Voici, brièvement rapportée, l’origine du monastère de Pastrana. Un
certain Père Ambroise Mariano s’était adjoint, auprès de la ville,
quelques compagnons qui, épris comme lui de solitude et d’oraison,
s’adonnèrent à la vie érémitique dans les cavités de cette montagne
Saint-Pierre mentionnée ci-dessus. Au bout de quelques mois, Mariano,
craignant que ce petit groupe d’anachorètes, qui ne relevait d’aucune
congrégation régulière, ne fût dissous par les autorités
ecclésiastiques, résolut de faire le voyage de Rome pour y solliciter du
Pape une approbation et une règle. Dans ce but, il se rendit d’abord à
Madrid afin d’obtenir un passeport. Il y rencontra sainte Térèse qui,
après quelques entretiens, jugeant que ces hommes de bonne volonté
feraient d’excellents Carmes déchaussés, lui proposa d’entrer dans la
Réforme du Carmel avec ses frères. Mariano, conquis par l’ascendant de
la Sainte, abandonna son premier projet et consentit d’enthousiasme. Rui
Gomez, mis au courant, approuva tout, car il était grand admirateur de
Térèse et, depuis longtemps, son ami. Les travaux pour l’édification des
bâtiments conventuels commencèrent sans retard. Ils étaient à peu près
achevés à l’époque où Catherine de Cardonne eut ses visions touchant les
Carmes déchaussés. La communauté fonctionnait sous la règle du Carmel et
était dirigée par le Père Antoine de Jésus qui fut un des premiers à
embrasser la Réforme et que sainte Térèse désigna comme supérieur[7].
[7] Pour plus de détails sur la communauté de Pastrana, voir _le Livre
des Fondations_, chapitre XVII. C’est un récit délicieux comme tout
ce qui sort de la plume de sainte Térèse.
* * * * *
Mariano tenant une place importante dans la vie nouvelle où Catherine
allait s’engager, il n’est pas hors de propos de donner un aperçu des
circonstances qui amenèrent sa vocation et un croquis de son caractère.
Ambroise Mariano de Azaro naquit, au royaume de Naples, d’une famille
très riche appartenant à la noblesse. Dès son enfance il montra du goût
pour les sciences, étudia, dans plusieurs universités, la jurisprudence
et les mathématiques et devint, de bonne heure, un géomètre expert et un
ingénieur habile.
Encore jeune, il fut chargé d’une mission en Pologne par les Pères du
Concile de Trente. La reine de ce pays le distingua et se l’attacha
comme intendant de son palais. Mariano s’acquitta fort bien de ses
fonctions. Mais il y avait en lui une inquiétude d’esprit qui
l’empêchait de demeurer longtemps à la même place. Il quitta donc
bientôt Varsovie pour entrer dans l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Pourvu d’une commanderie, des goûts belliqueux lui vinrent. Il suivit
les généraux de Philippe II à la guerre contre la France et prit une
part brillante à la bataille de Saint-Quentin.
A la suite de cette campagne, il se crut destiné à faire sa carrière aux
armées. Mais Dieu en ordonna autrement. «Il fut, dit sainte Térèse,
accusé faussement d’avoir trempé dans un meurtre. On le tint deux ans
dans une prison sans qu’il voulût prendre d’avocat ni permettre que
personne défendît sa cause, s’en remettant à Dieu de son bon droit. Deux
faux témoins soutenaient qu’ils avaient été chargés par lui de commettre
le crime. Mais il leur arriva à peu près la même chose qu’aux vieillards
accusateurs de Suzanne. On leur demanda séparément où Mariano se
trouvait alors. L’un répondit qu’il était assis sur un lit. L’autre,
qu’il se trouvait à une fenêtre. Enfin, ils avouèrent leur imposture. Le
Père Mariano m’assura qu’il lui en avait coûté beaucoup d’argent pour
leur épargner le châtiment qu’ils méritaient. De plus, celui-là même qui
avait tramé cette intrigue contre lui étant tombé entre ses mains dans
une circonstance où il pouvait faire une information contre lui, il
avait épargné et lui avait pardonné.
«Cette générosité et d’autres vertus encore--car c’est un homme chaste,
ennemi de tout commerce avec les femmes--lui méritèrent sans doute de
Notre-Seigneur la grâce de voir le néant du monde et de chercher à en
sortir». (_Livre des Fondations_, pages 226 et 227.)
Libéré, Mariano retourna en Italie où il resta, quelque temps, dans le
désœuvrement. Puis il passa en Espagne où Philippe II le chargea d’un
travail de canalisation pour rendre le Guadalquivir navigable.
L’entreprise échoua. Mortifié de cet insuccès, Mariano prit le monde en
dégoût. Il venait de faire la connaissance d’un Père Mathieu qui
gouvernait une société d’ermites au désert _del Tardon_, près de
Séville. Après avoir fait à Cordoue les exercices de saint Ignace, il
décida de se joindre à eux. Il entra, dès lors, résolument dans la voie
de la pénitence et de la prière. Mais, en 1568, un ordre de Philippe II
l’appela à Aranjuez pour y rectifier, comme ingénieur, le cours du Tage.
Cette mission remplie, il revint auprès des ermites et les établit à
Pastrana dans les conditions rapportées plus haut. De retour à la
montagne Saint-Pierre, après une entrevue avec sainte Térèse, il prit
l’habit de Carme déchaussé, en qualité de frère convers, sous le nom
d’Ambroise de Saint-Benoit.
De caractère, il était emporté, brusque, imaginatif à l’excès, sujet à
des découragements avec de soudains retours d’énergie qui le faisaient
foncer sur des obstacles et, parfois, dépasser le but. Ses manières de
soldat et ses outrances donnèrent souvent bien du tintouin à sainte
Térèse. Du reste, de grandes qualités compensaient les défauts dus à la
chaleur de son sang: une extrême bonté, une franchise totale, le goût
joyeux de la pénitence et, surtout, un amour de Dieu qui se traduisait
par un zèle sans limites pour le service de la religion.
Quant aux formes de sa piété, Napolitain, il y mettait l’exubérance des
gens de son pays. Il devait ressembler un peu à ces pèlerins de Sicile
que je vis à Lourdes se coller contre la pierre de la Grotte,
l’embrasser avec frénésie, y frotter leurs mains et leurs joues,
peut-être même la lécher. Ensuite, ils éclataient en sanglots, bramaient
et gesticulaient, fous de contrition, aux harangues de leurs prêtres. Ou
encore, aux intervalles de leurs exercices, ils bondissaient sur les
évêques qui traversaient l’esplanade et les assaillaient, avec des cris
sauvages, afin de leur baiser l’anneau.
Le frère Ambroise ne se montrait sans doute pas tout à fait aussi agité.
Cependant, je crois que, dans les manifestations extérieures de sa foi,
il ne gardait guère de mesure. C’est, du moins, ce que sainte Térèse
laisse soupçonner dans plusieurs passages de ses écrits. Cela ne
l’empêche pas d’apprécier les mérites de l’excellent Mariano et de lui
pardonner, avec un sourire d’indulgence maternelle, ses façons
originales de glorifier Notre-Seigneur.--Et, au surplus, on peut
admettre que Dieu préfère les Marianos qui débordent d’emballements
généreux aux âmes molles et froides qui se traînent parmi les pratiques
d’une dévotion languissante comme le font les limaces dans ces potagers
funestes où s’étiolent des choux malingres et peu charnus.