VI

La Révolution commence; et l’une des premières mesures prises par les

sectaires qui déchaînent ce fléau sur la France, c’est la destruction

des communautés religieuses. L’opération est double: d’abord, on dresse

l’inventaire de leurs biens pour les confisquer; ensuite, en vertu de ce

répertoire d’inepties: _la table des droits de l’homme_, on interdit aux

moines et aux moniales de vivre en commun dans le renoncement perpétuel

et de se vouer à l’obéissance, sous prétexte que cette abnégation

offusque l’esprit de liberté qui doit, désormais, régir toutes les âmes.

Le 13 février 1790, l’Assemblée nationale décrète que la loi cesse de

reconnaître les vœux solennels. En conséquence, les ordres dans lesquels

ces vœux existent, sont et demeurent supprimés. Ceux et celles qui en

font partie sont invités à se disperser dans le plus bref délai. En

compensation, l’Assemblée leur promettait une pension de l’État qui ne

fut, d’ailleurs, presque jamais payée.

La mesure fut appliquée avec rigueur. Aux visites et informations dans

les maisons religieuses succédèrent les enquêtes sur le personnel, les

charges et les revenus. Enfin l’avertissement fut donné que l’expulsion

ne tarderait pas.

Les pauvres Carmélites ne comprenaient rien à cette rage de destruction.

De bonne foi, elles crurent que, ne nuisant à personne, elles

obtiendraient, sans peine, de l’Assemblée l’autorisation de rester

ensemble et de conserver les quelques sous qui leur permettaient

d’assurer leur chétive alimentation. Les Prieures des quatre monastères

de Paris se concertèrent et rédigèrent une adresse où, avec une

simplicité touchante, elles exposaient leur désir de poursuivre en

commun leur existence de prière et de sacrifice.

Voici les principaux passages de cette supplique:

«... Les richesses des Carmélites n’ont jamais tenté la cupidité; leurs

besoins n’importunent pas la bienfaisance. Notre fortune est cette

pauvreté évangélique qui, en acquittant toutes les charges de la

société, trouve encore moyen d’aider les malheureux, de secourir la

patrie et nous rend pourtant heureuses de nos privations. La liberté la

plus entière préside à nos vœux; l’égalité la plus parfaite règne dans

nos maisons; nous ne connaissons ici ni riches ni nobles et nous n’y

dépendons que de la loi commune...

«Daignez vous informer de notre vie; n’en croyez ni les préventions de

la multitude, ni les craintes de l’humanité. On aime à publier, dans le

monde, que les monastères n’enferment que des victimes lentement

consumées par les regrets. Mais nous protestons devant Dieu que, s’il

est sur la terre une véritable félicité, nous en jouissons à l’ombre du

sanctuaire et que, s’il nous fallait opter entre le siècle et le

cloître, il n’est aucune de nous qui ne ratifiât son premier choix...

«Non, vous ne nous arracherez pas à cette retraite où nous trouvons la

source de toutes les consolations. Vous penserez que des femmes,

volontairement engagées dans un état qui fait le bonheur de leur vie,

réclament de tous les droits le plus inviolable quand elles vous

conjurent de les y laisser mourir en paix... Nous osons le dire: nous

regarderions comme l’oppression la plus cruelle et la plus injuste,

celle qui troublerait des asiles que nous avons toujours regardés comme

inviolables...»

Certes, rien de plus pathétique que cet humble appel à l’équité. Mais il

s’agissait bien d’équité. Il s’agissait de détruire l’Église de France.

Les Carmélites ignoraient que tel était l’objectif des soi-disant Pères

de la Patrie auxquels s’adressait leur requête. Comme on leur répondit

par une vague promesse de les laisser mourir dans leur maison, à

condition qu’il ne s’y ferait plus de nouvelles professions, elles se

crurent à l’abri. Leur sécurité alla si loin qu’elles chantèrent un _Te

Deum_ en action de grâces. L’événement ne tarda pas à leur prouver

qu’elles n’avaient connu encore que les préludes de la persécution.

En effet, la Révolution poursuivait sa marche dévastatrice. Le 10 août

1792, le palais des Tuileries fut enlevé d’assaut par une bande

d’énergumènes, la monarchie renversée et la famille royale enfermée au

Temple. Les prisons s’emplissaient d’ecclésiastiques qui, par horreur du

schisme, avaient refusé le serment d’adhésion à la constitution civile

du clergé. Aux premiers jours de septembre commencèrent les massacres.

Cent vingt prêtres, trois évêques incarcérés au couvent des Carmes

furent tués, à coups de piques et de sabres, le 2 de ce mois. Comme la

maison de la rue de Grenelle se trouvait à proximité, les religieuses

furent averties presque aussitôt qu’elles étaient en danger car des

voisins avaient entendu les égorgeurs dire: «Demain, ce sera le tour des

religieuses.»

La Prieure réunit toutes ses filles et leur apprit le danger qu’elles

couraient. Elle leur annonça la prochaine visite des massacreurs. Elle

ajouta: «Toute permission nous est donnée de sortir de notre clôture,

non pas seulement par les lois nouvelles qui ne reconnaissent plus nos

vœux mais par nos supérieurs qui ne veulent pas nous contraindre à subir

la violence et la mort.»

Quelques religieuses lui demandèrent si elle-même comptait s’enfuir.

«Non, dit la Prieure, d’un ton paisible, je préfère m’abandonner entre

les mains de Dieu. J’attendrai pour m’en aller d’y être obligée par la

force.»

Sur ce propos, les Carmélites, aussi intrépides que leur Mère,

s’écrièrent d’un même élan et d’un même cœur: «Nous resterons avec

vous!»

Puis toutes se réunirent dans la chapelle, pour y passer la nuit en

prières devant le Saint Sacrement.

Vers onze heures du soir, une cinquantaine de forcenés, brandissant des

armes ruisselantes de sang, se présentèrent à la porterie et demandèrent

l’entrée sous prétexte de saisir un prêtre, échappé des Carmes, et qu’on

avait vu traverser le jardin du monastère. Il fallut leur ouvrir. Ils

fouillèrent partout, mais n’ayant trouvé personne, ils finirent par se

retirer non sans avoir déclaré qu’ils reviendraient et que, cette fois,

les religieuses apprendraient «à danser sous le tranchant de leurs

sabres».

Quelques amis de la communauté, coururent à la section et supplièrent

qu’on envoyât des gardes nationaux afin de protéger les religieuses.

Mais les commissaires leur répondirent tranquillement qu’ils n’y

pouvaient rien.

D’ailleurs, toute la populace du quartier s’était mise d’accord pour

envahir la maison, la saccager et la piller. Les blanchisseuses des rues

avoisinantes, avec qui faisaient chorus une tourbe d’ivrognes et de

filous, «criaient, par-dessus les murs qu’il fallait chasser ces

aristocrates dont la propriété leur appartenait par droit d’égalité».

Le jour de la Nativité, donc le 8 septembre, un groupe de sectaires

força la clôture et donna l’ordre aux religieuses de quitter l’habit

monastique. On leur obéit. Mais cette soumission immédiate ne les apaisa

point. Ce qu’ils voulaient c’était chasser les Carmélites et s’emparer

des trésors qu’on leur attribuait.

Ils revinrent le 11 signifier son expulsion à la communauté. Ils lui

accordèrent trois jours pour se disperser. Mais sans attendre la fin de

ce délai, ils ouvrirent toutes les portes et dirent à la foule qu’elle

pouvait entrer librement et dérober les objets à sa convenance. Aussitôt

un flot d’hommes, de femmes et d’enfants envahit, pêle mêle, la maison.

Ils raflèrent tout ce qui leur tomba sous la main, dévorèrent ou

gaspillèrent les provisions, brisèrent les meubles. L’autorité laissait

faire et applaudissait aux exploits des plus frénétiques. Inutile de

dire que, durant ce ravage, les religieuses étaient copieusement

insultées.

Les mêmes orgies se renouvelèrent le lendemain et le surlendemain. Les

sœurs restaient habillées de leurs défroques laïques et passaient la

nuit sur des chaises pour être prêtes, en cas d’égorgement.

Enfin, le 14, deux commissaires de la section se présentèrent munis d’un

mandat de confiscation. «Ils mirent en pièces les reliquaires,

s’emparèrent des vases sacrés en or ou en argent. Un tableau de la

Sainte Face était conservé dans un cadre enrichi de diamants. La pieuse

image fut d’abord jetée à terre, comme insignifiante, tandis que ses

ornements étaient enlevés. Puis l’un des commissaires la ramassa et la

remit entre les mains de la Prieure stupéfaite d’un tel procédé au

moment où l’on se préparait à la chasser avec ses religieuses.»

La spoliation terminée, les Carmélites furent rangées deux par deux et

on les fit défiler devant la populace qui poussait des huées, leur

crachait à la figure et les bousculait avec de grands éclats de rire.

Elles étaient trente et une dont la plus âgée comptait quatre-vingts

ans.

Paisibles sous les outrages, s’unissant par l’oraison à Jésus sur la

Voie douloureuse, elles sortirent par petits groupes et s’éloignèrent

dans la nuit.

La maison fut fermée, et peu après, démolie. Comme les trois autres

communautés de Paris avaient subi un sort analogue, le Démon eut lieu de

se réjouir car il semblait bien que le Carmel fût à jamais aboli.

Le soleil intérieur · 第 38 / 48 题