»Le mot _mon médecin_ l'avait trompée. Le vieillard avait tout à fait

la tournure d'un médecin,--d'un grand médecin.

»Devant la porte de la maison, un équipage stationnait. Marguerite fit

ce dernier effort de s'informer auprès du cocher, qui lui dit:

»--C'est la voiture du docteur C***, mon maître.

»Il n'y avait qu'à courber la tête.

»Ce fut au point que Marguerite, malgré les paroles surprises à

travers la cloison, se dit:

»Madame Seveste aura eu un petit moment de délire.

»Et pourtant Marguerite n'en était pas à sa première rencontre avec

cette femme qui portait maintenant le nom de madame Octave Merriaux...

»Le découragement de Marguerite était le résultat d'une erreur. Elle

avait appliqué ces mots: _mon médecin_, prononcés par l'habit bleu, au

vieillard décoré de plusieurs ordres, au praticien illustre, M. C***.

M. C*** n'ayant point réclamé, par la bonne raison qu'il entendait

tout autrement le sens de la phrase, Marguerite avait dû penser qu'il

acceptait comme son oeuvre personnelle l'accouchement de madame

Octave Merriaux.

»Cela n'était point, vous le savez déjà, ma chère belle. M. C*** se

trouvait là pour satisfaire au désir de son client et ami, le prince

de ***.

»Les premières paroles après le départ de la bonne petite concierge

auraient éclairé la situation tout d'un coup, si elle avait pu les

entendre.

»--Je suis fâché, dit, en effet, le docteur C*** d'être arrivé un

instant trop tard... mais, en groupant les faits, que je puis du moins

constater _de visu_, savoir: l'état de madame et celui de l'enfant,

qui annoncent l'accouchement accompli depuis quelques minutes à peine,

je crois pouvoir, en conscience, rendre à M. le prince le témoignage

qu'il désire... Veuillez me dire le nom de votre médecin, monsieur.

»Il s'adressait à l'habit bleu.

»Celui-ci répliqua sans hésiter:

»--Le docteur Wintermayer.

»M. C***, qui avait à la main déjà son calepin et sa mine de plomb, se

redressa.

»--Le docteur?... interrogea-t-il.

»--Wintermayer, répéta effrontément l'habit bleu.

»--Je croyais connaître à peu près tous nos confrères, dit M. C***.

»--Le docteur G.-W. Wintermayer, l'interrompit l'habit bleu, est sujet

de Sa Majesté le roi de Wurtemberg et docteur de l'université de

Tubingen.

»M. C*** s'inclina et inscrivit ce nom sur ses tablettes.

»--Il demeure?... demanda-t-il encore.

»--L'habit bleu consulta sa montre gravement:

»--A l'heure où je vous parle, répondit-il,--le docteur doit être en

route pour Stuttgart... J'ai eu toutes les peines du monde à le

retenir jusqu'au moment de l'accouchement.

»Notez que la voie mensongère où s'embarquait l'homme à l'habit bleu

était choisie à l'improviste. Il n'avait point compté sur cette

complication. La venue seule de Marguerite et le premier mensonge,

consistant à renier la Suleau, l'induisaient désormais à tout un

système de tromperies.

»M. C*** ferma son calepin. Peut-être avait-il un vague soupçon; mais

tant de choses tiennent dans ces têtes des princes de la science!

»Il vint jusqu'au lit avant de prendre congé et tâta une dernière fois

le pouls de l'accouchée.

»--Adieu, madame, dit-il;--je vais donner à notre ami d'heureuses

nouvelles.

»Madame Octave Merriaux murmura un harmonieux et doux _merci_.

»M. C*** prit l'habit bleu à part.

»--La position de madame votre nièce, lui dit-il,--est faite pour

inspirer un très-grand intérêt.--Le prince n'ayant point d'héritier,

le sort de cet enfant qui vient de naître doit être assuré fort

largement... c'est mon avis... mais, croyez-moi... ne dépassez pas

certaines limites... ne portez pas vos vues au delà du vraisemblable

et du possible... Le prince a les faiblesses de son âge; il pourrait

céder à telles obsessions que je ne veux point spécifier. Mais ses

amis veillent...

»--Monsieur, répondit l'habit bleu avec une solennelle emphase,--la

malheureuse jeune femme est fille et nièce de militaires français...

nous aviserons, selon les conseils et les lois de l'honneur.

»Le docteur C*** sortit en disant:

»--J'ai cru devoir vous prévenir.

»Dès qu'il eut refermé la porte, la Suleau sortit d'un cabinet noir où

elle était cachée. L'habit bleu la prit par la taille et lui fit faire

un tour de valse autour de la chambre.

»L'enfant réveillé se mit à crier:

»--Vas-tu te taire, monsieur le prince? s'écria l'habit bleu;--tu peux

dire, toi, que tu nous dois une belle chandelle!

»Et, comme l'accouchée réclamait le repos:

--Allons! allons! princesse, pas de mauvaise humeur le jour où nous

gagnons un quine à la loterie!

XI

--Le coupé mystérieux.--

Madame la vicomtesse de Grévy demanda en cet endroit du récit:

--L'enfant fut-il, en effet, l'héritier du prince de ***?

--Procédons par ordre, chère petite, repartit madame la baronne du

Tresnoy. Nous instruisons une affaire à nous deux... une affaire

compliquée jusqu'à devenir diabolique... ne nous embrouillons pas dès

le début...

--Dès le début! répéta madame de Grévy;--il y a donc encore autre

chose?

La baronne eut un sourire singulier.

--Nous ne sommes qu'aux premières scènes du mélodrame,

répondit-elle;--nous ne connaissons qu'une des heures de l'un des

jours de cette vie si atrocement active... Oui, certes, il y a autre

chose... avant et après... Pensez-vous que je vous aurais amenée dans

ce sanctuaire pour un enfant changé en nourrice et quelques hardis

mensonges!

»Souvenez-vous: je vous ai promis mieux. Écoutez seulement.

»Voilà ce que M. du Tresnoy connut de l'affaire par le rapport de

Fromenteau et les recherches qui en furent la conséquence immédiate.

»Vous me demandiez tout à l'heure si cette madame Octave Merriaux et

la marquise de Sainte-Croix étaient une seule et même personne...

--Je ne vous le demande plus, chère madame, voulut interrompre la

vicomtesse.

--Vous avez raison, repartit la baronne; car, d'après les pièces du

procès que nous jugeons en ce moment, les pièces produites, je ne

saurais pas vous le dire.

»Décidez plutôt. M. du Tresnoy fut très-vivement frappé de cette

aventure. Chacun de nous a sa vocation. M. du Tresnoy était magistrat

dans l'âme, plus que magistrat, pourrais-je dire, dans l'ordre d'idées

où nous sommes: il était chasseur d'attrait et d'instinct.

»L'idée de soulever un voile bien épais et bien lourd, de percer une

barrière d'inextricables broussailles, de voir par-dessus un haut et

infranchissable obstacle, le passionnait à coup sûr.

»Jusqu'à présent, en somme, nous n'avons mis en scène que des gens

d'une assez vulgaire perversité.

»Ce ne fut pas là ce qui exalta le désir de M. du Tresnoy.

»Ce fut la suite.

»Voici la suite:

»Fromenteau eut une place d'agent subalterne et se crut un instant sur

la voie fleurie qui mène à l'autel. Il fut sur le point d'épouser

Stéphanie. Cela ne tint qu'à la rencontre faite par cette ingrate et

cruelle amante, d'un petit bourgeois complétement établi.

»Fromenteau fut placé sous l'aile d'un agent doué d'un flair

mémorable, un animal du genre fouilleur: la fouine la plus pointue qui

ait orné jamais la collection de la police.

»La Suleau fut interrogée et confrontée avec madame Seveste,--mais un

an seulement après l'événement.

»Marguerite, la petite concierge du nº 37 _bis_, fut entendue, ainsi

que la concierge de madame Merriaux et plusieurs locataires de la

maison.

»Il y eut un commencement d'instruction secrète qui sembla promettre

d'abord que la lumière ne tarderait pas à jaillir. Tous les gens

interrogés savaient quelque chose et les renseignements obtenus

concordaient assez bien.

»Pour comble, la famille du vieux prince de *** se mit de la partie.

La branche espagnole envoya ses mandataires à Paris, et ses trois

neveux, le marquis, le comte et le vicomte de Monthieux se

transportèrent à la préfecture pour faire leur déclaration entre les

mains de mon mari lui-même.

»La famille ne songeait qu'à la fortune menacée et tendait tout

uniment à une interdiction. Ce n'était pas le moins du monde le but

souhaité par M. du Tresnoy; mais ce vent lui venait en poupe et

enflait ses voiles. Il dut espérer.

»Les déclarations de la famille formaient, en effet, une base

précieuse et donnaient un point de départ authentique.

»Elles posaient comme certain ce fait que la vieillesse de M. le

prince de *** servait de point de mire aux cupidités d'une bande

d'intrigants, et qu'il y avait une femme,--une aventurière d'une

habileté prodigieuse,--qui prétendait conquérir à la fois le titre de

princesse et les immenses biens de la succession.

»On désignait assez haut cette aventurière;--mais son nom prononcé ne

suscitait point dans le monde, qui était ici juge compétent, dans ce

monde auquel, en définitive, nous appartenons toutes les deux, ma

bonne petite, cette réprobation qui naît si vite et si injustement

parfois,--cette réprobation qui, une fois née, grandit sans raison ni

rime avec une incomparable séve.

»Contre toute attente, le monde fit la sourde oreille. Et, quand enfin

le monde, ému, parla, ce fut pour crier à la calomnie.

»Ceci ne pouvait arrêter M. du Tresnoy, d'autant qu'il ne s'était

compromis en rien dans la levée de boucliers un peu intéressée des

cousins et cousines du vieux prince.

»Les héritages qui sont toujours au fond de toutes ces affaires

donnent généralement mauvaise odeur au vertueux zèle des collatéraux.

Ces gens-là suivaient une piste et M. du Tresnoy en suivait une autre.

Ils allaient seulement le long du même chemin.

»Mais il devait se fourvoyer, comme les héritiers, parce que le gibier

chassé avait une provision inépuisable de ruses.

»Madame la marquise de Sainte-Croix,--et je ne prononce ce nom devant

vous, chère petite, qu'en vous déclarant pour la troisième ou

quatrième fois que j'ai un démenti tout prêt à votre service si jamais

vous vouliez me mettre en cause, ne fût-ce que comme témoin:--j'ai mes

filles!--madame la marquise de Sainte-Croix vint, un beau matin,

au-devant de la bataille.

»Elle se présenta au cabinet de mon mari, demandant la protection de

la loi contre les calomnies qui l'entouraient.

»Ces diversions ne sont pas si dangereuses qu'on le pense. L'histoire

est là pour dire qu'à l'heure où une armée ne peut plus se défendre,

c'est le moment de vaincre en attaquant.

»Madame la marquise de Sainte-Croix offrit sa vie à nu. Elle appela

sur toute son existence l'oeil de la police.

»Ce même jour, M. le prince de *** arriva furieux et menaça de porter

sa plainte jusqu'au pied du trône.

»Ce même jour encore, Sa Majesté manda M. du Tresnoy aux Tuileries.

L'avis de Sa Majesté, après explications fournies par mon mari, fut

qu'il ne fallait éclairer ces scandaleux mystères qu'à la dernière

extrémité.

»L'affaire en fût restée là très-certainement,--au moins pour l'heure

présente,--si madame la marquise de Sainte-Croix n'eût exigé

elle-même avec la plus impérieuse insistance que la lumière se fît.

»L'excès nuit en tout, même lorsqu'il s'agit d'audace. Ceci fut un

excès.

»M. du Tresnoy, obéissant aux désirs de madame la marquise, entama

l'enquête contradictoire. Ce fut une succession d'étonnements pour

lui, une série de triomphes pour madame la marquise.

»L'oeil de la justice, pénétrant tout à coup dans la vie privée de

cette femme, n'y découvrit que de bonnes oeuvres. Elle tenait à tout

ce qui est charité. Les oeuvres de bienfaisance les plus illustres

et les mieux connues s'alignaient autour d'elle comme un rempart.

»Je ne vous parle pas même de ses relations mondaines. C'était

splendide. Son cercle englobait tout le faubourg.

»Pour ce qui regarde les faits mêmes de l'enquête, la victoire fut

plus complète encore. Il fut prouvé que madame la marquise de

Sainte-Croix n'avait jamais quitté son hôtel.

»Il fut prouvé,--car elle ne voulut point arguer seulement de la haute

pureté de sa conduite,--qu'elle n'avait jamais eu la moindre apparence

de grossesse.

»Et, lorsque cela fut prouvé, bien prouvé, elle ne se drapa point dans

l'immaculée blancheur de sa robe nuptiale. Elle ne s'indigna point

contre l'accusation témérairement portée. Elle fut digne, simple,

admirable, et sa belle humilité s'arrêta juste où commence le comique

de Tartufe vainqueur.

»Ah! c'est une merveilleuse intelligence! Je vous le dis pour que vous

sachiez quel adversaire vous appelez en champs clos.

»Si vous connaissiez comme moi les ressources qui sont aux mains d'un

préfet de police, vous éprouveriez, en face de cette lutte longue,

acharnée, victorieuse, un sentiment d'admiration et de terreur.

»Il y a quelque chose de grand dans cette femme. C'est la fille aînée

de Satan!...

Madame la baronne du Tresnoy fit une pause et passa son mouchoir de

batiste sur son front, où perlaient deux ou trois gouttes de sueur.

La vicomtesse l'écoutait avec une attention avide.

C'est le ton qui fait le mauvais goût de certaines expressions. La

baronne parlait avec une extrême simplicité. Ses derniers mots avaient

été prononcés à voix basse. Un sourire légèrement contraint était

autour de ses lèvres, quand elle avait dit: _C'est la fille aînée de

Satan._

--D'autres choses encore furent prouvées, reprit-elle,--et votre

étonnement va redoubler. Toute cette histoire du nº 37 de la rue du

Cherche-Midi, qui était le point de départ des soupçons:

fantasmagorie! Il y avait bien deux appartements jumeaux, séparés par

une double armoire; la jeune madame Seveste se souvenait bien d'avoir

vu son fils en une sorte de rêve; mais c'était tout.

»Personne ne put établir ce fait d'une voiture mystérieuse stationnant

journellement dans la petite rue du Bac. Madame Octave Merriaux était,

dirent les voisins, une petite femme bien tranquille qui avait quitté

son logement après avoir exactement payé son terme. Personne ne voyait

rien là dedans d'extraordinaire ou de romanesque.

»Personne ne sut dire ni le nom ni l'adresse de cette sage-femme qui

avait assisté madame Octave Merriaux.

»La jeune dame elle-même était partie un soir sans donner

d'explications, et c'était le monsieur en habit bleu qui était venu

déménager son modeste mobilier.--Mais à qui donc devaient-ils des

comptes?

»M. Seveste n'était pas éloigné de se fâcher quand on lui parlait de

ce premier mouvement de sa femme, le jour de l'accouchement. Il

disait:

»--Ce sont des lubies.

»Un seul indice se présentait. La petite madame Seveste était devenue

triste, elle qui, autrefois, passait dans la vie si gaie et si rieuse.

Elle pleurait souvent et s'accusait de ne point aimer son enfant.

Mais, quoique la chose soit, par bonheur, excessivement rare, on

rencontre néanmoins quelquefois des mères dénaturées.

»Pour induire de là quelque chose de sérieux, il eût fallut poser en

principe cette loi des romanciers et des dramaturges: la voix du

sang.--Or, en notre siècle, tout le monde se moque de la voix du sang,

même les poëtes, et chacun peut avoir eu sous la main quantité de

petites histoires ennuyeuses, spécialement écrites pour prouver que la

voix du sang est une fadaise.

»Tant il est vrai que la profession d'homme de lettres est utile entre

toutes en ce bas monde!

»Restait une suprême épreuve.

»Un jour, madame la marquise de Sainte-Croix descendit de son brillant

équipage à la porte du nº 37. Elle était accompagnée par deux dames

de la famille du prince de ***. La réconciliation avait eu lieu. Les

collatéraux du prince ne juraient plus que par madame la marquise de

Sainte-Croix.

»M. du Tresnoy était le quatrième dans la voiture.

»Sa confusion dut être grande, s'il avait espéré beaucoup de cette

espèce de confrontation. Le résultat en fut si frappant, que M. du

Tresnoy faillit être converti à l'idée que la belle marquise était

une victime de la calomnie.

»On visita l'appartement de madame Octave Merriaux. Les voisins et

voisines ne se firent pas faute de regarder. La concierge était

présente. Certes, on ne garrotte pas tant de langues à la fois. Pas un

mot ne fut prononcé qui pût faire croire qu'il existât seulement une

ressemblance fortuite entre madame la marquise de Sainte-Croix et

madame Octave Merriaux.

»Bien plus: ce pauvre diable de Fromenteau, qui était là, perdit tout

à coup son ancienne assurance à la vue de la belle marquise. M. du

Tresnoy remarqua qu'il changea plusieurs fois de couleur. Cela finit

par un aveu explicite et complet: Fromenteau s'était trompé. Ce

n'était pas madame de Sainte-Croix qui montait en voiture, vis-à-vis

de chez lui, petite rue du Bac.

»La visite de madame la marquise avait un prétexte de bienfaisance.

Comme elle regagnait son équipage, escortée par les bénédictions d'une

pauvre famille largement secourue, M. du Tresnoy, qui la suivait, crut

remarquer un léger tressaillement.

»Il ne pouvait voir son visage, caché par la passe de son chapeau,

mais il jeta vivement son regard à la ronde.

»Sur le pas de la porte voisine, Marguerite, la concierge du nº 37

_bis_, se tenait debout, portant dans ses bras la petite fille de

madame Seveste.

»Elle regardait fixement la marquise, qui tourna la tête.

»Le soir même, M. du Tresnoy offrit sa démission. Le roi ne voulut pas

l'accepter.

»Je ne savais rien en ce temps. M. du Tresnoy ne m'avait rien dit.

J'avais pu deviner seulement qu'une grande préoccupation tenait mon

mari, et je rapportais son souci à la politique.

»Ce fut le lendemain de la visite au nº 37 que M. du Tresnoy me parla

pour la première fois de cette mystérieuse affaire.

»J'avais dix-sept ans de moins qu'aujourd'hui, et cependant l'idée me

vint que nous courions tous un grand danger. Je suppliai mon mari de

s'arrêter. J'invoquai les pauvres petits berceaux de mes filles.

»Mon mari ne me promit rien. Il me dit:

»--Je serai prudent, mais j'agirai selon ma conscience.

»Il a été prudent, sachez cela, très-prudent,--et il est mort!...

Madame du Tresnoy s'arrêta, et sa tête lourde tomba sur sa main.

Son coude s'appuyait au rebord du grand bureau d'ébène.

--J'ai peut-être manqué d'intelligence, dit la vicomtesse après un

silence;--mais tout cela, chère madame, me laisse une impression si

vague, que mon esprit n'en peut rien dégager... Vous accusez madame de

Sainte-Croix d'avoir soustrait l'enfant de cette jeune femme, madame

Seveste... Que fit-elle de cet enfant?

--Nous ferions fausse route, répondit la baronne,--si nous cherchions,

dans ce que je vous ai dit, une histoire,--un fait proprement dit,

ayant son exposition et son dénoûment... S'il en eût été ainsi,

l'embarras de M. du Tresnoy n'eût pas existé... Entrez dans la

situation même, si vous voulez comprendre, chère belle... Je n'ajoute

rien à la vérité... je ne transforme aucune hypothèse en assertion...

je vous raconte purement et simplement l'effort d'un magistrat

intègre, courageux et qui passait pour habile... Cet effort tendait à

la découverte d'un crime ou d'une série de crimes... Quand j'aurai

tout dit, vous aviserez.

»Je puis répondre, cependant, tout de suite à votre dernière question:

«Que devint l'enfant?»

»L'enfant mourut au bout de quelques semaines. Il était en nourrice au

bas Meudon, près de Paris. Le prince de *** l'allait voir

publiquement. La nourrice ne connaissait point madame Octave

Merriaux, qui, durant la courte existence de l'enfant, ne mit pas une

fois les pieds chez elle.

»Nous allons causer un peu de cette madame Octave Merriaux.

»Puisqu'il était bien démontré que ce n'était pas une seconde

incarnation de la marquise de Sainte-Croix, on devait pouvoir la

joindre, l'interroger et faire, à l'aide de ses réponses, un peu de

jour dans l'étrange nuit de ces mystères. Pour le préfet de police de

Paris, il n'y a pas d'être humain qui puisse disparaître ainsi sans

laisser de traces.

»M. du Tresnoy, masquant désormais ses batteries, feignit de ne plus

donner aucune attention à toute cette histoire. Je fis visite à madame

de Sainte-Croix, qui me la rendit, et tout rentra dans l'ordre. Mais

deux agents souverainement habiles continuèrent sous main la chasse.

On les mit sur la piste d'un double gibier: madame Octave Merriaux et

cet homme que je vous ai désigné sous le nom de l'habit bleu.

»L'habit bleu ne fut pas très-difficile à trouver: c'était un ancien

militaire, adonné à la profession de marieur. Il avait des bureaux.

Son commerce se faisait au soleil. Pour mille raisons, mon mari ne

pouvait l'interroger. C'eût été se mettre du premier temps hors de

garde.

»L'un des agents, un homme du nom de la Gouesnais, se présenta chez

lui comme client et lui promit une bonne somme s'il parvenait à

l'établir. Il espérait voir chez lui madame Octave Merriaux, ou tout

au moins trouver ce nom sur quelque liste de fiancées d'occasion.

»Mais, sous une apparence de rondeur brusque et commune, ce

Clérambault cachait une adresse de chat...

--Qui appelez-vous Clérambault? demanda la vicomtesse.

--L'habit bleu, répliqua la baronne;--ne vous avais-je pas dit son

nom?... M. Garnier de Clérambault. Ne l'oubliez pas: c'est un de nos

plus importants personnages...

»M. Garnier de Clérambault joua donc son rôle en perfection. Il fit

juste ce qu'il aurait fait vis-à-vis d'une de ses dupes ordinaires. Il

promit monts et merveilles, proposa tout un paradis de Mahomet, garni

de jeunes filles et de jeunes veuves ayant des dots échelonnées depuis

vingt mille francs jusqu'à je ne sais quel chiffre; des anges pour la

plupart, possédant presque autant de talents que de vertus.

»On ne pouvait, en vérité, savoir s'il avait flairé le limier.

»Notre Normand la Gouesnais n'était pas non plus un manchot. Il se fit

présenter à plusieurs anges et manoeuvra toujours de manière à

garder sa physionomie de Gogo matrimonial. Il payait bien.

Clérambault ne se fatiguait point de le mettre à contribution.

»Un matin, la Gouesnais arriva chez lui tout effaré.

»--J'ai mon affaire, lui dit-il, mais il me faut votre aide...

L'argent n'a pas d'odeur, n'est-ce pas?... Eh bien, je sais une

histoire qui peut me rendre l'heureux époux d'une femme charmante et

richement dotée... Outre la dot, il y a la protection du prince de

***... C'est une spéculation admirable.

»Au nom du prince de ***, le Clérambault avait dressé l'oreille.

»--Expliquez-vous, dit-il pourtant;--il est probable que je puis vous

donner un coup d'épaule, à cause de mes relations dans la haute

société.

»La Gouesnais prononça le nom de madame Octave Merriaux.

»Mais Clérambault avait eu le temps de se remettre.

»--Mon cher monsieur, répondit-il,--vous avez le flair bon et la vue

juste. Il n'y a pas de doute que c'était une superbe affaire;

seulement, vous venez un peu trop tard... Nous avons allumé les

flambeaux de cet hyménée!... Madame Octave Merriaux est à Moscou...

»--Il faut que vous vous trompiez! s'écria le Normand;--quelqu'un m'a

dit l'avoir vue à Paris ces jours-ci.

»--Elle serait donc revenue, repartit froidement le marieur, qui

atteignit son portefeuille.

»Dans son portefeuille, il choisit une lettre, timbrée de Berlin,

qu'il tendit à son client désappointé.

»Il est certain que ces gens-là, toujours sur le qui-vive, inventent

des milliers de petites mécaniques dont la plupart ne servent pas,

faute d'occasion.

»Mais quelques-unes, sur le nombre, sont destinées à porter coup.

»La lettre de Berlin était signée d'un nom slave et contenait cette

phrase:

«Dites à mes bons amis de Paris que la _petite madame Octave Merriaux_

ne portera jamais de tartan ni de socques. Elle a un château, la

petite madame Octave Merriaux! Elle a un intendant en uniforme! Elle a

des paysans qu'elle pourrait faire knouter à la journée, si c'était sa

fantaisie...»

»Quand la Gouesnais vint rapporter ceci à M. du Tresnoy, il reçut

défense de se représenter chez Clérambault.

»M. du Tresnoy me raconta ce fait et me dit:

»--Cette lettre doit être fabriquée.

»--Ils ne savaient pourtant pas..., voulus-je objecter.

»--Bien! bien!... Les brigands de la Calabre ne savent jamais que les

gendarmes viendront; cela ne les empêche pas de dormir la main sur

leur trabucco... Ceci est une précaution isolée qui trahit tout un

système de chevaux de frise, de trappes, de piéges, etc...

»Il resta un instant pensif; puis il ajouta:

»--Ces gens doivent avoir à cacher plus encore que je ne croyais!

La fabrique de mariages, Vol. 3 · 第 8 / 9 段