XIV

Catherine était installée depuis peu dans la caverne due à l’industrie

dévote des paysans quand elle reçut la visite d’un Père Augustin qui

s’était détourné de sa route pour se rendre compte de ce que pouvait

être au juste cette Solitaire dont tout le monde parlait. Ce religieux

venait à elle plein de méfiance.

«Il s’agit probablement, pensait-il, d’une bohémienne qui, par des

simagrées et des jongleries, a surpris la bonne foi des gens de ce pays.

Ou peut-être est-ce simplement une femme mal équilibrée et pleine

d’orgueil qui cherche à s’attirer des louanges par l’apparence d’une vie

extraordinaire. Quoi qu’il en soit, je saurai bien la démasquer.»

Dès qu’il fut en tête-à-tête avec Catherine, il lui déclara, d’un ton

rude, qu’elle ne lui en imposait pas, qu’il la considérait comme une

présomptueuse, éprise de vaine gloire et qu’elle ferait mieux de se

retirer dans un village où elle ne ferait plus parler d’elle.

Catherine lui répondit avec tant de douceur et montra tant d’humilité

que, tout de suite, l’Augustin sentit ses préventions s’affaiblir. Il se

mit alors à l’interroger sur son oraison. Elle lui en décrivit, d’une

façon si précise, les différentes phases et, ce faisant, elle révéla un

tel amour de Dieu, que bientôt, le moine plein d’admiration, fut

convaincu qu’il était en présence d’une âme exceptionnelle dont le mode

d’existence correspondait à des grâces d’un ordre tout à fait supérieur.

Catherine termina son exposé par ces mots: «Il me semble, mon Père, que

Notre-Seigneur a voulu cette retraite. Je n’ai rien fait pour provoquer

l’affluence des pèlerins vers moi. Loin de m’en réjouir, j’en souffre

beaucoup et je serais heureuse de m’y soustraire. Si je la supporte,

c’est, comme je viens de vous le confier, parce que mon Maître adoré me

l’imposa... Du moins, je le crois. Si, plus éclairé que moi, vous en

jugez autrement, je suis toute prête à disparaître car j’aimerais mieux

mourir que de risquer le salut de mon âme par infatuation.

--Non, non, répondit l’Augustin, Dieu vous a visiblement conduite dans

cette solitude. Je comprends maintenant qu’il serait téméraire de mettre

obstacle à ses desseins; restez ici, puisque le voisinage de la Fuen

Santa vous donne la facilité de recevoir les sacrements. C’est moi qui

me suis trompé. Je retire tout ce que je vous ai dit de blessant et je

me recommande à vos prières.»

Puis il la bénit et se retira. Et il publia partout les vertus de la

pénitente.

* * * * *

Cependant cet entretien laissa des traces dans l’esprit de Catherine

d’autant plus qu’il coïncidait avec certaines idées que Dieu lui

envoyait, avec persistance, depuis quelque temps.

Elle se disait: «J’ai maintenant l’impression que si je continue à vivre

dans l’isolement, je cesserai de mériter la faveur divine. Quelqu’un me

dit intérieurement qu’il faut que je me fasse religieuse, que je prenne

désormais la voie de l’obéissance et que je soumette ma volonté à celle

d’autrui. Si c’est Jésus qui me parle, je suis toute prête à entrer dans

un monastère... Mais alors pourquoi m’inspire-t-il tant d’éloignement

pour les communautés de femmes? Chaque fois que ma pensée se porte de ce

côté, je me peins, malgré moi, mille faiblesses inhérentes au sexe, des

règles mal observées ou mitigées à l’excès; et la société féminine, qui

ne me plut jamais beaucoup, m’apparaît davantage encore inconciliable

avec ce que Dieu attend de moi... J’entrerais volontiers dans une

communauté d’hommes. Mais ce n’est plus possible puisque j’ai perdu le

bénéfice de l’incognito.»

Dans cette incertitude, la pensée lui vint d’un moyen terme qui pourrait

tout concilier: rester dans sa grotte et fonder, à côté, un monastère de

religieux.

Elle prononcerait ses vœux entre leurs mains, les reconnaîtrait pour ses

supérieurs et se mettrait sous leur direction. Ainsi, sans abandonner la

vie érémitique, elle suivrait une règle et joindrait au mérite de

l’obéissance une garantie contre les illusions du sens propre.

Avec l’esprit de décision qui la caractérisait, elle s’occupa tout de

suite de réaliser son projet. Elle proposa d’abord la fondation à des

Pères Franciscains qui étaient venus la voir. Ceux-ci l’approuvèrent

fort et en parlèrent à leurs supérieurs. Mais quand on en vint à

l’exécution, toutes sortes de difficultés surgirent, la chose traîna en

longueur. Catherine comprit alors que Dieu réservait à d’autres qu’aux

fils de Saint-François l’accomplissement de l’œuvre qu’elle méditait.

Mais à qui?--Elle eut beau réfléchir, sa pensée ne se fixa sur aucun

Ordre connu d’elle.

Ne sachant que résoudre, un jour qu’elle se sentait encore plus pressée

de suivre la volonté divine, elle se prosterna en s’écriant: «Seigneur,

je vous en conjure, montrez-moi ce qui est le plus conforme à votre bon

plaisir.»

Aussitôt, elle eut une vision: «Notre-Seigneur lui apparut tout

resplendissant de lumière et de beauté et lui présenta l’habit des

Carmes déchaussés. Croyant qu’il voulait l’en revêtir tout de suite,

elle étendit la main pour le prendre.» Mais, dans le même moment, ses

forces l’abandonnèrent. Inondée d’une joie surhumaine par la présence de

Jésus, elle tomba sur le sol et perdit connaissance.--Quand elle revint

à elle, la vision avait disparu.

Catherine en garda néanmoins le souvenir très précis de l’habit qui lui

avait été montré. Seulement, de quelle congrégation était le vêtement?

Elle l’ignorait, parce qu’à l’époque où elle quitta la cour, la réforme

du Carmel n’étant pas encore commencée, les Carmes de la Mitigation

s’habitaient d’une façon beaucoup moins austère.

Dans son incertitude, elle redoubla de prières et de supplications. «Sa

divine Majesté, dit le Père François, l’éclaira de la manière suivante.

Par son ordre, notre Père saint Élie se montra à elle revêtu d’un habit

semblable à celui qu’elle avait discerné entre les mains de

Notre-Seigneur. La vue du prophète, qu’elle reconnut pour avoir joui de

sa présence en des visions antérieures, lui fut une manifestation plus

claire de la volonté divine et lui confirma l’assurance qu’il existait

dans l’Église des religieux portant cet habit. Elle en ressentit une

joie extrême...»

Cette allégresse ne dura pas. Notre-Seigneur, afin de la garantir contre

l’amour-propre, lorsqu’il la renverrait dans le monde pour vaquer à la

fondation dont il lui avait inspiré la pensée, lui retira le sentiment

de sa présence. Le soleil intérieur s’éclipsa. Elle sentit son âme

affreusement déserte et sombra dans cette _nuit obscure_ qui constitue

l’épreuve la plus rude de la vie unitive. En même temps, la nature, que

ne transfigurait plus la lumière surnaturelle dont elle avait pris

l’habitude, lui sembla terne et désolée. L’oraison lui apparut comme une

étendue sablonneuse où s’absorbaient les eaux vives de la Grâce. Tout

exercice de piété lui devint pénible, presque ennuyeux. Elle passa des

jours à se répéter: «Mon Dieu pourquoi m’avez-vous abandonnée?»

Dans cet état de déréliction, elle en vint à se persuader que toutes les

faveurs dont Jésus l’avait naguère comblée étaient illusoires, que le

Démon avait fait d’elle son jouet et s’était complu à l’égarer en lui

désignant, par de fausses visions, une tâche qu’elle ne pourrait jamais

accomplir.

Errant ainsi dans des ténèbres absolues, elle perdit le goût de vivre;

elle frôla les confins du désespoir. Son corps émacié, que ne soutenait

plus son âme débilitée, fléchit à son tour. Elle tomba gravement malade.

Le bruit s’en répandit dans la contrée. Et c’est alors que des

villageoises pieuses vinrent la soigner et découvrirent sur ses épaules

les marques des assauts diaboliques dont il a été parlé plus haut.

Mais les soins et les remèdes ne purent rien contre le mal dont

Catherine souffrait ni même les encouragements de son confesseur dont

les discours lui semblaient un bourdonnement dépourvu de signification.

Telle fut l’opération que Notre-Seigneur pratiqua sur la Solitaire pour

incruster définitivement dans son esprit la persuasion que, par

elle-même, elle n’était qu’impuissance et misère. De la sorte elle

acquit cette humilité totale et qui émerveillait tout le monde

lorsqu’elle se retrouva parmi les laïques.

Quand il la vit au point d’abaissement où il la voulait, le bon Maître

mit fin à l’épreuve. Un jour, à l’aube, Catherine se sentit si faible

qu’elle crut que l’agonie allait commencer. Elle joignit les mains, fit

un acte d’abandon puis murmura ces mots: «Seigneur, je vais donc mourir

sans savoir si c’est vous qui m’avez inspiré le désir de vous glorifier

comme religieuse soumise à l’obéissance!...»

Elle achevait à peine la phrase que Notre-Seigneur lui apparut, ayant à

ses côtés deux Carmes déchaussés. Il sourit à Catherine: aussitôt

l’obscurité se dissipa; l’astre vivifiant se ralluma dans son âme; la

santé revint d’un seul coup.

Elle se leva; tout heureuse, elle rendit grâces et se sentit une vigueur

nouvelle pour mener à bien son projet d’un monastère d’hommes à bâtir

auprès de sa grotte.

Toutefois, elle ignorait encore où s’adresser pour découvrir les moines

qui lui avaient été montrés dans ses visions. Mais, sûre d’être dans la

voie de Dieu, elle avait le pressentiment qu’Il ne tarderait pas à lui

donner assistance.

Et, en effet, quelques jours après elle reçut la visite d’un de ses amis

récents, Jean de Villoria, homme d’oraison très élevée qui ne

connaissait pas ce qu’elle avait résolu d’accomplir. Sans autre

préambule, il lui dit: «Mère Cardonne, j’ai vu souvent--est-ce des yeux

du corps ou de l’âme, je ne sais--une procession de religieux, qui

gravissaient cette montagne, tenant des cierges à la main et vêtus d’un

habit de grosse bure de couleur tannée, avec un manteau blanc, l’un et

l’autre courts et austères. Ils avaient les pieds nus. Tout en eux

respirait le recueillement et l’union à Dieu. Je suis incapable de

deviner ce que cela signifie. Mais j’ai vu et c’est la vérité que je

dis...»

«Ces paroles, écrit le biographe, persuadèrent à Catherine qu’il devait

s’agir d’un Ordre encore inconnu que Dieu se disposait, avec un soin

tout particulier, à instaurer dans le monde, si déjà il n’existait. Ce

fut pour elle un sujet de grande consolation de penser qu’elle en ferait

partie», puisque la vision de Villoria concordait si parfaitement avec

les siennes propres.

A partir de ce moment, elle commença de s’informer auprès de tous ceux

qui la venaient voir s’ils connaissaient un endroit où se trouvaient des

religieux vêtus de bure rousse avec un manteau blanc. Tous lui

répondirent que non. Mais elle, sûre de son fait, reprenait: «Il y en a,

et vous l’ignorez, ou il y en aura car cette caverne doit leur

appartenir et ils fonderont ici un monastère où Dieu sera très

fidèlement servi.»

Quelques jours après, survint un paysan qui fréquentait les foires de la

province et qu’elle avait chargé de s’informer.

Il lui dit: «Bonne femme, ma mère Cardonne, je viens de voir à Pastrana

des religieux tout semblables à ceux que vous m’avez décrits. Le prince

Rui Gomez leur bâtit un couvent en dehors de la ville, sur la montagne

Saint-Pierre. Et ils habitent, en attendant, des grottes pareilles à la

vôtre.»

Catherine fut transportée de joie à la pensée que c’était son ami Rui

Gomez qui faisait cette fondation. Elle résolut, sans perdre de temps,

de se mettre en rapport avec lui.

Le soleil intérieur · 第 27 / 48 题