Catherine était installée depuis peu dans la caverne due à l’industrie
dévote des paysans quand elle reçut la visite d’un Père Augustin qui
s’était détourné de sa route pour se rendre compte de ce que pouvait
être au juste cette Solitaire dont tout le monde parlait. Ce religieux
venait à elle plein de méfiance.
«Il s’agit probablement, pensait-il, d’une bohémienne qui, par des
simagrées et des jongleries, a surpris la bonne foi des gens de ce pays.
Ou peut-être est-ce simplement une femme mal équilibrée et pleine
d’orgueil qui cherche à s’attirer des louanges par l’apparence d’une vie
extraordinaire. Quoi qu’il en soit, je saurai bien la démasquer.»
Dès qu’il fut en tête-à-tête avec Catherine, il lui déclara, d’un ton
rude, qu’elle ne lui en imposait pas, qu’il la considérait comme une
présomptueuse, éprise de vaine gloire et qu’elle ferait mieux de se
retirer dans un village où elle ne ferait plus parler d’elle.
Catherine lui répondit avec tant de douceur et montra tant d’humilité
que, tout de suite, l’Augustin sentit ses préventions s’affaiblir. Il se
mit alors à l’interroger sur son oraison. Elle lui en décrivit, d’une
façon si précise, les différentes phases et, ce faisant, elle révéla un
tel amour de Dieu, que bientôt, le moine plein d’admiration, fut
convaincu qu’il était en présence d’une âme exceptionnelle dont le mode
d’existence correspondait à des grâces d’un ordre tout à fait supérieur.
Catherine termina son exposé par ces mots: «Il me semble, mon Père, que
Notre-Seigneur a voulu cette retraite. Je n’ai rien fait pour provoquer
l’affluence des pèlerins vers moi. Loin de m’en réjouir, j’en souffre
beaucoup et je serais heureuse de m’y soustraire. Si je la supporte,
c’est, comme je viens de vous le confier, parce que mon Maître adoré me
l’imposa... Du moins, je le crois. Si, plus éclairé que moi, vous en
jugez autrement, je suis toute prête à disparaître car j’aimerais mieux
mourir que de risquer le salut de mon âme par infatuation.
--Non, non, répondit l’Augustin, Dieu vous a visiblement conduite dans
cette solitude. Je comprends maintenant qu’il serait téméraire de mettre
obstacle à ses desseins; restez ici, puisque le voisinage de la Fuen
Santa vous donne la facilité de recevoir les sacrements. C’est moi qui
me suis trompé. Je retire tout ce que je vous ai dit de blessant et je
me recommande à vos prières.»
Puis il la bénit et se retira. Et il publia partout les vertus de la
pénitente.
* * * * *
Cependant cet entretien laissa des traces dans l’esprit de Catherine
d’autant plus qu’il coïncidait avec certaines idées que Dieu lui
envoyait, avec persistance, depuis quelque temps.
Elle se disait: «J’ai maintenant l’impression que si je continue à vivre
dans l’isolement, je cesserai de mériter la faveur divine. Quelqu’un me
dit intérieurement qu’il faut que je me fasse religieuse, que je prenne
désormais la voie de l’obéissance et que je soumette ma volonté à celle
d’autrui. Si c’est Jésus qui me parle, je suis toute prête à entrer dans
un monastère... Mais alors pourquoi m’inspire-t-il tant d’éloignement
pour les communautés de femmes? Chaque fois que ma pensée se porte de ce
côté, je me peins, malgré moi, mille faiblesses inhérentes au sexe, des
règles mal observées ou mitigées à l’excès; et la société féminine, qui
ne me plut jamais beaucoup, m’apparaît davantage encore inconciliable
avec ce que Dieu attend de moi... J’entrerais volontiers dans une
communauté d’hommes. Mais ce n’est plus possible puisque j’ai perdu le
bénéfice de l’incognito.»
Dans cette incertitude, la pensée lui vint d’un moyen terme qui pourrait
tout concilier: rester dans sa grotte et fonder, à côté, un monastère de
religieux.
Elle prononcerait ses vœux entre leurs mains, les reconnaîtrait pour ses
supérieurs et se mettrait sous leur direction. Ainsi, sans abandonner la
vie érémitique, elle suivrait une règle et joindrait au mérite de
l’obéissance une garantie contre les illusions du sens propre.
Avec l’esprit de décision qui la caractérisait, elle s’occupa tout de
suite de réaliser son projet. Elle proposa d’abord la fondation à des
Pères Franciscains qui étaient venus la voir. Ceux-ci l’approuvèrent
fort et en parlèrent à leurs supérieurs. Mais quand on en vint à
l’exécution, toutes sortes de difficultés surgirent, la chose traîna en
longueur. Catherine comprit alors que Dieu réservait à d’autres qu’aux
fils de Saint-François l’accomplissement de l’œuvre qu’elle méditait.
Mais à qui?--Elle eut beau réfléchir, sa pensée ne se fixa sur aucun
Ordre connu d’elle.
Ne sachant que résoudre, un jour qu’elle se sentait encore plus pressée
de suivre la volonté divine, elle se prosterna en s’écriant: «Seigneur,
je vous en conjure, montrez-moi ce qui est le plus conforme à votre bon
plaisir.»
Aussitôt, elle eut une vision: «Notre-Seigneur lui apparut tout
resplendissant de lumière et de beauté et lui présenta l’habit des
Carmes déchaussés. Croyant qu’il voulait l’en revêtir tout de suite,
elle étendit la main pour le prendre.» Mais, dans le même moment, ses
forces l’abandonnèrent. Inondée d’une joie surhumaine par la présence de
Jésus, elle tomba sur le sol et perdit connaissance.--Quand elle revint
à elle, la vision avait disparu.
Catherine en garda néanmoins le souvenir très précis de l’habit qui lui
avait été montré. Seulement, de quelle congrégation était le vêtement?
Elle l’ignorait, parce qu’à l’époque où elle quitta la cour, la réforme
du Carmel n’étant pas encore commencée, les Carmes de la Mitigation
s’habitaient d’une façon beaucoup moins austère.
Dans son incertitude, elle redoubla de prières et de supplications. «Sa
divine Majesté, dit le Père François, l’éclaira de la manière suivante.
Par son ordre, notre Père saint Élie se montra à elle revêtu d’un habit
semblable à celui qu’elle avait discerné entre les mains de
Notre-Seigneur. La vue du prophète, qu’elle reconnut pour avoir joui de
sa présence en des visions antérieures, lui fut une manifestation plus
claire de la volonté divine et lui confirma l’assurance qu’il existait
dans l’Église des religieux portant cet habit. Elle en ressentit une
joie extrême...»
Cette allégresse ne dura pas. Notre-Seigneur, afin de la garantir contre
l’amour-propre, lorsqu’il la renverrait dans le monde pour vaquer à la
fondation dont il lui avait inspiré la pensée, lui retira le sentiment
de sa présence. Le soleil intérieur s’éclipsa. Elle sentit son âme
affreusement déserte et sombra dans cette _nuit obscure_ qui constitue
l’épreuve la plus rude de la vie unitive. En même temps, la nature, que
ne transfigurait plus la lumière surnaturelle dont elle avait pris
l’habitude, lui sembla terne et désolée. L’oraison lui apparut comme une
étendue sablonneuse où s’absorbaient les eaux vives de la Grâce. Tout
exercice de piété lui devint pénible, presque ennuyeux. Elle passa des
jours à se répéter: «Mon Dieu pourquoi m’avez-vous abandonnée?»
Dans cet état de déréliction, elle en vint à se persuader que toutes les
faveurs dont Jésus l’avait naguère comblée étaient illusoires, que le
Démon avait fait d’elle son jouet et s’était complu à l’égarer en lui
désignant, par de fausses visions, une tâche qu’elle ne pourrait jamais
accomplir.
Errant ainsi dans des ténèbres absolues, elle perdit le goût de vivre;
elle frôla les confins du désespoir. Son corps émacié, que ne soutenait
plus son âme débilitée, fléchit à son tour. Elle tomba gravement malade.
Le bruit s’en répandit dans la contrée. Et c’est alors que des
villageoises pieuses vinrent la soigner et découvrirent sur ses épaules
les marques des assauts diaboliques dont il a été parlé plus haut.
Mais les soins et les remèdes ne purent rien contre le mal dont
Catherine souffrait ni même les encouragements de son confesseur dont
les discours lui semblaient un bourdonnement dépourvu de signification.
Telle fut l’opération que Notre-Seigneur pratiqua sur la Solitaire pour
incruster définitivement dans son esprit la persuasion que, par
elle-même, elle n’était qu’impuissance et misère. De la sorte elle
acquit cette humilité totale et qui émerveillait tout le monde
lorsqu’elle se retrouva parmi les laïques.
Quand il la vit au point d’abaissement où il la voulait, le bon Maître
mit fin à l’épreuve. Un jour, à l’aube, Catherine se sentit si faible
qu’elle crut que l’agonie allait commencer. Elle joignit les mains, fit
un acte d’abandon puis murmura ces mots: «Seigneur, je vais donc mourir
sans savoir si c’est vous qui m’avez inspiré le désir de vous glorifier
comme religieuse soumise à l’obéissance!...»
Elle achevait à peine la phrase que Notre-Seigneur lui apparut, ayant à
ses côtés deux Carmes déchaussés. Il sourit à Catherine: aussitôt
l’obscurité se dissipa; l’astre vivifiant se ralluma dans son âme; la
santé revint d’un seul coup.
Elle se leva; tout heureuse, elle rendit grâces et se sentit une vigueur
nouvelle pour mener à bien son projet d’un monastère d’hommes à bâtir
auprès de sa grotte.
Toutefois, elle ignorait encore où s’adresser pour découvrir les moines
qui lui avaient été montrés dans ses visions. Mais, sûre d’être dans la
voie de Dieu, elle avait le pressentiment qu’Il ne tarderait pas à lui
donner assistance.
Et, en effet, quelques jours après elle reçut la visite d’un de ses amis
récents, Jean de Villoria, homme d’oraison très élevée qui ne
connaissait pas ce qu’elle avait résolu d’accomplir. Sans autre
préambule, il lui dit: «Mère Cardonne, j’ai vu souvent--est-ce des yeux
du corps ou de l’âme, je ne sais--une procession de religieux, qui
gravissaient cette montagne, tenant des cierges à la main et vêtus d’un
habit de grosse bure de couleur tannée, avec un manteau blanc, l’un et
l’autre courts et austères. Ils avaient les pieds nus. Tout en eux
respirait le recueillement et l’union à Dieu. Je suis incapable de
deviner ce que cela signifie. Mais j’ai vu et c’est la vérité que je
dis...»
«Ces paroles, écrit le biographe, persuadèrent à Catherine qu’il devait
s’agir d’un Ordre encore inconnu que Dieu se disposait, avec un soin
tout particulier, à instaurer dans le monde, si déjà il n’existait. Ce
fut pour elle un sujet de grande consolation de penser qu’elle en ferait
partie», puisque la vision de Villoria concordait si parfaitement avec
les siennes propres.
A partir de ce moment, elle commença de s’informer auprès de tous ceux
qui la venaient voir s’ils connaissaient un endroit où se trouvaient des
religieux vêtus de bure rousse avec un manteau blanc. Tous lui
répondirent que non. Mais elle, sûre de son fait, reprenait: «Il y en a,
et vous l’ignorez, ou il y en aura car cette caverne doit leur
appartenir et ils fonderont ici un monastère où Dieu sera très
fidèlement servi.»
Quelques jours après, survint un paysan qui fréquentait les foires de la
province et qu’elle avait chargé de s’informer.
Il lui dit: «Bonne femme, ma mère Cardonne, je viens de voir à Pastrana
des religieux tout semblables à ceux que vous m’avez décrits. Le prince
Rui Gomez leur bâtit un couvent en dehors de la ville, sur la montagne
Saint-Pierre. Et ils habitent, en attendant, des grottes pareilles à la
vôtre.»
Catherine fut transportée de joie à la pensée que c’était son ami Rui
Gomez qui faisait cette fondation. Elle résolut, sans perdre de temps,
de se mettre en rapport avec lui.