été lâché contre madame la marquise elle-même, avec ordre de n'opérer
jamais qu'à distance et de surveiller surtout les rapports qui
pouvaient exister entre la marquise et Garnier de Clérambault.
»Néant. La vie de madame de Sainte-Croix était limpide comme du
cristal de roche. Elle se donnait tout entière à ses devoirs mondains
et à ses oeuvres de piété.
»Cependant, un soir d'hiver, l'agent fashionable vit sa voiture
s'arrêter à l'heure du salut devant l'église Saint-Sulpice. Madame de
Sainte-Croix descendit et entra. L'agent la suivit.
»Madame de Sainte-Croix alla prendre place en dehors de la nef.
»Au moment où le prédicateur montait en chaire, elle fit comme si sa
prière eût été achevée et se dirigea naturellement vers la
porte,--mais non point vers cette porte où son équipage officiel
l'attendait.
»L'agent eut cette fièvre qui accompagne toujours les grandes
découvertes.
»Madame la marquise était entrée par le perron et le portail; elle
sortait par cette porte latérale qui donne sur l'embouchure déserte de
la rue Servandoni.
»L'agent la suivit encore.
»Un coupé stationnait à l'angle de la rue Servandoni.
»Madame la marquise y monta sans parler au cocher.
»Elle était évidemment chez elle.
»Inutile de dire que ce n'était point la voiture qui l'avait amenée.
»Aussitôt que madame la marquise eut refermé la portière, le coupé
partit au grand trot. L'agent ne perdit point de temps à chercher un
cabriolet de place. Il prit sa course, résolu à faire le tour de
Paris, s'il le fallait.
»La voiture de madame de Sainte-Croix tourna à droite au bout de la
rue Servandoni, pour enfiler la rue de Vaugirard. Le cheval était bon.
L'agent eut toutes les peines du monde à garder sa distance. La
journée avait été pluvieuse. Au bout de cinq cents pas, le pauvre
diable avait de la crotte jusqu'à l'échine.
»Mais c'était un garçon de mérite et de volonté. Il ne se découragea
pas. La redingote sur le bras et le chapeau à la main, il poursuivit
sa course à fond de train, de manière à ne jamais perdre de vue le
coupé suspect.
»Ainsi fut parcourue toute la rue de Vaugirard. Elle est longue;
l'agent était soutenu par cette idée que la marquise ne pouvait pas
aller bien loin désormais. Pourquoi sortir de Paris à cette heure?
Malgré sa lassitude, il allait toujours.
»A quelques centaines de pas de la barrière de Vaugirard, le coupé
s'arrêta dans un endroit désert.
»Il y eut un court colloque entre madame la marquise et son cocher.
L'agent profita de ce répit pour regagner un peu de terrain et
souffler, assis sur une borne. La sueur l'inondait et la respiration
commençait à lui manquer.
»Il reprit néanmoins sa course dès que le cocher de la marquise eut
lancé de nouveau son cheval. Le coupé sortit de Paris par la barrière
de Vaugirard. Il prit le boulevard extérieur, à droite, passa devant
la barrière de Sèvres et disparut aux yeux du pauvre agent,
considérablement distancé, cette fois, à la hauteur du petit bâtiment
qui porte le nom de barrière des Paillassons, bien que le mur
d'enceinte n'ait à cet endroit aucune ouverture.
»L'agent, épuisé, arriva au bout d'une minute ou deux à la place où le
coupé avait disparu. Cette boue terrible du boulevard extérieur
paralysait sa course.
»Il s'orienta.
»En face du pavillon de la barrière des Paillassons s'ouvre une petite
ruelle qui monte en biais dans les terres; elle a nom la ruelle
Sainte-Fiacre.
»Notre homme s'y engagea résolument. Au détour du premier coude, il
dut croire que le succès allait récompenser sa peine. Une lanterne de
cabaret éclairait en plein le fameux coupé, arrêté au milieu de la
route.
»A ce moment, une grosse voix parlait sous les berceaux qui
flanquaient la porte de la guinguette. Elle disait:
»--Nous n'avons vu personne ce soir.
»L'agent s'arrêta, collé au mur pour n'être point aperçu.
»Le cocher allongea un maître coup de fouet et le coupé repartit.
Aucune parole n'était tombée de la portière.
»Le coupé n'avait pas pu tourner, à cause de l'étroitesse de la
ruelle. Il se dirigeait au galop vers la rue de l'École.
»En passant devant le cabaret, l'agent déchiffra une bizarre enseigne:
»AU CHATEAU DE LA SAVATE...
»Quand il arriva rue de l'École, le coupé avait définitivement
disparu.
FIN DU TROISIÈME VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES.
DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.
(SUITE.)
III. Ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas. 7
IV. Comme quoi le capitaine Roger maria sa fille 31
V. Le réveil de Béatrice 53
VI. Bon petit coeur de domestique 83
VII. Vieux jeune premier 99
VIII. Le cabinet du mari 141
IX. 37 et 37 bis 157
X. La sage-femme 175
XI. Le coupé mystérieux 191
FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME.
End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. III, by Paul Féval