Pour en revenir à Catherine, elle écrivit donc à Rui Gomez une longue
lettre où elle lui indiquait le lieu de sa retraite, le genre de vie
qu’elle menait et le dessein qu’elle avait formé. En terminant, elle le
priait de lui envoyer tout de suite des religieux pour prendre
possession de sa grotte.
Le prince, enchanté d’avoir retrouvé sa grande amie, n’hésita pas à la
servir comme elle le désirait. Il se rendit au monastère et ayant fait
assembler les religieux dans la salle du chapitre, il leur lut la
missive de la Solitaire. Puis, les trouvant disposés à exécuter un
projet si conforme aux intérêts du Carmel réformé, il ajouta: «Je suis
obligé d’aller à la Cour; mais je compte sur Vos Révérences pour
qu’elles envoient quelqu’un à la Roda. Il nous amènera doña Catherine.
Et elle venant ici, tout ira bien.»
Le Prieur approuva et désigna Mariano comme son délégué. Sans perdre une
minute, le Frère Ambroise, déjà plein de vénération pour une aussi
admirable pénitente, se mit en route.
A mesure qu’il approchait de Roda, il entendait partout l’éloge de la
_Bonne Femme_ et constatait sa popularité. Il se réjouit des impressions
qu’il recueillait de la sorte mais il se garda de manifester son
contentement parce qu’il lui avait été recommandé de garder le secret
sur le but de son voyage.
Il ne fut pas plutôt en présence de Catherine que celle-ci s’écria:
«Voilà, voilà l’habit que j’ai vu!»
Mariano se présenta comme l’envoyé de Ruy Gomez et des religieux de
Pastrana. La Solitaire le fit asseoir et, à peine eurent-ils commencé à
s’entretenir qu’ils s’aperçurent--sans doute à l’accent--qu’ils étaient
compatriotes, ce qui leur causa un notable plaisir. La conversation se
poursuivit en dialecte napolitain.
Mariano lui demanda ce que signifiait la phrase qu’elle avait prononcée
en l’apercevant. Alors elle lui raconta en détail toute son existence et
comment le désir lui était venu d’ériger un monastère, dont elle
relèverait, auprès de sa grotte. Elle lui exposa aussi les visions que
Dieu lui avait envoyées pour lui désigner, comme fondateurs, les Carmes
déchaussés dont, jusque-là, elle ignorait l’existence.
Mariano admira la façon dont la Providence avait conduit toute chose. Il
lui décrivit ensuite l’œuvre de réforme entreprise par sainte Térèse et
conclut par ces mots: «Certainement, vous êtes appelée à y concourir.
--Si c’est la volonté de Dieu, répondit Catherine, je le ferai de bon
cœur. Mais comment réaliser d’abord notre fondation ici même?
--Il faut, reprit Mariano, que vous m’accompagniez à Pastrana. C’est le
désir du prince et j’ai reçu mandat de mon supérieur pour vous y
décider.»
Mais Catherine montra tout d’abord une vive répugnance. «Je ne veux
point quitter ma chère solitude, dit-elle, car j’ai pris la ferme
résolution de ne plus jamais rentrer dans le monde. Qu’irais-je faire à
Pastrana? Je vous serais un embarras plutôt qu’une aide et vous serez
plus à même que moi de mener à bien le projet que Dieu m’inspira.»
Durant cette dérobade, Mariano, dont la patience n’était jamais très
longue, s’anima: «Comment, s’écria-t-il, vous me déclarez que vous
entendez vous placer, désormais, sous l’obéissance et dès la première
minute qu’il faut le faire, vous vous rebiffez? C’est une singulière
façon de comprendre votre devoir!...»
Catherine, comprenant qu’elle errait, par abus du sens propre, reconnut
sa faute et promit de se soumettre.
Mariano continua: «Ce déplacement est d’autant plus nécessaire que vous
seule pouvez réunir les fonds pour bâtir le monastère. Le prince Ruy
Gomez a fourni l’argent pour celui de Pastrana; le solliciter de nouveau
serait indiscret et d’ailleurs, il se trouve, en ce moment, fort gêné.
Nous autres, Carmes, nous n’avons pas le sou. Par vos relations à la
Cour, vous obtiendrez les aumônes qui remédieront à notre pénurie. Mais,
à cet effet, il faut que l’on vous voie et même vous devrez probablement
vous rendre à Madrid.
--Soit, répondit Catherine en soupirant, je ferai tout ce qu’on me dira
et je quitterai, pour un temps, mon désert bien-aimé.»
Les choses ainsi convenues, tous deux attendirent la nuit, car ils
craignaient, s’ils prenaient de jour le chemin de Pastrana, de susciter
de l’émoi parmi les paysans qui ne verraient, certes, pas d’un bon œil
l’éloignement de la _Bonne Femme_ qu’ils considéraient comme leur
protectrice devant Dieu.
Ce fut en pleurant que la Solitaire abandonna sa colline. Elle y avait
vécu pendant huit ans et davantage--trois années et quelques mois
totalement inconnue--cinq années depuis que Bénitez eut découvert sa
retraite. Mais enfin elle fit son sacrifice et suivit Mariano sans autre
objection.
De la Roda à Pastrana, on compte environ vingt lieues qu’ils couvrirent
en trois étapes. De la première, Mariano envoya un messager à son Prieur
pour l’avertir du jour où ils arriveraient au monastère.
Ils furent reçus par Ruy Gomez, revenu de Madrid, sa femme, leurs
enfants et toute la communauté sortie à leur rencontre.
«C’était, écrit le Père François, le 3 mai, fête de l’Invention de la
Sainte-Croix, ce qui fut considéré comme un heureux présage. Après une
courte prière à l’église, Catherine parla aux princes et aux religieux
mais avec une telle simplicité et des manières de s’exprimer si
différentes de celles d’autrefois, qu’elle semblait appartenir à un
autre monde. Ce n’était pas seulement l’étiquette et les termes de
civilité en usage chez les grands qu’elle avait oubliés, mais le nom
même des choses les plus communes lui échappait. Comme en elle tout
sortait de l’ordinaire, on ne se lassait pas de la regarder. La plupart
observèrent que, malgré la grossièreté de son habit et quoique les
austérités l’eussent tellement consumée que son corps paraissait un
tissu de racines d’arbres, on voyait s’épanouir autour d’elle un je ne
sais quoi de divin qui lui donnait une grâce infinie.»
Ils furent aussi frappés de l’extrême mélodie de sa voix qui sonnait
comme une musique aux notes de fin cristal.