Le monastère étant enfin construit, les Carmes déchaussés en prirent
possession et y observèrent, avec exactitude, la règle de la Réforme
telle que sainte Térèse l’avait établie. Catherine se retira dans sa
grotte. Comme de grandes infirmités lui étaient venues, elle dut modérer
quelque peu la rigueur de ses pénitences. Mais, en revanche, elle donna
tout son temps à l’oraison. Elle ne parlait que sur l’ordre des
supérieurs, quand ceux-ci envoyaient quelques religieux la visiter afin
qu’elle les instruisît touchant les pratiques de l’ascétisme. Elle le
faisait par obéissance car, à partir du jour où son rôle de fondatrice
eut pris fin, elle se garda soigneusement d’intervenir dans le
gouvernement de la communauté. «Moi, femme pécheresse», répondait-elle à
ceux qui tentaient d’obtenir son avis sur quelque point
d’administration, je prie pour la communauté, je lui demande ses
prières; pour le surplus, je ne suis que poussière et je n’ai rien à
dire.»
Elle ne sortit de sa retraite qu’en deux occasions. Au printemps de
1573, elle fit un court voyage à Madrid pour demander au Roi la grâce
d’un gentilhomme condamné à mort. Elle l’obtint. Au mois d’octobre de la
même année, Rui Gomez étant mort, elle se rendit à Pastrana, afin de
porter des consolations à sa veuve, la princesse d’Eboli.
A part ces deux brèves absences, elle ne quitta plus sa grotte que pour
aller à l’église par le couloir que Mariano avait tracé dans le but de
lui épargner la pluie et le vent. Ce n’était qu’à regret qu’elle usait
de ce passage, estimant qu’il y avait en cela une complaisance envers
son corps. Pour lever son scrupule, le Prieur lui fit remarquer que
Mariano avait établi cet ouvrage malgré elle. Et comme elle ne se
trouvait pas convaincue par cet argument et qu’elle alléguait que
c’était «du luxe», il lui ordonna d’user du souterrain par obéissance.
Alors, rassurée, elle ne présenta plus d’objections.
Cinq années passèrent de la sorte. Au mois de mai 1577, Catherine,
épuisée par les austérités, tomba gravement malade. Dès le début, ayant
eu révélation que c’était la fin de son existence sur terre, elle prédit
qu’elle mourrait dans l’octave de l’Ascension. Le Prieur la fit
transporter dans une petite maison de domestiques proche du monastère.
On mit auprès d’elle deux femmes de ses amies qui lui prodiguèrent leurs
soins et l’on dressa, dans sa chambre, un autel où la messe fut dite et
où elle communiait tous les jours.
Enfin, le 11 mai, sentant venir la mort, elle fit prier la communauté de
se réunir autour de son lit. Tous accoururent. Ils pleuraient et
sanglotaient et lui demandaient sa bénédiction. «Elle n’y voulut d’abord
pas consentir disant que c’était plutôt à eux de la bénir parce qu’ils
étaient des saints et elle, une misérable pécheresse. Elle finit par
triompher de leur résistance; et quand tous lui eurent donné leur
bénédiction, elle leur donna la sienne de bonne grâce.» Ensuite, elle
eut un ravissement et parla de Dieu en des termes d’amour si brûlants
que tous se sentirent comme élevés au-dessus d’eux-mêmes à l’entendre.
Puis elle entra dans un profond recueillement et, à la nuit tombante,
sans agonie et sans marques de souffrance, elle rendit le dernier
soupir.
Deux témoins affirment avoir vu, au moment où elle expirait, une croix
formée d’étoiles éblouissantes se dessiner au-dessus de sa tête.
Dès qu’on apprit à la Roda et dans les villages d’alentour que la Bonne
Femme était morte, laïques et prêtres accoururent en si grand nombre que
la campagne était couverte de peuple. Les funérailles furent célébrées
en grande pompe et le cercueil enterré dans une chapelle dédiée à
Notre-Dame du Mont-Carmel. En 1603, les ossements furent mis dans deux
châsses et transportés au monastère des Carmes déchaussés de Villeneuve
de la Xara.
* * * * *
Ainsi vécut et mourut Catherine de Cardonne. Terminant sa relation, le
bon Père François s’écrie: «Sa vie sera la condamnation rigoureuse de
notre lâcheté.»
De notre temps, beaucoup de catholiques, amis de leurs aises,
objecteront sans doute que: _Dieu n’en demande pas tant_ et ils
estimeront que Catherine--_exagérait_...
C’est une opinion; mais il est loisible de ne point la partager.