III

L’empreinte du jansénisme sur son âme avait été si forte, qu’elle

persista lorsque Camille se trouva dans un milieu où les sombres

impressions reçues au monastère auraient pu se dissiper. C’est ainsi

qu’elle conserva cette crainte de la communion qui caractérise la secte

et qu’elle laissa couler bien des jours avant d’oser recevoir de nouveau

le sacrement. Elle souffrait d’autant plus de la contrainte qu’elle

s’imposait de la sorte que son âme aurait voulu se dilater hors des

ténèbres où elle languissait. Néanmoins, si épaisse que fût cette ombre

où elle demeurait comme prostrée, elle voyait toujours, au plus intime

d’elle-même, briller une petite étincelle du feu d’amour divin qu’elle

avait reçu lors de sa confirmation et elle entendait parfois une voix

mystérieuse lui chuchoter qu’elle prendrait le voile, si indigne qu’elle

s’en jugeât. C’était sa vocation qui subsistait malgré les subterfuges

employés par le Mauvais pour la maintenir sur la route de la

désespérance.

Elle vivait donc dans cet état d’angoisse perpétuel et d’incertitude à

peine atténué par un rudiment de lumière intérieure lorsque un événement

se produisit qui l’obligea de prendre un parti décisif en lui

fournissant une preuve que son penchant vers la vie religieuse

constituait sa raison d’être au regard de Dieu.

Quoiqu’elle n’eût que dix-sept ans, ses parents décidèrent de la marier

avec un vieux gentilhomme, des plus fripés, violemment asthmatique,

cacochyme et brèche-dents mais chez qui force sacs d’écus

compensaient--d’après les «gens pratiques»,--la décrépitude. Au XVIIIe

siècle, il n’était pas toléré qu’une mineure manifestât de l’opposition

à un mariage voulu par ses père et mère. Camille ne concevait même pas

qu’elle pût refuser le parti qu’on lui proposait. Tout ce qu’elle osa,

ce fut de prier, ardemment et avec larmes, Notre-Seigneur, de lui

épargner la catastrophe matrimoniale dont la seule pensée lui faisait

horreur.

Elle fut exaucée car le prétendant suranné mourut avant même que les

fiançailles eussent été déclarées.

Cette alerte tira la jeune fille de son engourdissement.

«Sans trop savoir où la mènerait sa résolution, dit la biographe, elle

déclara à sa famille que, depuis plusieurs années, son désir était de se

consacrer à Dieu. Cette détermination plongea ses parents dans la

douleur. Le comte de Soyecourt, surtout, malgré sa foi profonde et son

estime de la vie religieuse, ne pouvait entrevoir un pareil sacrifice.

Il signifia à sa fille qu’elle n’aurait jamais son consentement. Camille

répondit avec fermeté qu’elle attendrait, s’il le fallait, ses

vingt-cinq ans, époque de sa majorité. Dès lors, elle se montra aussi

ferme dans sa résolution qu’elle avait paru indécise à la première

proposition.

«Son état intérieur n’était pourtant pas changé. Mais Dieu lui avait

octroyé, sans la lui faire sentir, la grâce qui devait l’aider à suivre

le chemin tracé par Lui de toute éternité.»

Il lui restait encore plus de neuf ans à passer dans le monde. On verra

combien sa vocation était solide quand on se rappellera que rien, au

dedans d’elle ni au dehors, ne venait plus l’encourager.

«Le combat se présentait sous toutes les formes. Dans son âme, la

stupeur, la crainte continuelle, la nuit la plus obscure.» Dans son

entourage, l’affection des siens qui mettaient tout en œuvre pour la

détourner du cloître en lui donnant le goût des plaisirs mondains.

«Briser son cœur pour l’offrir à Dieu lui eût semblé peu de chose si la

confiance et l’amour l’eussent aidée dans son sacrifice. Mais cette

double lutte, aggravée par une attente si prolongée, fit de la période

qui suivit un martyr continuel. C’était une préparation à la carrière de

sacrifice et de générosité que Dieu l’appelait à fournir dans l’Ordre du

Carmel.»

C’était aussi une école d’énergie. Sa volonté s’y développa. Et ainsi,

elle acquit cette endurance et cette vigueur d’âme dont elle allait

avoir besoin pour traverser la tempête révolutionnaire.

Le soleil intérieur · 第 36 / 48 题