Ruy Gomez avait fait préparer à Catherine une chambre dans son palais.
Elle n’y passa qu’une seule nuit. Le lendemain, la princesse d’Eboli,
femme du ministre, la conduisit au couvent des Carmélites de la Réforme
installées à Pastrana, dans le même temps que s’était faite la fondation
du monastère des Carmes déchaussés, et envoyées, comme eux, par sainte
Térèse[8].
[8] Plus tard, les Carmélites durent abandonner ce monastère par suite
des mauvais procédés à leur égard de la princesse d’Eboli. Celle-ci,
après la mort de Ruy Gomez, mit tout sens dessus dessous dans la
communauté; les pauvres moniales, sur l’ordre de la Sainte, durent
se réfugier au monastère de Ségovie. Voir le récit de cette
tribulation dans l’excellente _Histoire de Sainte Térèse_ (dite
d’après les Bollandistes) par une Carmélite de Caen (1905).
Les religieuses firent fête à la Solitaire de qui elles avaient entendu
dire tant de bien. Tout d’abord, son habit masculin et ses allures assez
étranges les intimidaient. Mais comme elle se montrait fort affable et
leur racontait volontiers les incidents de sa vie au désert, elles
s’enhardirent peu à peu. Quelques-unes voulurent en savoir plus long et
lui posèrent des questions sur les grâces intérieures dont Dieu l’avait
favorisée. A ce coup, Catherine se replia sur elle-même et leur fit
comprendre très nettement que c’était là un sujet réservé sur lequel il
ne fallait pas l’interroger. Les religieuses se turent, toutes confuses,
et ne s’avisèrent plus de revenir à la charge. Cependant, la Prieure la
sollicita d’entrer dans la communauté, lui représentant que puisqu’elle
désirait faire partie de l’Ordre, c’était le moyen le plus simple de s’y
affilier.
Catherine ne l’entendait pas ainsi. Dès son arrivée, elle avait stipulé
qu’elle prendrait l’habit de Carme et qu’elle ne se mettrait pas en
clôture parmi des moniales. Elle répondit donc à la Prieure qu’elle
s’estimait indigne de se placer sous son obédience. C’était une défaite
polie, car, selon le Père François, «sa raison véritable c’était que sa
grande âme ne s’accommodait pas à l’idée de vivre avec des femmes».
Trois jours après, la prise d’habit eut lieu en une cérémonie où
assistaient le prince, la princesse, leur famille et l’élite de la
noblesse locale. «On la revêtit de la bure de l’Ordre avec le scapulaire
et le capuce de couleur tannée. On compléta le costume par le manteau
blanc qu’on crut devoir lui accorder parce que c’était ainsi que le
prophète Élie lui était apparu.» Elle garda aussi les pieds nus, la tête
découverte et les cheveux ras, comme elle l’avait désiré.
Vêtue de la sorte, elle resta chez les Carmélites jusqu’à l’époque où
elle se rendit à Madrid avec l’intention de quêter l’argent dont elle
avait besoin pour sa fondation de la Roda. Ce séjour dut se prolonger,
car il est rapporté que, l’année suivante, elle prononça les trois vœux
dans ce monastère. Le biographe fait remarquer que «ce n’étaient pas des
vœux solennels mais des vœux simples, les seuls qu’elle pût faire, ne
voulant point vivre en clôture».
En somme, elle devint une _Oblate_ du Carmel, logée provisoirement chez
les religieuses mais n’en suivant point la règle puisqu’elle gardait la
faculté d’aller et de venir avec la permission de son directeur.
* * * * *
Pendant son séjour à Pastrana, Catherine partagea son temps entre le
palais du prince, l’église des Carmes et le monastère des religieuses.
Autant qu’il lui fut possible, elle ne changea rien à son genre de vie:
du pain et de l’eau pour sa subsistance, le sommeil par terre sans
couverture, le cilice perpétuel et les disciplines fréquentes.
Les Carmélites admiraient sa vaillance. Mais ce qui les étonnait le plus
c’était l’odeur délicieuse que leur nouvelle compagne répandait autour
d’elle et qui se dégageait de ses vêtements comme de tout son corps.
Au début, on ne pouvait croire que ce parfum fût d’origine surnaturelle.
Quelques-unes la soupçonnèrent de posséder une essence aromatique dont
elle se frottait en cachette. Pour s’éclaircir de ce doute, elles la
firent changer de tunique.
Quoiqu’elle fût tout imprégnée de sueur et de crasse, la bure continua
d’embaumer; or, si elle avait été aspergée d’une essence subreptice,
celle-ci une fois évaporée, elle n’aurait certes plus senti que le vieux
suint.
Non contentes de cette expérience, les Carmélites sous différents
prétextes obtinrent que Catherine se dépouillât de tous ses vêtements
pour vérifier si elle n’y dissimulait point quelque sachet. Elles ne
trouvèrent rien. Il leur fallut donc admettre que nulle cause naturelle
n’expliquait ce mystérieux parfum.
Beaucoup de prêtres, de religieux et de laïques ont constaté cette odeur
miraculeuse. Après la mort de Catherine ils en témoignèrent par écrit et
sous serment. «C’était, disent-ils, un parfum qui rappelait celui des
violettes et des roses, mais plus intense; il ne portait pas à la tête;
au contraire, il soulageait et fortifiait. Et il suffisait de toucher la
main de la sainte femme pour l’emporter avec soi.»
Relatant les faits, le bon Père François est pris d’une crise
d’érudition. Il cite Plutarque, Théophraste, Célius Rhodiginus pour
démontrer que si certains organismes sentent bon par nature, ce ne
pouvait être le cas de la Solitaire.
Sa conclusion paraît fort judicieuse. Il dit: «Une odeur suave, forte,
pénétrante, différente de tous les parfums d’ici-bas, s’exhalant d’un
corps épuisé, d’un sang affaibli, d’une sueur ancienne, de vêtements qui
ne furent jamais lavés, c’est là une chose contraire à toutes les lois
de la nature. Que, d’ailleurs, ces exhalaisons ne fussent point
naturelles chez doña Catherine, il suffit pour s’en convaincre de se
reporter au temps qui précéda sa retraite au désert: jamais personne ne
les a senties avant cette époque. D’où l’on doit admettre que ce parfum
venait de Dieu qui en gratifia, par faveur, ce corps que sanctifiaient
la pénitence et la virginité.»
Au surplus, les exemples abondent de personnages vivant en Dieu et
répandant _l’odeur de sainteté_. Il y a sainte Catherine de Sienne,
sainte Lydwine et bien d’autres encore.