IDÉOLOGIE DE LÉONARD.

Depuis douze siècles, l'esprit humain languissait dans la barbarie.

Tout à coup un jeune homme de dix-huit ans osa dire: «Je vais me mettre

à ne rien croire de ce qu'on a écrit sur tout ce qui fait le sujet des

discours des hommes. J'ouvrirai les yeux, je verrai les circonstances

des faits, et n'ajouterai foi qu'à ce que j'aurai vu. Je recommande à

mes disciples de ne pas croire en mes paroles.»

Voilà toute la gloire de Bacon, et, quoique le résultat auquel il

arrive sur le _froid_ et le _chaud_, qu'il prend avec quelque emphase

pour exemple de sa manière de chercher la vérité, soit ridicule,

l'histoire des idées de cet homme est l'histoire de l'esprit humain.

Or, cent ans avant Bacon, Léonard de Vinci avait écrit ce qui fait la

grandeur de Bacon[210]; son tort est de ne l'avoir pas imprimé. Il dit:

«L'interprète des artifices de la nature, c'est l'expérience; elle ne

trompe jamais; c'est notre jugement qui quelquefois se trompe lui-même.

«..... Il faut consulter l'expérience, et varier les circonstances

jusqu'à ce que nous en ayons tiré des règles générales, _car c'est elle

qui fournit les règles générales_[211].

«Les règles générales empêchent que nous ne nous abusions nous-mêmes,

ou les autres, en nous promettant des résultats que nous ne saurions

obtenir.

«Dans l'étude des sciences qui tiennent aux mathématiques, ceux qui ne

consultent pas la nature, mais les auteurs, ne sont pas des enfants de

la nature; je dirai qu'ils n'en sont que les petits-fils. Elle seule,

en effet, est le guide des vrais génies; mais voyez la sottise! on se

moque d'un homme qui aime mieux apprendre de la nature elle-même que

des auteurs qui ne sont que ses élèves.»

Ces idées ne sont point une bonne fortune due au hasard; Léonard y

revient souvent. Il dit ailleurs:

«Je vais traiter tel sujet. Mais, avant tout, je ferai quelques

expériences, parce que mon dessein est de citer d'abord l'expérience,

et de démontrer ensuite pourquoi les corps sont contraints d'agir de

telle manière; c'est la méthode qu'on doit observer dans la recherche

des phénomènes de la nature.»

Si l'on trouve encore un peu d'embarras dans ces phrases, qu'on relise

Bacon; on verra que le Florentin est plus clair. La raison en est

simple: l'Anglais avait commencé par lire Aristote; l'Italien par

copier les visages ridicules qu'il rencontrait dans Florence.

Il y a dans Vinci beaucoup de ces vérités de détail, chose si rare chez

le philosophe anglais[212].

Au quinzième siècle, les écrits des artistes sont beaucoup plus

lisibles que ceux des grands littérateurs. Quand ces derniers sont

supportables, c'est qu'ils ont fait pour leurs sujets ce que font

aujourd'hui les gens qui veulent savoir l'histoire: regarder les

Daniel, les Fleury, les d'Orléans, tout ce qui est imprimé avant 1790

comme non avenu, et voir les auteurs originaux.

Mais, dira-t-on, le _Traité de la peinture_ de Léonard de Vinci

ne prouve guère cet éloge. Je réponds: Lisez aussi les Traités de

Bacon. Vinci veut quelquefois avoir de l'esprit, c'est-à-dire imiter

les grands littérateurs de son temps. D'ailleurs, le _Traité de la

peinture_ est, comme les _Pensées_ de Pascal, un extrait tiré des

manuscrits du grand homme, et par un ouvrier qui le perd de vue dès

qu'il s'élève.

En 1630, cet extrait se trouvait à la bibliothèque Barberine, à Rome;

en 1640, le cavalier del Pozzo en obtint une copie, et le Poussin en

dessina les figures. Le manuscrit du Pozzo fut la base de l'édition

donnée par Raphaël Dufresne en 1651. Il existe encore avec les dessins

du Poussin, dans la collection des livres de Chardin, à Paris. Entre

autres omissions, le compilateur a laissé la comparaison de la peinture

avec la sculpture. Quel sujet sous la plume de Léonard, s'il eût trouvé

une langue pour exprimer ses idées!

[210] Bacon, né en 1561, mort en 1626.--Vinci, né en 1452, mort

en 1519.

[211] Et non pas les _axiomes_, qui sont cause de la vérité des

cas particuliers, comme on le criait dans les écoles.

[212] En mécanique, Léonard connaissait la théorie des forces

appliquées obliquement aux bras du levier; la résistance

respective des poutres; les lois du frottement données ensuite

par Amontons; l'influence du centre de gravité sur les corps

en repos ou en mouvement; plusieurs applications du principe

des vitesses virtuelles; il construisait des oiseaux qui

s'envolaient, et des quadrupèdes qui marchaient sans aucun

secours extérieur.

En optique,

Vinci a décrit avant Porta la chambre obscure; il explique avant

Maurolicus l'image du soleil dans un trou de forme anguleuse; il

connaît la perspective aérienne, la nature des ombres colorées,

les mouvements de l'iris, la durée de l'impression visible.

En hydraulique,

Il connut tout ce que le célèbre Castelli publia un siècle après

lui.

Léonard a dit vers 1510: «Le feu détruit sans cesse l'air qui le

nourrit; il se ferait du vide si d'autre air n'accourait pour le

nourrir. Lorsque l'air n'est pas dans un état propre à recevoir

la flamme, il n'y peut vivre ni flamme ni aucun animal terrestre

ou aérien. En général, aucun animal ne peut vivre dans un endroit

où la flamme ne vit pas.»

Cela est un peu supérieur à la définition du calorique donnée par

Bacon[xi].

[xi] «La forme ou l'essence de la chaleur est d'être un

mouvement expansif, comprimé en partie, faisant effort, ayant

lieu dans les parties moyennes du corps, ayant quelque

tendance de bas en haut, point lent, mais vif et un peu

impétueux.» (_Novum organum_, lib. II.)

Dans les sciences physico-mathématiques, Léonard est aussi grand

qu'en peinture.

Voir la brochure de Venturi (Duprat, 1796); et M. Venturi n'a

déchiffré qu'une petite partie des manuscrits de Léonard de

Vinci.

Histoire de la peinture en Italie · 第 150 / 465 题