II

Louis Peyrot, fils d’un médecin, naquit à Néris-les-Bains, petite ville

d’eaux du Bourbonnais, le 11 janvier 1888. Il fit ses études à Paris, au

collège Stanislas d’abord puis à l’école Bossuet d’où il suivit les

cours du lycée Louis-le-Grand. Sa formation religieuse avait été

commencée dans la famille profondément catholique à laquelle il

appartenait. Elle se développa et s’affermit encore sous l’influence des

maîtres qui instruisirent sa première jeunesse. Il était, du reste,

d’autant plus prédisposé à la subir, que Dieu l’avait doué d’un esprit

sérieux, enclin à la méditation, une âme éprise de la vie intérieure et

portée à y conformer ses actes.

Pour preuve, cette phrase qu’il écrivait à l’âge de quinze ans:

«Il me semble que la vie consiste à étudier avec réflexion l’ombre de

l’Infini qui plane sur nous, à la deviner autant qu’il est possible puis

à conformer notre existence à cet idéal entrevu.»

Ce qui caractérise également Peyrot c’est, dès cette époque, l’amour des

humbles. Il était de ceux à qui la société contemporaine, imprégnée de

matérialisme, pourrie par le goût du luxe et les jouissances grossières,

procure un dégoût irrémédiable. L’égoïsme et la bassesse de pensée des

classes dites dirigeantes l’écœuraient. Il est probable aussi qu’il eut

maintes occasions d’observer la bourgeoisie catholique et de constater

que, trop souvent, chez elle, l’esprit religieux s’est figé en des

pratiques de convenance, en un pharisaïsme rogue et glacial dont les

aspérités feraient fuir à plusieurs centaines de kilomètres les apôtres

les plus intrépides.

Toujours est-il que son penchant vers les pauvres s’affirma de bonne

heure. «Il éprouvait, écrit son biographe, un impérieux besoin de se

rapprocher des faibles, non pas pour étudier curieusement leur cas ou

pour proposer des remèdes à leurs misères mais parce qu’il souffrait

lui-même directement de leur abandon, parce qu’il se sentait réellement

leur frère.»

Lui-même a noté ce sentiment dans une lettre à un ami. Il lui écrit:

«C’est vrai, j’aime profondément les pauvres. Je me plais mieux dans

leur société que dans le monde... Je vous assure que je ne suis pas fier

d’être bourgeois. C’est un titre et un rang que j’abandonnerai bien

volontiers si le bon Dieu le veut!»

Son goût pour les milieux populaires ne se bornait pas aux paroles. En

ses moments de loisir, il allait parfois dîner dans les restaurants sans

faste où se nourrissent les ouvriers. Il y fréquentait sans col ni

cravate, vêtu d’un maillot de cycliste, coiffé d’une casquette. «C’est

curieux, disait-il, comme dans ce costume, je me trouve plus à l’aise

dans la rue.»

Voici son impression un soir où il était entré, par hasard, en ce

théâtre Montparnasse où les petites gens du quartier de la Gaîté aiment

à se saturer de mélodrames à fracas.

«On donnait, dit-il, le _Chiffonnier de Paris_, pièce assez

insignifiante et qui n’a rien de très empoignant. Mais c’était la salle

que je considérais. On se sent chez soi; on y est venu sans cérémonie,

en vêtements de travail. Les femmes sont en cheveux; les hommes restent

couverts, contrairement à ce qui se passe ailleurs. Mais tout cela est

gai, d’une gaîté franche et qu’aucune étiquette ne contraint.»

Peu après, il passa son baccalauréat et résolut de se faire médecin.

«Cette carrière le séduisait par cette possibilité indéfinie de

dévouement qu’il y entrevoyait. Il estimait qu’après celle du prêtre,

c’était la plus belle qu’on pût choisir.»

Tandis qu’il commençait ses études pour le P. C. N., l’idée grandissait

en lui de donner une part de son existence à l’éducation chrétienne de

la classe ouvrière. Et justement, à cette époque il découvrit _le

Sillon_.

Pour un esprit qui aspire à se donner, pour un adolescent sans

expérience et en qui l’enthousiasme du sacrifice déborde, le socialisme,

à première vue, offre par ses parades d’équité bien des aspects

séduisants. Mais, comme en réalité, c’est une doctrine brutalement

matérialiste et que le sophisme égalitaire mène ses adeptes à la haine,

à l’envie et au goût de la violence, on doit conclure que l’arbre est

mauvais et ne peut donner que des fruits détestables. L’erreur du

_Sillon_ fut de tenter une conciliation entre ces théories destructives

et le principe chrétien. Il y avait en outre, chez certains

_Sillonnistes_, une tendance anarchique plus ou moins consciente; et de

là leur condamnation par Pie X.

Louis Peyrot se sourit sans faire de restrictions. Il écrivait à un ami:

«Il faut bien reconnaître que _le Sillon_ avait des torts. L’équivoque

créée par notre volonté de faire œuvre éducatrice, tout en restant

indépendants de l’Église, a fait tout le mal... Nous n’avons qu’à obéir,

car le Pape est seul juge de la tactique générale suivant laquelle il

veut utiliser ses troupes...»

Et plus loin:

«Je ne pense pas que tu sois de ceux qui ont pensé que la soumission du

_Sillon_ prouvait que les catholiques mettent leur respect de l’autorité

au-dessus de leur conscience. Les journaux protestants ne se font pas

faute de répéter ce sophisme. Mais nous croyons que le Pape a sur les

questions de foi et de morale une compétence renforcée par des grâces

uniques; d’où notre confiance dans ses directions.»

Cette droiture dans l’obéissance, ce respect des décisions pontificales,

cette rentrée dans la discipline--qui constitue l’une des plus grandes

forces de l’Église--valurent à Peyrot un redoublement d’énergie pour

l’accomplissement du devoir chrétien. Il en eut la conscience très

nette.

«L’essentiel, disait-il, est de suivre la voie où le Seigneur nous

appelle. Il ne peut vouloir que notre bien. Nous sommes donc certains,

en aimant Dieu, de nous aimer nous-mêmes. Je veux dire: nous sommes

certains en obéissant rigoureusement à Dieu, de travailler à notre

bonheur. Notre bonheur, c’est de vouloir ce qu’il veut, de haïr ce qui

est opposé à ses desseins.»

Dès qu’il se fut ancré dans une conviction aussi louable, il fut mûr

pour l’apostolat auquel la grâce divine le réservait. Nous allons voir

avec quelle vaillance il y répondit.

Le soleil intérieur · 第 44 / 48 题