VII

Ayant prévu la dispersion, la Prieure des Carmélites de la rue de

Grenelle avait loué et fait arranger en ville plusieurs appartements

entre chacun desquels ses filles furent réparties. Ainsi se reformèrent

de petites communautés rue du Regard, rue Cassette, rue Coppeau, rue de

la Harpe et rue Mouffetard. Sœur Camille fit partie de cette dernière

avec six autres religieuses. Elles étaient obligées de porter des

vêtements laïques, mais elles n’en suivaient pas moins leur règle aussi

exactement que possible. Toutefois les Supérieurs leur avaient permis de

se visiter. Elles l’auraient fait souvent si la surveillance ombrageuse

des agents révolutionnaires le leur avait permis. Faute de mieux, elles

s’écrivaient. Une converse, la Sœur Chrétienne cachait les lettres au

fond d’une hotte, les recouvrait de mouron pour les petits oiseaux et

faisait la navette entre les divers logis. Une mésaventure lui advint

qui mit un terme à cette correspondance.

Un jour, oubliant que, pour la vraisemblance, elle aurait dû crier sa

marchandise, elle courait, tête baissée, vers l’un des refuges, quand,

au coin d’une rue, une femme l’arrête en l’empoignant par son fichu.

«Dites donc, ma petite, s’écrie-t-elle, vous me semblez une drôle de

commerçante, vous! Vous ne voulez donc pas vendre votre mouron?»

Puis d’un coup de poing en pleine poitrine, elle renverse la Sœur sur le

pavé. Le mouron et les lettres s’éparpillent çà et là. L’autre s’en

empare, rosse la Sœur d’importance et s’éloigne en emportant les

papiers. Il ne résulta rien de cette alerte. Mais les Carmélites

n’osèrent plus employer le subterfuge. L’abbé de Launay, leur directeur,

se chargea dès lors de transmettre les missives. Déguisé, il allait

d’une communauté à l’autre. Et même il réussit à leur dire parfois la

messe. A cet effet, se donnant pour professeur de dessin, il circulait

dans Paris, un carton à modèles qui contenait une pierre d’autel sous le

bras et, à la main, un étui à estampes renfermant un calice démonté. Il

leur avait permis de garder le Saint-Sacrement dans une armoire, avec

recommandation expresse de consommer les Saintes-Espèces, au moindre

soupçon d’une visite domiciliaire.

«Jour et nuit, écrit la biographe, le divin prisonnier était adoré dans

l’humble chambre transformée en chapelle. Il résidait dans un petit

tabernacle, continuant à être leur force et leur espérance. Si

momentanément il paraissait sommeiller, c’était afin de recevoir

l’hommage de leur foi invincible et de leur confiance sans bornes.»

Sous l’égide du Sauveur, les Carmélites récitaient le bréviaire en

commun ou séparément, veillaient, priaient, se mortifiaient--bref

tâchaient d’observer sans trop de lacunes le coutumier de l’ordre. Cette

existence d’oraison et d’entier abandon à Dieu acheva, pour ainsi dire,

la formation de Sœur Camille. Elle y acquit ce calme imperturbable et

cette fermeté d’esprit dont elle devait donner tant de preuves par la

suite.

Le petit groupe ne possédant aucune ressource, les religieuses se mirent

à confectionner des broderies qu’elles vendaient dans le voisinage.

Elles tiraient de cette industrie quelques assignats qui leur

procuraient une chétive nourriture. Pour ce travail, Camille ne les

aidait guère. «J’y étais si peu apte, a-t-elle dit plus tard, que,

pendant que mes sœurs profitaient des dernières lueurs du jour pour

tirer l’aiguille, je me réfugiais tout près de notre cher Tabernacle et

je priais.»

Elle se donna aussi pour objectif de soutenir le moral de la communauté.

Aux récréations, elle montrait de la bonne humeur, elle savait par des

propos enjoués «faire rentrer dans les cœurs alarmés la fière énergie

dont le sien débordait».

«Que ferons-nous, demandait une des Sœurs, si l’on nous mène devant les

tribunaux?

--Ce que Dieu voudra, répondit-elle; n’a-t-il pas dit que son Esprit se

tiendra lui-même sur nos lèvres pour nous donner les paroles qui

conviendront. Comptons sur Lui...»

* * * * *

Cependant la quiétude relative du petit cénacle ne dura guère. Elles

étaient espionnées de près et bientôt les zélés de la section acquirent

la certitude qu’elles recevaient des prêtres insermentés. En ce temps,

cela constituait un crime capital. Au nom de la liberté, on avait le

droit de rendre hommage à des gourgandines représentant la déesse Raison

et hissées sur les autels des églises profanées. Mais rester fidèle à

l’Église, accueillir ses ministres proscrits, c’était se vouer à la

guillotine, à la prison ou la déportation.

Un Polonais, président de la section, s’était juré de perdre les

Carmélites contre lesquelles il nourrissait une haine démocratique. Il

les dénonça et obtint un mandat de perquisition suivi de l’ordre

d’arrêter ces «suspectes».

Le jour du Vendredi Saint, 20 mars 1793, vers dix heures du matin, il se

présente à la maison de la rue Mouffetard, suivi de trente sectionnaires

en armes.

L’appartement est fouillé, retourné de fond en comble. «Chaque pièce,

chaque meuble est l’objet d’une investigation minutieuse et de questions

pressantes»--le tout assaisonné d’injures et de brutalités.

On mit la main sur une correspondance adressée à «la citoyenne

Soyecourt» et dont les termes prouvaient que celle-ci se tenait en

relation avec des prêtres réfractaires. Les lettres n’étaient d’ailleurs

pas signées.

Camille et ses compagnes--moins deux qui avaient réussi à

s’enfuir--furent emmenées par les sectionnaires et, le soir même,

écrouées à la prison de Sainte-Pélagie. Elles furent jetées parmi des

femmes de mauvaise vie qui les accueillirent par des quolibets fangeux

et les plus ignobles blasphèmes.

Dans ce milieu abominable, elles reçurent pourtant les consolations d’un

prêtre intrépide, l’abbé de Lalande qui trouva le moyen de parvenir

jusqu’à elles.

Voici comment il s’y prenait. Chaque semaine, vêtu en garçon marchand de

vins, il se présentait à la porte de la prison, avec un panier de

bouteilles sur la tête. «Il amadouait les geôliers, leur versait à

boire, parlait haut et fort; puis les intéressant à son commerce, il

obtenait d’eux de parcourir toute la prison, où il vendait ses liquides,

encourageait les détenues, entendait les confessions, se chargeait des

lettres pour le dehors et repassait le guichet en fumant sa pipe et en

emportant les bouteilles vides.»

Cependant, la sœur Camille, tenue pour la plus dangereuse des

_fanatiques_ arrêtées rue Mouffetard, subissait chaque jour, devant les

commissaires de la section du Panthéon, des interrogatoires prolongés.

Ils avaient lieu généralement le soir et duraient souvent de cinq heures

à minuit. Soutenue par l’oraison, elle y montrait beaucoup de sang-froid

et de présence d’esprit. Attentive à ne compromettre personne, elle

mesurait ses réponses, ou, lorsqu’il y aurait eu danger à dire la

vérité, déclarait d’une voix ferme, qu’elle ne dirait rien. Dans ce cas,

ni instances ni menaces ne réussissaient à lui arracher un mot.

Parfois les enquêteurs possédaient quelque culture; la plupart du temps,

c’étaient des illettrés, qui, ne comprenant rien aux missives saisies,

s’imaginaient que toute phrase dissimulait des complots. La chose

devenait presque comique, quand ils s’aheurtaient à des passages où il

était question de spiritualité ou de vie intérieure.

C’est ainsi que l’un d’eux, déchiffrant avec peine une lettre de

direction écrite par l’abbé de Floirac, crut y découvrir cette phrase:

«Il faut faire mourir _la nation_.» A ce coup, il crut bien tenir

l’indice d’une conjuration liberticide.

«Comment, s’écria-t-il, détestable aristocrate, tu admets qu’on souhaite

de faire périr _la nation_!»

Sœur Camille demanda le papier, examina le texte incriminé et répondit

avec un sourire assez malicieux: «Vous avez mal lu; il ne s’agit pas de

_la nation_ mais de _la nature_. Mon correspondant m’écrivait ceci: _Il

faut faire mourir la nature et quand elle se révolte, la comprimer quoi

qu’il en coûte..._ Cela s’adresse à ma personne morale et n’a rien à

voir avec la politique.»

Mais l’autre n’était pas convaincu. Il hocha la tête et mit la lettre de

côté comme très suspecte.

On saisit combien, menés par des êtres aussi obtus, les interrogatoires

devenaient périlleux. Il ne faut pas oublier que, dans la plupart des

cas, les inculpées se trouvaient en présence d’imbéciles féroces du même

acabit.

Aussi l’on partage l’indignation de Taine quand relatant une séance de

ce genre, il s’écrie: «Le soi-disant conspirateur est livré à des bêtes

grossières, colériques et despotiques, qui n’écoutent rien, qui ne

comprennent rien, qui n’entendent même pas les mots usuels, qui

trébuchent dans leurs quiproquos, et qui, pour singer l’intelligence,

pataugent dans l’ânerie. Soumise au gouvernement révolutionnaire, la

France ressemble à une créature humaine que l’on forcerait à marcher sur

sa tête et à penser avec ses pieds.» (_Origines de la France

contemporaine_.)

* * * * *

En une autre occasion, Sœur Camille montra que si elle usait de prudence

ou gardait bouche close quand ses réponses auraient pu servir contre

autrui, elle ne ménageait rien dès qu’il s’agissait de confesser sa foi.

On avait mis la main, lors de la perquisition, sur un certain nombre

d’images du Sacré-Cœur. Cet emblème, plus que tout autre, avait le

privilège de faire entrer en fureur les révolutionnaires. Ils y voyaient

à la fois un symbole de «la superstition romaine» et un signe de

ralliement pour les _aristos_.

Interrogée dans ce sens, Sœur Camille s’écria: «Le Sacré-Cœur de Jésus,

oh! ici, je ne crains de compromettre personne; je puis répondre en

toute liberté! Vous me reprochez d’avoir dessiné ces images, eh bien, je

m’en fais gloire et si, à cause de cela, vous me condamnez, j’aurai le

bonheur de mourir pour ma foi! Le Sacré-Cœur de Jésus m’est plus cher

que la vie et si, au prix de mon existence, j’obtenais qu’il soit plus

connu et plus aimé, je m’estimerais trop heureuse!

--Combien avez-vous fabriqué de ces images? demanda l’un des juges.

--J’en ai tant fait et tant donné, répliqua tranquillement la Sœur, que

je ne m’en rappelle plus le nombre...»

* * * * *

Malgré leur acharnement, les commissaires ne parvinrent à réunir que des

présomptions. Il faut croire qu’ils conservaient quelque scrupule

d’équité car leur rapport ne conclut pas à l’envoi des religieuses

devant le Tribunal révolutionnaire. D’autre part, la famille de

Soyecourt avait multiplié les démarches pour sauver la Sœur et ses

compagnes. On a lieu de supposer également que quelques-uns des

enquêteurs mirent à prix leur indulgence.

Bref, le 11 mai, ils déclarèrent les preuves insuffisantes et firent

remettre en liberté les Carmélites.

La Prieure, estimant que Sœur Camille restait la plus compromise, décida

qu’elle rentrerait provisoirement à la maison paternelle. La courageuse

fille en éprouva beaucoup de chagrin; mais elle était trop soumise à la

Supérieure pour présenter quelques objections. Elle se soumit

humblement.

Le soleil intérieur · 第 39 / 48 题