XIX

Cet incident fit comprendre à Catherine qu’il était urgent d’entamer les

démarches pour la fondation, car elle se rendit compte que si elle

s’attardait à la Cour, les malveillants reviendraient à la charge et

réussiraient peut-être à entraver ses projets. D’autre part, elle ne

cessait de soupirer après la solitude.

Elle se mit donc à la besogne et avec un tel esprit de suite que bientôt

toutes les formalités pour l’acquisition du terrain autour de sa grotte

furent remplies. Le Roi, lui-même, qui l’appréciait fort, prit soin de

lui aplanir les difficultés. Dès qu’elle eut en main les titres de

propriété du territoire entre Vala de Rei et la Roda, elle s’occupa de

réunir les fonds pour la construction du monastère.

«Chacun s’empressa de les lui fournir, écrit le biographe, la famille

royale, les princes, les seigneurs et les dames de la Cour lui

apportèrent de l’argent et aussi des perles de grand prix, de riches

étoffes pour les ornements d’église et des chasubles magnifiques et des

calices d’argent.»

Tant de cadeaux suscitèrent de la jalousie dans le clergé de Madrid. Un

grand vicaire de la cathédrale ne put en prendre son parti.

«Il me semble, disait-il, que pour des religieux déchaussés, qui se

réclament d’une pauvreté rigoureuse, des calices de plomb et des

chasubles de laine seraient bien suffisants!...»

Mais Catherine sut relever cette observation saugrenue.

«Comment, s’écria-t-elle, en dardant sur le prêtre envieux un regard

foudroyant, toi qui n’es qu’un vermisseau, tu manges dans de la

vaisselle en vermeil et tu voudrais qu’on prît du plomb pour le service

du Roi des Rois!»

L’autre, déconcerté, battit en retraite.

* * * * *

Tout étant réglé selon les lois du royaume et les ordonnances

ecclésiastiques, Catherine, toujours accompagnée de Mariano, prit le

chemin de la solitude. Le voyage se passa sans incidents notables.

C’est au mois d’avril 1572, qu’elle revit sa grotte. «Dire sa joie en

retrouvant son ancienne demeure et la colline où elle avait remporté

tant de victoires sur l’Ennemi c’est ce que nulle parole humaine ne

saurait faire, écrit le Père François. Les religieux, qui étaient venus

à sa rencontre, en purent bien voir la manifestation extérieure mais non

le sentiment intime. Quant à eux, lorsqu’en arrivant à l’humble réduit,

ils le virent si étroit et si effrayant d’austérité, ils en éprouvèrent

un tel saisissement qu’ils déclarèrent ensuite n’avoir jamais rien

imaginé de semblable.»

Les travaux furent mis en train tout de suite et Catherine décida que

l’on commencerait à bâtir l’église du monastère sur l’emplacement de son

terrier. En sa qualité d’ingénieur, Mariano dirigea la construction.

Comme il avait réuni un grand nombre d’ouvriers--peut-être un peu plus

qu’il n’était besoin--tandis qu’on ouvrait la tranchée pour les

fondations, il employa une équipe à creuser une nouvelle grotte où

Catherine s’isolerait et reprendrait ses exercices. Cette cavité

s’ouvrait à quatre cents pas de l’église. On lui donna quatre pieds en

largeur et douze en long, sur lesquels, à la demande de la Solitaire, on

en prit huit qui furent occupés par un groupe en plâtre représentant

Jésus au tombeau entouré de la Sainte Vierge, de sainte Madeleine et des

Apôtres. L’espace restant servit de cellule. Malgré les observations de

Catherine, qui aurait voulu qu’on se bornât au plus strict nécessaire,

Mariano fit garnir le sol et les parois de boiseries contre l’humidité.

C’est sur ce plancher, enveloppée dans son manteau blanc, que Catherine

prit son sommeil. Pour oreiller, elle avait une petite marche de plâtre

qui séparait la cellule de l’oratoire où s’érigeait le Tombeau.

Mais Mariano, «qui aimait avec passion à saper les montagnes et à vivre

sous terre», ne s’en tint pas là. Il perça un couloir, avec des

soupiraux de distance en distance, et il y fit placer des sculptures

représentant des sujets tirés de la Passion. C’était, dit-il, afin que

la Mère pût se rendre de sa grotte à l’église sans avoir à souffrir des

intempéries. Ce travail coûta fort cher. Mais Mariano n’en avait cure.

Il continua de dépenser l’argent sans compter et, de plus, il étalait,

pour l’église et le monastère, des plans tellement gigantesques et

luxueux que Catherine crut enfin devoir mettre une borne aux

imaginations excessives du bouillant religieux. Elle fut appuyée en cela

par les autres Carmes qui n’entendaient nullement se loger dans un

palais. Mais Mariano n’accepta pas facilement ces entraves à son

exubérance. Il se répandit en un flot de paroles acrimonieuses, et

soutint que limiter son zèle c’était lésiner avec Dieu.

Mais Catherine tint bon contre ses reproches. Et d’abord, elle prit

l’administration de la caisse fort diminuée par les prodigalités et les

fantaisies de Mariano. Désormais elle régla, elle-même, le salaire des

ouvriers, se mit en rapport avec les entrepreneurs et empêcha tout

gaspillage dans l’achat ou dans l’emploi des matériaux. Grâce à son

économie et à son sens de l’ordre, grâce aussi aux aumônes qui vinrent

en abondance dès qu’on vit la Mère substituer son autorité aux caprices

du Frère Ambroise, les bâtiments gardèrent les proportions modestes qui

convenaient et s’achevèrent sans trop de délai.

Ici une réflexion s’impose.--Des personnes superficielles se figurent

volontiers qu’un Mystique, c’est un individu mal équilibré, en proie à

une exaltation morbide et chez qui n’existe pas l’ombre d’esprit

pratique.

Or, le _vrai_ Mystique ne présente pas la moindre ressemblance avec ces

névrosés de la Foi auxquels les ignorants ont coutume de l’assimiler. Au

contraire, tout à fait détaché des intérêts humains, faisant abnégation

de lui-même, il voit toutes choses en Dieu et il échappe de la sorte aux

erreurs de jugement où nous entraînent nos passions et les illusions de

notre amour-propre. Il possède le suprême bon sens et, par là, il agit

toujours de la façon la plus judicieuse lorsque les nécessités de sa

mission le mettent en contact avec les réalités sensibles. C’est ce don

qui fit de tous les Saints, en lutte avec les mœurs et les préjugés de

leur temps, d’excellents diplomates et des organisateurs incomparables.

Voyez sainte Térèse qui, pour l’instauration de sa Réforme, joignit une

parfaite prudence à l’esprit d’initiative le plus délibéré. Et, dans la

sphère plus humble qui nous occupe, voyez Catherine de Cardonne qui,

constatant que son architecte verse dans l’extravagance, se substitue à

lui, répare ses incartades et réalise, avec mesure, l’œuvre que de

folles rêveries auraient menée à la ruine[9].

[9] Charles Maurras, quoique incroyant, a fort bien défini les

qualités d’ordre pratique qui caractérisent le _vrai_ Mystique. Il a

écrit: «Sainte Térèse, saint François d’Assise, saint Dominique,

saint Ignace, ces mystiques supérieurs furent, non seulement

d’instinct, mais de propos délibéré et conscient, des positivistes

certains. Ils s’aidaient tout en appelant le ciel à leur aide et la

prudence humaine n’était bannie de leurs conseils qu’en apparence.

En prêchant le sublime, ces grands esprits eurent l’horreur de

l’absurde...» _Le dilemme de Marc Sangnier_, page 10.

Le soleil intérieur · 第 32 / 48 题