ne le devina point, puisqu'elle resta debout.
C'eût été à lui briser le coeur.
Elle prit les deux mains du comte et les serra doucement entre les
siennes, qui brûlaient.
--Je vous connais..., murmura-t-elle;--s'il était possible que vous me
chassiez, du moins, vous ne m'insulteriez pas!
Mademoiselle Jenny l'a dit bien souvent depuis à M. Baptiste et à
d'autres: «Il ne tint pas à un cheveu que M. le comte ne proposât la
moitié de sa fortune.»
Vous sentez bien que mademoiselle Jenny était là quelque part aux
écoutes.
C'était sa fonction. Elle ne pouvait manquer à ce sacré devoir.
Mon Dieu oui,--du moins mademoiselle Jenny le comprit ainsi;--monsieur
le comte n'aurait pas mieux demandé que de faire comme dans le rêve de
Béatrice. Ce mot _partage_ lui vint positivement jusqu'aux lèvres.
Ce mot, dans la bouche du comte Achille, valait juste quatre cent
mille francs de rente.
Sangodémi! que de charmantes comtesses pour rire auraient donné leur
démission pour moins que cela! Avec la moitié de cette moitié, avec le
quart, la plus niaise de ces châtelaines eût acheté une duché-pairie
dans la rue Saint-Georges et appris à lire par-dessus le marché.
Quatre cent mille francs de rente,--pour s'en aller!
Vous voyez qu'en somme ce joli comte Achille était un bien honnête
homme!
Pour mademoiselle Jenny, ce moment fut dramatique au delà de toute
expression. Elle eut la chair de poule, son petit coeur battit; elle
fut obligée, pour dominer son émotion, d'ouvrir un flacon de sels
appartenant à Béatrice et qui, je ne sais comment, se trouvait dans sa
poche.
Béatrice ne parla plus. Elle fixa son regard chargé de mélancolie sur
Achille. Elle essaya de sourire encore.
M. de Mersanz était à la torture. Ce n'était pas un coeur de roche,
bien au contraire; il avait donné en sa vie des preuves multipliées de
sensibilité vulgaire; mais il avait rarement subi ces violentes
tempêtes morales qui bouleversent et qui brisent. Sa nature n'allait
pas à ces excès.
En ce moment, nous l'affirmons, sa détresse arrivait au tragique.
Quand son regard tomba sur Béatrice, il vit les longs cils de sa
paupière s'abaisser lentement et ses grands yeux se clore comme si la
force eût manqué désormais aux muscles de sa paupière.
Les mains de la jeune comtesse, qui pressaient les siennes, devinrent
froides.--puis se détendirent.
Mademoiselle Jenny, qui n'entendait plus rien, mit son oeil de lynx
au trou de la serrure.
--Pauvre minette! pensa-t-elle,--nous allons essayer d'un petit
évanouissement... Mais c'est vieux comme Mathusalem et ça ne réussit
plus que dans les ménages du commun!
Elle fit sa retraite sur la pointe du pied pour aller réjouir un peu
M. Baptiste, qui attendait des nouvelles.
--Ça marche! ça marche! lui dit-elle;--nous en sommes aux yeux blancs,
pamoison complète! C'est la fin du commencement. J'ai servi une
coquine qui ne manquait jamais son homme avec ce moyen-là... Mais elle
savait si bien son affaire!...
--Va écouter, conseilla M. Baptiste.
--Nous avons dix minutes devant nous, répliqua la soubrette. Il faut
le temps de jeter l'eau à la figure, de taper dans le creux de la
main, etc... Ah! que le monde _sont_ bête!
M. Baptiste fronça le sourcil.
--Si vous ambitionnez de devenir madame Baptiste, ma poule,
dit-il,--défaites-vous de ces pataquès dont la bonne société verrait
en vous le défaut absolu d'éducation première.
Il paraît que mademoiselle Jenny était subjuguée par ce grammairien
de Baptiste, car elle ne protesta point.
Béatrice était dans les bras d'Achille, qui la soutenait, pâle comme
elle, le coeur serré par un remords dont la violence inattendue
l'étonnait lui-même.
Il la connaissait bien. Il savait que ce ne pouvait être un jeu.
Il n'avait point compté peut-être sur la révolte de sa propre
conscience. Il n'avait pas mesuré surtout la profondeur de cet abîme
creusé par son caprice. Enfant gâté maintenant comme autrefois, car
ils vieillissent sans cesser d'être enfants, il allait aveuglément où
l'entraînait sa passion.
Chemin faisant, si quelque scrupule s'était soulevé en lui, son
insouciance entière l'avait suffisamment combattu. Et, d'ailleurs, il
y a des mots vides de sens qui sont inventés tout exprès pour endormir
la conscience.
On se dit: «Cela se fait, je ne suis pas le premier.--Les mésalliances
ne réussissent pas.»
On ajoute: «Je compenserai, je réparerai...»
Mais la mort n'a point de compensation dans nos moeurs
modernes.--Mais ce comte Achille avait déjà laissé un pauvre beau
corps inanimé sur le chemin de ses folles amours.
Il y avait là, aux boiseries de la chambre de Béatrice une place
vide. Avez-vous remarqué cette trace claire et un peu jaunâtre que les
cadres absents laissent à l'endroit qu'ils ont longtemps recouvert?
En certains cas, cette trace produit un effet lugubre.
Une trace pareille se voyait dans la chambre de Béatrice; elle nous a
dit elle-même que le portrait de la jeune comtesse de Mersanz avait
été récemment enlevé.
Ce carré long, plus pâle, marqué sur la boiserie, fascinait le comte
Achille.
C'était quelque chose de terrible qui se passait en lui.
Y avait-il déjà deux cadavres dans le sillage de la barque où voguait
ce vulgaire don Juan?
Don Juan! masque hideux à tous les degrés! création obscène, impure,
haïssable! démon bâtard qui n'est pas assez puni quand Dieu l'a
foudroyé!
Vainqueur des batailles trop faciles! conquérant des citadelles qui ne
savent pas résister! dompteur de femmes agenouillées!
Il y a des sots qui diront: «Pourquoi comparez-vous ce comte bourgeois
à don Juan, le demi-dieu?»
Je ne sais personne qui ne fît honneur à don Juan en daignant se
comparer à lui: pour moi, don Juan est idiot avant d'être scélérat.
C'est ma haine la mieux justifiée et c'est mon plus profond mépris.
Je ne l'admets qu'au comique,--au burlesque, devrais-je dire.
Si je rencontrais don Juan, je ne sais si le rire ne me guérirait pas
de ma colère.
Je le vois d'ici, ce chevalier, moitié coq, moitié dindon, avec son
casque dont le panache est une crête sanguine; je le vois, ce ténor
qui a tous les vices de la femme pour mieux séduire la femme, ce
fanfaron, ce comédien, ce menteur!
Il est brave; mais qui donc n'est pas brave?
C'est un sauvage qui scalpe les coeurs pour les mettre à sa
ceinture. Le premier venu parmi les honnêtes gens va chasser ce
taureau qui voit rouge, avec un fouet ou avec un bâton. Il existe, je
ne dis pas non, mais c'est la honte éternelle de la femme. Pour que ce
paon gagne sa vie à faire la roue, il faut la complicité obstinée des
filles d'Ève. La faiblesse de la femme suscite don Juan comme
l'occasion fait le larron. Ce sont les femmes qui ont pris au sérieux
l'épopée grotesque de ce maraud déguisé en grand seigneur, dont les
bonnes fortunes sont des scélératesses et dont la passion est une
infirmité.
Non, notre comte Achille n'était pas don Juan.
Nous tâchons de peindre des hommes de chair et d'os. Notre comte
Achille est partout autour de nous, à Paris et ailleurs. Si vous ne
l'avez pas rencontré, vous le rencontrerez.
Tandis que don Juan ne se rencontre pas tous les jours. Il est souvent
au bagne.
Le comte Achille déposa Béatrice sur le canapé. Sa première pensée fut
de sonner pour appeler du secours.
Il ne sonna point.
Il s'agenouilla auprès de Béatrice inanimée et se mit à prononcer son
nom doucement, comme s'il eût cru que cette caresse suffisait pour la
rendre à la vie.
Il tournait le dos à la place vide du portrait.
Mais il voyait le portrait,--et sa détresse lui faisait trouver je ne
sais quelle douloureuse ressemblance entre sa femme morte et celle-ci
qui avait déjà parlé de mourir.
Elles avaient le même âge... A toutes deux, il avait promis devant
Dieu un amour qui devait durer autant que la vie.
Il se souvenait bien: quand il se retrouva en face de sa première
femme, étendue sur le lit mortuaire, il interrogea son coeur; il y
reconnut l'amour vivant. Il aimait cette morte...
Et son être entier s'était déchiré quand une voix vengeresse avait
murmuré à son oreille: «C'est vous qui l'avez tuée.»
Cette voix n'était point celle de sa conscience bourrelée; cette voix
appartenait à une pauvre créature, tout humble et toute faible, qui
avait nom Marguerite Vital: la concierge du nº 81, où la comtesse de
Mersanz était morte.
Le comte ne se révolta point contre ce châtiment que le ciel lui
suscitait de si bas. Il pleura et il gémit en présence de la petite
bonne femme.
Puis il se sauva loin, bien loin de ce deuil,--et, quelques mois
après, il suivait en souriant les pas de Béatrice.
Hélas! et voilà que Béatrice aussi se penchait, frappée au coeur!...
Il est des choses qu'on hésite à écrire, tant elles sont puériles et
_bêtes_, dans toute la puissance de ce mot, qui n'a point de vrai
synonyme en français. Mais il faut bien solfier cette gamme asinante
des petits sentiments du vieil enfant gâté, de l'ancien jeune premier,
de cet homme de cire qui devient important seulement quand il se
change en torche pour allumer quelque incendie déplorable.
Inutile toujours, celui-là, par la faute de sa trop facile enfance,
mais souvent nuisible.
Eh bien, oui! je le dirai, quelle que soit la difficulté d'exprimer
ces nuances misérables.
Le comte Achille, au milieu de son angoisse sincère, éprouvait je ne
sais quel orgueil imbécile à découvrir en lui-même l'homme fatal.
Et le comte Achille, je le répéterai à satiété s'il le faut, n'était
point ce qu'on appelle un sot dans le monde. C'était un homme
brillant, un homme cité, portant bien sa fortune et tenant bien son
rang.
Mais si vous saviez comme cela les étonne d'être quelque chose en bien
ou en mal! Avez-vous vu ces blonds chérubins qui jouent au soldat?--Je
vous affirme que l'envie de tuer leur passe par la tête.
Le comte Achille appuya sa belle tête sur sa blanche main et se dit:
--Il est donc vrai! je brise tout ce que je touche!
Il se fit horreur à lui-même. C'est flatteur.
Cela n'alla point pourtant jusqu'à dresser sur son crâne un peu étroit
les boucles gracieusement étagées de ses magnifiques cheveux. Au
contraire, son attention fut détournée et distraite par cette chance
qu'il avait de se prendre un instant au sérieux. Son regard chercha un
miroir; il passa deux fois la main sur son front...
Les marmots qui font les soldats se frisent bien la moustache.
Ce ne fut qu'un moment. Si mademoiselle Jenny fût restée une minute de
plus à son poste d'observation, elle aurait vu le comte Achille
agenouillé devant le sofa et contemplant Béatrice les larmes aux yeux.
De vraies larmes, cette fois. Cette auréole de fatalité qu'il s'était
adjugée donnait satisfaction a son amour-propre futile. Cela le
faisait clément en même temps que victorieux. La corde des bonnes
impressions vibrait en lui avec une vigueur inaccoutumée.
Il avait pitié; c'était dans son rôle de conquérant. Souvenez-vous des
grandes mélancolies de Napoléon traversant les champs de bataille au
lendemain de la mêlée.
Il avait pitié.--Peut-on regarder sans compassion ces pauvres fleurs
inclinées sur leur tige?
L'idée vient, l'idée de la goutte d'eau secourable qui pourrait leur
rendre l'existence.
L'eau à la plante, le bonheur à la femme. Une goutte d'espoir, une
goutte de cette rosée d'amour qui ranime et qui vivifie.
Une fois entré dans cette voie, la faiblesse même de sa nature et la
débonnaireté réelle de son coeur devaient le mener très-loin. La
plupart de ces gens ont du moins cette qualité neutre de ne savoir pas
plus résister au bien qu'au mal. Le comte Achille valait certes mieux
que le commun des jeunes premiers en retraite. S'il eût été en bonnes
mains, on aurait fait de lui un père noble passable en quelques années
de temps, entre des mains habiles comme celles de madame la marquise
de Sainte-Croix... Mais nous ne savons pas encore à quelle sauce cette
éminente personne prétendait le dévorer.
Il fut touché loyalement et profondément. Il ne serait pas juste
d'analyser avec trop de minutie les diverses causes de son émotion.
L'appareil de Marsh trouve partout de l'arsenic. Il est incontestable
que notre analyse découvrirait dans l'émoi présent du comte Achille
une très-notable dose d'égoïsme; mais nous avons déjà manqué
d'indulgence à l'égard de ce personnage, précisément à cause de la
place un peu trop large et trop haute que ses pareils, typiquement
parlant, occupent dans notre beau monde. Aller au delà, ce serait
exagérer la sévérité.
Souvenons-nous qu'aucun groupe typique de consciences ne résisterait
au travail de l'appareil de Marsh, transporté dans le domaine moral.
En somme, le comte Achille pouvait bien se reprocher la fin prématurée
de sa première femme, conduite au tombeau par le chagrin; mais il
ignorait, nous l'affirmons, les moyens terriblement ingénieux pris
par madame de Sainte-Croix et ses complices pour hâter cette
catastrophe. Il ne connaissait pas la comédie nocturne jouée au chevet
de la jeune comtesse.
Le seul coupable, à son sens, c'était lui-même. Devant cette pauvre
belle créature inanimée, il fit serment de n'être pas deux fois
meurtrier.
Il resta là, seul, en face de ce mal semblable à la mort; il ne voulut
point d'aide, parce que sa sensibilité, tout à coup exaltée, connut
pour un instant les délicatesses du dévouement viril. Il se dit avec
raison: «Il suffira de moi pour lui rendre la vie.»
Ainsi agenouillé et réchauffant de ses lèvres la bouche froide de
cette femme qu'il avait adorée presque enfant, dont les sens et le
coeur étaient nés à son profit, il évoqua malgré lui tout le passé.
La poésie n'est pas toujours en nous. Le choc des événements la
produit.
Il est des orages de poésie aussi indépendants de nous que ces autres
orages, nés de la bataille des nuées, qui se heurtent au-dessus de nos
têtes.
Tout ce poëme charmant des jeunes amours se déroula autour du comte
Achille comme une guirlande fleurie. Il revit ce sourire qui avait
éclairé son deuil, il écouta ce chant suave et doux qui tombait de la
fenêtre modeste, là-bas en la vieille cité de Liége. Comme elle était
charmante, inclinée sur sa broderie et secouant ces grands cheveux
prodigues qui l'aveuglaient comme un voile!...
Quand elle relevait la tête, quel rayon!
Et sa tâche terminée, comme le naïf triomphe illuminait son front de
seize ans!
Le comte Achille se disait,--à cette heure, il s'en souvenait bien:
«Pourquoi tant de joie? Fallait-il la tâche accomplie pour que sonnât
l'heure du rendez-vous?»
Il la suivit,--pour savoir.
Et déjà son coeur battait, épouvanté par cette idée; le jeune amant
l'attendait au détour de la rue prochaine.
Son coeur battait plus fort au détour de chaque rue.
Où allait-elle ainsi, leste et pressée? Pour qui se hâtait-elle?...
Le vent prenait les plis du voile qui flottait sur son petit chapeau
de paille, découvrant une boucle brillante et mobile.
Elle allait, elle courait...
Oh! cette maison à la porte pauvre et sombre dont elle souleva tout à
coup le marteau!
Le comte Achille ne s'arrêta point devant la porte refermée. Il
entra,--toujours pour savoir, car il était déjà jaloux.
Le comte Achille avait rêvé bien souvent dans ses rêves ce pur et
délicieux tableau: l'ange des charitables dévouements au chevet d'une
humble agonie.
Elles sont si belles quand la piété miséricordieuse éclate dans leur
regard et rayonne autour de leurs fronts!
Il s'esquiva, mais il revint. La pauvre Émerance lui parla de
Béatrice. Il aima comme un fou, se disant dans la sincérité de ce
paroxysme: «Je n'ai jamais aimé ainsi, jamais ainsi je n'aimerai...»
Puis ce furent les joies de la conquête, chastes et chères prémisses
d'un hymen loyal des deux parts.
Car le comte Achille se fut fait dégoût à lui-même s'il n'eût pu se
dire à cet instant: «J'étais sincère: je voulais tenir au delà de mes
promesses.»
Cette union valait devant Dieu.
Tout en songeant ainsi, le comte Achille entourait Béatrice de ces
soins que chacun sait administrer aux personnes privées de sentiment.
Quand Béatrice poussa le premier grand soupir, il se mit à guetter ce
réveil qu'il allait faire si joyeux. Il l'admira, pâle qu'elle était
encore et gracieusement affaissée dans ses bras. Il s'écria dans le
fond de son coeur: «Je l'aime! je sens que je l'aime! Elle est ma
femme, je veux lui donner assez de bonheur pour expier toutes ses
larmes!...»
Il n'avait plus que cette pensée dans l'esprit et que ce désir dans
l'âme.
Un baiser acheva le réveil de Béatrice, qui ouvrit les yeux, cherchant
ses souvenirs.
--Vous ici!... murmura-t-elle.
Il y avait du ravissement dans ses yeux pendant qu'elle le contemplait
agenouillé.
--Il y avait si longtemps!... dit-elle encore;--est-ce que je rêve?...
Achille s'assit auprès d'elle sur le sofa et passa son bras derrière
sa taille.
Il y avait un coeur maintenant sur son visage, et vous l'eussiez
trouvé plus beau à cette heure où il l'aimait.
Béatrice avait refermé les yeux, craignant peut-être de voir s'envoler
ce doux songe.
Il lui dit:
--Peux-tu me pardonner et m'aimer comme autrefois?
Le sourire entr'ouvrit les lèvres de Béatrice, et, tandis que ses yeux
restaient clos comme dans l'extase:
--Je t'aime mieux qu'autrefois, répliqua-t-elle.
Achille mit ses lèvres dans cette chevelure opulente aux masses
flexibles et parfumées.
--Ange! pauvre ange chéri! balbutia-t-il.
Puis, s'interrompant:
--Écoute! il y a des heures où je ne suis pas moi-même. Un mauvais
génie plane autour de moi. Je t'aime et je n'aime que toi, Béatrice...
Elle jeta ses deux bras autour du cou de son mari. Sa bouche se
fronça, cherchant à tâtons le baiser.
--Répète cela, balbutia-t-elle.
--Je t'aime! je n'aime que toi, Béatrice! ma compagne chérie! ma
femme!
Il était sincère, nous nous portons sa caution.
Mais la sincérité de l'ancien jeune premier n'exclut jamais la comédie
dans l'expression, ni l'emphase dans le sentiment.
Il ne se croirait pas éloquent s'il n'était troubadour.
C'est le stigmate indélébile. Alors même que les vieux enfants gâtés
font bien, l'allure et la virilité leur manquent. Leurs parents ont
soin, la plupart du temps, de les tuer avant la dix-huitième année;
cela éclaircit leurs rangs. S'ils étaient plus nombreux, il faudrait
créer pour eux une nouvelle catégorie en dehors de la femme et
au-dessous de l'homme: un sexe surnuméraire.
Béatrice rouvrit les yeux et l'enveloppa d'un long regard tout plein
de passion.
--Merci! fit-elle.
--Je voulais te dire, reprit Achille;--tu ne sais pas, toi, pauvre
sainte, gardée par la vertu sereine, ce que c'est que l'entraînement
de la passion... Il y a des coeurs qui brûlent comme la lave... Il y
a des ardeurs à la fois si fatales et si folles...
--Allons loin de Paris! l'interrompit-elle.
--Oh! tu m'as deviné! s'écria-t-il avec un naïf transport;--ton amour
t'a donné l'intelligence de ces choses inconnues!... Fuyons! tu as
bien dit! fuyons tous deux, loin, bien loin... Je te confie mon
bonheur et toute ma vie... Tu me garderas contre moi-même...
Béatrice pensa tout haut:
--Tu l'aimes donc bien!...
Une plus savante n'aurait pas dit cela.
Le comte Achille laissa tomber sa tête jusque sur sa poitrine. Il
avait la conscience de la beauté de son rôle. Il posait en héros avec
un véritable plaisir.
--Béatrice! prononça-t-il d'une voix altérée,--n'essaye pas de sonder
un abîme insondable! Sauve-moi de moi-même, voilà la tâche que Dieu te
donne. Elle est belle, accomplis-la!... Je t'aime, et je veux que tu
sois ma femme; que te faut-il au delà?... Nous partirons demain... Je
ferai, de notre union sanctionnée et cimentée par la loi, un port où
m'abriter contre la tempête... Tu seras une barrière entre moi et
l'enfer...
La tirade fut longue.
Il est nécessaire de l'avouer, les femmes écoutent parfois ces
réminiscences malades du drame allemand. Elles ne détestent pas assez
ces balivernes. Quand le jeune premier émérite ne tombe pas sur une
courtisane, il peut souvent parler pendant une demi-heure sans exciter
le rire. C'est là tout à la fois son triomphe et son suprême malheur.
Il pèse sur tout ce qu'il aime; il est dompté à coup sûr par quiconque
ne l'aime pas.
Béatrice était aussi supérieure au comte Achille que le pur diamant
est supérieur au strass vaniteux et vulgaire; mais c'est le propre de
la supériorité de s'abaisser elle-même devant l'objet aimé.
L'être supérieur crée l'idole à l'image de sa propre force.
Béatrice écoutait, la pauvre belle âme, subjuguée et charmée. Elle
buvait les paroles avec une sorte d'ivresse. Elle admirait, elle
adorait. Elle se demandait de bonne foi par quelle vertu elle avait
mérité cet immense bonheur.
--Si un jour, dit-elle dans son humilité idolâtre,--tu venais à
regretter...
--Je serai lié! l'interrompit héroïquement le comte Achille;--c'est ce
que je veux, c'est ce que je souhaite... Une chaîne pour moi, c'est
une arme; j'ai besoin d'arme pour me défendre...
Il ajouta, entrevoyant peut-être le ridicule souverain de cette
argumentation:
--Pour défendre mon bonheur, qui est de t'aimer.
Béatrice lui tendit sa main blême et tremblante. Il y déposa un baiser
et reprit:
--Ce soir, la petite fête pour le retour de notre Césarine... Demain,
le départ... Nous nous rendons à notre terre de Bourgogne... Nous nous
marions sans bruit: le silence est ce qu'il y a de mieux autour d'une
réparation... Nous restons ensemble pendant toute la belle saison, et,
à notre retour à Paris, nous sommes de vieux époux... En quelques
mois, nous avons regagné des années.
Béatrice s'inclina. Elle mit un baiser avec une larme sur la main du
comte Achille.
--As tu fini?... pensait mademoiselle Jenny derrière la porte.
M. Baptiste avait bien raison de dire que le style de cette jeune
camériste était plein de hardiesses répréhensibles.
Mademoiselle Jenny était à son poste d'honneur. Elle avait l'oreille à
la serrure depuis dix minutes pour le moins. Elle n'avait rien perdu
des éloquentes péroraisons de M. de Mersanz.
Son premier mouvement avait été la frayeur, car mademoiselle Jenny
avait intérêt à ne point permettre que ce petit drame eût un heureux
dénoûment; mais elle connaissait son comte Achille, et le résultat de
ses réflexions fut ainsi formulé: «As-tu fini?»
Elle avait, à ce qu'il paraît, de quoi combattre les chevaleresques
résolutions de son maître.
L'instant d'après, Achille et Béatrice étaient émus et silencieux à
côté l'un de l'autre. Leurs mains réunies se parlaient. Béatrice ne se
souvenait point d'avoir goûté un bonheur aussi parfait. Achille, fier
de la joie qu'il donnait, se sentait libre et heureux. Béatrice avait
consenti au départ. Elle remerciait Dieu dans son coeur pour cette
félicité qui lui tombait du ciel, au plus fort de sa détresse.
Quand le comte Achille reprit la parole, ce fut pour dérouler ces doux
projets qui naissent toujours d'une bonne résolution, pour esquisser
le tableau de cette solitude enchantée que leur amour allait embellir.
Il se complaisait à cela, et Béatrice l'écoutait comme on savoure un
beau rêve.
Tout à coup, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jenny, feignant d'être
tout essoufflée d'une course qu'elle n'avait point faite, s'écria:
--Mademoiselle Césarine!
Béatrice se leva d'un bond, tandis que M. de Mersanz fronçait, en
vérité, le sourcil. La situation le tenait; il n'était point content
d'être dérangé.
--Qu'elle vienne, la chère enfant, qu'elle vienne! dit vivement
Béatrice.
Mademoiselle Jenny ne bougeait pas.
--Allez donc la chercher! ajouta Béatrice.
Au lieu d'obéir ou de répondre, mademoiselle Jenny annonça de nouveau,
mais d'un ton patelin et en baissant les yeux:
--Madame et mademoiselle de Sainte-Croix.
Achille se leva à son tour. Il chancelait sur ses jambes.
La figure de Béatrice se couvrit d'une mortelle pâleur.
Elle regarda son mari, qui détournait la tête.
--Je ne reçois pas, dit-elle;--allez, et répondez que je ne reçois
pas!
Achille était muet.
Mademoiselle Jenny restait toujours immobile.
--Eh bien?... fit impérieusement Béatrice.
--C'est que..., balbutia mademoiselle Jenny en jouant l'embarras,--ces
dames sont déjà au salon.
M. de Mersanz fit un mouvement pour sortir.
--Et qui vous a autorisée...? commença la jeune comtesse.
Cette fois, mademoiselle Jenny releva la tête et répondit d'une voix
assurée:
--C'est mademoiselle de Mersanz qui m'a donné l'ordre de les recevoir.