Le renom que sa pénitence extraordinaire valut à Catherine ne demeura
pas limité au diocèse de Cuenca mais s’étendit à une grande partie de
l’Espagne, de sorte que de véritables pèlerinages s’organisèrent à
l’intention d’obtenir des miracles par son entremise.
«Il y avait des jours, écrit le biographe, où les routes étaient
couvertes d’hommes et de femmes, de bêtes de somme et de chariots. Des
témoins oculaires affirment qu’il était besoin alors que des hommes très
robustes se tinssent autour d’elle pour la garantir contre la presse et
empêcher qu’elle fût étouffée. On prit aussi l’habitude de la faire
monter sur un lieu élevé d’où elle dominait la foule et lui donnait sa
bénédiction.»
On verra plus loin que ce geste insolite attira de grands ennuis à
Catherine.
Parmi ces visiteurs, il n’en manquait pas qui étaient venus par
curiosité plutôt que par dévotion. Mais l’amour de Dieu dont ce corps
chétif constituait le foyer rayonnait autour de la Solitaire d’une façon
si intense qu’à l’approcher ils se sentaient transformés, versaient des
larmes et se mettaient à prier pour obtenir le pardon des fautes de leur
vie passée.
Ce n’était d’ailleurs pas que Catherine leur tînt de longs discours.
Elle se contentait de faire le signe de la croix et elle disait à tous:
«Que Jésus-Christ vous donne la foi!» Ensuite elle les envoyait se
confesser et communier à la Fuen Santa. Et ils s’en retournaient chez
eux convertis.
Elle agissait de même avec les malades qu’on ne tarda pas d’apporter sur
la colline. Elle obtint, paraît-il, de nombreuses guérisons. Au rapport
du Père François, «ces faits n’ont pas été constatés juridiquement mais
ils n’en sont pas moins certains, ayant été attestés, sous serment, par
des personnes dignes de toute créance».
On pense bien que les villageois des environs redoublaient de zèle pour
témoigner leur vénération à celle qu’ils appelaient, avec simplicité,
_la bonne femme_[6]. Si elle les avait laissés faire, ils l’auraient
comblée de nourritures diverses. Son confesseur lui ayant donné l’ordre
de renoncer aux herbes et aux fruits sauvages, elle obéit mais elle
n’acceptait que du pain. Encore exigea-t-elle qu’il fût noir et rassis.
Les jours de grande fête et les dimanches, elle le trempait dans un peu
d’huile d’olives.
[6] _Buena Mujer_. On l’appelait aussi _la madre Cardona_: la mère
Cardonne. Mais Catherine elle-même prenait toujours le nom de _mujer
pecadora_: la femme pécheresse. Et c’est ainsi qu’elle signait ses
lettres. Voir _livre des Fondations_, page 115, note 2.
A la même époque, un accident la fit changer de logis. «Un soir, étant
dans son terrier, elle s’aperçut que les parois, détrempées par de
longues pluies, s’affaissaient et s’écroulaient autour d’elle. Elle prit
la fuite en toute hâte pour ne pas être ensevelie sous les débris. Mais
quelque diligence qu’elle fît, elle ne put échapper complètement au
danger: atteinte par la masse de terre humide elle fut renversée et
demeura prise jusqu’à la ceinture dans la boue. Elle fit effort pour se
dégager mais elle n’y put réussir parce que ses forces étaient épuisées.
Elle passa toute la nuit dans cette position, offrant à Dieu le
sacrifice de sa vie et n’ayant d’autre désir sinon que sa sainte volonté
s’accomplît sur elle dans la manière qu’il lui plairait.
«Le matin, des bergers, qui passaient par là, la retirèrent de cette
fange et ayant ensuite fouillé la terre ils retrouvèrent les cilices et
les disciplines dont elle faisait usage. Pour réparer l’accident, les
villageois lui creusèrent une grotte plus spacieuse et mieux abritée
contre les vents et les averses. Ils y mirent une porte plus solide que
la claie et y placèrent une planche pour lui servir de lit.
«Dans cette demeure, écrit le Père François, qui aime les images
pompeuses, elle était moins à plaindre que la reine Sémiramis dans ses
palais superbes.»