XVI

Pour en revenir à Catherine, elle écrivit donc à Rui Gomez une longue

lettre où elle lui indiquait le lieu de sa retraite, le genre de vie

qu’elle menait et le dessein qu’elle avait formé. En terminant, elle le

priait de lui envoyer tout de suite des religieux pour prendre

possession de sa grotte.

Le prince, enchanté d’avoir retrouvé sa grande amie, n’hésita pas à la

servir comme elle le désirait. Il se rendit au monastère et ayant fait

assembler les religieux dans la salle du chapitre, il leur lut la

missive de la Solitaire. Puis, les trouvant disposés à exécuter un

projet si conforme aux intérêts du Carmel réformé, il ajouta: «Je suis

obligé d’aller à la Cour; mais je compte sur Vos Révérences pour

qu’elles envoient quelqu’un à la Roda. Il nous amènera doña Catherine.

Et elle venant ici, tout ira bien.»

Le Prieur approuva et désigna Mariano comme son délégué. Sans perdre une

minute, le Frère Ambroise, déjà plein de vénération pour une aussi

admirable pénitente, se mit en route.

A mesure qu’il approchait de Roda, il entendait partout l’éloge de la

_Bonne Femme_ et constatait sa popularité. Il se réjouit des impressions

qu’il recueillait de la sorte mais il se garda de manifester son

contentement parce qu’il lui avait été recommandé de garder le secret

sur le but de son voyage.

Il ne fut pas plutôt en présence de Catherine que celle-ci s’écria:

«Voilà, voilà l’habit que j’ai vu!»

Mariano se présenta comme l’envoyé de Ruy Gomez et des religieux de

Pastrana. La Solitaire le fit asseoir et, à peine eurent-ils commencé à

s’entretenir qu’ils s’aperçurent--sans doute à l’accent--qu’ils étaient

compatriotes, ce qui leur causa un notable plaisir. La conversation se

poursuivit en dialecte napolitain.

Mariano lui demanda ce que signifiait la phrase qu’elle avait prononcée

en l’apercevant. Alors elle lui raconta en détail toute son existence et

comment le désir lui était venu d’ériger un monastère, dont elle

relèverait, auprès de sa grotte. Elle lui exposa aussi les visions que

Dieu lui avait envoyées pour lui désigner, comme fondateurs, les Carmes

déchaussés dont, jusque-là, elle ignorait l’existence.

Mariano admira la façon dont la Providence avait conduit toute chose. Il

lui décrivit ensuite l’œuvre de réforme entreprise par sainte Térèse et

conclut par ces mots: «Certainement, vous êtes appelée à y concourir.

--Si c’est la volonté de Dieu, répondit Catherine, je le ferai de bon

cœur. Mais comment réaliser d’abord notre fondation ici même?

--Il faut, reprit Mariano, que vous m’accompagniez à Pastrana. C’est le

désir du prince et j’ai reçu mandat de mon supérieur pour vous y

décider.»

Mais Catherine montra tout d’abord une vive répugnance. «Je ne veux

point quitter ma chère solitude, dit-elle, car j’ai pris la ferme

résolution de ne plus jamais rentrer dans le monde. Qu’irais-je faire à

Pastrana? Je vous serais un embarras plutôt qu’une aide et vous serez

plus à même que moi de mener à bien le projet que Dieu m’inspira.»

Durant cette dérobade, Mariano, dont la patience n’était jamais très

longue, s’anima: «Comment, s’écria-t-il, vous me déclarez que vous

entendez vous placer, désormais, sous l’obéissance et dès la première

minute qu’il faut le faire, vous vous rebiffez? C’est une singulière

façon de comprendre votre devoir!...»

Catherine, comprenant qu’elle errait, par abus du sens propre, reconnut

sa faute et promit de se soumettre.

Mariano continua: «Ce déplacement est d’autant plus nécessaire que vous

seule pouvez réunir les fonds pour bâtir le monastère. Le prince Ruy

Gomez a fourni l’argent pour celui de Pastrana; le solliciter de nouveau

serait indiscret et d’ailleurs, il se trouve, en ce moment, fort gêné.

Nous autres, Carmes, nous n’avons pas le sou. Par vos relations à la

Cour, vous obtiendrez les aumônes qui remédieront à notre pénurie. Mais,

à cet effet, il faut que l’on vous voie et même vous devrez probablement

vous rendre à Madrid.

--Soit, répondit Catherine en soupirant, je ferai tout ce qu’on me dira

et je quitterai, pour un temps, mon désert bien-aimé.»

Les choses ainsi convenues, tous deux attendirent la nuit, car ils

craignaient, s’ils prenaient de jour le chemin de Pastrana, de susciter

de l’émoi parmi les paysans qui ne verraient, certes, pas d’un bon œil

l’éloignement de la _Bonne Femme_ qu’ils considéraient comme leur

protectrice devant Dieu.

Ce fut en pleurant que la Solitaire abandonna sa colline. Elle y avait

vécu pendant huit ans et davantage--trois années et quelques mois

totalement inconnue--cinq années depuis que Bénitez eut découvert sa

retraite. Mais enfin elle fit son sacrifice et suivit Mariano sans autre

objection.

De la Roda à Pastrana, on compte environ vingt lieues qu’ils couvrirent

en trois étapes. De la première, Mariano envoya un messager à son Prieur

pour l’avertir du jour où ils arriveraient au monastère.

Ils furent reçus par Ruy Gomez, revenu de Madrid, sa femme, leurs

enfants et toute la communauté sortie à leur rencontre.

«C’était, écrit le Père François, le 3 mai, fête de l’Invention de la

Sainte-Croix, ce qui fut considéré comme un heureux présage. Après une

courte prière à l’église, Catherine parla aux princes et aux religieux

mais avec une telle simplicité et des manières de s’exprimer si

différentes de celles d’autrefois, qu’elle semblait appartenir à un

autre monde. Ce n’était pas seulement l’étiquette et les termes de

civilité en usage chez les grands qu’elle avait oubliés, mais le nom

même des choses les plus communes lui échappait. Comme en elle tout

sortait de l’ordinaire, on ne se lassait pas de la regarder. La plupart

observèrent que, malgré la grossièreté de son habit et quoique les

austérités l’eussent tellement consumée que son corps paraissait un

tissu de racines d’arbres, on voyait s’épanouir autour d’elle un je ne

sais quoi de divin qui lui donnait une grâce infinie.»

Ils furent aussi frappés de l’extrême mélodie de sa voix qui sonnait

comme une musique aux notes de fin cristal.

Le soleil intérieur · 第 29 / 48 题