L’empreinte du jansénisme sur son âme avait été si forte, qu’elle
persista lorsque Camille se trouva dans un milieu où les sombres
impressions reçues au monastère auraient pu se dissiper. C’est ainsi
qu’elle conserva cette crainte de la communion qui caractérise la secte
et qu’elle laissa couler bien des jours avant d’oser recevoir de nouveau
le sacrement. Elle souffrait d’autant plus de la contrainte qu’elle
s’imposait de la sorte que son âme aurait voulu se dilater hors des
ténèbres où elle languissait. Néanmoins, si épaisse que fût cette ombre
où elle demeurait comme prostrée, elle voyait toujours, au plus intime
d’elle-même, briller une petite étincelle du feu d’amour divin qu’elle
avait reçu lors de sa confirmation et elle entendait parfois une voix
mystérieuse lui chuchoter qu’elle prendrait le voile, si indigne qu’elle
s’en jugeât. C’était sa vocation qui subsistait malgré les subterfuges
employés par le Mauvais pour la maintenir sur la route de la
désespérance.
Elle vivait donc dans cet état d’angoisse perpétuel et d’incertitude à
peine atténué par un rudiment de lumière intérieure lorsque un événement
se produisit qui l’obligea de prendre un parti décisif en lui
fournissant une preuve que son penchant vers la vie religieuse
constituait sa raison d’être au regard de Dieu.
Quoiqu’elle n’eût que dix-sept ans, ses parents décidèrent de la marier
avec un vieux gentilhomme, des plus fripés, violemment asthmatique,
cacochyme et brèche-dents mais chez qui force sacs d’écus
compensaient--d’après les «gens pratiques»,--la décrépitude. Au XVIIIe
siècle, il n’était pas toléré qu’une mineure manifestât de l’opposition
à un mariage voulu par ses père et mère. Camille ne concevait même pas
qu’elle pût refuser le parti qu’on lui proposait. Tout ce qu’elle osa,
ce fut de prier, ardemment et avec larmes, Notre-Seigneur, de lui
épargner la catastrophe matrimoniale dont la seule pensée lui faisait
horreur.
Elle fut exaucée car le prétendant suranné mourut avant même que les
fiançailles eussent été déclarées.
Cette alerte tira la jeune fille de son engourdissement.
«Sans trop savoir où la mènerait sa résolution, dit la biographe, elle
déclara à sa famille que, depuis plusieurs années, son désir était de se
consacrer à Dieu. Cette détermination plongea ses parents dans la
douleur. Le comte de Soyecourt, surtout, malgré sa foi profonde et son
estime de la vie religieuse, ne pouvait entrevoir un pareil sacrifice.
Il signifia à sa fille qu’elle n’aurait jamais son consentement. Camille
répondit avec fermeté qu’elle attendrait, s’il le fallait, ses
vingt-cinq ans, époque de sa majorité. Dès lors, elle se montra aussi
ferme dans sa résolution qu’elle avait paru indécise à la première
proposition.
«Son état intérieur n’était pourtant pas changé. Mais Dieu lui avait
octroyé, sans la lui faire sentir, la grâce qui devait l’aider à suivre
le chemin tracé par Lui de toute éternité.»
Il lui restait encore plus de neuf ans à passer dans le monde. On verra
combien sa vocation était solide quand on se rappellera que rien, au
dedans d’elle ni au dehors, ne venait plus l’encourager.
«Le combat se présentait sous toutes les formes. Dans son âme, la
stupeur, la crainte continuelle, la nuit la plus obscure.» Dans son
entourage, l’affection des siens qui mettaient tout en œuvre pour la
détourner du cloître en lui donnant le goût des plaisirs mondains.
«Briser son cœur pour l’offrir à Dieu lui eût semblé peu de chose si la
confiance et l’amour l’eussent aidée dans son sacrifice. Mais cette
double lutte, aggravée par une attente si prolongée, fit de la période
qui suivit un martyr continuel. C’était une préparation à la carrière de
sacrifice et de générosité que Dieu l’appelait à fournir dans l’Ordre du
Carmel.»
C’était aussi une école d’énergie. Sa volonté s’y développa. Et ainsi,
elle acquit cette endurance et cette vigueur d’âme dont elle allait
avoir besoin pour traverser la tempête révolutionnaire.