Voici un exemple qui peut renseigner sur le genre de vie que menait
Rusbrock.
Touché de Dieu, comme à son ordinaire, il s’était un jour enfui dans les
profondeurs de la forêt; là, il s’assit sous un arbre. Foudroyé par la
douceur divine, il souffrit un excès d’esprit. Le ravissement dura
beaucoup plus longtemps qu’à l’ordinaire. Les frères l’attendaient.
Rusbrock ne revenait pas. Les frères tombèrent dans l’anxiété. Ils se
dispersèrent, pour le chercher, de tous côtés à la fois. On le chercha
partout dans les environs, et partout vainement. Enfin, les frères se
lancèrent à travers les sentiers et les détours, dans les profondeurs de
la grande forêt. Parmi les frères, Rusbrock avait un ami,
particulièrement intime. Celui-ci cherchait avec une diligence
inexprimable. Tout à coup, de très loin, il aperçut un arbre illuminé,
et, autour de l’arbre, un cercle de feu qui l’entourait comme un fossé
entoure une place forte. Le frère s’avança dans le plus profond silence.
Quand il approcha, il distingua sous l’arbre Rusbrock. Mais Rusbrock
n’était pas encore revenu à lui. Assis sous l’arbre, il avait l’air d’un
homme ivre.
X
Un grand nombre de pèlerins affluaient vers la Vallée-Verte. Hommes,
femmes, jeunes gens, vieillards, prêtres, laïques, docteurs, tous
venaient en foule. Rusbrock accueillait chacun d’eux, et, sans avoir
jamais pensé d’avance à lui, lui répondait avec la même sagesse et la
même maturité que s’il eût passé sa vie à réfléchir à chaque question.
Les personnages les plus considérables de la Flandre et des autres
nations venaient le voir et l’interroger. Le grand docteur dominicain,
le savant, le sage Jean Tauler, fit son pèlerinage à la Vallée-Verte.
Mais telle fut son admiration, son respect, son enthousiasme, que ses
visites furent très fréquentes. Il devint non plus seulement le pèlerin,
mais le disciple de Rusbrock. Tauler se laissa guider par lui sur les
montagnes de la contemplation. Ses œuvres sont pleines de son maître.
Beaucoup d’entre elles sont des emprunts faits par Tauler à Rusbrock.
Tauler était beaucoup plus instruit, quant aux choses qui s’apprennent.
Il était plus versé dans la théologie scolastique. Mais quant aux
profondeurs de la vie contemplative, il demeura toujours bien inférieur
à son maître. Tauler, d’ailleurs, n’opéra qu’à cinquante ans sa grande
et pleine conversion. Il mourut peu de temps après. Rusbrock, livré à la
contemplation dès son enfance, escalada toujours des montagnes de plus
en plus hautes, et vécut jusqu’à quatre-vingt-huit ans.
Une femme qui demeurait à deux milles de là (c’était une personne très
puissante dans la contrée) venait souvent le visiter pieds nus.
Peu à peu dégoûtée de ses richesses et de ses propriétés, elle entra
chez les religieuses de Sainte-Claire. Tous ceux qui ont été témoins de
sa vie religieuse attestent chez cette femme une haute et constante
perfection, jusqu’au dernier soupir.
Une autre femme dévouée, disciple de J. Rusbrock, tomba à la fois dans
une grave maladie et une angoisse d’esprit épouvantable. Elle se crut
abandonnée de Dieu. Elle eût ardemment désiré voir Rusbrock; mais elle
était incapable d’aller vers lui. Ce fut Rusbrock qui vint. Elle le vit
près d’elle.
«Dites-moi, ma fille, dit le Père, ce que vous faites?
--Rien, dit-elle; je ne peux plus servir les malades, et j’ai perdu ce
sentiment intérieur de Dieu dont j’avais l’expérience.
--Ma fille, répondit Rusbrock, tenez pour certain que voici le plus
élevé et le plus sublime de vos sacrifices. Abdiquez votre volonté et
rendez grâces.»
A peine avait-il parlé que la paix descendit sur la femme qui écoutait.
Son anxiété fut remplacée non pas par la patience, mais par une joie
étonnante et un amour invincible.
Un jour, plusieurs prêtres vinrent de Paris trouver le père Rusbrock
dans sa forêt. Ils désiraient entendre quelques-unes de ces paroles qui
allument dans l’homme l’amour divin. Ils le consultèrent, sans doute,
sur l’état de leur âme, et attendaient peut-être une longue réponse.
Rusbrock ne leur dit que ce seul mot: «Vous êtes saints, dans la mesure
où vous voulez l’être.»
Les prêtres ne comprirent pas, se retirèrent scandalisés, et, en
l’absence du Père, se plaignirent aux frères de leur cruelle déception
qui les troublait jusqu’au fond de l’âme. «Nous venons donc de Paris
pour entendre cela? disaient-ils. Le père Rusbrock a-t-il voulu se
moquer de nous?»
Les frères racontèrent au Père le chagrin des pèlerins, et le prièrent
de s’expliquer. Rusbrock fit venir les prêtres, et leur dit:
«Mes très chers enfants, vous allez me dire si je vous ai trompés. Je
vous ai dit que votre sainteté était celle que vous vouliez avoir. En
d’autres termes, votre sainteté est aussi grande que votre bonne
volonté. Rentrez donc au fond de vous-mêmes. Pesez votre bonne volonté.
Vous connaîtrez la mesure de votre sainteté. Soyez bons, mes enfants;
soyez bons, et vous serez saints.»
Le scandale des pèlerins fit place à un sentiment contraire, et ils se
retirèrent réconfortés.