La jeune fille avait gardé un appartement à l’abbaye de Tresnel pour y
faire de longues retraites. Mais ses parents ayant exigé qu’elle passât
plusieurs mois, chaque année, dans leur hôtel de la rue de Verneuil,
elle se voyait obligée d’assister à des réceptions brillantes et à des
fêtes qui troublaient son recueillement. Si jeune encore, elle ne
laissait point, par moments, de subir un peu l’attrait de la société
frivole et chatoyante qui bruissait autour d’elle.
Elle écrit dans des notes qui ont été conservées: «Il me fallait bien
souvent lutter contre moi-même pour résister à l’entraînement. Je
n’aimais pas le monde parce que j’avais compris sa vanité; j’avais subi
sa fascination parce que tout, en moi, avait besoin de vie et
d’affection.» Et plus loin: «Au milieu de tant de relations que je me
trouvais forcée d’entretenir même avec les personnes de la cour, je pris
peu à peu leurs habitudes et me laissait aller à une si grande recherche
de mes aises qu’évitant les moindres incommodités, j’en étais venue au
point de faire lever ma femme de chambre la nuit, lorsque le moindre pli
venait heurter ma délicatesse. Avec le désir de quitter le monde je
commençais à arborer ses enseignes. J’aimais que tout ce que je portais
fût de bon goût et je n’étais pas indifférente aux murmures flatteurs
que ma présence provoquait. Cependant, au milieu de ces futilités, le
son d’une cloche de couvent venait-il frapper mes oreilles, un
saisissement involontaire s’emparait de tout mon être. Portant mes
regards vers le ciel, je conjurais le Seigneur d’avoir pitié de moi.»
Quand Dieu appelle une âme à la vie religieuse et que celle-ci ne cède
pas tout d’abord à la vocation, il se fait en elle un dédoublement.
D’une part son imagination et sa sensibilité tentent sans cesse
d’échapper aux invitations de la voix surnaturelle qui les presse
d’obéir. D’autre part, quoiqu’elle cherche à se donner le change, son
entendement et sa volonté sont, bon gré mal gré, ramenés, dès qu’elle
rentre en elle-même, à la persuasion qu’elle fera le sacrifice que le
Maître lui demande.
Tel fut le cas de Mlle de Soyecourt. Enfin, il arriva un moment où toute
résistance se fit impossible. Elle résolut alors de vaincre sa famille
en lui opposant le fait accompli.--Elle se rendit, sous prétexte d’y
faire une retraite, chez les Bénédictines du Saint-Sépulcre. Mais le
temps de la retraite terminé, avec l’agrément de l’abbesse, elle envoya
à sa mère une lettre où elle lui demandait l’autorisation d’entrer au
noviciat. Au reçu de cette missive, «Mme de Soyecourt ne fut pas
maîtresse d’un mouvement d’indignation. Elle monta sur-le-champ en
voiture, sans même prendre le temps de remédier au négligé de sa
toilette, et se rendit en hâte au monastère. Sans ménager à l’abbesse le
témoignage des sentiments de son cœur profondément affligé, elle fit à
sa fille de sévères reproches pour un tel manque de soumission. Celle-ci
essaya de protester, assurant qu’elle retarderait ses vœux jusqu’à sa
majorité. Elle eut beau prier, conjurer, la comtesse demeura inflexible
et l’obligea de quitter la clôture en lui défendant de parler à l’avenir
de sa vocation».
C’était demander la chose impossible. Pendant les dix-huit mois que
Camille eut encore à passer dans le monde, à toutes les objurgations,
elle répondit, avec une ferme douceur, qu’elle était sûre de sa vocation
et que rien ne la ferait varier.
A la longue, les parents cédèrent. Leur chagrin était énorme mais, comme
après tout, c’étaient de pieuses gens, ils finirent par comprendre qu’en
s’obstinant, ils contrarieraient les desseins de Dieu sur l’âme de leur
fille. Ils donnèrent donc leur consentement avec la promesse de laisser
Camille choisir l’Ordre où elle prendrait le voile.
Camille avait en vue les Bénédictines. Mais avant de se décider, elle
consulta le Père Rufin, son directeur, qui l’avait assistée avec zèle et
clairvoyance, dans la crise qu’elle venait de traverser.
Au cours de l’entretien où Mlle de Soyecourt lui soumit son projet
d’entrer dans l’ordre de Saint-Benoit, elle lui dit: «J’éprouve,
néanmoins une répugnance fort grande pour un des usages de cette
congrégation.
--Et lequel? demanda le religieux.
--Les relations avec le monde y sont fréquentes, mon Père, surtout avec
les dames pensionnaires et je voudrais tant rompre d’une façon totale
avec le monde!
--Vous trouverez cet inconvénient partout, reprit le Père Rufin, sauf
chez les Carmélites.»
A ces mots, Camille sentit en elle une illumination; ce fut comme si une
existence pressentie depuis longtemps et pour laquelle tout son être
était préparé venait de lui être révélée.
«De grâce, mon Père, s’écria-t-elle avec vivacité, allez vite me
proposer au Carmel.»
Le directeur y consentit. Il se rendit auprès de la Prieure des
Carmélites de la rue de Grenelle, lui exposa en détail l’histoire de sa
pénitente et formula l’opinion que le Carmel répondait parfaitement aux
aspirations de cette âme assoiffée de sacrifice.
La Prieure, bien disposée par ce préliminaire, voulut voir Camille qui
vint la trouver aussitôt et, dans un long entretien, lui décrivit, sans
réticence, les grâces qu’elle avait reçues, ses angoisses, ses luttes,
et enfin son désir de se donner à Dieu dans la clôture la plus stricte.
La Prieure reconnut à tous ces traits les marques d’une sincère
vocation. Mais elle ne voulut pas prendre congé de la jeune fille sans
lui laisser entrevoir quelques-unes des mortifications en usage au
Carmel.
«Savez-vous quelque chose de notre genre de vie, lui dit-elle, et votre
santé pourra-t-elle s’y faire?
--Je compte sur Dieu, répondit la postulante.
--Aimez-vous le poisson?
--Je le hais!
--Et les œufs?
--Je les déteste! Je fais maigre le vendredi mais, très souvent, j’ai la
migraine le samedi.
--Comment pouvez-vous donc être Carmélite?
--Je ferai pénitence; c’est là tout mon désir.»
Vaincue par tant de résolution, la Prieure déclara qu’elle admettrait
Camille comme postulante. On était au mois d’octobre 1783; l’entrée fut
fixée au 2 février de l’année suivante, fête de la Purification de la
Sainte Vierge.
La biographe ajoute: «Il s’agissait de préparer le départ et d’annoncer
la résolution à la famille. La nouvelle fut donc donnée par Mlle de
Soyecourt à ses parents. L’alarme fut grande et, malgré la certitude où
l’on était de la séparation, le choix de l’Ordre vint s’ajouter à la
douleur générale.
«Pour la mère surtout, le Carmel était le dernier mot de l’épouvante.
Cette fille si aimée, de santé si frêle, allait entrer dans un Institut
où tout est fait pour crucifier la nature. Elle ne pouvait s’habituer à
cette pensée. On était à l’entrée de l’hiver dont les rigueurs
s’annonçaient déjà et la mère s’exagérait les souffrances que sa fille
aurait à endurer dès le début.
«C’est insensé, disait-elle à son mari, je crois, en vérité, que nous
aurions le droit d’empêcher notre fille de commettre une pareille
folie!...»
Mais M. de Soyecourt ne voulut pas revenir sur la parole donnée. En
outre, il possédait, plus que sa femme, le sens du surnaturel.
«Vous avez raison, lui répondit-il, c’est une folie, mais cette folie se
nomme la folie de la croix. Puisque cet Ordre est ancien et fort
approuvé par l’Église, je ne vois aucun motif d’interdire à ma fille d’y
entrer. Quel que soit mon chagrin, si Dieu l’y appelle et si c’est sa
vocation, je m’incline.»
Mme de Soyecourt fut longue à se résigner; elle fit encore plusieurs
tentatives pour déterminer sa fille à choisir un Ordre moins austère.
Mais le parti de Camille était bien pris. Elle repoussa toutes les
obsessions avec douceur mais avec netteté.--Et elle entra, tout
heureuse, au Carmel, le jour fixé par la Prieure, c’est-à-dire le 2
février 1784.
V
Le postulat de Camille dura trois mois au cours desquels sa vocation ne
cessa de s’affirmer. Le courage qu’elle montra dans les épreuves
corporelles que ne lui ménageait pas une règle attentive à vaincre la
nature fit bien augurer de sa persévérance. Comme les premiers temps, la
Prieure avait voulu que, pour dormir, elle eût un matelas sur la
paillasse grossière qui constituait la seule couche de ses compagnes,
elle se récria et voulut refuser cet adoucissement. Ce ne fut que sur un
ordre formel qu’elle l’accepta. «Il est vrai, disait-elle plus tard, que
ce pauvre matelas était si dur que la paillasse, assurément, ne m’aurait
pas fait souffrir davantage.»
Au point de vue spirituel, la jeune fille sentit s’élargir l’horizon de
sa vie intérieure. La contrainte terrifiée, qui pesait sur son âme
depuis l’époque où elle avait subi une formation imbue de jansénisme, se
dissipa pour ne plus revenir. Elle commença de se dilater au soleil de
l’amour divin. Grâce à la direction aussi perspicace qu’affectueuse de
ses supérieures, elle en vint à sentir que Notre-Seigneur n’est pas un
tyran farouche et impossible à satisfaire mais, pour ceux qui se donnent
à Lui avec une simplicité généreuse, un Grand Ami plein de sollicitude
et d’indulgence. Bientôt elle put écrire dans le cahier où elle notait
ses impressions quotidiennes, ces lignes significatives: «Mon Dieu, par
vous je goûte à présent combien vous êtes doux et aimable. Le monde
n’imagine pas cette sorte de bonheur et vous ne m’avez faite Carmélite
que pour en convaincre le monde. Oui, mon Dieu, vous me tenez lieu de
tout. Je perdrais tout le reste que rien ne pourrait plus me séparer de
votre amour. Dans le ciel, je ne désire que vous. Sur la terre, je ne
vois rien qui mérite mon amour si ce n’est vous. Vous m’aimez, je n’en
puis douter. Mais, moi aussi, Seigneur, je vous aime et je me repose en
paix dans votre amour.»
Cette effusion, où se retrouve l’esprit de sainte Térèse, montre bien
que l’hérésie n’avait fait que ravager l’âme de Camille à la surface,
sans la dessécher en ses profondeurs puisque, dès qu’elle eut repris
contact avec la Vérité unique, toutes ses puissances s’épanouirent, dans
l’amour, comme les fleurs splendides d’un Éden reconquis.
* * * * *
Le trimestre du postulat étant accompli, Camille fut jugée apte à
poursuivre sa probation comme novice. La cérémonie de la prise d’habit
fut fixée au 24 juillet. Mme de Soyecourt fut la seule de la famille à y
assister, le père, quoiqu’il eût fait son sacrifice, n’ayant pu se
résoudre à sanctionner, par sa présence, un acte qu’il considérait
presque comme la mise au tombeau de son enfant.
Par contre, une nombreuse assistance remplissait la chapelle des
Carmélites. «Les plus grandes familles de France y étaient représentées.
La haute noblesse du faubourg Saint-Germain n’avait pas oublié la jeune
fille souvent admirée dans ses fêtes et semblait désireuse de constater,
par elle-même, si réellement la joie du sacrifice résidait dans son
cœur.»
On possède sur les sentiments de cette frivole assemblée un témoignage
assez inattendu: celui du roi Louis-Philippe.--Duc de Chartres à
l’époque, il avait été conduit, avec sa sœur, Adélaïde, par Mme de
Genlis, leur gouvernante commune, à la prise d’habit de la Sœur de
Soyecourt. Le souvenir de la cérémonie lui était demeuré si présent,
qu’un soir, en 1847, au château de Neuilly, le nom de la Carmélite ayant
été prononcé par hasard, il en donna le détail avec une précision qui
prouvait l’excellence de sa mémoire.
«Il y avait là, dit-il, une réunion de gens fort titrés mais on ne peut
moins recueillis. On se passait des lunettes d’opéra pour examiner
l’héroïne. En grand costume de cour, avec paniers, falbalas, coiffes,
dentelles et piquets de roses, elle venait de s’agenouiller devant Mgr
de Juigné, archevêque de Paris, assis juste au milieu de l’assistance,
entouré d’évêques et de chanoines. La novice était si émue qu’elle
semblait prête à crouler sous le poids de ses jupes. Le Père Le Guay,
jésuite, prononça le sermon de vêture qu’on n’entendit guère à cause du
_flic-flac_ des éventails, du bourdonnement des conversations et des
sanglots de Mme de Soyecourt. L’opinion générale était que la jeune
fille ne résisterait pas plus de six mois au dur régime du Carmel et que
cette prise de voile équivalait à un suicide. Bref, ce fut un événement
mondain et l’on en parla pendant plusieurs jours.»
Quelqu’un demanda ce qu’était devenue la Carmélite.
«Je ne sais, répondit le roi, elle a dû succomber en peu de temps car
elle paraissait bien frêle, à moins que la Révolution...» D’un geste
coupant, il acheva sa pensée--et l’on parla d’autre chose[10].
[10] Voir G. Lenotre: _Vieilles maisons, vieux papiers_, 2e série,
page 344.
* * * * *
L’année de noviciat permit à Camille d’avancer allégrement dans ce
_chemin de la perfection_ dont sainte Térèse a si admirablement marqué
les étapes. Le 18 août 1785, elle prononça ses vœux solennels. Et
maintenant, dans cette clôture d’où il paraissait assuré qu’elle ne
sortirait jamais plus, elle goûtait cette joie dont les mondains ne
peuvent soupçonner les douceurs: vivre dans le renoncement à soi-même,
dans la pénitence pour les péchés d’autrui, dans une radieuse union avec
Jésus-Rédempteur.
Il ne fallait pas moins que l’atmosphère surnaturelle où son âme
baignait de la sorte pour que sa santé délicate supportât les rigueurs
de la règle. Même les détails de la vie quotidienne lui demandaient un
effort sans cesse renouvelé. Par exemple, chaque matin, au moment de
revêtir la lourde robe de bure, elle devait la suspendre à un clou et se
placer dessous pour s’y introduire car son peu de forces physiques ne
lui aurait pas permis de la soulever. Afin, dit-elle, de développer ses
muscles, elle demanda d’être appliquée aux travaux pénibles. On le lui
permit; et, dès lors, elle se donna les tâches d’une femme de peine.
Elle monta au grenier des corbeilles remplies de linge; elle fendit du
bois, tira de l’eau du puits, arrosa le jardin. Quant à la couture, elle
n’y réussit guère. Elle a dit plus tard, racontant à des novices ses
débuts dans la vie religieuse: «Fort peu habile, j’en accusais la
raideur de mes doigts. Je redoublais d’énergie mais je n’ai jamais
réussi qu’à constater mes maladresses.»
Entre temps, suivant la tradition du Carmel, elle composait de petits
cantiques qu’elle chantait à la récréation ou dont elle méditait les
vers aux heures d’oraison. En la dernière strophe d’un de ces naïfs
poèmes, elle a fort bien résumé l’esprit de son ordre:
N’écoutant plus, Seigneur, que ta tendresse,
Tu viens à moi, qui ne suis que faiblesse:
Puisque l’amour devient notre aliment,
Vivons d’amour et mourons en aimant.
C’est ainsi qu’elle vivait toute à Dieu, toute en Dieu, lorsqu’éclata la
tempête qui la rejeta dans le monde de la façon la plus douloureuse.