»Ceci, au dire de Fromenteau, car personne dans le quartier n'avait

connaissance de ce qui se passait chez madame Octave. Elle ne recevait

personne, sinon une vieille femme et un homme de trente-huit à

quarante ans, qui avait la tournure d'un ancien militaire. La vieille

femme et l'homme entre deux âges, que Fromenteau désigna plusieurs

fois dans son rapport sous le nom de l'_habit bleu_, assistaient seuls

à son accouchement.

»Un certain mystère entoura ce dernier moment. Les derrières des deux

numéros 37 et 37 _bis_ se touchaient, formant une de ces maisons

doubles si communes à Paris. Il n'y avait pour les deux qu'un

propriétaire. Du modeste appartement des époux Seveste, on put

entendre les cris de madame Octave.

»Madame Seveste s'intéressait à cela d'une façon toute naturelle,

étant arrivée elle-même à son terme et attendant à chaque instant les

douleurs. Les deux appartements n'étaient séparés que par un mur à la

vérité fort épais, mais dans lequel deux armoires étaient ménagées,

une de chaque côté.

»Madame Seveste écouta d'abord de sa place, quand les cris de sa

voisine parvinrent jusqu'à elle; mais bientôt la passion de mieux

entendre la saisit, car elle se disait:

»--Demain peut-être je serai comme cela.

»Elle voulait savoir.

»Elle ouvrit son armoire. Elle n'était plus séparée de l'accouchée que

par l'armoire de l'appartement voisin. Les cris étouffés et les

gémissements lui arrivaient maintenant distincts.

»Elle était seule. Son mari l'avait quittée, le matin, pour faire un

petit voyage.

»Tandis que la jeune femme écoutait ces plaintes déchirantes qui

passaient à travers la cloison, une sensation d'angoisse inexprimable

la saisit et fit monter la sueur à ses tempes. Sa solitude lui pesa

tout à coup comme une menace. Elle sentit que l'heure était venue.

»Elle essaya de se traîner jusqu'à la porte pour appeler la concierge,

qui lui avait promis son aide. Une douleur la tordit sur place et la

mit à genoux.

»Cela fut rapide comme l'éclair. Au bout d'une seconde, elle n'éprouva

plus rien.

»Elle se dit:

»--Ce que c'est que la frayeur, quand on est toute seule.

»Elle ne songea plus à appeler.

»En ce moment, ceux qui étaient autour de la voisine ouvrirent

l'armoire de l'autre côté du mur pour y prendre sans doute quelque

objet dont la patiente avait besoin.

»On ne criait plus, on gémissait. Le fond commun des deux

armoires,--une mince planche,--laissait passer le son si

distinctement, qu'on eût dit que les deux chambres n'en faisaient plus

qu'une, coupée en deux par un paravent.

»La petite madame Seveste entendit madame Octave Merriaux qui disait

d'une voix épuisée:

»--Je souffre! je souffre! je souffre!

»--Bah! bah! fit une grosse voix;--il faut bien souffrir pour être

princesse!

»Madame Seveste crut avoir mal entendu.

»C'était un homme qui avait parodié ainsi le dicton populaire. Ses

bottes sonnaient sur le parquet.

»Une autre voix qui n'appartenait point à l'accouchée, prononça dans

l'armoire même:

»--Allons! ma bonne madame, courage!... dans dix minutes, nous allons

avoir un beau gros garçon!

»L'homme ajouta:

»--Quand on accouche d'une fortune, ça peut bien faire crier un peu en

passant.

»L'armoire se referma chez madame Octave Merriaux. Madame Seveste

n'entendit plus avec les plaintes de l'accouchée qu'un vague murmure

de conversation.

»Puis, au bout de quelques minutes, le diapason des voix s'éleva,

comme si un sujet de violente discussion eût surgi tout à coup.

»--Faites bien attention à ceci, disait l'homme:--de quelque sexe que

soit l'enfant, je veux qu'il ait l'héritage du vieux fou!...

»--Vous voulez! s'écriait l'accouchée avec un accent de fureur;--c'est

vous qui parlez ainsi... chez moi!...

»L'autre femme, celle qui avait prêché le courage en promettant un

beau garçon dans un délai de dix minutes, cherchait à ramener la paix.

»Mais l'accouchée s'écria bientôt, étranglée par un spasme qui la

prenait à la gorge:

»--Sortez! vous perdez le respect! je vous chasse!

»Il se fit un silence.

»--Y a-t-il longtemps qu'on parle comme cela? demanda-t-on derrière

madame Seveste.

»Celle-ci se retourna en tressaillant.

»Elle n'était plus seule dans sa chambre. La concierge du numéro 37

_bis_ se tenait debout à quelques pas de la porte.

»Il n'y avait là rien d'étonnant. Les Seveste n'étaient pas riches, et

la concierge, excellente créature s'il en fut, montait plusieurs fois

dans la journée pour voir si la jeune femme avait besoin d'aide.

»--Avez-vous entendu tout ce qu'ils ont dit? demanda-t-elle encore.

»Madame Seveste, honteuse d'avoir été surprise aux écoutes, cherchait

à s'excuser. La concierge secoua gravement la tête.

»--Ce n'est pas de bon monde, murmura-t-elle;--il y a encore quelque

coquinerie sous jeu!

»Cette concierge du nº 37 _bis_ de la rue du Cherche-Midi était une

toute petite bonne femme, propre comme une souris, avenante et avisée.

Elle ne faisait point de cancans...

--Mais voilà que vous ne m'écoutez déjà plus, chère belle!

s'interrompit ici madame du Tresnoy;--je devine que ces détails vous

semblent longs et vulgaires...

--Madame, répondit la vicomtesse,--j'avoue que votre solennel début

m'annonçait de bien autres événements... Mais je vous prie de

poursuivre: votre récit se pose comme un roman soigneusement combiné;

je vois vos personnages... et tous ces petits détails sont

très-certainement des jalons sur la route de quelque grande péripétie.

Madame du Tresnoy sourit.

--Ce serait un étrange roman que le nôtre! murmura-t-elle.

Puis, tandis que son visage s'assombrissait soudain, elle ajouta:

--Ce serait surtout un roman terrible... mais ce n'est pas un roman,

chère madame... Les faits isolés n'ont point entre eux ce lien que

l'esprit du conteur crée... Les catastrophes vont et viennent... le

dénoûment fait défaut... une main a tenu le fil... la main s'est

paralysée... le secret dort au fond d'une tombe... la volonté de Dieu

seule peut désormais le réveiller.

Elle passa ses doigts tremblants sur son front plus pâle et reprit:

--La concierge du nº 37 _bis_ se nommait Marguerite. Le rapport de ce

pauvre apprenti agent, Fromenteau, fait à peine mention d'elle. Si je

vous parle de cette Marguerite, c'est que M. du Tresnoy apprit plus

tard à la connaître.

»Quand la jeune madame Seveste voulut refermer son armoire, Marguerite

l'en empêcha. Elle dit:

»--Je veux écouter.

»Par le fait, elle prit une chaise et s'assit tout auprès de

l'armoire. Dix ou quinze minutes après, comme l'avait prédit cette

voix qui parlait de l'autre côté de la cloison, la crise principale

eut lieu pour madame Octave Merriaux. Elle poussa un long et terrible

cri, puis le silence se fit,--rompu par la voix d'homme qui dit:

»--Que le diable l'emporte! c'est une fille!

»--Une fille! répéta l'accouchée.

»Vous eussiez dit, à son accent, qu'elle s'étonnait elle-même de la

tendresse qui faisait trembler sa parole.

»Le troisième personnage invisible,--la sage-femme sans

doute,--restait muette. Elle s'occupait de l'enfant.

»Les bottes sonnaient bruyamment sur le parquet. L'homme devait

combattre son désappointement par une gymnastique énergique.

»--Affaire flambée! gronda-t-il enfin;--vous n'avez jamais eu de

bonheur au jeu!... Il est temps d'apprendre à faire sauter la coupe.

»L'accouchée dit:

»--Montrez-moi mon enfant.

»On put entendre comme le bruit d'un baiser; puis l'homme s'arrêta de

marcher et dit avec un juron:

»--La mère, vous devez tenir ces articles-là... Il nous faut un garçon

nouveau-né... et tout de suite.

»La voix de femme protesta faiblement.

»Marguerite, la petite concierge du nº 37 _bis_, avait écouté ces

singulières paroles avec une extrême attention.

»--Ma bonne madame Seveste, demanda-t-elle,--n'avez-vous rien perdu de

tout cela?

»Et, comme la jeune femme ne répondait point, elle ajouta en baissant

la voix:

»--Témoigneriez-vous en justice?...

»Un gémissement étouffé de madame Seveste l'empêcha de poursuivre.

»Marguerite se retourna effrayée. Elle vit la jeune femme courbée en

deux et saisissant à poignée les couvertures de son lit. Elle la vit

si pâle et si bouleversée, qu'elle s'élança pour la soutenir.

»--Mon mari! balbutia madame Seveste parmi ses plaintes;--je veux voir

Seveste... Je veux voir mon pauvre mari avant de mourir.

»C'est l'idée qui vient toujours aux premières étreintes de la douleur

inconnue à celles qui vont être mères pour la première fois. Elles

croient mourir.

»Marguerite oublia du coup la scène qui se passait de l'autre côté de

la cloison. Elle prit madame Seveste dans ses bras et l'aida à se

coucher.

»--C'est une sage-femme qu'il faut, dit-elle; je m'y connais, nous

n'avons que le temps... N'ayez pas peur; je cours chercher une

sage-femme.

»Elle se précipita vers la porte, tandis que la malade répétait en

pleurant:

»--Mon pauvre Seveste! mon mari! mon mari! qu'il se hâte s'il veut me

revoir en vie!

»Marguerite n'était plus là.

»Je vous prie de me prêter ici toute votre attention, ma chère Anna,

et je vous répète que mon récit est emprunté non-seulement au rapport

de Fromenteau, mais aux recherches subséquentes de M. du Tresnoy. Plût

à Dieu qu'il ne les eût jamais entreprises!

»Madame Seveste resta toute seule, en proie aux premières douleurs de

l'enfantement.

»L'armoire était grande ouverte.

»De l'autre côté de l'armoire, dans la chambre de madame Octave

Merriaux, où nous nous transportons pour la première fois, nous

trouvons réunies les trois personnes dont tout à l'heure nous

entendions les voix à travers la cloison.

»L'accouchée, étendue sur son lit, l'homme à l'habit bleu, et une

sage-femme de quarante-cinq à cinquante ans, nommée madame Suleau.

»L'accouchée avait les yeux fermés. Elle ne regardait déjà plus

l'enfant, qui criait dans les bras de la sage-femme. Ce visage, doué

d'une grande beauté, mais caractérisé durement, avait en ce moment une

bizarre expression de souffrance et de lutte. Ce n'était pas là une

jeune mère, puisque ses prunelles, déjà voilées, ne cherchaient plus

l'enfant,--et pourtant on eût deviné qu'un sentiment confus de

maternité combattait au fond de cette âme quelque désir violent,

quelque passion invétérée...

»Vous êtes trop jeune, Anna, pour avoir connu le dernier prince de

***; mais votre mère était de son monde et vous avez entendu parler de

lui.

--Beaucoup, repartit la vicomtesse;--j'avoue que je suis curieuse de

savoir le rôle qu'il jouera en tout ceci.

--Un rôle tout passif, vous devez bien vous en douter. Le vieux prince

était l'honneur même... seulement, privé d'enfant et possédant une

fortune presque royale, il avait le mal des collatéraux. Il se sentait

entouré de cousins, de cousines, de nièces et de neveux qui le

regardaient comme les paysans contemplent la moisson mûre.

»Il exagérait peut-être un peu cela. C'est la loi de nature. Il disait

volontiers:

»--Je suis la poire qui tient encore à l'arbre, mais si peu! Et je les

vois tous là, sous la branche, guettant l'heure...

Il avait eu deux femmes et jamais d'héritier direct. Depuis tantôt

quinze ans qu'il avait perdu sa dernière princesse, il faisait un

métier fort original. Le prince des contes de fées promettait sa main

au plus petit pied du monde et menait son encan au moyen de la

pantoufle de Cendrillon. Notre pauvre prince, à nous, dont le moral

avait un peu baissé, affichait d'autres enchères. Son cahier des

charges ne contenait qu'un article, formulé ainsi par le monde

moqueur: «Sera princesse la femme qui me donnera un fils.»

Ce fait qui semble rentrer dans la naïve poétique de ma mère Loie

était, il y a quinze ou vingt ans, le secret de la comédie. On en

riait dans tous nos salons, et les collatéraux du vieux prince

eux-mêmes faisaient assaut de gorges chaudes à ce sujet.--L'avis

général était que le bonhomme se ravisait beaucoup trop tard.

»Il y eut pourtant une personne qui osa prendre au sérieux la

bouffonnerie de ce programme et qui combina toute une intrigue avec

cet élément burlesque, madame Octave Merriaux...

--Pourquoi ne l'appelez-vous pas madame la marquise de Sainte-Croix?

demanda la vicomtesse avec une sorte d'humeur.

--Parce que j'ai par devers moi une funeste expérience, ma toute

belle, répondit la baronne avec sa glaciale tristesse;--j'ai mes

filles..., et je ne veux pas gagner la maladie dont leur père est

mort.

X

--La sage-femme.--

--Ne croyez pas, ma chère Anna, reprit la baronne du Tresnoy,--que mon

désir soit de vous effrayer. Je vous sais brave. Je veux uniquement

vous mettre à même d'entreprendre cette campagne ou d'y renoncer en

pleine connaissance de cause... S'il s'agissait d'une lutte frivole,

autour de laquelle pussent s'établir des gageures, je ne parierais pas

pour vous.

»Je vous dis cela comme je le pense.

»J'ajoute, au risque de me répéter, que vous n'avez à attendre de moi

dans cette bataille aucune espèce de secours avoué.

»Une fois les armes fournies, je me retire!--comme l'Angleterre, quand

elle a déposé sur quelque côte rivale ou amie les fusils, la poudre,

les balles, les poignards et les conspirateurs.

»Elle a ses colons: j'ai mes filles.

»Comprenons-nous bien. Quand vous aurez franchi le seuil de cette

chambre, tout sera dit entre nous, tout, absolument.

»Je ne suis pas sans me reprocher ce que je fais en ce moment; c'est

une imprudence, mais j'ai posé moi-même des limites à ma propre

témérité. Je ne les franchirai point, quoi qu'il arrive.

»Ne me criez jamais: «A l'aide!» je ne vous entendrais pas. N'invoquez

jamais mon témoignage, je vous le refuserais. Ne me choisissez pas

pour arbitre: il arriverait peut-être que je vous condamnerais.

»J'ai mes filles...

»Ce qui précède me paraît avoir établi assez clairement la position de

madame Octave Merriaux. Elle voulait épouser le vieux prince de ***.

Elle avait pris ses mesures pour cela. S'il vous plaît d'avoir des

explications plus catégoriques, je vous les fournirai.

--Je crois comprendre..., murmura la vicomtesse, dont la jolie lèvre

se fronça avec une expression de dégoût.

--Je crois aussi que vous comprenez, dit la baronne d'un ton

dégagé.--Madame Octave Merriaux jouait le principal rôle dans une

honteuse comédie. L'homme à l'habit bleu et sans doute aussi la sage

femme étaient ses complices. Il s'agissait de faire croire au vieux

prince qu'il avait un fils.

»L'homme et les deux femmes venaient de tenir conseil. Une grande

inquiétude régnait dans le cénacle. La pendule était à chaque instant

consultée par les regards anxieux. On attendait quelqu'un.--On

attendait le médecin du vieux prince, chargé d'assister à

l'accouchement.

»--C'est encore une chance, avait dit l'habit bleu,--que cet

imbécile-là soit en retard.

»La sage femme objecta:

»--Il peut venir d'un instant à l'autre.

»--Bah! fit l'habit bleu;--si nous savions seulement comment nous

retourner!... Je suis bien sûr que le bonhomme ne viendra pas

lui-même; il joue au mystère... Il a une peur terrible de ses

héritiers... Quant au médecin, je me chargerai bien de le mettre en

retard... mais c'est ce coquin d'enfant...

»Madame Merriaux gardait le silence.

»L'homme à l'habit bleu se rapprocha de la sage-femme. Il la regarda

en face et croisa ses bras sur sa poitrine.

»--Avez-vous notre affaire? demanda-t-il tout à coup en donnant à son

accent une tournure de cynique brutalité.

»La sage femme hésita.--Elle était comme vous, chère petite: elle

croyait comprendre.

»Madame Merriaux rouvrit les yeux et dit:

»--Celle-ci est à moi: je ne veux qu'elle!...

»L'habit bleu haussa les épaules en grondant.

»La sage femme ajouta:

»--Puisqu'il n'a pas d'enfant du tout, peut-être prendra-t-il bien la

petite fille, ce vieux monsieur.

»L'habit bleu frappa du pied.

»On ne vous demande pas votre avis! s'écria-t-il;--on vous demande si,

dans vos pratiques...

»--Non! répondit madame Suleau;--je ne vois rien dans mes pratiques.

»--Et ailleurs? insista l'habit bleu.

»--Ailleurs non plus.

»En ce moment, tous ceux qui étaient dans la chambre de l'accouchée

tressaillirent. Un cri déchirant s'était fait entendre. Il semblait

sortir de l'armoire.

»--Qu'est-cela? demanda madame Octave.

»--A-t-on pu nous écouter? fit l'habit bleu déjà pâle.

»La sage-femme les rendit muets d'un geste impérieux. Elle prêta

l'oreille. D'autres cris succédèrent au premier.

»La sage-femme dit:

»--Il y a là derrière cette cloison une femme en mal d'enfant.

»L'habit bleu se précipita vers l'armoire: il y mit sa tête tout

entière. Après une minute passée, il se retira en disant:

»--Il n'y a personne avec elle... J'en suis sûr... Cent louis pour

toi, Suleau, si tu nous rapportes un petit garçon.

»Madame Octave se leva sur le coude et fit un mouvement comme pour

défendre le berceau; mais l'habit bleu la repoussa sans façon et dit

avec son gros rire de Diogène:

»--Pas de sensiblerie! Vous me remercierez demain.

»Ce ne sont pas ici des paroles en l'air, ma bonne petite Anna,

s'interrompit madame la baronne du Tresnoy;--mon mari a interrogé

madame Suleau, sage-femme, et madame Suleau est morte comme mon mari!

Notre XIXe siècle est en progrès pour toutes choses, et le XVIIIe

siècle a bien produit une Brinvilliers.

»Sous l'effort de cet homme que je désigne par le nom de l'habit bleu,

madame Octave s'affaissa, suffoquée.

»Il y eut un court conciliabule entre lui et la sage-femme, puis

celle-ci prit résolument son parti.

»--C'est au numéro 37 _bis_, dit-elle,--je n'y connais personne...

Faites-moi un billet pour les cent louis.

»Le billet fut souscrit à la hâte. La Suleau enveloppa l'enfant

nouveau-né dans ses langes et le cacha sous son châle.

»Dès qu'elle fut partie, l'habit bleu, au lieu de s'occuper de sa

compagne, pratiqua un trou à la planche formant le fond de l'armoire,

un trou de vrille qui lui permit de glisser son regard dans

l'appartement voisin.

»Je n'ai pas besoin de vous expliquer comment la Suleau parvint auprès

de madame Seveste. Marguerite, la concierge, courait le quartier pour

trouver une sage-femme, et sa petite domestique était à la recherche

de M. Seveste: il n'y avait personne dans la loge.

»La Suleau ne fut pas plus de trois quarts d'heure en tout chez madame

Seveste. Quand elle y entra, l'accouchement était commencé par le seul

secours de la nature.

»Il n'y eut point d'explication. La patiente trouva la venue de la

sage-femme toute naturelle et s'étonna seulement de ne voir ni son

mari ni la concierge.

»Elle s'étonna aussi, quand sa délivrance l'eut laissée plus calme,

des regards inquiets que la sage femme jetait vers la porte d'entrée.

»Cette inquiétude de la Suleau ne se rapportait point, comme vous

pouvez le supposer, à l'arrivée probable du mari ou de la concierge du

nº 37 _bis_. Elle avait son thème fait à cet égard. C'était simple et

admirablement plausible; occupée dans la maison voisine par les

devoirs de sa profession, elle avait entendu tout à coup des cris. Une

sage-femme ne peut se tromper à la nature de ces plaintes. Elle avait

écouté; elle avait deviné l'angoisse, puis la détresse. Passant

par-dessus les scrupules qu'on éprouve à s'introduire dans un logis

inconnu, elle avait obéi à la voix du coeur...

»Qu'auraient pu faire le mari ou la concierge, sinon la remercier?

»L'inquiétude avait un autre objet. C'était la petite fille qui

l'inspirait, la petite fille de madame Octave Merriaux. La Suleau

l'avait laissée sur une chaise de l'antichambre, enveloppée dans son

châle.

»La petite fille ne poussa qu'un seul cri, et ce fut après l'opération

achevée.

»Madame Seveste demanda d'où venait ce cri et la sage-femme répondit:

»--C'est votre garçon.

»Madame Seveste avait un garçon; ce grand espoir réalisé des jeunes

ménages, la joie et l'orgueil du père, la folie de la mère!

»Vous ne connaissez pas cela, vous, Anna, et c'est votre malheur. Qui

sait ce qui serait advenu de votre vie si vous aviez donné un enfant à

M. de Grévy,--si un élément réel, humain, était entré dans le sophisme

de votre existence?

»Vous ne connaissez pas cela.--Madame Seveste faillit s'évanouir en

regardant son fils. Elle criait, triomphante et insensée:

»--Mon mari! mon mari!

»La Suleau lui retira son fils des mains et le coucha dans un beau

petit berceau blanc, préparé à l'avance.

»De l'autre côté de la cloison, l'homme à l'habit bleu se frottait les

mains, pensant:

»--Nous avons notre affaire.

»Il avait entendu ce mot: un garçon...

»La Suleau ayant fait la toilette du chérubin, comme elle l'appelait,

revint à la mère et lui dit:

»--Il y a des précautions à prendre pour ne pas rester estropiée.

Appuyez-vous sur moi, femme!... Passez vos deux mains autour de mon

cou et tournez-vous de manière à reposer sur le flanc droit... C'est

nécessaire.

»L'ignorance complète de la jeune mère ne pouvait contrôler cette

perfide prescription. Elle se pendit au cou de la sage femme et

parvint à prendre la position ordonnée qui lui faisait tourner le dos

au jour.

»Elle avait la face contre la ruelle du lit. Elle ne pouvait plus rien

voir de ce qui se passait dans la chambre.

»--A la bonne heure! fit la Suleau;--comme cela, il n'y a pas de

danger, à moins que vous ne bougiez.

»La pauvre jeune femme n'avait garde.

»Elle entendit bien la Suleau aller et venir, mais le moyen de

soupçonner! d'ailleurs, il y avait bien peu de chose à voler dans le

pauvre ménage.

»La Suleau sortit sur le carré. Elle écouta. Nul pas ne se faisait

entendre dans l'escalier.--Elle développa lestement la petite fille de

madame Octave Merriaux, qu'elle mit dans le berceau à la place du

petit garçon...

»--On dirait qu'ils sont deux! fit l'accouchée.

»--Ne bougez pas! au nom du ciel! s'écria la Suleau,--je ne répondrais

plus de rien.

»Le petit garçon était déjà empaqueté dans le châle.

»--Je vais chercher votre potion, reprit la sage-femme;--le temps de

descendre chez le pharmacien... Ne bougez plus: je reviens tout de

suite.

»Elle sortit.--Madame Seveste, obéissante, demeura immobile, malgré

ses souffrances et la bonne envie qu'elle avait de regarder son petit

enfant, qui criait dans le berceau. Elle commençait à trouver le temps

long, lorsque tout à la fois arrivèrent Marguerite, une sage-femme et

le mari.

»Tout le monde fut joyeux de trouver la besogne faite. Mille questions

se croisèrent. Madame Seveste ne savait pas même le nom de celle qui

l'avait accouchée.

»--Je croyais, dit-elle, qu'elle venait de la part de notre bonne

Marguerite... Mais cela ne fait rien: elle ne va pas tarder à

remonter... Embrasse ton fils, Édouard!... embrasse ton fils!

»Le premier soin de la nouvelle sage-femme fut de retourner

l'accouchée dans son lit en maugréant contre l'ineptie de sa

collègue.--Mais ces imprécations sont le pain quotidien des médecins

mâles et femelles. On n'y prend pas garde.

»--Un fils! répéta cependant M. Seveste, qui venait de prendre

l'enfant dans ses bras:--qui t'a dit que c'était un fils?

»--Belle question, répliqua la jeune femme en riant; comme si je ne

l'avais pas vu!

»Le malentendu ne pouvait longtemps durer. Quelques secondes après,

madame Seveste, échevelée et demi-folle, criait qu'on lui avait volé

son enfant.

»Il faut que vous notiez bien cette circonstance: personne, excepté

madame Seveste, n'avait vu la Suleau.

»Cependant, la concierge Marguerite avait des soupçons. Elle prit son

courage et se rendit à la maison voisine, où elle demanda madame

Octave Merriaux; on la fit entrer dans la chambre même de l'accouchée.

»Marguerite avait son petit plan. Elle dit, pour motiver sa

venue:»--Je viens payer les honoraires de la sage-femme qui a délivré

madame Seveste, une des locataires de la maison ici près.

»Les persiennes étaient fermées, les rideaux tombaient; il faisait

presque nuit dans cette pièce, où trois personnes étaient réunies:

deux hommes et l'accouchée.

»Il était impossible de voir l'accouchée dans son lit. Les deux hommes

étaient auprès d'un berceau où vagissait un enfant nouveau-né.

»L'un des deux hommes, l'habit bleu, répondit brusquement à

Marguerite:

»--Il n'y a point de sage-femme ici... C'est mon médecin qui a délivré

ma nièce.

»L'autre homme, vieillard d'apparence respectable et portant à sa

boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs, examinait l'enfant.

Marguerite eut peur de celui-là. Elle s'excusa et sortit.

La fabrique de mariages, Vol. 3 · 第 7 / 9 段