Le comte Achille hésita un instant, puis il lui baisa la main et
sortit en disant:
--Je vais embrasser ma fille.
VIII
--Le cabinet du mari.--
Un temps de galop ramenait notre cavalcade le long du bas côté de
l'esplanade des Invalides. Frémieux, le maquignon fashionable, tenait
la tête; M. de Grévy et M. de Montmorin suivaient.
Frémieux disait:
--A cent cinquante louis, vous n'en trouveriez pas un pareil!
--Règle générale, répliqua M. de Montmorin,--chaque fois que Frémieux
vous engante, c'est uniquement pour vous faire plaisir. Il a choisi
la carrière chevaline pour donner cours à sa générosité naturelle.
Aussi vient-il d'acheter une terre de deux cent mille écus dans le
Calvados.
--Pour surveiller de près ses élèves, ajouta Grévy.
Ils galopaient.--Ils arrivèrent devant la grille de l'hôtel de
Mersanz.
Le vicomte de Grévy s'interrompit pour dire:
--Passez franc, Frémieux, et ne regardez que d'un oeil.
Frémieux, obéissant, ne fit que passer. Il jeta un coup d'oeil
rapide au travers de la grille. Le vicomte et M. de Montmorin, qui le
suivaient, passèrent en affectant de tourner la tête.
Frémieux dit quand le trio équestre eut enfilé la rue Saint-Dominique:
--Il n'y a plus personne dans le jardin, personne sur la terrasse de
madame du Tresnoy; toutes les fenêtres de l'hôtel sont closes... C'est
lugubre comme un décor de mélodrame.
--Nous verrons un acte ou deux ce soir, répliqua M. de Montmorin.
--Messieurs, dit le vicomte de Grévy,--cette femme-là est une des plus
belles, des plus spirituelles, des meilleures que j'aie rencontrées,
depuis que j'ai des yeux pour regarder les femmes... Nous ne pouvons
rien pour elle; mais le premier venu peut aggraver le danger de sa
position en colportant ou en écoutant les bruits qui courent...
--Sur dix personnes que nous avons rencontrées au bois, fit observer
Montmorin, neuf nous ont parlé de cette affaire-là... C'est le bruit
public... on ne peut empêcher Paris de bavarder.
--Et, d'ailleurs, ajouta Frémieux, naturellement porté à la sévérité
en fait de morale par le genre de commerce qu'il avait l'honneur de
pratiquer,--voilà madame de Mersanz qui va rentrer dans sa famille. Il
faut que la position soit régularisée.
Notez ce mot. Il est poignard.
Les mots poignards sont au nombre de douze ou quinze dans le langage
parisien.
Si vous entendez une rumeur d'où se dégage ce mot: _régulariser la
position_, soyez sûrs qu'il y a quelqu'un à tuer.
On parla d'autre chose. M. le vicomte de Grévy resta soucieux.
Dans le jardin de l'hôtel de Mersanz, le silence le plus complet
régnait. A l'intérieur, on achevait les préparatifs de la fête de ce
soir. M. Baptiste était dans son beau. C'est à ces heures solennelles
qu'on juge un général en chef.
M. Baptiste était calme et hautain. Il donnait ses ordres du bout des
lèvres. Parfois, quand mademoiselle Jenny et lui se croisaient dans
les corridors, un sourire plein de malicieuse finesse était échangé.
Évidemment, ces deux bonnes âmes comptaient bien se divertir, ce soir.
--Ça marche! dit mademoiselle Jenny après sa dernière expédition dans
la chambre à coucher de Béatrice.
--Ça marche, répondit M. Baptiste,--je viens d'entrouvrir une lettre
adressée à monsieur. Elle est du maréchal et j'y ai lu cette phrase:
«Songez à régulariser votre position...»
Le bon capitaine Roger dormait sous les charmilles.
Barbedor regagnait ses domaines, après avoir poussé aussi loin que
possible le scandale du jardin. Niquet et Palaproie effrayaient les
passants sur l'esplanade par les moulinets insensés de leurs cannes et
leurs clameurs patriotiques.
Les bonnes gens du quartier disaient:
--Si on peut mettre des vieux dans des états pareils... C'est pourtant
chez le comte de Mersanz qu'ils vont faire leurs farces...
Mais c'est à l'hôtel du Tresnoy que notre drame se continue.
Madame la baronne du Tresnoy et madame la vicomtesse de Grévy étaient
réunies dans une vaste pièce, à l'aspect sombre et austère, qui avait
servi de cabinet de travail à feu M. du Tresnoy. Depuis sa mort, tous
les objets à son usage étaient restés là tels quels. Le respect de la
famille défendait ce sanctuaire, qui sentait énergiquement le
renfermé.
L'ameublement du cabinet affectait le style empire. Les siéges en bois
d'ébène, chargé de sobres sculptures, avaient cette tournure lourde et
courte qui imprimait en ce temps à tous les objets usuels un caractère
d'uniformité si fâcheuse. Le bureau, également en ébène, incrusté
carrément d'un filet de nacre azuré, touchait à la muraille entre les
deux fenêtres.
Au-dessus du bureau pendait le portrait de M. le baron du Tresnoy, en
costume de conseiller maître à la cour des comptes. Il avait occupé
cette position avant d'être préfet de police.
C'était une toile sèche et roide, signée par un bon peintre de l'école
de David. La robe rouge, crûment exprimée, tuait le visage, qui
s'effaçait presque, placé qu'il était à contre-jour.
Cette peinture était la seule qui ornât le cabinet. Les trois autres
pans des murailles étaient recouverts par trois corps de bibliothèque
en chêne noir à filets de nacre, couronnés d'une corniche conique sur
laquelle se couchaient, de distance en distance, des figurines de
bronze.
Presque toutes représentaient des sujets de la tragédie antique.
Les vitrines de la bibliothèque laissaient voir une belle collection
de livres de grand format à la reliure austère.
Un voile de serge d'un vert sombre était jeté sur les papiers du
bureau.
Rien n'était poudreux ni dérangé, en ce lieu où l'ancien maître de la
maison avait coutume de prolonger ses veilles laborieuses. Le désordre
eût peut-être amoindri le caractère de tristesse glaciale qui se
dégageait abondamment de tous ces objets; mais il n'y avait point de
désordre.
C'était un deuil calme et profond, tout plein de symétrique gravité.
Madame la baronne du Tresnoy et la vicomtesse étaient assises auprès
du bureau, dont les séparait l'ancien fauteuil de travail de feu M. du
Tresnoy.
Sur ce fauteuil, recouvert en maroquin vert noirâtre, plusieurs
liasses de papiers étaient posées; ces papiers avaient été pris parmi
ceux qui dormaient depuis des années sous la serge du bureau.
Madame du Tresnoy était pâle. De vagues inquiétudes se lisaient dans
son regard.
La vicomtesse semblait fort émue. Sur son visage spirituel et
gracieux, qui paraissait tout jeune au demi-jour tombant des hautes
fenêtres voilées, vous eussiez reconnu cette vaillance agitée et un
peu fiévreuse des chevaliers enfants qui vont se jeter dans quelque
romanesque aventure.
Nous avons dû le dire: elle était charmante ainsi, par le seul espoir
d'occuper au bien son oisiveté découragée.
Elle attendait. Depuis une minute ou deux, madame du Tresnoy gardait
le silence. Évidemment, la rêverie la tenait.
--Il y a ici bien des secrets! dit-elle tout à coup comme en se
parlant à elle-même.
Puis, prenant la main de la vicomtesse:
--Ma chère Anna, voulez-vous réfléchir encore? demanda-t-elle;--le
danger existe, je vous le répète... Cette femme a brisé des obstacles
plus forts que vous.
--J'ai réfléchi, chère madame, repartit la vicomtesse en assurant sa
voix un peu altérée;--je vous répète à mon tour qu'il me plaît en ce
moment d'affronter un danger quel qu'il soit.
Madame du Tresnoy se pencha vers elle et la baisa au front.
--Vous êtes bonne, murmura-t-elle;--vous eussiez mérité d'être
heureuse.
Et, comme une étincelle de fierté blessée s'allumait dans l'oeil
malin de la vicomtesse, elle ajouta:
--Je sais que vous ne vous plaignez pas... Je sais que vous avez jeté
un spirituel et hardi paradoxe sur vos tristesses... mais je sais que
vous souffrez...
--J'ai souffert, chère madame, rectifia madame de Grévy;--voilà
longtemps que je ne souffre plus...
Les traits de la vieille dame exprimaient une sorte de pitié
maternelle.
--Puisque vous êtes bons tous deux, poursuivit-elle,--tous deux
généreux et sincères, le mal n'est pas sans remède.
--Que voulez-vous dire? s'écria la vicomtesse révoltée.
--Je veux dire, répliqua madame du Tresnoy,--que ces belles témérités
font une auréole au front d'une jeune femme... que M. de Grévy est un
chevalier aussi...
--Un chevalier myope! interrompit Anna tournant la chose en
plaisanterie;--en admettant qu'il me poussât une auréole, M. le
vicomte ne la verrait pas.
--Je veux dire, continua la baronne,--que M. de Grévy pourrait bien se
trouver sur la même route que nous...
--Alors, je change de chemin! fit vivement la vicomtesse.
--Je veux dire, acheva madame du Tresnoy, souriant avec
reproche,--qu'on a vu des réconciliations s'opérer ainsi, entre
braves, au champ d'honneur...
--Chère madame, dit sérieusement Anna,--ne me liez pas les mains au
moment d'agir!... Si je croyais que M. le vicomte fût mêlé à tout
ceci...
--Vous craignez donc bien le bonheur? murmura madame du Tresnoy.
--Je crains les drames épais et imbéciles, répondit Anna;--les
reconnaissances, les réconciliations, toutes les péripéties où l'on
tombe dans les bras l'un de l'autre en criant: «Merci mon Dieu!» et en
versant des torrents de douces larmes... Nous avons fait, M. le
vicomte et moi, notre vie telle qu'elle est d'un commun accord...
Cette existence est à notre goût... Nous prétendons n'en point
changer.
--Pauvre maladie de ce temps-ci! murmura la veuve du
magistrat,--épidémie du sophisme...
Elle regarda un instant la vicomtesse en face.
Puis, changeant de ton brusquement:
--Ne parlons donc plus de cela, dit-elle,--et venons à nos faits... Je
vais vous raconter une histoire assez mystérieuse, qui n'a pas de
commencement et à laquelle manque un dénoûment... Le secret ne
m'appartient à aucun titre... Mon mari, dont j'ai transgressé les
ordres en cette circonstance seulement, voulait l'emporter avec lui
dans la tombe... Je vous préviens que, si je désobéis pour la première
fois de ma vie à mon mari mort, ce n'est pas au hasard... Mon mari
craignait pour moi, mère de deux orphelines; il est possible que, si
j'eusse été seulement sa veuve et sans charge d'âmes, mon mari m'eût
dit: «Achève ma tâche...» Cela est possible; je ne l'affirme point.
»Je vous prie de m'écouter sans m'interrompre: je vous dis ici des
choses qu'il m'est difficile d'exprimer. Pour que vous me compreniez
bien, je vais user d'une franchise qui me coûte.
»Ce que vous venez me demander, en un moment de caprice peut-être,
c'est précisément la portion de l'héritage de M. du Tresnoy que j'ai
répudiée. Exécutons sa volonté à la lettre.
»Je vous offre cette portion de son héritage, malgré sa volonté, parce
que je crois bien faire. Vous n'avez que vous-même à perdre, et vous
avez à gagner ce calme de la conscience qu'on n'achète, dans la
position follement prise par vous, qu'au prix d'un grand effort et
d'un grand dévouement.
»J'ai un poids sur la conscience. Pourquoi vous le cacher, ma bonne
et chère Anna, puisque vous allez peut-être m'en décharger.
»Vous qui avez été pendant quelques mois la compagne d'un homme de
beaucoup d'esprit et d'usage, dont la seule affaire est le plaisir,
vous n'avez pu faire vos opinions que dans les livres. Je sais les
livres que vous lisez. Ils sont très-beaux. En les pilant dans un
mortier, on n'y trouverait rien de ce qui peut guider et régler un
coeur.
»Je vous étonne, et cependant, vous, âme excellente, vous avez quitté
la droite voie et votre coeur n'a point de règle. Quelle autre
preuve vous faut-il de la vanité affligeante de vos lectures?
»Entrez au dedans de vous-même et reconnaissez que vous n'avez trouvé
d'enseignements ni dans vos études, ni dans cette phase souriante et
trop courte de votre vie que vous raillez maintenant: votre lune de
miel.
»Ah! c'est qu'il n'y a que deux éducations pour nous autres femmes, le
mariage ou la religion.
»Vous n'êtes pas encore arrivée à la religion; le mariage a glissé
pour vous comme un rêve.
»Vous seriez stupéfaite, Anna, mon amie et ma fille, si vous pouviez
soupçonner seulement quelle somme de science et de conscience, de
désillusionnement, de philosophie, de raison sûre, tranchante,
implacable, une femme douée de facultés fort ordinaires--comme
moi--peut acquérir et thésauriser dans l'accomplissement de ses
devoirs d'épouse, prolongé pendant vingt années.
»Je parle du cas où le mari est capable d'enseigner. C'est mon cas. M.
du Tresnoy était un coeur solide et doux, une éminente intelligence.
»Mes opinions sur toutes choses sont faites. J'ai en moi-même un code
avec prescriptions certaines et sévères. J'ai ma loi universelle et
complète. Je n'hésite jamais.
»De là vient que mon repentir est un remords,--car j'ai agi en
connaissance de cause.
»Dans mon opinion arrêtée, il est aussi coupable de laisser passer
l'assassin armé que de tuer un homme volontairement. Le crime passif
n'a pas plus d'excuse que l'action du crime.--La jurisprudence humaine
admet ceci, à un certain degré: c'est ce que le code appelle
complicité morale.
»Voici le poids que j'ai sur le coeur.
»A cause de la volonté dernière de M. du Tresnoy, mon mari, et chargée
que je suis de ce dépôt, délicat entre tous: mes deux filles, j'ai
reculé,--lâche comme une mère,--devant ma foi et ma loi.
»J'ai laissé passer l'assassin armé. Je suis restée immobile et muette
quand il fallait agir et quand il fallait parler haut...
--Et vous voulez réparer votre faute? demanda la vicomtesse.
--Je vous avais priée de ne me point interrompre, dit madame du
Tresnoy presque sévèrement.
Puis elle ajouta d'un ton rassis et résolu:
--Non, je ne veux pas réparer ma faute. J'ai agi par réflexion. Ce que
j'ai fait hier, je le ferais demain.
Le rouge monta au visage de la vicomtesse.
--Ma chère belle, reprit madame du Tresnoy,--notre conférence a un
caractère plus singulier encore que vous ne pensez... Je ne fais pas
de pruderie avec vous; je vous dis sans ménagement et sans fard: Je ne
veux rien risquer... rien, entendez-vous?... absolument rien...
--Mais les aveux que vous venez de me faire!... s'écria madame de
Grévy.
La baronne eut un singulier sourire.
--Voilà un mot téméraire! murmura-t-elle;--je pourrais le prendre pour
une menace et jeter au feu ces papiers qui sont ma seule imprudence...
mais je n'ai pas peur de vous, chère enfant... D'abord, vous êtes
honnête jusqu'au bout des ongles: je vous ai jugée... ensuite, vous
n'avez plus, dans notre monde cette autorité intacte... comment
exprimer mon idée sans vous blesser?... cette virginité du crédit.
De rouge qu'elle était, la vicomtesse devint pâle.
La baronne la regardait en face.
--Pour garder tout cela, poursuivit-elle en piquant chacun de ses
mots,--il faut faire bon ménage... Si vous prononciez une parole, je
dirais que vous en avez menti!
--Madame!... fit Anna, qui sauta sur son siége.
--Mon Dieu, oui, reprit tranquillement madame du Tresnoy;--c'est une
chose bien vulgaire, n'est-ce pas, que le ménage?... Nos salons
accueillent toujours ce mot avec un sourire où il y a de la
moquerie... Eh bien, c'est la base solide, c'est le piédestal, c'est
le trône bourgeois dont les quatre pieds carrément calés défient les
chocs et les assauts... Je suis presque pauvre et vous êtes
très-riche... je suis vieille et l'on peut dire que vous êtes encore
toute jeune... De plus, j'ai cet appendice défavorable et
antipathique: deux grandes filles difficiles à marier... Mais M. du
Tresnoy et moi, nous étions un ménage... Que vous disiez oui, que je
dise non, entre nous, le monde n'hésitera pas.
La vicomtesse fit un mouvement comme pour se lever et prendre congé.
--Je ne vous retiens pas, prononça doucement la baronne;--vous pouvez
vous retirer: il en est temps encore... J'ajoute tout de suite, afin
qu'il ne puisse y avoir entre nous l'ombre même d'un malentendu,
j'ajoute que, dans la lutte à entamer, vous n'aurez à attendre de moi
aucune espèce de secours... pas même un témoignage... Vous irez à la
bataille seule et presque désarmée; car les armes qui sont là vaudront
peu contre votre terrible adversaire...
Elle avait posé sa main étendue sur les papiers.
--Le hasard vous aura fourni cette arme, comprenez-moi bien: je vous
interdis jusqu'au droit d'en désigner la source véritable. Déjà je
vous ai parlé de démenti; s'il vous arrivait de prononcer mon nom ou
celui de mon mari, vous me trouveriez partout sur votre passage,
froide comme vous me voyez, et je vous dis d'avance la parole qui
tomberait de mes lèvres: «Imposture.»
Ses yeux n'avaient pas quitté le visage de la vicomtesse. Elle n'avait
à prononcer de semblables paroles ni peine ni honte.
Cependant, elle ajouta en manière de laconique excuse:
--M. du Tresnoy ne nous a pas laissé de fortune, et j'ai mes filles.
Madame la vicomtesse de Grévy s'était rassise. Elle resta un instant
silencieuse.
Son regard se fixait sur ces papiers, jaunis déjà par le temps, que
recouvrait la main de madame du Tresnoy.
Celle-ci attendait. Son attitude était tranquille; sa physionomie
peignait l'indifférence.
Elle vit l'oeil d'Anna briller tout à coup; elle dit:
--Prenez garde!... si ce n'est que de la curiosité... cela peut vous
coûter trop cher!
Ce fut sa dernière parole.
Anna se redressa, véritablement fière et charmante.
--A quel prix peut-on payer trop cher une amie? dit-elle avec un beau
sourire et en faisant signe à sa compagne de prendre les
papiers;--personne ne m'aime plus... je n'aime plus personne...
j'aimerai cette pauvre belle créature dont on veut déchirer le
coeur... j'aimerai Béatrice et je serai bien payée!
Avant de prendre le dossier, madame du Tresnoy se leva et vint la
baiser au front.
--Que Dieu vous soit en aide! dit-elle avec une solennelle émotion.
IX
--37 et 37 bis.--
C'était, dans cette vaste et sombre pièce, un silence profond.
Aucun bruit ne venait, sauf, par intervalles, le son sec du piano de
mademoiselle Juliette, qui jouait un _morceau brillant_ à l'étage
au-dessus.
Madame du Tresnoy feuilletait déjà le dossier.
Elle passa la main sur son front, et Anna s'aperçut que des gouttes de
sueur y perlaient.
Elle commença ainsi, d'une voix tout à coup altérée:
--J'ai perdu mon mari le 17 septembre 1829. Je crois qu'il n'est pas
mort de sa mort naturelle.
La vicomtesse tressaillit vivement.
--Je crois..., répéta la baronne en appuyant sur ce mot;--je n'ai pas
de preuve absolument certaine... Mon mari, quelques heures avant son
décès, me montra ces papiers que je tiens à la main et me dit: «Je
meurs de cela...»
--Madame! s'écria Anna indignée,--moi qui n'ai pas toujours fait _bon
ménage_ comme vous dites, si mon mari agonisant m'avait fait une
révélation pareille...
--Vous l'auriez vengé, n'est-ce pas? prononça la baronne d'un ton
glacial.
--Ou j'aurais péri à la peine, madame!
La baronne secoua la tête.
Il y avait une tristesse amère dans son sourire.
--Vous êtes jeune, murmura-t-elle,--et vous êtes seule...--D'ailleurs,
s'interrompit-elle,--je ne suis pas en cause. Ce n'est pas pour avoir
votre avis sur ma conduite que je vous ai ouvert la porte de cette
chambre... Je n'ajoute donc qu'une parole: l'homme que vous voyez là
(elle montrait le portrait) n'a jamais su en sa vie honnête,
laborieuse et sainte, ce que signifiait ce mot: vengeance... Quand
même vous auriez le droit de nous juger, peut-être vous manquerait-il
le sens qui fait l'arrêt équitable: vous n'avez pas nos vertus et vos
passions ne sont pas les nôtres...
»Peut-être n'avons-nous pas votre élan ni cette valeur étourdie qui
faisait de vous des chevaliers au temps jadis.
»Je dis _vous_ et je dis _nous_, parce que, dans ce monde noble qui
essaye de survivre au passé, nous sommes deux groupes distincts.
»Vous êtes la noblesse d'épée: vous n'avez plus d'épée.
»Nous sommes, nous, la noblesse de robe: on nous laisse notre robe.
Nous existons encore par cette raison que la bourgeoisie régnante
reconnaît en nous ses précurseurs.
»Nous sommes bourgeois sous nos titres.--Si jamais vous ressuscitez,
vous, c'est que vous vous serez fait peuple.
»Vous étiez généreux,--mais si étourdis, que vous avez laissé brûler
l'univers.
»Nous sommes austères et nous sommes prudents,--mais nous prenons
n'importe quoi pour étayer le logis où dorment nos enfants.
»Dévouez-vous donc, c'est votre génie. Moi, je couve: c'est mon
instinct...
Elle remit le dossier fermé sur ses genoux et croisa ses deux mains
au-dessus.
Son visage long, dont les traits amaigris s'accusaient vigoureusement
et d'une façon presque virile, s'anima soudain. Elle fit un geste
comme pour dire: «Nous arrivons au fait.»
L'attention de la vicomtesse redoubla.
--Au commencement de juillet de l'année 1819, reprit la baronne d'une
voix plus basse, mais très-distincte, un homme se présenta qui
demandait instamment à entretenir M. du Tresnoy. Mon mari donnait sa
vie entière aux travaux de sa charge. Il avait pris pour règle de
conduite de ne jamais négliger un renseignement, lors même que la
source en devait rester inconnue.
»Ainsi le magistrat peut-il payer de sa personne, tout aussi bien que
le soldat sous les armes. Malgré de sages précautions, la vie de M. du
Tresnoy fut plusieurs fois en danger.
»Mais, en cette circonstance, il s'agissait d'un personnage absolument
inoffensif. C'était un garçon qui se nommait Fromenteau et qui gagnait
péniblement sa vie à pratiquer dans Paris je ne sais quel pauvre petit
courtage. Il était jeune encore, très-naïf et pris de la passion de
s'établir.
»Sa fiancée, en effet, une fille Stéphanie, lui avait posé cet
ultimatum: «Point d'établissement, point de mariage.»
»Ces détails peuvent vous sembler d'une très-puérile petitesse. En
fait de police, il n'y a point de petits détails.
»C'est une véritable chasse, et vous savez que l'art illustre de la
vénerie a pour base un ensemble de microscopiques indications.
»Ce Fromenteau demandait une place d'agent, afin de gagner les
premiers fonds destinés à fonder son établissement. Il n'arrivait pas
les mains vides.
»Voici le rapport qu'il fit à M. du Tresnoy, dès le premier soir:
»Une femme jeune encore et très-belle habitait le nº 37 de la rue du
Cherche-Midi, sous le nom de madame Octave Merriaux. Ce devait être,
au dire de Fromenteau, un pseudonyme que ce nom de Merriaux et le
logis un pied-à-terre de contrebande.
»Le logis était petit et de médiocre aspect. La dame qui l'avait loué,
depuis assez longtemps, n'était venue l'habiter que tout à fait à la
fin d'une grossesse dont le résultat avait été entouré d'un certain
mystère.
»La dame allait et venait à pied dans le quartier, mise
très-simplement et toujours voilée d'une épaisse dentelle noire.
»Mais Fromenteau demeurait dans la petite rue du Bac. Fromenteau
prétendait qu'au-devant de sa porte bâtarde, à vingt-cinq pas du
point de jonction de la petite rue du Bac et de la rue de Sèvres, une
fort belle voiture sans armoiries ni chiffre stationnait chaque jour,
depuis le matin.
»Madame Octave Merriaux, avec son voile noir et sa toilette modeste,
montait quotidiennement dans cette voiture, dont les stores étaient à
l'avance fermés. L'attelage, excellent, partait aussitôt comme une
flèche.
»Fromenteau ajoutait que, dans la journée, il avait rencontré
très-souvent madame Octave en toilette simple encore, mais très-riche,
soit seule, dans un équipage armorié,--soit dans la voiture du vieux
prince de ***.
»Au nº 37 _bis_ de la même rue du Cherche-Midi, il y avait un petit
ménage de jeunes gens nouvellement mariés, qui étaient de la
connaissance de Fromenteau...
La baronne s'interrompit pour jeter un coup d'oeil sur les papiers
qu'elle tenait à la main et ajouta presque aussitôt:
--Je trouve ici le nom de ces jeunes gens. Ils s'appelaient M. et
madame Seveste. Madame Seveste était enceinte en même temps que madame
Octave Merriaux. Lors de l'accouchement de madame Seveste, qui n'était
pas riche, la concierge du nº 37 _bis_ lui servit de gardienne.
»Cette concierge était une femme d'âge moyen, qui passait dans le
quartier pour être très-originale et très-charitable.
»Madame Seveste accoucha d'un garçon; madame Octave Merriaux mit au
monde une petite fille.