Sur les hauteurs on
éprouve, depuis juin jusqu'en septembre, un froid très-vif. On parle
de volcans en activité dans sa partie septentrionale. Au dix-septième
siècle, les Français avaient formé un établissement nommé le fort
Dauphin, qu'ils ont ensuite abandonné.
À l'est de Madagascar on trouve l'île Bourbon occupée par les
Français. Elle fut d'abord nommée Mascaregnas par les Portugais. Deux
montagnes volcaniques, dont une est en activité, semblent composer
toute sa surface. Elle produit du café excellent. On y cultive aussi
le girofle et le froment.
L'Île de France, encore plus à l'est, a été cédée aux Anglais. Ils lui
ont rendu le nom d'île Maurice qui lui avait été donné par les
Hollandais, ses premiers habitans. Elle est montueuse et moins fertile
que Bourbon.
L'île Diégo Rodriguez n'est habitée que par quelques familles. Elle
fournit l'Île de France de tortues.
D'anciennes cartes indiquent à l'est et au sud de ces îles d'autres
terres dont l'existence n'a pas été suffisamment constatée.
Les îles Saint-Paul et Saint-Pierre, dont la dernière a aussi pris le
nom d'Amsterdam, offrent l'aspect de deux cratères de volcans placés
au milieu de la mer. Celui de Saint-Paul jette encore du feu et de la
fumée. Les navigateurs fréquentent quelquefois ces îles pour y
chercher des phoques.
Dix degrés plus au sud on rencontre la terre de Kerguelen, que nous
décrirons plus tard.
SECONDE PARTIE.
ASIE.
LIVRE PREMIER.
ÎLES DE LA MER DES INDES.
CHAPITRE PREMIER.
Voyages et infortunes de François Pyrard.
L'Émulation, source de tant de vertus et de grandes entreprises,
paraît avoir été le premier sentiment qui porta des marchands de
Bretagne à marcher sur les traces des Portugais et des Espagnols.
Depuis près d'un siècle, l'Europe avait retenti des exploits de ces
deux nations. Les Indes orientales étaient devenues leur proie, et
l'on ne parlait qu'avec admiration des richesses qu'ils tiraient
continuellement de ce fonds inépuisable, sans que les Français, leurs
plus proches voisins, aspirassent encore à les partager. Une compagnie
formée à Saint-Malo, à Laval, à Vitré, entreprit, suivant les termes
de l'auteur[1], de sonder le gué et de chercher le chemin des Indes
pour aller puiser à la source. Elle équipa, dans cette vue, deux
navires, dont l'un de quatre cents tonneaux, nommé _le Croissant_,
était sous la conduite de la Bardelière; l'autre, nommé _le Corbin_,
de deux cents, sous celle de François Grout du Clos-Neuf. Pyrard, qui
s'embarqua sur le second, ne s'attribue pas d'autre motif que le désir
de voir des choses nouvelles et d'acquérir du bien. Ce désir lui coûta
cher. Jamais voyage n'offrit une plus grande variété d'infortunes, et
jamais le malheur ne parut s'attacher à un homme avec plus
d'obstination.
[Note 1: Le voyageur Pyrard, dont on suit ici la relation.]
On arriva le 17 novembre 1601 à Sainte-Hélène: cette île est au 16e.
degré de latitude sud, à six cents lieues du cap de Bonne-Espérance.
Son air et ses eaux, qui sont d'une pureté admirable, ses fruits et la
chair de ses animaux rétablirent la santé de tous les malades. On
partit pour s'avancer vers le cap de Bonne-Espérance. Trois jours
après, on doubla les Abrolhos, qui sont des bancs et des écueils vers
la côte du Brésil, auxquels les Portugais ont donné ce nom pour tenir
les voyageurs en garde contre le danger. Ce nom signifie _ouvre les
yeux_, conseil nécessaire à ceux qui seraient tentés de s'y engager,
parce qu'il leur serait fort difficile d'en sortir.
On croyait s'avancer vers le cap de Bonne-Espérance, et l'on voyait
déjà sur les flots cette espèce de roseaux qui sont joints dix ou
douze ensemble par le pied, sans compter une multitude d'oiseaux
blancs tachetés de noir, que les Portugais ont nommés _manches de
velours_, et qui commencent à se montrer à cinquante ou soixante
lieues du Cap, lorsque dans une nuit obscure, dont l'horreur était
redoublée par la pluie et par un grand vent, _le Corbin_ se trouva
fort près de terre, et n'aurait pas évité de se briser centre des
rochers qui s'avançaient dans la mer, si quelques matelots ne
s'étaient aperçus du danger. On se hâta de reprendre le large, et
d'avertir le général par un coup de canon. Le jour suivant fit
remarquer qu'on avait passé le cap de Bonne-Espérance, et qu'on avait
devant les yeux le cap des Aiguilles. Pyrard observe qu'il porte ce
nom parce que, vis-à-vis le Cap, les aiguilles, ou compas de mer,
demeurent fixes et regardent directement le nord, sans décliner vers
l'est ni l'ouest, et qu'après l'avoir doublé, elles commencent à
décliner au nord-ouest.
L'intention du général était de prendre sa route en dehors de l'île de
Madagascar; mais l'ignorance de son pilote lui fit suivre d'abord la
terre de Natal, qu'il eut le bonheur, à la vérité, de passer sans
tempête, quoiqu'elles y soient très-fréquentes depuis le 33e. degré
jusqu'au 28e.: mais, le 7 février 1602, s'étant aperçu qu'il s'était
trompé, et voulant repasser la même côte pour aller en dehors de
Madagascar, les deux vaisseaux éprouvèrent tout ce que les flots ont
de plus redoutable dans cette mer. Une tempête, qui dura quatre jours,
présenta mille fois à Pyrard toutes les horreurs de la mort; elle ne
cessa que pour jeter les gens du _Corbin_ dans une autre inquiétude;
non-seulement ils avaient perdu de vue le général, mais, apercevant un
grand mât qui flottait autour d'eux, ils ne doutèrent pas que ce ne
fût celui du _Croissant_, et que ce malheureux vaisseau n'eût été
submergé. Ils étaient épuisés de fatigue, et la plupart accablés de
maladies. Grout du Clos-Neuf, leur capitaine, prit conseil pour savoir
où aller, parce que son pilote, qui était Anglais, n'avait jamais fait
le voyage des Indes. On le supplia d'aborder à la terre qui était le
plus près. C'était l'île de Madagascar; mais cette entreprise même
n'était pas sans danger, parce que dans tout l'équipage il n'y avait
qu'un canonnier flamand qui eût quelques connaissances des côtes, et
qu'on avait peu de confiance en ses lumières. À trente ou quarante
lieues de l'île, la mer parut changer; elle était jaunâtre et fort
écumeuse, couverte de châtaignes de mer, de cannes, de roseaux et
d'autres herbes flottantes. Ce spectacle ne cessa point jusqu'au
rivage; enfin on découvrit la terre le 18 février, et, le 19 au matin
on jeta l'ancre dans la baie de Saint-Augustin. Pyrard met sa
situation à vingt-trois degrés et demi au sud, sous le tropique du
capricorne.
Vers le milieu du même jour on vit paraître un grand vaisseau, qui fut
bientôt reconnu pour _le Croissant_. Il avait été beaucoup plus
maltraité que _le Corbin_, et la plus grande partie de son équipage
était malade. Pendant qu'on travaillait à réparer les vaisseaux, il ne
fut pas difficile de lier connaissance avec les habitans de l'île et
de se procurer des vivres. Après quelques incertitudes qui venaient de
leur défiance, ils convinrent par divers signes de fournir toutes
sortes de provisions pour de petits ciseaux, des couteaux et d'autres
bagatelles, dont ils paraissaient faire beaucoup de cas. Ainsi l'on se
trouva bientôt dans une grande abondance de bestiaux, de volaille, de
lait, de miel et de fruits. Pour deux jetons, ou pour une cuillère de
cuivre ou d'étain, on obtenait d'eux une vache ou un taureau; mais
leur industrie n'allant pas jusqu'à châtrer les animaux, il ne fallait
espérer d'eux ni boeufs ni moutons. Un grand bois qui bordait la
rivière servait de promenade pendant le jour à ceux qui avaient la
force de marcher. Ils trouvaient quantité de petits singes, un nombre
surprenant de toutes sortes d'oiseaux, surtout des perroquets de
divers plumages, et différentes espèces de fruits, dont quelques-uns
étaient fort bons à manger. Malgré tous ces secours, on avait à
combattre une chaleur si ardente, qu'avec des bas et des souliers on
ne laissait pas d'avoir les jambes et les pieds brûlés; ce qui
non-seulement empêchait de marcher, mais causait souvent des ulcères
difficiles à guérir. Les mouches et d'autres insectes volans étaient
une incommodité dont il fallait se défendre nuit et jour. D'un autre
côté, les matelots, après avoir jeûné sur la mer, se livraient à leur
appétit sans discrétion, et se remplissaient de viande, dont l'excès
de la chaleur rendait la digestion difficile. Aussi, loin de se
rétablir, la plupart furent attaqués d'une fièvre chaude qui les
emportait dans l'espace de deux ou trois jours. Quarante-un Français
moururent de leur intempérance ou du scorbut. Après six semaines de
travail, les vaisseaux se trouvèrent en état de remettre à la voile.
On leva l'ancre le 15 mai, avec si peu de confiance sur l'état des
deux vaisseaux, qu'au lieu de penser au terme du voyage, on se proposa
de gagner les îles de Comorre, où les rafraîchissemens sont plus sains
pour les malades. On les découvrit le 23, à douze degrés et demi
d'élévation du sud, entre l'île de Madagascar et la terre ferme
d'Afrique. Ces îles sont peuplées de différentes nations de la côte
d'Éthiopie, de Cafres, de Mulâtres, d'Arabes et de Persans, qui font
tous profession de la religion mahométane, et qui sont en commerce
avec les Portugais de Mozambique, dont elles ne sont éloignées que
d'environ soixante-dix lieues.
Grout du Clos-Neuf, capitaine du _Corbin_, ne s'était pas rétabli si
parfaitement aux îles de Comorre, qu'il ne fût retombé dans une
langueur dangereuse pour la sûreté de son vaisseau. Après avoir
repassé la ligne, le 21 de juin, on eut un temps assez favorable
jusqu'au 5e. degré du nord. Le 2 de juillet, on reconnut de fort loin
de grands bancs qui entouraient quantité de petites îles. Le général
et son pilote prirent ces îles pour celles de Diégo de Reys, quoiqu'on
les eût laissées quatre-vingts lieues à l'ouest. En vain les gens du
_Corbin_ soutinrent que c'étaient les Maldives, et qu'il fallait
s'armer de précaution. Cette dispute dura tout le jour; et
l'opiniâtreté que le général eut dans son opinion lui fit négliger
indiscrètement d'attendre de petites barques, qui venaient, comme on
en fut informé depuis, pour lui servir de guides. Son intention était
de passer par le nord des Maldives, entre la côte de l'Inde et la tête
des îles; mais, en suivant ses ordres, on allait au contraire s'y
engager avec une aveugle imprudence. Pour comble de témérité, chacun
passa la nuit dans un profond sommeil, sans en excepter ceux mêmes qui
devaient veiller pour les autres. Le maître et le contre-maître
étaient ensevelis dans l'ivresse d'une longue débauche. Le feu qui
éclaire ordinairement la boussole s'éteignit, parce que celui qui
tenait le gouvernail eut aussi le malheur de s'endormir. Enfin tout le
monde était dans un fatal assoupissement, lorsque le navire heurta
deux fois avec beaucoup de force; et tandis qu'on s'éveillait au
bruit, il toucha une troisième fois et se renversa sur le banc.
Quels furent les cris et les gémissemens d'une troupe de malheureux
qui se voyaient échoués au milieu de la mer et dans les ténèbres, sur
un rocher où la mort devait leur paraître inévitable! L'auteur
représente les uns pleurant et criant de toute leur force, les autres
en prière, et d'autres se confessant à leurs compagnons. Au lieu
d'être secourus par leur chef, ils en avaient un qui ne faisait
qu'augmenter leur pitié. Depuis un mois sa langueur le retenait au
lit. La crainte de la mort le força néanmoins d'en sortir; mais ce fut
pour pleurer avec les autres. Les plus hardis se hâtèrent de couper
les mâts, dans la vue d'empêcher que le vaisseau ne se renversât
davantage. On tira un coup de canon pour avertir _le Croissant_ du
malheur où l'on était tombé: tout le reste de la nuit se passa dans la
crainte continuelle de couler à fond. La pointe du jour fit découvrir
au-delà des bancs plusieurs îles voisines à cinq ou six lieues de
distance, et _le Croissant_, qui passait à la vue des écueils sans
pouvoir donner le moindre secours à ceux qu'il voyait périr. Cependant
le navire tenait ferme sur le côté, et semblait promettre, dans cette
situation, de résister quelque temps aux flots, parce que le banc
était de pierre. Pyrard et ses compagnons conçurent l'espérance de
sauver au moins leur vie. Ils entreprirent de faire une espèce de
grande claie, ou de radeau, d'un grand nombre de pièces de bois sur
lesquelles ils clouèrent plusieurs planches tirées de l'intérieur du
navire. Cette machine était suffisante pour les contenir tous et pour
sauver avec eux une partie du bagage et des marchandises. Chacun prit
aussi ce qu'il put emporter de diverses sommes d'argent qui se
trouvaient dans le vaisseau. On avait employé plus de la moitié du
jour à tous ces soins; mais, lorsqu'on eut achevé la machine, il fut
impossible de la passer au-delà des bancs pour la mettre à flot. Dans
les mouvemens de ce nouveau désespoir, on aperçut une barque qui
venait des îles et qui semblait s'avancer droit au vaisseau pour le
reconnaître: elle s'arrêta malheureusement à la distance d'une
demi-lieue; ce spectacle jeta tant d'amertume dans le coeur d'un
matelot français, que, s'étant jeté à la nage, il alla au-devant
d'elle, en suppliant par des cris et des signes ceux qui la
conduisaient d'accorder leur assistance à de malheureux étrangers,
dont ils ne pouvaient attendre qu'une reconnaissance égale à ce
bienfait; mais leur voyant rejeter sa prière, il fut obligé de revenir
avec beaucoup de peine et de danger. Pyrard apprit dans la suite qu'il
était rigoureusement défendu à tous les insulaires d'approcher des
navires qui faisaient naufrage, s'ils n'en avaient reçu l'ordre exprès
du roi. Cependant plusieurs matelots, malgré la présence de la mort,
ne laissaient pas de boire et de manger avec excès, sous prétexte
qu'étant à l'extrémité de leur vie, ils aimaient mieux mourir à force
de boire qu'en se noyant dans l'eau de la mer. Après s'être enivrés,
ils se querellèrent avec d'affreux juremens. Quelques-uns pillèrent
les coffres de ceux qu'ils voyaient en prière pour se disposer à la
mort; et, ne reconnaissant plus l'autorité du capitaine, ils lui
disaient qu'après avoir perdu leur voyage, ils n'étaient plus obligés
de lui obéir. Enfin la crainte et la fatigue devant être comptées pour
rien dans une si étrange situation, on se crut trop heureux, après
avoir vu la mort sous mille formes, de venir échouer, avec un navire
brisé, dans une des îles qui se nomment _Pouladou_.
Les habitans étaient assemblés sur le rivage. Quoique leur contenance
n'annonçât rien de fâcheux, ils firent connaître par des signes qu'ils
ne permettraient de descendre qu'à ceux qui se laisseraient désarmer.
Il fallut s'abandonner à leur discrétion. On s'aperçut bientôt qu'on
s'était trop hâté de prendre ce parti. L'île n'avait pas une lieue de
tour, et le nombre des habitans n'était que de vingt-cinq. Il aurait
été facile à des gens armés, qui étaient au nombre de quarante, de
leur faire la loi, et de se saisir de leurs bateaux.
Les prisonniers (car l'auteur ne se donne plus d'autre nom) furent
conduits dans une loge au milieu de l'île, où ils reçurent quelques
rafraîchissemens de cocos et de limons. Un vieux seigneur, nommé
Ibrahim ou Pouladou Quilague, qui était le maître de l'île et qui
savait quelques mots portugais, leur fit diverses questions dans cette
langue; après quoi ils furent fouillés par ses gens, qui leur ôtèrent
tout ce qu'ils portaient, comme appartenant au roi des Maldives,
depuis que leur navire était perdu sur ses côtes. Le capitaine avait
sauvé une pièce d'écarlate. On lui demanda ce que c'était; il répondit
que c'était un présent qu'il voulait faire au roi, et qu'il n'avait
tiré cette pièce du vaisseau que pour l'offrir plus entière, dans la
crainte qu'elle ne fût altérée par les flots. Cette déclaration
inspira tant de respect aux insulaires, qu'ils n'osèrent y porter la
main, ni même y jeter leurs regards. Le capitaine et ses compagnons
résolurent néanmoins d'en couper deux ou trois aunes, et d'en faire
présent au seigneur de l'île, pour lui inspirer quelques sentimens de
bonté en leur faveur. Mais, apprenant bientôt qu'on voyait venir les
officiers du roi, il rendit l'écarlate au capitaine, et le conjura de
ne pas dire même qu'il y eût touché.
Quelques officiers, qui arrivèrent effectivement, prirent le maître du
_Corbin_ avec deux matelots, et les menèrent à quarante lieues de
Pouladou, dans l'île de Malé, qui est la capitale de toutes les
Maldives et le séjour ordinaire du roi. Le maître, ayant porté avec
lui la pièce d'écarlate, et l'ayant présentée à ce prince, en reçut un
traitement fort civil et fut logé dans le palais. Un prince, nommé
Ranabandery Tacourou, beau-frère du roi, reçut ordre d'aller
recueillir tous les débris du navire échoué. Il en tira non-seulement
les marchandises, mais le canon même, et ce qu'il y avait de plus
pesant. De là, passant dans l'île de Pouladou, il prit avec lui le
capitaine français et cinq ou six de ses compagnons, qui furent fort
bien reçus du roi. Ce monarque promit au capitaine de faire équiper
une barque pour le conduire dans l'île de Sumatra, où _le Croissant_
devait être arrivé. L'auteur doute s'il aurait tenu parole; mais le
malheureux Grout du Clos-Neuf mourut six semaines après dans l'île de
Malé.
Les autres captifs ayant été distribués dans plusieurs îles, Pyrard
fut conduit avec deux de ses compagnons dans celle de Paindoué, qui
n'a pas plus d'étendue que celle de Pouladou, et qui n'en est éloignée
que d'une lieue. Il raconte ici que, dans le partage qui s'était fait
de l'argent qu'on avait pu sauver du vaisseau, ceux qui s'en étaient
chargés avaient mis leur fardeau dans des ceintures de toile qu'ils
s'étaient liées autour du corps. L'usage de cet argent devait être
pour les nécessités communes; et dès la première nuit on avait eu soin
de l'enterrer de concert dans l'île de Pouladou pour le dérober à
l'avidité des habitans. Pyrard et ses deux compagnons n'avaient pas eu
le temps de reprendre leurs ceintures lorsqu'on leur avait fait
quitter cette île; et comme on ignorait encore ce qu'ils avaient
sauvé de leur naufrage, ils reçurent d'abord assez d'assistance dans
celle de Pindoué. Mais les autres qui étaient demeurés à Pouladou, ne
se trouvant pas dans l'abondance qu'ils auraient désirée, furent
obligés de déterrer l'argent et de l'offrir pour obtenir des vivres.
Aussitôt que les habitans leur connurent cette ressource, ils prirent
le parti de ne plus leur accorder aucun secours qu'en payant; et le
bruit s'en étant répandu dans les autres îles, ceux qui étaient
partis, comme Pyrard, sans avoir pris leur ceinture, se trouvèrent
réduits à la dernière nécessité. Il arriva même aux autres qu'ignorant
l'usage des Indes, où l'argent de toute marque est reçu lorsqu'il est
de bon aloi, et où il peut être coupé en petites parties qu'on donne
au poids à mesure qu'on a besoin de l'employer, ils offraient leurs
piastres aux insulaires, qui ne leur donnaient jamais de retour; de
sorte qu'une marchandise du plus vil prix leur coûtant toujours une
pièce d'argent, ceux qui en avaient le plus épuisèrent bientôt leur
ceinture, et ne se virent pas moins exposés que les plus pauvres à
toutes sortes de misères. Pyrard fait une triste peinture de la
sienne. Il allait chercher sur le sable, avec ses compagnons, des
limaçons de mer ou quelque poisson mort qui avait été jeté par les
flots. Pour assaisonnement, ils les faisaient bouillir avec des herbes
inconnues et de l'eau de mer qui leur tenait lieu de sel. Ce qui leur
arrivait de plus heureux, était de trouver quelque citron dont ils y
mêlaient le jus. Ils vécurent assez long-temps dans cette extrémité;
mais les insulaires, reconnaissant enfin qu'ils étaient sans argent,
recommencèrent à leur donner quelques marques de compassion. Ils les
employèrent à la pêche et à d'autres ouvrages, pour lesquels ils leur
offraient des cocos, du miel et du millet. Pour logement, Pyrard
n'eut, pendant l'hiver du pays, qui est le mois de juillet et d'août,
qu'une loge de bois qu'on avait dressée sur le bord du rivage pour y
construire un bateau, couverte à la vérité par-dessus, mais tout
ouverte par les côtés; de sorte qu'y étant exposé pendant toute la
nuit aux vents, à la pluie qui est continuelle dans cette saison, et
souvent aux flots mêmes de la mer, il ne dut la conservation de sa
santé qu'à une faveur extraordinaire du ciel. Ses deux compagnons, que
leur métier de matelots devait rendre moins sensibles à la fatigue,
tombèrent dangereusement malades.