Quoique en fort bons termes avec les Carmélites, Catherine s’ennuyait
dans leur monastère parce que, si régulières qu’elles fussent, après
tout, c’étaient--des femmes. Elle éprouvait aussi la nostalgie de sa
chère solitude et elle avait hâte de commencer ses quêtes pour y
retourner au plus vite.
Néanmoins, il lui coûtait de reparaître dans le monde parce qu’elle
savait qu’elle y serait en butte à des curiosités plus frivoles que
pieuses; cette pensée lui était insupportable. C’est pourquoi elle
montra beaucoup de répugnance à obéir lorsque le Roi et les infants,
ayant appris sa présence à Pastrana, lui mandèrent qu’ils voulaient la
voir.
Le Prieur des Carmes eut beaucoup de peine à la décider au voyage. Il
n’y parvint, qu’en lui représentant, avec insistance, que c’était le
moyen le plus rapide d’obtenir des aumônes importantes pour sa
fondation.
Résignée, mais toujours fort chagrine, elle partit donc pour Madrid.
Mariano et deux autres religieux l’accompagnaient.
Ainsi qu’elle l’avait redouté, son arrivée dans la capitale, où elle
logea chez Rui Gomez, produisit une grande sensation. Dans les rues, on
se bousculait pour voir cette femme habillée en moine, cette dame de
haute noblesse réduite, par sa propre volonté, à la condition de
mendiante. Au palais du ministre, cent péronnelles titrées affluaient
qui obsédaient Catherine de questions indiscrètes ou saugrenues.
Certaines se plaçaient devant elle, bouche béante, puis émettaient des
réflexions ineptes sur sa maigreur et la fatigue de son visage. D’autres
l’importunaient de balivernes superstitieuses. De sorte qu’elle n’avait
plus une minute pour faire oraison ou vaquer à ses exercices spirituels.
Pour échapper à ce supplice, elle se réfugia chez un de ses amis le
señor Pierre Nino et tenta de se confiner dans sa chambre. Mais la cohue
l’y suivit et força toutes les barrières. Aussi, ce lui fut une
délivrance quand elle reçut l’ordre de venir à l’Escurial où la Cour
résidait alors. Elle s’y rendit sans retard.
Les princes et particulièrement doña Jeanne d’Autriche, sœur du Roi, la
reçurent avec déférence et lui marquèrent beaucoup d’affection. La
princesse la prit dans son appartement pour la soustraire aux obsessions
des courtisans qui, la voyant en faveur, se hâtaient de solliciter ses
apostilles auprès des puissances.
Jeanne d’Autriche avait avec Catherine de longues conversations où elle
lui ouvrait son âme sans restriction et elle en obtint les plus précieux
avis pour son salut.
Cependant les dames d’honneur jalousaient Catherine. De dépit, elles
feignirent de se scandaliser parce que, devenue fort rustique dans la
solitude, elle avait oublié la morne étiquette et le langage empesé de
la Cour. Quelque chose de leurs propos malveillants revint à Catherine
qui, tout de suite, résolut de s’en expliquer avec la princesse.
«Vois-tu, ma fille, lui dit-elle, il ne faut pas m’en vouloir si
j’oublie, la plupart du temps, de t’appeler _Altesse royale_. Sur ma
montagne, le cérémonial m’est sorti de la tête; et puis tiens compte de
ceci que, pendant des années, je n’ai causé qu’avec des bûcherons et des
pâtres. Si tu ne peux pas supporter mes manières villageoises ou si je
t’ennuie, renvoie-moi et laisse-moi retourner à ma grotte; je m’y
entends très bien avec mes voisins.»
Cette déclaration si franche plut à la princesse. Moins sotte que ses
camérières, «elle embrassa l’ermite en lui disant qu’elle lui faisait
très volontiers grâce de tous les titres, pourvu qu’elle l’en
dédommageât par un redoublement d’amitié. Elle ajouta: «Traitez-moi
comme une de vos voisines; rien ne peut me faire plus de plaisir...»
Peu après, la Cour retourna à Madrid où Catherine la suivit. La sœur du
Roi la garda auprès d’elle et s’en faisait souvent accompagner
lorsqu’elle sortait en carrosse. Le populaire s’empressait autour et
prodiguait les acclamations à l’adresse de _la Bonne Femme_. Et
naïvement, celle-ci distribuait des bénédictions, comme elle en avait
pris l’habitude au désert. D’ailleurs ce geste lui était devenu à peu
près machinal.
Le nonce du Pape Ormétano, récemment arrivé de Rome, ignorait l’histoire
de la Solitaire. Certains envieux se servirent de cette circonstance
pour l’indisposer contre elle. Ils vinrent le trouver et lui
rapportèrent qu’on voyait sans cesse dans les rues, un carme déchaussé
en voiture avec des dames et qui donnait des bénédictions comme s’il eût
été un évêque. Ormétano, Napolitain lui aussi, connaissait depuis
longtemps Mariano. Il le manda sur-le-champ et lui ordonna, d’un ton
irrité, de lui amener ce singulier religieux qui se permettait de
semblables irrégularités. Mariano essaya de donner quelques
éclaircissements. Mais le nonce lui coupa la parole en répétant: «Je
vous dis de le faire comparaître devant moi et tout de suite, et sans
chercher des excuses!...»
Mariano transmit l’ordre à Catherine mais voulant voir de quelle façon,
elle affronterait la colère du nonce, il se garda de lui dire que le
prélat était fort monté contre elle.
Dans l’intervalle, Ormétano avait appris qu’il s’agissait d’une femme
habillée en religieux; et, bien entendu, les malveillants lui avaient
présenté les choses de manière à le courroucer encore davantage.
Aussitôt que Catherine l’aperçoit, ne voilà-t-il pas qu’elle lui donne
sa bénédiction!--Ormétano, de tempérament fort irascible, croit qu’elle
veut le braver. «Comment, dit-il à Mariano, c’est vêtue d’un froc de
moine que tu as eu l’audace de conduire ici cette folle?...» Puis se
tournant vers Catherine: «Et toi, femme éhontée, dis-moi donc un peu de
quel droit tu te permets de donner des bénédictions comme un évêque...»
Sur cette apostrophe, Catherine s’agenouilla devant le nonce et
répondit, avec beaucoup d’humilité, que, si elle avait péché par
ignorance, elle était prête à s’amender et à subir une punition.
Cette marque de soumission étonna le prélat car on lui avait affirmé que
Catherine était une orgueilleuse qui ne supportait aucune critique. Un
peu radouci, il la fit relever et lui ordonna de s’expliquer.
Alors la Solitaire, conservant la simplicité de langage dont elle avait
coutume même vis-à-vis des Grands: «Mon fils, dit-elle, quand j’étais
dans mon ermitage, après que j’eus été découverte, quelques personnes
vinrent me trouver et me demandèrent de prier pour que Dieu les délivrât
de leurs maladies ou de leurs chagrins. Je le fis, par charité, puis,
comme je sais la vertu du signe de la croix, afin que ces infortunés ne
m’attribuassent pas leur guérison, je les bénissais. Il a plu à Dieu
d’opérer des miracles par ce moyen. Depuis, sans y réfléchir, je bénis
tous ceux que je rencontre, pour qu’ils aient tous part aux mérites de
la sainte croix. Si c’est une mauvaise habitude, et si tu me défends de
continuer, je prierai Notre-Seigneur de me donner la force de t’obéir;
et je le ferai de bien bon cœur car, je te le jure, je te tiens pour son
représentant sur terre...
«Quant à mon habit, permets-moi de te confier ceci: comme je désirais
fonder près de ma grotte, un monastère de religieux, Jésus-Christ
m’apparut avec ce vêtement entre les mains et notre père saint Élie m’a
visité, portant ce même costume. Par là, j’ai cru comprendre que c’était
la volonté de Dieu que je le prisse. Mais si tu me commandes de le
quitter, je t’obéirai sans hésiter une minute...»
A ce coup, le nonce fut touché:--Passe pour les bénédictions, reprit-il,
mais toi, Mariano, tu aurais dû la faire habiller en femme avant de
l’introduire en ma présence.
--Hé, monseigneur, répondit Mariano, si tu m’avais laissé le temps de
parler, je t’aurais tout expliqué et après tu aurais pu me donner tes
ordres.
--J’ai peut-être été un peu prompt, reconnut Ormétano.
Sur quoi, tous trois se mirent à causer amicalement en dialecte
napolitain. De ce colloque il résulta que le nonce dépouilla ses
préventions contre Catherine. Il sentit sa sainteté, admira son zèle
pour le service de Dieu, et la prit tout à fait en gré. De sorte qu’il
termina l’entretien par ces mots: «Il ne convient pas d’introduire des
nouveautés dans l’Église. Cependant, Bonne Femme, puisque tu n’y mets
point de malice, j’autorise provisoirement les bénédictions et même, je
permets que tu gardes ton habit.»
Après les avoir congédiés, il rassembla d’autres informations. Le bien
qu’il apprit de Catherine lui fit résoudre de la laisser agir à sa
guise. Il ne lui donna pas d’autorisation officielle mais il imposa
silence aux ennemis de la Solitaire lorsque ceux-ci renouvelaient leurs
insinuations. «La Mère Cardonne est une sainte femme, disait-il, elle
m’a promis de prier pour moi et j’en suis très content.»