Cet incident fit comprendre à Catherine qu’il était urgent d’entamer les
démarches pour la fondation, car elle se rendit compte que si elle
s’attardait à la Cour, les malveillants reviendraient à la charge et
réussiraient peut-être à entraver ses projets. D’autre part, elle ne
cessait de soupirer après la solitude.
Elle se mit donc à la besogne et avec un tel esprit de suite que bientôt
toutes les formalités pour l’acquisition du terrain autour de sa grotte
furent remplies. Le Roi, lui-même, qui l’appréciait fort, prit soin de
lui aplanir les difficultés. Dès qu’elle eut en main les titres de
propriété du territoire entre Vala de Rei et la Roda, elle s’occupa de
réunir les fonds pour la construction du monastère.
«Chacun s’empressa de les lui fournir, écrit le biographe, la famille
royale, les princes, les seigneurs et les dames de la Cour lui
apportèrent de l’argent et aussi des perles de grand prix, de riches
étoffes pour les ornements d’église et des chasubles magnifiques et des
calices d’argent.»
Tant de cadeaux suscitèrent de la jalousie dans le clergé de Madrid. Un
grand vicaire de la cathédrale ne put en prendre son parti.
«Il me semble, disait-il, que pour des religieux déchaussés, qui se
réclament d’une pauvreté rigoureuse, des calices de plomb et des
chasubles de laine seraient bien suffisants!...»
Mais Catherine sut relever cette observation saugrenue.
«Comment, s’écria-t-elle, en dardant sur le prêtre envieux un regard
foudroyant, toi qui n’es qu’un vermisseau, tu manges dans de la
vaisselle en vermeil et tu voudrais qu’on prît du plomb pour le service
du Roi des Rois!»
L’autre, déconcerté, battit en retraite.
* * * * *
Tout étant réglé selon les lois du royaume et les ordonnances
ecclésiastiques, Catherine, toujours accompagnée de Mariano, prit le
chemin de la solitude. Le voyage se passa sans incidents notables.
C’est au mois d’avril 1572, qu’elle revit sa grotte. «Dire sa joie en
retrouvant son ancienne demeure et la colline où elle avait remporté
tant de victoires sur l’Ennemi c’est ce que nulle parole humaine ne
saurait faire, écrit le Père François. Les religieux, qui étaient venus
à sa rencontre, en purent bien voir la manifestation extérieure mais non
le sentiment intime. Quant à eux, lorsqu’en arrivant à l’humble réduit,
ils le virent si étroit et si effrayant d’austérité, ils en éprouvèrent
un tel saisissement qu’ils déclarèrent ensuite n’avoir jamais rien
imaginé de semblable.»
Les travaux furent mis en train tout de suite et Catherine décida que
l’on commencerait à bâtir l’église du monastère sur l’emplacement de son
terrier. En sa qualité d’ingénieur, Mariano dirigea la construction.
Comme il avait réuni un grand nombre d’ouvriers--peut-être un peu plus
qu’il n’était besoin--tandis qu’on ouvrait la tranchée pour les
fondations, il employa une équipe à creuser une nouvelle grotte où
Catherine s’isolerait et reprendrait ses exercices. Cette cavité
s’ouvrait à quatre cents pas de l’église. On lui donna quatre pieds en
largeur et douze en long, sur lesquels, à la demande de la Solitaire, on
en prit huit qui furent occupés par un groupe en plâtre représentant
Jésus au tombeau entouré de la Sainte Vierge, de sainte Madeleine et des
Apôtres. L’espace restant servit de cellule. Malgré les observations de
Catherine, qui aurait voulu qu’on se bornât au plus strict nécessaire,
Mariano fit garnir le sol et les parois de boiseries contre l’humidité.
C’est sur ce plancher, enveloppée dans son manteau blanc, que Catherine
prit son sommeil. Pour oreiller, elle avait une petite marche de plâtre
qui séparait la cellule de l’oratoire où s’érigeait le Tombeau.
Mais Mariano, «qui aimait avec passion à saper les montagnes et à vivre
sous terre», ne s’en tint pas là. Il perça un couloir, avec des
soupiraux de distance en distance, et il y fit placer des sculptures
représentant des sujets tirés de la Passion. C’était, dit-il, afin que
la Mère pût se rendre de sa grotte à l’église sans avoir à souffrir des
intempéries. Ce travail coûta fort cher. Mais Mariano n’en avait cure.
Il continua de dépenser l’argent sans compter et, de plus, il étalait,
pour l’église et le monastère, des plans tellement gigantesques et
luxueux que Catherine crut enfin devoir mettre une borne aux
imaginations excessives du bouillant religieux. Elle fut appuyée en cela
par les autres Carmes qui n’entendaient nullement se loger dans un
palais. Mais Mariano n’accepta pas facilement ces entraves à son
exubérance. Il se répandit en un flot de paroles acrimonieuses, et
soutint que limiter son zèle c’était lésiner avec Dieu.
Mais Catherine tint bon contre ses reproches. Et d’abord, elle prit
l’administration de la caisse fort diminuée par les prodigalités et les
fantaisies de Mariano. Désormais elle régla, elle-même, le salaire des
ouvriers, se mit en rapport avec les entrepreneurs et empêcha tout
gaspillage dans l’achat ou dans l’emploi des matériaux. Grâce à son
économie et à son sens de l’ordre, grâce aussi aux aumônes qui vinrent
en abondance dès qu’on vit la Mère substituer son autorité aux caprices
du Frère Ambroise, les bâtiments gardèrent les proportions modestes qui
convenaient et s’achevèrent sans trop de délai.
Ici une réflexion s’impose.--Des personnes superficielles se figurent
volontiers qu’un Mystique, c’est un individu mal équilibré, en proie à
une exaltation morbide et chez qui n’existe pas l’ombre d’esprit
pratique.
Or, le _vrai_ Mystique ne présente pas la moindre ressemblance avec ces
névrosés de la Foi auxquels les ignorants ont coutume de l’assimiler. Au
contraire, tout à fait détaché des intérêts humains, faisant abnégation
de lui-même, il voit toutes choses en Dieu et il échappe de la sorte aux
erreurs de jugement où nous entraînent nos passions et les illusions de
notre amour-propre. Il possède le suprême bon sens et, par là, il agit
toujours de la façon la plus judicieuse lorsque les nécessités de sa
mission le mettent en contact avec les réalités sensibles. C’est ce don
qui fit de tous les Saints, en lutte avec les mœurs et les préjugés de
leur temps, d’excellents diplomates et des organisateurs incomparables.
Voyez sainte Térèse qui, pour l’instauration de sa Réforme, joignit une
parfaite prudence à l’esprit d’initiative le plus délibéré. Et, dans la
sphère plus humble qui nous occupe, voyez Catherine de Cardonne qui,
constatant que son architecte verse dans l’extravagance, se substitue à
lui, répare ses incartades et réalise, avec mesure, l’œuvre que de
folles rêveries auraient menée à la ruine[9].
[9] Charles Maurras, quoique incroyant, a fort bien défini les
qualités d’ordre pratique qui caractérisent le _vrai_ Mystique. Il a
écrit: «Sainte Térèse, saint François d’Assise, saint Dominique,
saint Ignace, ces mystiques supérieurs furent, non seulement
d’instinct, mais de propos délibéré et conscient, des positivistes
certains. Ils s’aidaient tout en appelant le ciel à leur aide et la
prudence humaine n’était bannie de leurs conseils qu’en apparence.
En prêchant le sublime, ces grands esprits eurent l’horreur de
l’absurde...» _Le dilemme de Marc Sangnier_, page 10.