II

Marie-Térèse-Françoise-Camille de Soyecourt naquit à Paris, le 25 juin

1757, d’une famille très ancienne dont la biographe étale, avec

complaisance, la généalogie depuis le temps des Croisades. On peut

supposer que, devenue Carmélite, Mlle de Soyecourt faisait bon marché de

ses parchemins et qu’elle se répétait la phrase de sainte Térèse:

«Disputer sur la noblesse de l’origine c’est débattre si telle sorte de

terre vaut mieux que telle autre pour faire des briques ou du

torchis...»

Nous passerons rapidement sur les premières années de cette existence.

Ce qu’il nous importe seulement de connaître ce sont les circonstances

où se développa la vocation religieuse de la Mère Camille.

Enfant, elle se montra d’abord assez vaniteuse des larges yeux noirs qui

lui éclairaient toute la figure; en outre, d’après son propre

témoignage, elle manifestait un caractère impérieux et une force de

volonté qui serait allée jusqu’à l’entêtement si ses parents--fort

répandus dans le grand monde et, néanmoins, fort pieux--n’avaient pris

soin de la corriger sans faiblesse.

Elle avait huit ans quand elle fut mise pensionnaire à la Visitation.

Cette entrée au couvent déplut fort à la petite fille. L’esprit

d’indépendance étant fort développé en elle, il arriva que dès la

première minute où elle fut confiée aux soins des Religieuses par sa

mère, elle entra en courroux. Trépignant, sanglotant, poussant les hauts

cris, elle demandait à sortir, refusait de coucher au dortoir et de

revêtir la robe d’uniforme. Il fallut toute la diplomatie de la

Supérieure pour obtenir d’elle un semblant de résignation. Même quand

elle parut soumise, en son intérieur, elle demeurait indignée contre la

discipline et ne rêvait que d’escalader le mur du monastère pour

retourner dans sa famille.

Peu à peu, sous l’influence de sa maîtresse de classe, Mme de Nollant,

qui savait joindre la douceur à la fermeté, elle devint plus docile.

Puis elle prit goût aux exercices de piété que, d’abord, elle

considérait comme de fastidieuses obligations. Une petite flamme d’amour

de Dieu commença de s’allumer dans son cœur. Dès lors, «le changement

opéré chez Camille fut si notable que, trois ans après son entrée à la

Visitation, elle était jugée digne d’être préparée à la confirmation

qui, à cette époque, précédait souvent la première communion.»

Elle avait donc onze ans à la date de la cérémonie. Lorsque le

Saint-Esprit descendit en elle, il lui sembla qu’un flot de lumière

inondait son âme et qu’une voix mystérieuse la sollicitait de se

détacher du monde pour être toute à Dieu. Presque défaillante de bonheur

sous le souffle ardent qui la pénétrait, elle s’écria mentalement:

«Seigneur, je me donne à vous; me voici prête à accomplir votre volonté

entière.»

Le moment venu de quitter la chapelle, l’enfant resta immobile. Elle

était si ravie, hors d’elle-même, que deux religieuses, la croyant

indisposée, l’emportèrent dans leurs bras.

Cette touche de la Grâce sanctifiante lui laissa une empreinte

ineffaçable; de ce jour, Camille comprit qu’elle serait religieuse.

«Elle ne déviera plus de sa voie. Si des défaillances surviennent, elles

seront courtes; si les luttes se multiplient, elle les comptera par des

victoires.»

Ses projets d’avenir s’étant fixés de la sorte, elle prit à tâche

d’écarter tout ce qui aurait pu la distraire de sa vocation. Elle

rechercha les occasions de briser son amour-propre, d’anéantir les

velléités de révolte contre la règle qui lui revenaient par intervalles.

Songeant au vœu de pauvreté, qu’elle comptait prononcer le plus tôt

qu’il se pourrait, elle fit cadeau à ses compagnes des petits bijoux

contenus dans une cassette qu’elle avait apportée au monastère. Elle

refusa de prendre des leçons de danse et, quoique elle eût la voix très

belle naturellement, elle réussit à éviter qu’on la cultivât. Le

professeur de chant s’en plaignait. Mais elle lui répondit: «Je ne veux

pas apprendre à chanter des romances.»

Bref, pendant ces années de pension, comme elle l’a dit plus tard, elle

fit son possible pour éviter d’affaiblir le rayonnement de

l’Esprit-Saint qu’elle sentait résider, d’une façon permanente, au

centre de son âme.

* * * * *

Camille se trouvait fort heureuse à la Visitation lorsque son père, le

comte de Soyecourt, dont elle était la préférée, l’en retira pour la

garder quelque temps auprès de lui. Mais au XVIIIe siècle, il n’était

guère de coutume que les jeunes filles achevassent leur éducation au

foyer domestique. C’est pourquoi, l’époque de sa première communion

approchant, on la conduisit, avec ses sœurs, chez les Bénédictines de

Tresnel.

Une épreuve des plus douloureuses l’attendait dans cette maison. Non

seulement la communauté suivait une règle très austère mais elle s’était

contaminée de jansénisme et les religieuses mettaient un zèle farouche à

modeler l’esprit de leurs élèves d’après cette morne doctrine. Sous leur

influence, Camille sentit comme une cendre froide étouffer peu à peu la

flamme d’amour divin qu’elle entretenait dans son âme. Comme on ne

cessait de lui répéter que Jésus-Christ est un Maître implacable qui

prédestine la plupart des hommes à la damnation et ne sauve que quelques

élus arbitrairement choisis, elle vécut dans le tremblement et dans

l’effroi. Elle se demandait, à chaque instant, si, malgré son ardent

désir de la Grâce efficace et son ferme propos de tout entreprendre pour

mériter son salut, elle n’était pas une réprouvée. Elle se torturait de

scrupules dont on trouve l’écho dans les notes où elle tâchait de

s’expliquer, à elle-même, ses états d’âme. Elle écrivait par exemple:

«Seigneur, parlez à votre petite servante abattue et désolée; relevez

son courage; rendez la paix à son cœur agité. Dites à mon âme qu’il lui

est né un Sauveur... Mais êtes-vous né pour moi, Dieu de justice? Je

voudrais le croire: naissez donc dans mon pauvre cœur et achevez de vous

y former.»

Cependant, nul secours ne lui venait de l’entourage. Courbées, elles

aussi, sous le joug écrasant de l’implacable Divinité que l’hérésie leur

imposait, les Bénédictines renchérissaient sur la doctrine des prêtres

aberrants qui les dirigeaient. Rassurer les enfants dont elles avaient

pris la charge leur aurait semblé une coupable faiblesse. A peine un

atome d’espérance dans un océan de crainte, telle était la matière de

leur enseignement.

Camille, étant d’une santé assez délicate, finit par succomber sous le

bloc de glace dont on l’écrasait. Elle tomba si gravement malade que les

médecins jugèrent qu’elle n’en reviendrait pas. Dieu pourtant lui rendit

la santé d’une façon tellement inopinée qu’on crut y voir un miracle.

Mais elle continua d’ignorer la paix de l’âme car à peine fut-elle

rétablie que le Démon l’attaqua par la tentation de désespoir. «Aux

suggestions infernales, dit le biographe, s’ajouta l’influence de

lectures hasardées contenant des enseignements aussi faux que

terrifiants, sur la préparation aux sacrements. En proie à de mortelles

angoisses, n’entrevoyant, pour l’avenir, que de désolantes perspectives,

livrée surtout à l’isolement le plus complet, elle perdit peu à peu ses

forces et donna des chances de succès au tentateur. Une taciturnité

morose s’empara d’elle et c’est avec peine qu’elle réussissait à

dissimuler sa tristesse.»

Ce fut dans cet état qu’elle fit sa première communion. Selon les

principes du jansénisme, la cérémonie avait été différée le plus

possible. Camille avait quinze ans et demi lorsqu’elle s’approcha, pour

la première fois, de la Sainte Table. Toujours dominée par le sentiment

qu’elle était indigne de recevoir son Dieu, elle communia sans

joie--cependant avec la ferme volonté de le servir sans partage et sans

défaillance. «J’espérais seulement, a-t-elle dit plus tard, que cette

communion me sanctifierait et me maintiendrait dans l’aversion pour le

péché.»

Elle rentra ensuite dans sa famille où de nouvelles épreuves

l’attendaient.

Le soleil intérieur · 第 35 / 48 题