IX

Voici un exemple qui peut renseigner sur le genre de vie que menait

Rusbrock.

Touché de Dieu, comme à son ordinaire, il s’était un jour enfui dans les

profondeurs de la forêt; là, il s’assit sous un arbre. Foudroyé par la

douceur divine, il souffrit un excès d’esprit. Le ravissement dura

beaucoup plus longtemps qu’à l’ordinaire. Les frères l’attendaient.

Rusbrock ne revenait pas. Les frères tombèrent dans l’anxiété. Ils se

dispersèrent, pour le chercher, de tous côtés à la fois. On le chercha

partout dans les environs, et partout vainement. Enfin, les frères se

lancèrent à travers les sentiers et les détours, dans les profondeurs de

la grande forêt. Parmi les frères, Rusbrock avait un ami,

particulièrement intime. Celui-ci cherchait avec une diligence

inexprimable. Tout à coup, de très loin, il aperçut un arbre illuminé,

et, autour de l’arbre, un cercle de feu qui l’entourait comme un fossé

entoure une place forte. Le frère s’avança dans le plus profond silence.

Quand il approcha, il distingua sous l’arbre Rusbrock. Mais Rusbrock

n’était pas encore revenu à lui. Assis sous l’arbre, il avait l’air d’un

homme ivre.

X

Un grand nombre de pèlerins affluaient vers la Vallée-Verte. Hommes,

femmes, jeunes gens, vieillards, prêtres, laïques, docteurs, tous

venaient en foule. Rusbrock accueillait chacun d’eux, et, sans avoir

jamais pensé d’avance à lui, lui répondait avec la même sagesse et la

même maturité que s’il eût passé sa vie à réfléchir à chaque question.

Les personnages les plus considérables de la Flandre et des autres

nations venaient le voir et l’interroger. Le grand docteur dominicain,

le savant, le sage Jean Tauler, fit son pèlerinage à la Vallée-Verte.

Mais telle fut son admiration, son respect, son enthousiasme, que ses

visites furent très fréquentes. Il devint non plus seulement le pèlerin,

mais le disciple de Rusbrock. Tauler se laissa guider par lui sur les

montagnes de la contemplation. Ses œuvres sont pleines de son maître.

Beaucoup d’entre elles sont des emprunts faits par Tauler à Rusbrock.

Tauler était beaucoup plus instruit, quant aux choses qui s’apprennent.

Il était plus versé dans la théologie scolastique. Mais quant aux

profondeurs de la vie contemplative, il demeura toujours bien inférieur

à son maître. Tauler, d’ailleurs, n’opéra qu’à cinquante ans sa grande

et pleine conversion. Il mourut peu de temps après. Rusbrock, livré à la

contemplation dès son enfance, escalada toujours des montagnes de plus

en plus hautes, et vécut jusqu’à quatre-vingt-huit ans.

Une femme qui demeurait à deux milles de là (c’était une personne très

puissante dans la contrée) venait souvent le visiter pieds nus.

Peu à peu dégoûtée de ses richesses et de ses propriétés, elle entra

chez les religieuses de Sainte-Claire. Tous ceux qui ont été témoins de

sa vie religieuse attestent chez cette femme une haute et constante

perfection, jusqu’au dernier soupir.

Une autre femme dévouée, disciple de J. Rusbrock, tomba à la fois dans

une grave maladie et une angoisse d’esprit épouvantable. Elle se crut

abandonnée de Dieu. Elle eût ardemment désiré voir Rusbrock; mais elle

était incapable d’aller vers lui. Ce fut Rusbrock qui vint. Elle le vit

près d’elle.

«Dites-moi, ma fille, dit le Père, ce que vous faites?

--Rien, dit-elle; je ne peux plus servir les malades, et j’ai perdu ce

sentiment intérieur de Dieu dont j’avais l’expérience.

--Ma fille, répondit Rusbrock, tenez pour certain que voici le plus

élevé et le plus sublime de vos sacrifices. Abdiquez votre volonté et

rendez grâces.»

A peine avait-il parlé que la paix descendit sur la femme qui écoutait.

Son anxiété fut remplacée non pas par la patience, mais par une joie

étonnante et un amour invincible.

Un jour, plusieurs prêtres vinrent de Paris trouver le père Rusbrock

dans sa forêt. Ils désiraient entendre quelques-unes de ces paroles qui

allument dans l’homme l’amour divin. Ils le consultèrent, sans doute,

sur l’état de leur âme, et attendaient peut-être une longue réponse.

Rusbrock ne leur dit que ce seul mot: «Vous êtes saints, dans la mesure

où vous voulez l’être.»

Les prêtres ne comprirent pas, se retirèrent scandalisés, et, en

l’absence du Père, se plaignirent aux frères de leur cruelle déception

qui les troublait jusqu’au fond de l’âme. «Nous venons donc de Paris

pour entendre cela? disaient-ils. Le père Rusbrock a-t-il voulu se

moquer de nous?»

Les frères racontèrent au Père le chagrin des pèlerins, et le prièrent

de s’expliquer. Rusbrock fit venir les prêtres, et leur dit:

«Mes très chers enfants, vous allez me dire si je vous ai trompés. Je

vous ai dit que votre sainteté était celle que vous vouliez avoir. En

d’autres termes, votre sainteté est aussi grande que votre bonne

volonté. Rentrez donc au fond de vous-mêmes. Pesez votre bonne volonté.

Vous connaîtrez la mesure de votre sainteté. Soyez bons, mes enfants;

soyez bons, et vous serez saints.»

Le scandale des pèlerins fit place à un sentiment contraire, et ils se

retirèrent réconfortés.

Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies) · 第 18 / 117 题