Ayant prévu la dispersion, la Prieure des Carmélites de la rue de
Grenelle avait loué et fait arranger en ville plusieurs appartements
entre chacun desquels ses filles furent réparties. Ainsi se reformèrent
de petites communautés rue du Regard, rue Cassette, rue Coppeau, rue de
la Harpe et rue Mouffetard. Sœur Camille fit partie de cette dernière
avec six autres religieuses. Elles étaient obligées de porter des
vêtements laïques, mais elles n’en suivaient pas moins leur règle aussi
exactement que possible. Toutefois les Supérieurs leur avaient permis de
se visiter. Elles l’auraient fait souvent si la surveillance ombrageuse
des agents révolutionnaires le leur avait permis. Faute de mieux, elles
s’écrivaient. Une converse, la Sœur Chrétienne cachait les lettres au
fond d’une hotte, les recouvrait de mouron pour les petits oiseaux et
faisait la navette entre les divers logis. Une mésaventure lui advint
qui mit un terme à cette correspondance.
Un jour, oubliant que, pour la vraisemblance, elle aurait dû crier sa
marchandise, elle courait, tête baissée, vers l’un des refuges, quand,
au coin d’une rue, une femme l’arrête en l’empoignant par son fichu.
«Dites donc, ma petite, s’écrie-t-elle, vous me semblez une drôle de
commerçante, vous! Vous ne voulez donc pas vendre votre mouron?»
Puis d’un coup de poing en pleine poitrine, elle renverse la Sœur sur le
pavé. Le mouron et les lettres s’éparpillent çà et là. L’autre s’en
empare, rosse la Sœur d’importance et s’éloigne en emportant les
papiers. Il ne résulta rien de cette alerte. Mais les Carmélites
n’osèrent plus employer le subterfuge. L’abbé de Launay, leur directeur,
se chargea dès lors de transmettre les missives. Déguisé, il allait
d’une communauté à l’autre. Et même il réussit à leur dire parfois la
messe. A cet effet, se donnant pour professeur de dessin, il circulait
dans Paris, un carton à modèles qui contenait une pierre d’autel sous le
bras et, à la main, un étui à estampes renfermant un calice démonté. Il
leur avait permis de garder le Saint-Sacrement dans une armoire, avec
recommandation expresse de consommer les Saintes-Espèces, au moindre
soupçon d’une visite domiciliaire.
«Jour et nuit, écrit la biographe, le divin prisonnier était adoré dans
l’humble chambre transformée en chapelle. Il résidait dans un petit
tabernacle, continuant à être leur force et leur espérance. Si
momentanément il paraissait sommeiller, c’était afin de recevoir
l’hommage de leur foi invincible et de leur confiance sans bornes.»
Sous l’égide du Sauveur, les Carmélites récitaient le bréviaire en
commun ou séparément, veillaient, priaient, se mortifiaient--bref
tâchaient d’observer sans trop de lacunes le coutumier de l’ordre. Cette
existence d’oraison et d’entier abandon à Dieu acheva, pour ainsi dire,
la formation de Sœur Camille. Elle y acquit ce calme imperturbable et
cette fermeté d’esprit dont elle devait donner tant de preuves par la
suite.
Le petit groupe ne possédant aucune ressource, les religieuses se mirent
à confectionner des broderies qu’elles vendaient dans le voisinage.
Elles tiraient de cette industrie quelques assignats qui leur
procuraient une chétive nourriture. Pour ce travail, Camille ne les
aidait guère. «J’y étais si peu apte, a-t-elle dit plus tard, que,
pendant que mes sœurs profitaient des dernières lueurs du jour pour
tirer l’aiguille, je me réfugiais tout près de notre cher Tabernacle et
je priais.»
Elle se donna aussi pour objectif de soutenir le moral de la communauté.
Aux récréations, elle montrait de la bonne humeur, elle savait par des
propos enjoués «faire rentrer dans les cœurs alarmés la fière énergie
dont le sien débordait».
«Que ferons-nous, demandait une des Sœurs, si l’on nous mène devant les
tribunaux?
--Ce que Dieu voudra, répondit-elle; n’a-t-il pas dit que son Esprit se
tiendra lui-même sur nos lèvres pour nous donner les paroles qui
conviendront. Comptons sur Lui...»
* * * * *
Cependant la quiétude relative du petit cénacle ne dura guère. Elles
étaient espionnées de près et bientôt les zélés de la section acquirent
la certitude qu’elles recevaient des prêtres insermentés. En ce temps,
cela constituait un crime capital. Au nom de la liberté, on avait le
droit de rendre hommage à des gourgandines représentant la déesse Raison
et hissées sur les autels des églises profanées. Mais rester fidèle à
l’Église, accueillir ses ministres proscrits, c’était se vouer à la
guillotine, à la prison ou la déportation.
Un Polonais, président de la section, s’était juré de perdre les
Carmélites contre lesquelles il nourrissait une haine démocratique. Il
les dénonça et obtint un mandat de perquisition suivi de l’ordre
d’arrêter ces «suspectes».
Le jour du Vendredi Saint, 20 mars 1793, vers dix heures du matin, il se
présente à la maison de la rue Mouffetard, suivi de trente sectionnaires
en armes.
L’appartement est fouillé, retourné de fond en comble. «Chaque pièce,
chaque meuble est l’objet d’une investigation minutieuse et de questions
pressantes»--le tout assaisonné d’injures et de brutalités.
On mit la main sur une correspondance adressée à «la citoyenne
Soyecourt» et dont les termes prouvaient que celle-ci se tenait en
relation avec des prêtres réfractaires. Les lettres n’étaient d’ailleurs
pas signées.
Camille et ses compagnes--moins deux qui avaient réussi à
s’enfuir--furent emmenées par les sectionnaires et, le soir même,
écrouées à la prison de Sainte-Pélagie. Elles furent jetées parmi des
femmes de mauvaise vie qui les accueillirent par des quolibets fangeux
et les plus ignobles blasphèmes.
Dans ce milieu abominable, elles reçurent pourtant les consolations d’un
prêtre intrépide, l’abbé de Lalande qui trouva le moyen de parvenir
jusqu’à elles.
Voici comment il s’y prenait. Chaque semaine, vêtu en garçon marchand de
vins, il se présentait à la porte de la prison, avec un panier de
bouteilles sur la tête. «Il amadouait les geôliers, leur versait à
boire, parlait haut et fort; puis les intéressant à son commerce, il
obtenait d’eux de parcourir toute la prison, où il vendait ses liquides,
encourageait les détenues, entendait les confessions, se chargeait des
lettres pour le dehors et repassait le guichet en fumant sa pipe et en
emportant les bouteilles vides.»
Cependant, la sœur Camille, tenue pour la plus dangereuse des
_fanatiques_ arrêtées rue Mouffetard, subissait chaque jour, devant les
commissaires de la section du Panthéon, des interrogatoires prolongés.
Ils avaient lieu généralement le soir et duraient souvent de cinq heures
à minuit. Soutenue par l’oraison, elle y montrait beaucoup de sang-froid
et de présence d’esprit. Attentive à ne compromettre personne, elle
mesurait ses réponses, ou, lorsqu’il y aurait eu danger à dire la
vérité, déclarait d’une voix ferme, qu’elle ne dirait rien. Dans ce cas,
ni instances ni menaces ne réussissaient à lui arracher un mot.
Parfois les enquêteurs possédaient quelque culture; la plupart du temps,
c’étaient des illettrés, qui, ne comprenant rien aux missives saisies,
s’imaginaient que toute phrase dissimulait des complots. La chose
devenait presque comique, quand ils s’aheurtaient à des passages où il
était question de spiritualité ou de vie intérieure.
C’est ainsi que l’un d’eux, déchiffrant avec peine une lettre de
direction écrite par l’abbé de Floirac, crut y découvrir cette phrase:
«Il faut faire mourir _la nation_.» A ce coup, il crut bien tenir
l’indice d’une conjuration liberticide.
«Comment, s’écria-t-il, détestable aristocrate, tu admets qu’on souhaite
de faire périr _la nation_!»
Sœur Camille demanda le papier, examina le texte incriminé et répondit
avec un sourire assez malicieux: «Vous avez mal lu; il ne s’agit pas de
_la nation_ mais de _la nature_. Mon correspondant m’écrivait ceci: _Il
faut faire mourir la nature et quand elle se révolte, la comprimer quoi
qu’il en coûte..._ Cela s’adresse à ma personne morale et n’a rien à
voir avec la politique.»
Mais l’autre n’était pas convaincu. Il hocha la tête et mit la lettre de
côté comme très suspecte.
On saisit combien, menés par des êtres aussi obtus, les interrogatoires
devenaient périlleux. Il ne faut pas oublier que, dans la plupart des
cas, les inculpées se trouvaient en présence d’imbéciles féroces du même
acabit.
Aussi l’on partage l’indignation de Taine quand relatant une séance de
ce genre, il s’écrie: «Le soi-disant conspirateur est livré à des bêtes
grossières, colériques et despotiques, qui n’écoutent rien, qui ne
comprennent rien, qui n’entendent même pas les mots usuels, qui
trébuchent dans leurs quiproquos, et qui, pour singer l’intelligence,
pataugent dans l’ânerie. Soumise au gouvernement révolutionnaire, la
France ressemble à une créature humaine que l’on forcerait à marcher sur
sa tête et à penser avec ses pieds.» (_Origines de la France
contemporaine_.)
* * * * *
En une autre occasion, Sœur Camille montra que si elle usait de prudence
ou gardait bouche close quand ses réponses auraient pu servir contre
autrui, elle ne ménageait rien dès qu’il s’agissait de confesser sa foi.
On avait mis la main, lors de la perquisition, sur un certain nombre
d’images du Sacré-Cœur. Cet emblème, plus que tout autre, avait le
privilège de faire entrer en fureur les révolutionnaires. Ils y voyaient
à la fois un symbole de «la superstition romaine» et un signe de
ralliement pour les _aristos_.
Interrogée dans ce sens, Sœur Camille s’écria: «Le Sacré-Cœur de Jésus,
oh! ici, je ne crains de compromettre personne; je puis répondre en
toute liberté! Vous me reprochez d’avoir dessiné ces images, eh bien, je
m’en fais gloire et si, à cause de cela, vous me condamnez, j’aurai le
bonheur de mourir pour ma foi! Le Sacré-Cœur de Jésus m’est plus cher
que la vie et si, au prix de mon existence, j’obtenais qu’il soit plus
connu et plus aimé, je m’estimerais trop heureuse!
--Combien avez-vous fabriqué de ces images? demanda l’un des juges.
--J’en ai tant fait et tant donné, répliqua tranquillement la Sœur, que
je ne m’en rappelle plus le nombre...»
* * * * *
Malgré leur acharnement, les commissaires ne parvinrent à réunir que des
présomptions. Il faut croire qu’ils conservaient quelque scrupule
d’équité car leur rapport ne conclut pas à l’envoi des religieuses
devant le Tribunal révolutionnaire. D’autre part, la famille de
Soyecourt avait multiplié les démarches pour sauver la Sœur et ses
compagnes. On a lieu de supposer également que quelques-uns des
enquêteurs mirent à prix leur indulgence.
Bref, le 11 mai, ils déclarèrent les preuves insuffisantes et firent
remettre en liberté les Carmélites.
La Prieure, estimant que Sœur Camille restait la plus compromise, décida
qu’elle rentrerait provisoirement à la maison paternelle. La courageuse
fille en éprouva beaucoup de chagrin; mais elle était trop soumise à la
Supérieure pour présenter quelques objections. Elle se soumit
humblement.