Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
[Notes au lecteur de ce fichier digital:
Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.]
BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.
ABRÉGÉ
DE
L'HISTOIRE GÉNÉRALE
DES VOYAGES;
Par J.-F. LAHARPE.
TOME QUATRIÈME.
[Illustration: Enseigne de l'éditeur]
PARIS,
MÉNARD ET DESENNE, FILS.
1825.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.
PREMIÈRE PARTIE.
AFRIQUE.
LIVRE SIXIÈME.
CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.
CHAPITRE IV.
Histoire naturelle du cap de Bonne-Espérance.
Les Européens, du Cap divisent l'année en deux saisons, l'hiver et
l'été. Ils nomment le premier mousson humide, et l'autre mousson
sèche. Celle-ci commence au mois de septembre, c'est-à-dire à la fin
de notre été, et la première au mois de mars, avec notre printemps.
Dans la saison de l'hiver, le Cap est sujet aux brouillards. Cependant
le soleil se fait voir par intervalles, excepté pendant les mois de
juin et de juillet, où les pluies sont continuelles. L'air, dans cette
saison, est froid, rude et fort désagréable, mais jamais plus qu'en
Allemagne pendant l'automne. Jamais l'eau ne gèle à plus de trois
lignes d'épaisseur, et la glace se dissipe aux premiers rayons du
soleil. Le tonnerre et les éclairs sont très-rares au Cap, excepté
vers le changement des saisons, aux mois de mars et de septembre;
encore n'y sont-ils jamais violens ni dangereux.
Les eaux qui tombent avec rapidité du sommet des montagnes, coulant
ensuite dans des canaux ombragés d'arbres ou de buissons, sont si
froides, qu'elles conservent cette qualité dans les vases où elles
sont renfermées, jusqu'à causer un véritable frisson à ceux qui en
boivent. On trouve aussi des sources d'eaux chaudes, et d'autres qui
sont même brûlantes: de ce nombre sont deux bains célèbres à trente
milles du Cap: les eaux ont la clarté du cristal. Kolbe n'en avait
jamais goûté de si ferrugineuses; mais elles n'en sont pas moins
agréables. On peut les employer à toutes sortes d'usages, excepté à
blanchir le linge, parce qu'elles lui donnent une teinte jaune qu'il
ne perd jamais. En entrant dans le bain, on ressent une chaleur
presque insupportable, surtout si l'on y entre, par degrés; mais elle
cesse bientôt d'être incommode, et l'on se trouve dans une situation
délicieuse: cependant on est obligé d'en sortir au bout de cinq ou six
minutes, parce qu'elle resserre la partie inférieure du ventre,
jusqu'à faire perdre haleine. On est rétabli sur-le-champ en se
mettant au lit, où l'on éprouve d'abord une sueur abondante, après
laquelle on se lève avec une légèreté dont on est surpris. Quinze
jours de ce bain, pris une fois le jour, purifient le corps de toutes
sortes d'humeurs peccantes par les sueurs et les selles, et
quelquefois par des vomissemens. Kolbe a connu plusieurs personnes qui
lui devaient leur guérison; l'une, d'une paralysie de bras; l'autre,
de la surdité; une femme, de plusieurs autres maladies compliquées.
Enfin Kolbe est persuadé que les eaux du Cap sont aussi claires, aussi
douces et aussi saines qu'il y en ait au monde. Les médecins, ou
plutôt les chirurgiens du Cap les ont trouvées salutaires dans toutes
sortes de cas. Elles conservent leur douceur et leur clarté sur mer,
dans les plus longs voyages. Sur le bâtiment où Kolbe s'embarqua pour
revenir en Europe, elles ne souffrirent aucune altération, excepté un
léger changement sous la ligne mais qui ne les empêcha point de se
rétablir presque aussitôt.
Quoique les Hottentots ne fassent aucun usage du sel, la nature leur
en fournit abondamment sans le secours de l'art: ils n'en ont
l'obligation qu'à l'action du soleil sur l'eau de pluie.
En général, le terroir est riche et fertile aux environs du Cap. On
commence à semer au mois de juillet, pour faire la moisson vers la fin
de septembre.
Les vignes qui ont été apportées au Cap sont venues de Perse, de
Madère, du midi de la France et des bords du Rhin. Il se passa quelque
temps avant qu'on pût en élever assez pour former des vignobles; mais
ils y sont maintenant en si grand nombre, que chaque cabane a le sien.
Les vignes souffrent beaucoup des sauterelles et des vers; cependant
elles rendent plus dès la troisième année que celles d'Europe à la
cinquième. La vendange commence au mois de février, et continue
pendant tout le cours de mars. Le vin du Cap est agréable et fort:
avec le temps il devient moelleux. Celui que l'on récolte à Constance,
vignoble situé au sud de la ville du Cap, est un des plus délicieux
que l'on connaisse.
Les jardins du Cap produisent la plupart des plantes et des fruits de
l'Europe; les légumes y surpassent les nôtres par la grosseur et le
goût. Un chou y pèse entre trente et quarante livres; une patate entre
six et dix livres: les melons y sont excellens; tous les arbres
fruitiers y prospèrent universellement par la méthode ordinaire de les
semer ou de les planter. Le beau jardin de la compagnie, près de la
ville du Cap, offre des oranges, des limons, des citrons, des amandes,
des figues, des grenades, avec un nombre infini d'autres fruits
apportés de l'Asie ou de l'Amérique, qui sont beaucoup meilleurs que
dans leur pays originaire. Les figues sont délicieuses au Cap, de même
que les bananes, qui viennent de l'île de Java. La beauté des fruits,
jointe à la profusion des fleurs naturelles qui ornent les jardins,
forme des perspectives admirables: l'aloès, qu'il est si rare de voir
en Europe dans toute sa beauté, porte ses fleurs en plein champ sans
le secours de l'art.
Le dacka est une autre plante fort estimée des Hottentots, qui s'en
servent au lieu de tabac, lorsqu'ils ne peuvent se procurer celui-ci,
ou qui les mêlent ensemble, lorsque leur provision de tabac est près
de s'épuiser: c'est une espèce de chanvre sauvage que les Européens
sèment, mais principalement pour l'usage des Hottentots. Le dacka,
mêlé avec le tabac, s'appelle _buspetz_. La _spirée_ est encore une
plante dont les Hottentots font beaucoup de cas. Vers la fin de
l'hiver, lorsque les feuilles commencent à se flétrir, ils en amassent
de grosses provisions, qu'ils font sécher pour les mettre en poudre.
Sa couleur est un jaune luisant; elle leur sert à poudrer leur
chevelure: ils l'appellent _boukkou_, et la regardent comme une partie
considérable de leur parure.
L'arbre qui produit la cannelle est venu de Ceylan au Cap, et répond
fort bien aux espérances de ceux qui l'ont apporté.
À l'égard de bêtes sauvages, peut-être n'y a-t-il point de pays au
monde où l'on en trouve un si grand nombre. Les éléphans y tiennent
le premier rang; ils y sont beaucoup plus gros que dans aucune autre
contrée; mais la femelle est moins grosse que le mâle: un seul exemple
fera juger de la force de ces animaux. Les Hollandais, pour en faire
l'essai, attelèrent un éléphant à la proue d'un vaisseau considérable;
il le tira le long du rivage. Les Hottentots font usage de la fiente
de ces animaux, lorsqu'ils manquent de tabac, et Kolbe assure qu'elle
a presque le même goût.
Le rhinocéros a deux cornes placées l'une devant l'autre sur son
museau. Sa peau n'offre pas de plis comme celle du rhinocéros
d'Afrique. Quoiqu'elle soit fort dure, elle n'est pas à l'épreuve des
zagaies. Il a l'odorat extrêmement subtil: avec le vent, il sent de
fort loin toutes sortes d'animaux, et marche vers eux en ligne droite,
en renversant tout sur son passage. S'il n'est point irrité par
quelque offense, il n'attaque jamais les hommes, à moins qu'ils ne
soient malheureusement en habit rouge, car alors il s'élance avec
fureur sur eux; et s'il en saisit un, il le jette par-dessus sa tête
avec tant de violence, que la chute est mortelle. Ses yeux sont fort
petits pour sa taille, et ne lui servent à voir que devant lui; aussi
la méthode la plus sûre pour l'éviter, lorsqu'on est à neuf ou à dix
pas de lui, c'est de sauter un peu de côté. Quoique sa course soit
fort légère, il est si lent à se tourner, qu'il lui en coûte beaucoup
pour se mettre en état de voir son ennemi. Il mange peu d'herbe: il
préfère les branches, les arbrisseaux, les chardons même, et surtout
une sorte d'arbuste qui ressemble au genièvre. Il est mortel ennemi de
l'éléphant; quand il combat contre lui, il tâche de l'éventrer avec
ses cornes. Kolbe mangea souvent avec plaisir de la chair de
rhinocéros.
Les chiens sauvages sont communs au Cap. Ils s'assemblent en troupes
nombreuses, et ne quittent un canton qu'après l'avoir nettoyé de bêtes
féroces et d'autres animaux: ils portent leur petits dans un lieu qui
leur sert de rendez-vous: les Européens et les Hottentots les suivent,
et prennent ce qui leur convient dans le tas, sans que ces animaux
carnassiers en grondent. Les Hottentots mangent ce qu'ils ont pris, et
les Européens le salent pour leurs esclaves.
On voit souvent des lions dans le pays du Cap. Le lion donne toujours
à sa proie un coup mortel, accompagné d'un horrible rugissement, avant
d'employer ses dents à la déchirer. Une sentinelle fut enlevée par un
lion. Dans une autre année (1707), un lion tua un fort gros boeuf, et
l'emporta par-dessus une haute muraille.
On sait assez que, lorsqu'un lion secoue sa crinière, et qu'il se bat
les flancs de sa queue, c'est une marque certaine qu'il est en colère
ou pressé de la faim. Dans cet état, sa rencontre annonce la mort;
mais elle est sans danger dans toute autre occasion. Un cheval qui
aperçoit un lion s'enfuit de toute sa force, et jette, s'il le peut,
son cavalier par terre, pour rendre sa course plus aisée. Le plus sûr
pour un homme est de mettre pied à terre, parce que le lion ne
s'attachera qu'à poursuivre le cheval.
Deux Européens étant un jour à se promener dans un champ voisin du
Cap, virent sortir de quelques broussailles un lion qui s'élança sur
eux, mais qui manqua son coup par l'agilité de celui qu'il attaqua. Ce
brave Hollandais le saisit par la crinière, et, lui enfonçant le poing
dans le gosier, lui prit la langue, qu'il eut la force de tenir,
malgré toutes ses secousses, tandis que son compagnon, qui était armé
d'un fusil, tua le monstre d'un seul coup.
[Illustration: _Le brave hollandais le saisit par le crinière, et lui
enfonça le poing dans le gosier._]
Un officier hollandais, campé avec son corps de troupes, jugea pendant
la nuit, au mouvement extraordinaire des chevaux, que son camp était
menacé de quelque bête féroce. Toutes les sentinelles furent averties
de se tenir sur leurs gardes. Il y en eut une qui ne répondit point.
On fit avancer aussitôt un gros de soldats, qui, trouvant un mousquet
à terre, continuèrent de marcher vers quelques rochers voisins, où ils
découvrirent un lion monstrueux qui faisait sa curée de leur
compagnon. Tout le camp prit l'alarme et sortit pour l'attaquer; mais
le monstre était si bien défendu dans le creux d'un rocher, que trois
cents coups de fusil ne purent ni le blesser ni lui causer d'effroi.
Le jour suivant, les Hollandais furent joints par un parti de
Hottentots qui le tuèrent bientôt avec leurs zagaies.
On voit aussi dans les pays des Hottentots, le léopard, le chat-tigre
ou serval du Cap, l'hyène tachetée, le surikate, la taupe dorée, les
rats-taupes; le ratel, la gerboise de Cap, le daman, le porc-épic, le
rat nain, le sanglier d'Éthiopie, l'hippopotame, la girafe, le zèbre,
le couagga, le buffle, diverses espèces d'antilopes et de singes,
enfin l'oryctérope.
Le surikate ressemble à la mangouste: la couleur de son poil offre un
mélange de brun, de noir, de jaunâtre et de blanc; sa longueur est
d'un pied. C'est un joli animal, très-vif et très-adroit; ses pates de
devant lui servent, comme à l'écureuil, pour porter sa nourriture à sa
gueule. Il cherche les serpens et les oiseaux; il est très-friand
d'oeufs. Son urine a une odeur très-forte. Les Hottentots le nomment
zenik.
Les Hollandais ont donné le nom de _stinkende-daas_, ou blaireau
puant, au ratel. Cet animal a plus de quatre pieds de long jusqu'à
l'extrémité de la queue; ses pieds sont armés d'ongles crochus; son
poil est en général de couleur noire, mêlée de cendré dans quelques
parties; une raie d'un gris plus clair, presque blanchâtre et large
d'un pouce, s'étend depuis ses oreilles jusqu'à l'extrémité de sa
queue. Cet animal, très-friand de miel et de cire, a une manière
particulière de découvrir les retraites des abeilles et de les y
attaquer. Celles-ci construisent leurs ruches dans des trous creusés
par divers animaux, tels que les damans, les gerboises, les
porcs-épics, les taupes, qui les ont ensuite abandonnés. Le ratel
s'assied, dit-on, sur son derrière, tenant une de ses pates devant ses
yeux pour rompre les rayons trop vifs du soleil, qui lui blesseraient
la vue, et pouvoir distinguer plus clairement l'objet qu'il cherche;
car c'est surtout au déclin du jour qu'il épie sa proie. Lorsqu'il
voit voler quelques abeilles, il sait qu'alors elles gagnent droit
leur demeure; il les suit. Ses longues griffes, dont il fait usage
pour se loger sous terre, lui servent à miner en dessous les ouvrages
des abeilles. On prétend aussi qu'il a la sagacité, de même que les
Hottentots et les Cafres, de suivre l'oiseau nommé _indicateur_, qui
conduit les personnes qui vont à sa piste aux nids des abeilles, posés
dans le creux des arbres. Ces nids sont hors des atteintes du ratel
qui, de dépit de voir ses recherches et sa découverte inutiles, a
coutume de mordiller le pied de l'arbre. Ces morsures sont pour les
Hottentots un signe certain que l'arbre renferme un nid d'abeilles. La
peau du ratel est très-épaisse et d'un tissu fort lâche; c'est
pourquoi il est insensible à la piqûre des abeilles. Cet animal, étant
pourvu de dents très-fortes et très-tranchantes, se défend très-bien
contre une meute entière de chiens, et se tire souvent même d'un
semblable assaut sans avoir reçu un seul coup de dent.
La gerboise du Cap a reçu des Hollandais le nom de _sprengende-haas_
ou lièvre sauteur. Cet animal, décrit par Buffon sous la dénomination
de grand-gerbo, est de la taille d'un lièvre. Ses pieds de derrière
sont trois fois plus longs que ceux de devant. Il vit dans les
montagnes et s'y creuse des terriers, où il reste caché pendant le
jour, et dont il ne sort que le soir pour aller pendant la nuit rôder
et chercher sa nourriture, qui consiste en racines et en grains.
Le daman, appelé par les Hollandais _klip-daas_ ou blaireau de rocher,
est de la taille d'un lapin, mais plus gros et plus ramassé. Il fait
son nid dans les fentes des rochers, où il se compose un lit de mousse
et de feuilles qui lui servent de nourriture. Cet animal s'apprivoise
aisément. On assure que sa chair est bonne à manger.
On distingue deux espèces de rats-taupes, le grand et le petit. Le
premier est long d'un pied, le second de sept pouces. Leur corps est
cylindrique; ils ont les pates très-courtes, le poil doux, épais, d'un
brun roussâtre sur le dos, blanc par-dessous, les yeux très-petits.
Ils sont très-multipliés dans les terres sablonneuses; ils forment de
vastes taupinières, ce qui rend dangereux pour les chevaux les lieux
où ils sont communs, parce que ces animaux y enfoncent jusqu'aux
genoux. Les rats-taupes ne courent pas vite, mais sont très-alertes à
creuser la terre; ils mordent très-fort quand on les irrite. Ils se
nourrissent principalement de racines de glaïeul, d'iris, etc. Leur
chair est, dit-on, fort bonne.
La taupe dorée n'a que quatre pouces et demi de longueur; tout son
corps est couvert de poils, dont la base est brune et l'extrémité d'un
vert brillant, qui produit de beaux reflets métalliques lorsque
l'animal se remue. Ses yeux sont si petits, qu'on ne peut les
apercevoir.
Le rat nain se trouve dans les forêts. Sa couleur est d'un brun cendre
clair; il n'a que deux pouces de longueur.
Le sanglier d'Éthiopie a une physionomie singulière, mais hideuse; sa
hure, au lieu de se terminer en pointe comme celle du sanglier
d'Europe, est au contraire fort large, aplatie, et coupée carrément en
boutoir: ses petits yeux sont placés à fleur de tête, et presque au
haut de son front carré. Ses oreilles, appliquées contre le cou qui
est très-court, sont cachées dans les poils; mais une peau
cartilagineuse et fort épaisse, de trois pouces en longueur et en
largeur, s'élève de chaque côté sur ses joues, comme une seconde paire
d'oreilles, et contribue à rendre son aspect effrayant. Au-dessous de
ces excroissances singulières est une protubérance osseuse longue d'un
pouce, qui sert à l'animal pour frapper de droite et de gauche: il est
armé en outre de quatre longues défenses dont les deux supérieures ont
jusqu'à sept à huit pouces de long; elles sont crénelées et se
recourbent en haut tout en sortant des lèvres; les défenses d'en bas,
beaucoup plus petites, s'appliquent si exactement contre les grandes,
quand la bouche est fermée, qu'elles ne paraissent former qu'une seule
dent. Une énorme crinière couvre le cou et les épaules; les soies qui
la composent ont jusqu'à seize pouces de hauteur, et elles sont
rousses, brunes et grisâtres. Dans le reste, cet animal ressemble au
sanglier d'Europe. Quoique très-massif, il n'en est pas moins agile;
il court avec beaucoup de légèreté, et la forme de son groin ne
l'empêche pas de fouir très-lestement la terre pour en tirer les
racines dont il se nourrit. Sa férocité égale sa laideur, et la force
de ses armes le rend très-dangereux.
La girafe est un grand animal qui a jusqu'à dix-huit pieds de haut.
Son cou et ses jambes sont fort élevées, celles de devant surtout; ce
qui le fait paraître disproportionné parce qu'il a la partie
antérieure du dos plus haute que la croupe. Ses cornes ne tombent pas,
et sont toujours revêtues de la peau, dont les poils y sont même plus
longs qu'ailleurs. La girafe est blanchâtre, tout son corps est
parsemé de taches fauves. Elle se nourrit de feuilles d'arbres, et est
d'un naturel très-doux.
Le zèbre, ou âne sauvage du Cap, est un des animaux les plus beaux,
les mieux faits, et les plus vifs qu'on ait jamais vus. Il est, en
général, plus petit que le cheval, et plus grand que l'âne; ses jambes
sont menues et bien proportionnées; son poil est doux et lisse. On
voit régner au long de son dos, depuis les crins du cou jusqu'à la
queue, une raie noire, d'où partent de chaque côté d'autres raies
blanches et brunes, qui se rencontrent en cercle autour du ventre, et
dont les couleurs se perdent agréablement l'une dans l'autre. La tête,
les oreilles, la queue et les crins du cou sont rayés aussi de mêmes
couleurs. Cet animal est si léger, qu'il n'y a point de cheval qui
puisse le suivre du même pas. Toutes ces qualités, jointes à la
difficulté de le prendre, en font monter le prix fort haut. Tellez,
voyageur portugais, raconte que le grand-mogol en acheta un deux mille
ducats. On lit dans Navendorf, auteur hollandais, que, le gouverneur
de Batavia en ayant envoyé un à l'empereur du Japon, après l'avoir
reçu d'un ambassadeur abyssin, ce monarque fit présent à la compagnie
de mille taëls d'argent et de trente-neuf robes qui furent évaluées à
cent soixante mille écus. Kolbe rencontra souvent des troupes de ces
zèbres dans les pays du Cap. Cet animal se trouve aussi au Congo et
dans d'autres régions de l'Afrique. Le couagga est beaucoup plus petit
que le zèbre, auquel il ressemble d'ailleurs, quoiqu'il n'ait de raies
que sur le cou et à la partie antérieure du corps; le fond de son poil
est brun. Ces deux espèces d'animaux marchent en troupes, quelquefois
au nombre de plus de cent. Le zèbre est presque indomptable, au lieu
que les colons du Cap attellent les couaggas à leurs voitures.
Parmi les antilopes on remarque le canna, auquel sa grande taille a
fait donner le nom d'élan, et le gnou, qui est d'un naturel
extrêmement sauvage, aussi farouche et aussi méchant que le buffle.
Les singes sont en fort grand nombre, et aussi malicieux que ceux que
l'on a décrits en parlant des autres parties de l'Afrique. On les voit
souvent descendre des montagnes pour venir piller les jardins. Ils ne
dédaignent pas la chair, les oeufs, les poissons, les insectes, et
s'apprivoisent difficilement.
On peut ranger l'oryctérope parmi les animaux les plus singuliers de
cette contrée. Au premier coup d'oeil, il présente quelque
ressemblance avec le cochon; mais sa queue est d'un tiers plus longue
que son corps, et, fort grosse dès son origine, elle va en diminuant
jusqu'à son extrémité: ses jambes sont très-grosses, ses pieds armés
d'ongles forts; sa langue a jusqu'à seize pouces de long. «Lorsqu'il a
faim, dit Kolbe, qui le décrit sous le nom de _cochon de terre_, il va
chercher une fourmilière. Dès qu'il a fait cette bonne trouvaille, il
regarde tout autour de lui, pour voir si tout est tranquille, et s'il
n'y a point de danger; il ne mange jamais sans avoir pris cette
précaution: alors il se couche, et, plaçant son groin tout près de la
fourmilière, il tire la langue tant qu'il peut: les fourmis montent
dessus en foule: dès qu'elle en est bien couverte, il la retire et les
gobe toutes. Ce jeu recommence jusqu'à ce qu'il soit rassasié.» Il
attaque aussi les retraites souterraines des termés, dont il brise les
voûtes avec ses grands ongles; il s'en sert aussi pour se creuser un
terrier; il y travaille avec beaucoup de vivacité et de promptitude;
et s'il a seulement la tête et les pieds de devant dans la terre, il
s'y cramponne tellement, au rapport de Kolbe, que l'homme le plus
robuste ne saurait l'en arracher.
Le climat et le terroir du Cap produisent un grand nombre de serpens
de quantité d'espèces différentes, dont la description n'aurait rien
d'utile ni d'amusant.
Les serpens ont pour ennemi dans ce pays le secrétaire, oiseau de
trois pieds de hauteur, qui a le bec robuste comme celui d'un aigle,
et de longues jambes comme celles des grues. Lorsqu'il rencontre ou
découvre un serpent, il l'attaque d'abord à coups d'ailes pour le
fatiguer; il le saisit ensuite par la queue, l'enlève à une grande
hauteur en l'air, et le laisse retomber, ce qu'il répète jusqu'à ce
que le serpent soit mort. Lorsqu'on l'inquiète, il fait entendre un
croassement sourd. Il n'est ni dangereux ni méchant; son naturel est
doux; il s'apprivoise aisément, devient familier et paraît aimer la
paix; car s'il voit quelque combat parmi les animaux de basse-cour, il
accourt aussitôt pour les séparer. Aussi les habitans du cap de
Bonne-Espérance en élèvent-ils parmi leur, volaille pour maintenir la
paix et détruire les lézards, les serpens, les rats, les sauterelles
et toutes sortes d'insectes. Comme il marche ordinairement à grands
pas de côté et d'autre, et long-temps sans se ralentir ou s'arrêter,
on lui a aussi donné le nom de _messager_. Les Hollandais du Cap l'ont
appelé _secrétaire_, à cause d'une touffe de plumés qu'il porte
derrière la tête, parce qu'en Hollande les gens de cabinet, quand ils
sont interrompus dans leurs écritures, passent leur plume dans leur
perruque derrière l'oreille droite, ce qui a quelque ressemblance avec
la huppe de l'oiseau.
Les fourmis sont en fort grand nombre et de plusieurs espèces. Elles
couvrent toutes les vallées de leurs nids où de leurs terriers; mais
elles ne se logent jamais dans les terres cultivées. Les abeilles ne
manquent point au Cap. Cependant, comme les Européens reçoivent à bon
marché des Hottentots le miel de rocher, qui est d'une odeur plus
douce que celui des ruches, ils aiment mieux en tirer d'eux que de le
devoir à leur travail.
On a déjà vu que les Hottentots découvraient par le moyen de
l'indicateur les nids d'abeilles posés sur les arbres. Cet oiseau
habite les forêts: il est de la grosseur d'un merle, et d'une couleur
olive foncée. Il éprouve sans doute quelque difficulté à se procurer
le miel dont il est très-friand; mais il a l'instinct d'appeler
l'homme à son secours, en lui indiquant le nid des abeilles par un cri
fort aigu _chirs, chirs_, et, selon d'autres voyageurs, _vicki,
vicki_, mot qui, dans la langue hottentote, signifie miel. Il fait
entendre ce cri le matin et le soir, et semble appeler les personnes
qui sont à la recherche du miel: celles-ci lui répondent d'un ton plus
grave, en s'approchant toujours. Dès qu'il les aperçoit, il va planer
sur l'arbre qui renferme une ruche; et si les chasseurs tardent à s'y
rendre, il redouble ses cris, vient au-devant d'eux, et par plusieurs
allées et venues la leur indique d'une manière très-marquée. Tandis
que l'on se saisit de ce que contient la ruche, il reste dans les
environs, et attend sa part, qu'on ne manque jamais de lui laisser.
L'existence de ces oiseaux est précieuse pour les Hottentots; aussi ne
voient-ils pas de bon oeil l'homme qui les tue.
Quoique les Hottentots soient mangés de poux, comme on l'a déjà
remarqué, les Européens, au contraire, ne sont pas plus tôt arrivés au
Cap, qu'ils se trouvent délivrés de cette vermine.
Les scorpions du Cap sont aussi dangereux par leur venin que par leur
nombre.
On trouve au Cap une sorte d'araignée noire de la grosseur d'un petit
pois blanc; sa morsure est fatale, lorsque l'antidote est appliqué
trop tard.
La morsure d'un millepieds du Cap est aussi mortelle que celle du
scorpion.
La mer voisine du Cap nourrit des phoques, et entre autres celui que
l'on a nommé lion de mer. Ils viennent souvent se chauffer au soleil
sur les rochers et les îlots répandus le long de la côte.
CHAPITRE V.
Côte orientale d'Afrique.
La côte orientale d'Afrique est peu fréquentée des nations de
l'Europe, en comparaison des côtes occidentales. À l'est de la contrée
du Cap est le pays habité par les Cafres, nom sous lequel on comprend
plusieurs peuples qui diffèrent des Nègres, quoiqu'ils aient la
chevelure crépue, et qui se rapprochent des Hottentots. La côte de
Natal s'étend depuis la limite de la colonie du Cap, jusqu'à la baie
de Lagoa. Elle est arrosée de nombreuses rivières, et parsemée de
bois; mais aucun port sûr et profond n'y offre un asile aux grands
navires. La baie de Lagoa a quelquefois été confondue avec celle
d'Algoa, située huit degrés plus au sud. Les hordes qui vivent dans
ces vastes contrées pillent souvent les navires qui font naufrage sur
cette côte dangereuse.
Cependant, en 1683, le vaisseau anglais _le Johanna_, s'étant brisé
près de la baie de Lagoa, trouva plus d'humanité et de secours dans
les habitans, quoiqu'ils passent pour extrêmement barbares, qu'il n'en
aurait reçu de plusieurs peuples qui s'attribuent de grands principes
de religion et de politesse. Touchés du malheur de leurs hôtes,
non-seulement ils leur fournirent les nécessités de la vie, mais ils
les aidèrent à sauver une partie de leur cargaison. Pour une petite
quantité de couteaux, de ciseaux, d'aiguilles, de fil, de petits
miroirs et de colliers de verre, ils se chargèrent de transporter dans
un pays voisin tout ce qu'on avait pu sauver du naufrage, et de
fournir encore des vivres aux Anglais sur la route. Après les avoir
conduits l'espace d'environ deux cents milles, ils leur procurèrent
d'autres porteurs et d'autres guides pour continuer leur marche. Elle
fut de quarante jours, pendant lesquels ils ne firent pas moins de
sept ou huit cents milles. Ils trouvèrent ensuite de nouveaux
porteurs, qui les conduisirent et leur fournirent des provisions
jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Quelques Anglais, qui tombèrent
malades en chemin, furent portés dans des hamacs sur les épaules de
ces charitables Nègres: de quatre-vingts, il n'en mourut que trois ou
quatre dans une route si longue et si pénible.
Entre Lagoa et Mozambique la côte n'est pas moins dangereuse: elle
était connue autrefois sous le nom de Sofala et de Cuama; mais les
Portugais la nomment aujourd'hui Séna. Elle contient les états d'un
grand nombre de princes bornés à de fort petits territoires. Les
habitans sont de couleur noire, et idolâtres, à l'exception d'un petit
nombre, que les Portugais ont convertis au christianisme, et que l'on
accuse d'être moins humains que les autres pour les Européens
étrangers. Les habitans de ce pays ne veulent de commerce qu'avec les
Portugais, qui entretiennent le long de la côte un petit nombre de
prêtres pour tenir les Nègres dans leur dépendance, et tirer d'eux, à
vil prix, leur ivoire et leur or, qu'ils envoient à Mozambique.
Mozambique est une île qui appartient à la couronne de Portugal; elle
est fortifiée par l'art et la nature; mais l'air y est si malsain, que
les criminels portugais de l'Inde, au lieu d'être punis de mort
suivant les lois de leur nation, y sont bannis pour un certain nombre
d'années, à la discrétion du gouverneur de Goa et de son conseil. On
en voit revenir peu de cet exil; car cinq ou six années de séjour à
Mozambique passent pour une longue vie. Cette place est un port de
rafraîchissement pour les vaisseaux portugais qui vont de l'Europe aux
Indes; ils y passent ordinairement trente jours, pour donner le temps
de se rétablir aux soldats et aux matelots qui, ayant contracté en mer
l'hydropisie et le scorbut, sont bientôt guéris par l'usage des fruits
acides et des racines du pays; leurs bâtimens emploient généralement
tout le mois d'août pour se rendre de Mozambique à Goa.
Monbassa ou Monbaze est une île voisine du continent, à la distance
d'environ deux cent vingt milles de Mozambique. L'art a peu contribué
à la fortifier; mais elle l'était naturellement lorsque les Portugais
s'en rendirent maîtres il y a plus de deux cents ans. Ils la
possédèrent jusqu'en 1698, que les Arabes de Maskat s'en saisirent
avec peu de peine, et passèrent au fil de l'épée une vingtaine de
Portugais qui la défendaient.
Patta, qui suit Monbassa sur la même côte, est passée aussi dans les
mains des Arabes. Ce pays fournit beaucoup d'ivoire et quantité
d'esclaves à Maskat. Autrefois les Anglais, les Portugais et les
Maures des Indes y entretenaient un commerce avantageux, quoique peu
considérable; mais les Arabes, jaloux des progrès d'autrui, formèrent
sur la côte, en 1692, une colonie qui défendit aux habitans tout
commerce avec d'autres nations. Quoique les terres intérieures soient
habitées par des idolâtres, toutes les côtes suivantes, qui
comprennent les pays de Magadoxo, de Zeyla et d'Adel sur les côtes de
Zanguebar et d'Ajan jusqu'au cap de Guardafui, dans une étendue
d'environ trois cents lieues au nord-est, ont reçu la religion
mahométane. Il y reste néanmoins, dans les cérémonies, les usages et
les traditions, quelques vestiges de l'ancien culte.
Les côtes de Mozambique, de Sofala, de Quiloa, de Monbassa, bordent le
grand empire du Monomotapa, qui s'étend fort loin dans l'intérieur,
vers l'ouest, et qui nous est peu connu. Il est renommé par ses mines
d'or; mais on a fait des efforts inutiles pour y parvenir. On lit
dans Faria, que François Barretto, seigneur portugais, après avoir
rempli avec honneur la dignité de gouverneur de l'Inde, fut revêtu de
l'important emploi d'amiral des galères. À son retour en Portugal, il
fut nommé au gouvernement de Monomotapa, un des trois qui faisaient la
division de l'Inde portugaise, trop grande alors pour recevoir la loi
d'un seul gouverneur. Le roi joignit à cette qualité le titre de
conquérant des mines, sur des informations et des expériences qui lui
avaient fait naître effectivement le dessein de cette conquête; mais
ce titre, comme on va le voir, était un peu prématuré. On avait trouvé
quantité d'or dans l'intérieur de ce grand empire, surtout à Manika,
dans le royaume de Bakaranga. Barretto partit de Lisbonne au mois
d'avril 1569, avec trois vaisseaux et mille hommes de débarquement,
parmi lesquels on comptait quantité de nobles et de vieux guerriers
d'Afrique.
Barretto avait reçu ordre de ne rien entreprendre sans l'avis du père
François de Monclaros, missionnaire jésuite. Cette dépendance fit
échouer toutes ses vues.
Il y avait deux chemins qui conduisaient aux mines, l'un au travers du
Monomotapa, et l'autre par Sofala. Barretto se déclara pour le second;
mais le père de Monclaros ayant jugé que l'autre devait être préféré,
son opinion l'emporta malgré l'opposition du conseil. On partit de
Mozambique avec plus d'hommes et de vaisseaux qu'on n'en avait amené,
sans parler des instrumens, des chevaux et des autres provisions pour
la guerre et pour le travail des mines. Après avoir fait
quatre-vingt-dix lieues par mer, les Portugais entrèrent dans la
rivière de Cuama. Ils s'avancèrent, suivant les vues de Monclaros,
jusqu'à Séna, et gagnèrent ensuite la ville d'Inaparapola, qui est
voisine d'une ville des Maures. Ces Maures commencèrent à traverser
leurs desseins, comme ils avaient fait autrefois dans l'Inde. Ils
tentèrent d'empoisonner toute l'armée. Quelques hommes et plusieurs
chevaux en moururent; mais cette perfidie ayant été découverte par
l'avis d'un des complices, les traîtres furent passés sans pitié au
fil de l'épée, et leur chef exposé à la bouche du canon. Un seul, qui
protesta que la sainte Vierge lui avait ordonné de se rendre chrétien
sous le nom de Laurent, obtint par grâce d'être pendu. Ce n'était pas
trop la peine de faire parler la Vierge.
Barretto envoya des ambassadeurs au monarque de Monomotapa, qui les
reçut avec une distinction extraordinaire. Loin de les traiter comme
ceux des autres princes, qui ne se présentaient devant lui qu'à
genoux, pieds nus et sans armes, et qui se prosternaient jusqu'à terre
devant son trône, il leur accorda une audience fort honorable. Le
motif de cette ambassade était de lui demander la permission de le
venger du roi de Mongas, qui s'était révolté contre lui, et celle de
pénétrer jusqu'aux mines de Boutoua et de Manchika. La seconde de ces
deux demandes suffisait pour faire juger de la première. Le territoire
de Mongas étant situé entre Séna et les mines, il fallait
nécessairement s'ouvrir un passage par l'épée. L'empereur consentit
aux deux propositions, et fit offrir à Barretto cent mille hommes,
qu'il refusa.
L'armée portugaise se remit en marche. Elle était composée de cinq
cent soixante mousquetaires et de vingt-trois cavaliers. Pendant dix
jours qu'elle employa dans cette route, elle eut beaucoup à souffrir
de la soif et de la faim. Il fallut suivre presque continuellement la
rivière de Zambèze, dont le cours est fort rapide, et sur laquelle
s'avancent, à quatre-vingt-dix lieues de la mer d'Éthiopie, des
pointes de la haute montagne de Lupata, qui paraissent comme
suspendues sur son canal. À la fin de cette ennuyeuse marche, les
Portugais commencèrent à découvrir une partie de leurs ennemis, et
remarquèrent bientôt plus clairement que tout le pays était couvert
d'habitans armés. Barretto ne s'alarma point de ce spectacle. Il donna
la conduite de son avant-garde à Vasco Fernando Homen; et, se
réservant celle de l'arrière-garde, il plaça son bagage et quelques
pièces de canon dans l'intervalle de ces deux corps. Lorsqu'il fut
près d'en venir à la charge, il fit avancer son artillerie au front de
ses troupes et sur ses flancs. L'ennemi s'approcha d'un air ferme: son
ordre de bataille formait un croissant. Une vieille femme, célèbre,
si l'on en croit Faria, par la profession qu'elle faisait de la magie,
fit quelques pas vers les rangs, et jeta quelques poignées de poudre
vers l'armée portugaise, en assurant les Cafres que cette poudre seule
leur garantissait la victoire. Barretto, qui avait appris dans l'Inde
combien la superstition a de pouvoir sur les Maures, chargea un de ses
canonniers de pointer vers cette femme; et ses ordres furent exécutés
avec tant de bonheur, qu'on la vit voler aussitôt en pièces, à la
surprise extrême de tous les Cafres, qui la croyaient invulnérable.
Barretto fit présent au canonnier d'une chaîne d'or.
L'ennemi continua de s'approcher, mais sans ordre. Il fit bientôt
pleuvoir une grêle de flèches et de dards. Les Portugais répondant,
sans s'ébranler, à coups de canon et de fusil, qui firent une
exécution terrible parmi les Cafres, n'eurent pas besoin de
recommencer souvent cette boucherie pour leur faire tourner le dos.
Ils en tuèrent un grand nombre dans la poursuite; et, marchant droit à
la ville de Mongas, ils firent disparaître aussi facilement un autre
corps qu'ils rencontrèrent en chemin. Il ne leur en coûta que deux
hommes pour faire mordre la poussière à six mille Cafres. Barretto, à
la tête de ses gens, entra sans opposition dans Mongas. Les habitans,
qui l'avaient abandonnée, se présentèrent en aussi grand nombre que
les deux premières armées réunies; mais ils ne soutinrent pas plus
long-temps l'effort des vainqueurs. Dès le même jour ils demandèrent
la paix au nom du roi, qui envoya bientôt lui-même des ambassadeurs à
Barretto pour traiter des conditions.
Pendant cette négociation, un chameau échappé à ses gardes prit sa
course vers le gouverneur, qui l'arrêta de ses propres mains jusqu'à
l'arrivée de ceux qui le poursuivaient. Les Cafres ne connaissaient
point cet animal. Dans la surprise de le voir si docile près du
général portugais, ils firent plusieurs questions qui marquaient leur
crainte et leur ignorance. Barretto prit avantage de l'une et de
l'autre pour leur répondre qu'il avait un grand nombre de ces bêtes
terribles, et qu'il ne les nourrissait que de chair humaine; qu'ayant
déjà dévoré ceux qui avaient péri dans le combat, elles le faisaient
prier par ce messager de ne pas faire la paix, parce qu'elles
craignaient de manquer de nourriture. Les ambassadeurs cafres,
effrayés de ce discours, supplièrent le général d'engager ses chameaux
à se contenter de bonne chair de boeuf, dont ils promirent de leur
envoyer une grosse provision. Il se rendit à leur prière, et leur
accorda des conditions qui rétablirent la tranquillité dans le pays.
Cependant il commençait à manquer de vivres, lorsqu'il reçut avis que
sa présence était nécessaire à Mozambique, où Péreyra Brandam, son
lieutenant, s'était saisi du fort, quoique âgé de quatre-vingts ans.
Il laissa le commandement de ses forces à Vasco Homen pour se hâter
de retourner vers la côte. Mais à peine eut-il paru à Mozambique, que,
les séditieux étant rentrés dans la soumission, il regretta beaucoup
qu'une affaire de si peu d'importance eût été capable d'interrompre
ses projets. L'ardeur de son courage lui fit reprendre aussitôt la
même route. Mais quelle fut sa surprise, en approchant du fort Séna,
d'en voir sortir Monclaros d'un air furieux pour lui ordonner au nom
du roi d'abandonner une entreprise sur laquelle il lui reprocha
d'avoir trompé ce prince par de fausses espérances, en ajoutant que le
nombre des morts était déjà trop grand, et qu'il le rendait
responsable devant Dieu du sang qui se répandrait encore! L'historien
se révolte beaucoup contre ce missionnaire. Il semble pourtant que, si
jamais il est permis d'attester le nom de Dieu, c'est surtout quand il
s'agit d'épargner le sang des hommes; et le désir de s'emparer des
mines n'était pas une raison légitime pour tuer les Cafres.
Barretto mourut de chagrin deux jours après. Vasco, son successeur,
retourna immédiatement à Mozambique. Mais, après le départ du
missionnaire, qui s'embarqua aussitôt pour le Portugal, François
Pinto-Pimentel, son parent, et quelques autres personnes sensées, lui
représentèrent si fortement ce qu'il devait au Portugal et à son
propre honneur, qu'il prit la résolution de retourner au Monomotapa.
Il choisit, suivant Barretto, la route de Sofala, qui était en effet
la plus favorable à son entreprise. Elle le conduisit directement vers
les mines de Manchika, dans le royaume de Chikanga, qui borde
au-dedans des terres celui de Quiterve, le plus puissant de ces
régions après celui de Monomotapa. Il avait le même nombre d'hommes et
le même bagage que son prédécesseur. Comme il était important de se
concilier l'affection du roi de Quiterve, il lui fit un compliment
civil, accompagné de plusieurs présens. Mais ce prince avait déjà
conçu tant de défiance et de jalousie, qu'il reçut froidement cette
politesse.
Vasco, sans faire beaucoup d'attention à sa réponse, continua sa
marche au travers de ses états. Plusieurs corps de Cafres entreprirent
de lui couper le passage, et furent défaits avec un grand carnage. Le
roi, désespérant de réussir par la force, eut recours à l'artifice. Il
donna ordre à tous ses sujets d'abandonner leurs villes et leurs
cantons, dans l'espérance de ruiner l'armée portugaise par la faim. En
effet, elle eut beaucoup à souffrir pour se rendre à Zimbaze, où il
tenait sa cour. Il avait déjà pris le parti de l'abandonner, et de se
fortifier dans des montagnes inaccessibles. Vasco brûla cette ville et
se remit en marche pour le pays de Chikanga, où la crainte plus que
l'inclination le fit recevoir avec de grandes apparences d'amitié. Il
obtint du roi la liberté du passage jusqu'aux mines. Les Portugais se
crurent à la veille de puiser l'or à pleines mains. Ils arrivèrent
enfin à cette terre promise. Mais, remarquant bientôt que les
habitans employaient beaucoup de temps et de peine pour en tirer fort
peu d'or, et s'étant convaincus qu'il fallait plus d'hommes et
d'instrumens pour donner quelque forme à leur entreprise, ils prirent
le parti de revenir sur leurs traces. Vasco retourna dans la suite à
Quiterve, où le roi, devenu moins méfiant, on ne sait pourquoi, lui
accorda toutes les permissions qu'il avait d'abord refusées. Il
consentit que les Portugais pénétrassent jusqu'aux mines de Manninas,
à la seule condition de lui payer chaque année vingt écus. De là ils
passèrent dans le royaume de Chikova, qui borde le Monomotapa au nord,
dans l'intérieur des terres. On les avait flattés d'y trouver de
riches mines d'argent. Vasco, après y avoir assis son camp, apporta
tous ses soins à se procurer des informations. Les habitans, ne se
croyant pas capables de lui résister, et jugeant que la découverte des
mines serait funeste à leur repos, eurent l'adresse de répandre un peu
de minéral dans quelques endroits éloignés de sa source, et montrèrent
ces lieux aux Portugais comme les véritables mines. Cette ruse eut
tout l'effet qu'ils s'en étaient promis. Vasco, persuadé de leur bonne
foi, permit qu'ils se retirassent, dans la vue peut-être de leur
déguiser les immenses profits sur lesquels il croyait déjà pouvoir
compter. Il fit creuser la terre dans mille endroits; et l'on ne sera
pas surpris que le fruit du travail répondit mal à la fatigue de ses
ouvriers. Les provisions commençant à devenir rares, il prit enfin la
résolution de se retirer, laissant derrière lui le capitaine Antonio
Cardosa de Almeyda, avec deux cents hommes et les secours nécessaires
pour continuer ses recherches. Après le départ de Vasco, Cardosa se
laissa tromper encore plus malheureusement par les Cafres. Ces
barbares, feignant de plaindre l'inutilité de son travail, s'offrirent
à lui découvrir des veines plus sûres; et, le conduisant à la mort
plutôt qu'aux mines, ils le firent tomber dans une embuscade où il
périt avec tous ses gens.
Telle fut la fin du gouvernement portugais dans le Monomotapa. Elle
toucha de fort près à son origine, puisque, de deux gouverneurs qu'on
a nommés, l'un périt, presqu'en arrivant, du chagrin de se voir
outragé par un homme d'église, et l'autre fut chassé puérilement par
le stratagème de quelques barbares. Cependant la paix et le commerce
n'en subsistèrent pas moins entre l'empereur du Monomotapa et les
Portugais.
Les bornes de cet empire au nord, et vers une partie de l'ouest, sont
la rivière de Couama, qui le sépare des royaumes d'Aboutoua et de
Chikova, des pays de Mambos et de Mazimbas, qui appartiennent à
l'empire de Monoë-mudji, et du royaume maritime de Marouka. À l'ouest
et au sud, il est borné par le pays des Hottentots, et par certains
Cafres, desquels il n'est séparé que par la rivière de Magnika. À
l'est, il est baigné par la mer de l'Inde.
Sa situation est entre les 14e. et 25e. degrés de latitude
méridionale. On lui donne environ quatre cent soixante-dix milles de
longueur du nord au sud, et six cent cinquante de largeur de l'ouest à
l'est. C'est une péninsule; car, à l'exception d'un espace de
quatre-vingt-dix milles, qui fait à peu près la distance de la rivière
de Couama jusqu'à la source de celle de Magnika, il est
continuellement environné d'eau.
L'empire du Monomotapa est divisé en vingt-cinq royaumes, dont il est
assez inutile de rapporter les noms barbares.
Le plus grand état de ceux qui sont indépendans de l'empire, est
Mangas, sur les bords de la rivière de Couama.
Les plus riches mines du royaume de Mangas sont celles de Massapa, qui
portent le nom d'Ofour. On y a trouvé un lingot d'or de douze mille
ducats, et un autre de quatre cent mille.
L'or s'y trouve non-seulement entre les pierres, mais encore sous
l'écorce de certains arbres, jusqu'au sommet, c'est-à-dire jusqu'à
l'endroit où le tronc commence à se diviser en branches. Les mines de
Manchika et de Boutoua sont peu inférieures à celles d'Ofour. Le pays
en a quantité d'autres, mais moins considérables. Il y a trois foires
ou trois marchés, que les Portugais de Tête, château situé sur la
rivière de Couama, à cent vingt lieues de la mer, fréquentent pour le
commerce de l'or. Le premier, qui se nomme Louane, est à quatre
journées dans les terres; le second, nommé Bouento, est plus éloigné;
et le troisième, qui s'appelle Massapa, l'est encore plus. Les
Portugais se procurent l'or par des échanges, pour des étoffes, des
colliers de verre, et d'autres marchandises de peu de valeur. Ils ont
à Massapa un officier de leur nation, nommé par le gouverneur de
Mozambique, du consentement de l'empereur de Monomotapa, mais avec
défense, sous peine de mort, de pénétrer plus loin dans le pays sans
une permission. Il y est juge des différens qui s'élèvent entre les
Portugais.
Toute la côte de Monomotapa, depuis les rivières de Magnika et de
Couama, était autrefois possédée par les Portugais, sous le nom de
Sofala, qui est celui d'une ville située entre ces deux rivières. Ils
ont encore un fort à l'embouchure de la rivière de Couama; ils font
dans toutes ces contrées le commerce de l'or, de l'ivoire, de l'ambre,
qui se trouve sur la côte, et celui des esclaves, en donnant pour
échange des étoffes de coton et des soies de Cambaye, dont les
habitans composent leur parure ordinaire. Les mahométans de Sofala ne
sont point originaires du même pays; ce sont des Arabes qui
trafiquaient dans de petites barques avant l'arrivée des Portugais.
Lopez représente l'empire de Monomotapa comme un vaste pays dont les
habitans sont innombrables. Ils sont noirs et de taille moyenne. Leur
courage est célèbre à la guerre, et leur légèreté extrême à la course.
La principale nation de ce grand pays, suivant Faria, se nomme les
Mokarangis. La maison impériale en tire son origine. Ils sont moins
belliqueux que les autres, et n'emploient point d'autres armes que
l'arc, les flèches et les javelines. Leur religion n'admet point
d'images ni d'idoles. Ils reconnaissent un seul Dieu; ils croient à
l'existence d'un diable, qu'ils appellent _mouzouko_, et qu'ils se
représentent fort méchant. Ils sont persuadés que tous leurs empereurs
passent de la terre au ciel. Dans cet état de gloire, ils les
appellent _mouzimos_, et les invoquent comme les catholiques prient
les saints. N'ayant point de lettres ni d'autres caractères
d'écriture, ils conservent la mémoire du passé par de fidèles
traditions. Leurs estropiés et leurs aveugles portent le nom de
pauvres du roi, parce qu'ils sont entretenus avec beaucoup de charité
aux frais de ce prince. Dans leurs voyages, on est obligé de leur
fournir des guides d'une ville à l'autre, et de pourvoir à leur
subsistance.
L'empereur a plusieurs femmes; mais il n'en a que neuf qui soient
honorées du titre de grandes reines: elles sont ou ses soeurs ou ses
plus proches parentes. Les autres sont choisies entre les filles des
grands. La première se nomme Mazasira. Les Portugais l'appellent leur
mère, et lui font quantité de présens, parce qu'elle défend leurs
intérêts à la cour.