En 1515, François Ier succède à Louis XII, gagne la bataille de
Marignan et entre à Milan, où, sur-le-champ, nous trouvons Léonard.
La connaissance commença entre ces deux hommes aimables par un lion
que Vinci exécuta à Pavie; ce lion, marchant sans aide extérieure,
s'avança jusque devant le fauteuil du roi, après quoi il ouvrit son
sein, qui se trouva plein de bouquets de lis[213].
François Ier alla signer à Bologne le fameux concordat avec Léon X, et
ces princes furent d'autant plus contents l'un de l'autre, que chacun
sacrifia ce qui ne lui appartenait point. Il paraît que Léonard suivit
le roi, et qu'il ne fut pas fâché de montrer au pape qu'il savait
plaire aux gens de goût.
Bientôt après, François Ier parla de son retour en France. Léonard se
voyait arrivé à l'âge où l'on cesse d'inventer; l'attention de l'Italie
était occupée par deux jeunes artistes dignes de leur gloire. Accoutumé
dès longtemps à l'admiration exclusive d'une cour aimable, il accepta
sans regret les propositions du roi, et quitta l'Italie pour n'y jamais
rentrer, vers la fin de janvier 1516. Il avait soixante-quatre ans.
François Ier crut faire passer les Alpes au génie des arts en emmenant
ce grand homme; il lui donna le titre de peintre du roi, et une pension
de sept cents écus. Du reste, c'est en vain qu'il le pria de peindre
le carton de _Sainte Anne_, qu'il emportait avec lui. Léonard, loin du
soleil d'Italie, ne voulut plus travailler aux choses qui veulent de
l'enthousiasme. Tout au plus fit-il quelques plans pour des canaux dans
les environs de Romorantin[214].
L'admiration tendre pour François Ier inspire une réflexion. L'énergie
de la Ligue sème des grands hommes. Louis XIV naît en même temps
qu'eux; il a bien de la peine à comprendre leurs ouvrages[215]. Il
est sans génie, il n'a pour âme que de la vanité[216], et l'on dit le
_siècle de Louis XIV_. François Ier eut tout ce qui manquait à l'autre,
et c'est Louis XIV qu'on appelle le protecteur des arts.
Tout ce que nous savons du séjour de Léonard en France, c'est qu'il
habitait une maison royale appelée le Cloux, située à un quart de lieu
d'Amboise.
En 1518, il songea à la religion[217].
Par son testament[218] il donne tous ses livres, instruments et dessins
à François de Melzi; il donne à Baptiste de Villanis, _suo servitore_,
c'est-à-dire son domestique, la moitié de la vigne qu'il possède hors
des murs de Milan, et l'autre moitié à Salaï, aussi _suo servitore_,
le tout en récompense des bons et agréables services que lesdits de
Villanis et Salaï lui ont rendus. Enfin, il laisse à de Villanis la
propriété de l'eau qui lui avait été donnée par le roi Louis XII.
[213] Lomazzo, _Traité de la peinture_, liv. II, chap. I.
[214] En janvier 1518.
[215] Corneille et la Fontaine; car, pour peu qu'on ait d'usage
en France, on a l'intelligence du comique et la critique verbale.
[216] On annonce à Louis XIV que la duchesse de Bourgogne vient
de se blesser. (Saint-Simon, édition complète de Levrault.)
[217] On ne peut faire de découvertes qu'autant que l'on raisonne
de bonne foi avec soi-même. Léonard avait trop d'esprit pour
admettre la religion de son siècle; aussi, un passage de Vasari,
supprimé dans la deuxième édition, dit-il: «Tanti furono i suoi
capricci che filosofando delle cose naturali attese a intendere
la proprietà delle, continuando e osservando il moto del cielo,
il corso della luna, e gli andamenti del sole. Per il che fece
nell'animo, un concetto si eretico che non sì acostava a
qualsivoglia religione, stimando, per aventura, assai più l'essere
filosofo, che cristiano.»
Vasari ajoute qu'un an avant sa mort Vinci revint au papisme.
Si l'on demande à l'histoire un portrait fidèle des choses, il
faut entendre à demi-mot tout ce qui échappe contre le préjugé
dominant.
[218] Fait au Cloux, près d'Amboise, le 18 avril 1518.