XII

Il y avait trois ans et quelques mois que Catherine vivait dans la

solitude lorsque sa retraite fut découverte et sa personnalité réelle

divulguée aux habitants du pays. Dieu, ayant fait d’elle un chef-d’œuvre

d’ascétisme, voulut désormais qu’elle fût offerte à ceux de ses

contemporains qui aspiraient à la perfection de la vie religieuse comme

un modèle qu’il leur serait profitable d’imiter.

Voici l’incident qui la remit en contact avec la société.

Un berger, du nom de Bénitez, homme très simple et d’une piété naïve,

flânait un jour sur la colline. Soudain, au détour d’un sentier, il se

trouva nez à nez avec Catherine qui ramassait des glands sous les

chênes. La rencontre fut si brusque que, tout d’abord, la Solitaire

déconcertée ne songea pas à fuir. Dès qu’elle se fut reprise, elle fit

un mouvement pour s’écarter. Mais Bénitez, posant la main sur son bras,

lui tint le langage suivant: «Frère ermite, je te reconnais bien. Dans

mon village et dans toute la montagne on souhaite beaucoup te mieux

connaître parce qu’en te voyant, à l’église de la Fuen Santa, si

recueilli et si caché sous ta capuce, on t’a pris en amitié. Mais tu ne

t’es jamais laissé joindre... Maintenant que je te tiens, laisse-moi te

dire que nous serions tous heureux de t’être utiles. Dis-moi où tu

loges, parce que je veux partager avec toi ce qu’on me donne pour ma

nourriture. Et certainement que si je parle à mon maître, comme il est

très dévot et qu’il a un grand désir de te venir en aide, il trouvera

bon que je t’assiste. Pour commencer, laisse ces glands aux bêtes, voici

un morceau de pain; demain je t’en apporterai encore...»

Catherine se sentait toute troublée et toute chagrine de cette

rencontre. Considérant la bonne intention de Bénitez, elle fit effort

sur elle-même et lui répondit, avec douceur, qu’elle acceptait le pain

mais qu’ayant résolu de n’avoir aucun rapport avec le monde, elle

refusait de lui indiquer le lieu de sa retraite ni un endroit où il

pourrait l’aborder de nouveau.

Ayant dit, elle s’enfuit dans une direction opposée à celle de son

terrier. Quand elle fut hors de vue, elle commença de manger le pain

dont elle avait d’ailleurs un extrême besoin car elle jeûnait depuis

plusieurs jours. Ce ne fut pas sans peine qu’elle parvint à le mâcher:

depuis si longtemps qu’elle se sustentait d’herbes et de fruits, ses

gencives étaient devenues tendres et délicates et la croûte dure et

grossière lui mettait la bouche en sang.

Rapportant cette tribulation, elle ajouta: «J’étais bien contente

d’imposer cette pénitence à mon corps tout en lui donnant sa réfection.»

Ensuite, elle se mit à réfléchir. Elle se doutait que Bénitez ne

manquerait pas d’explorer la colline à sa recherche. Cette éventualité

la décida à se tenir enfermée quelque temps dans la tanière dont elle

espérait qu’il ne découvrirait pas l’emplacement. Tout de suite, elle

s’y tapit et ramenant la claie contre l’ouverture, elle la fixa, par les

côtés, avec des liens de jonc tressés naguère en prévision d’une

mésaventure de ce genre.

Cependant Bénitez jugea que la retraite de Catherine ne pouvait être

très éloignée de la clairière où la rencontre s’était produite. Ayant

marqué l’endroit, il y revint le lendemain et, le prenant pour point de

départ, se mit à battre les buissons tout alentour. Ce furetage le mena

sur un versant où il découvrit que l’herbe foulée dessinait une piste

étroite qui aboutissait à un monticule. Il la suivit et arriva devant la

claie. Sûr de ne pas se tromper, il secoua cette clôture fragile. Comme

les verrous improvisés lui opposaient un peu de résistance, étant un

homme d’esprit pacifique, il ne voulut pas employer la force pour

arriver jusqu’à la Solitaire. Mais, élevant la voix, il la supplia de

lui ouvrir. Catherine, d’abord, s’y refusa. Mais le berger insista et

déclara qu’il ne bougerait point avant de l’avoir vue.

De guerre lasse, elle finit par céder.

Quand Bénitez la découvrit, accroupie dans l’obscurité de ce trou, il

témoigna une grande joie, disant que son maître et les gens du village

seraient on ne peut plus satisfaits d’apprendre qu’il avait enfin trouvé

le refuge de l’anachorète que tous vénéraient. Mais Catherine désolée:

«--Je vous le demande en grâce, s’écria-t-elle, gardez-moi le secret!...

--Je ne puis, répondit Bénitez, j’ai promis à mon maître de l’avertir au

cas où je réussirais à vous joindre.»

Et pour éviter des instances plus pressantes, il s’esquiva non sans

avoir déclaré à Catherine qu’il reviendrait lui apporter du pain.

Une fois seule, la Solitaire éclata en sanglots: son cœur se brisait à

la pensée qu’il faudrait rompre son tête à tête avec Dieu et, par-dessus

toutes choses, elle redoutait les louanges que son genre de vie allait

lui attirer.

Elle se prosterna, le front sur les cailloux, et supplia Jésus de lui

épargner cette amertume.

Mais aussitôt Notre-Seigneur lui répondit: «_Prends courage. Le temps

est venu où je veux qu’on connaisse ce que j’ai fait de toi. Et ainsi,

pour ma gloire, tu procureras le bien d’un grand nombre d’âmes._»

Dès qu’elle eut reçu cette lumière, elle se sentit toute fortifiée; et

elle attendit avec calme et résignation que le bon Maître lui désignât

le nouveau mode d’existence auquel il la vouait.

Le patron de Bénitez ne garda pas le silence. De par lui, le bruit se

répandit rapidement dans la contrée environnante que la retraite de

l’ermite était enfin découverte. On ne parla plus que de cela dans tous

les villages. Et même, certains, qui l’avaient épiée, publièrent que

Catherine pourrait bien être une femme déguisée en homme. Quelques

prêtres des paroisses voisines s’émurent de ces propos. Ils craignirent

qu’on ne fût en présence d’une aventurière qui, sous prétexte de vie

érémitique, s’adonnait peut-être à des choses peu édifiantes. La pauvre

Catherine aurait eu beau leur alléguer l’exemple de sainte Eugénie et de

sainte Euphrosyne, il est probable qu’elle n’aurait pu réussir à les

convaincre. Afin de réprimer le scandale, ils se rendirent donc au

terrier un matin que la Solitaire était à la messe et ils y découvrirent

des papiers qui levèrent leurs doutes quant à son sexe. C’étaient des

lettres de don Juan d’Autriche apportées par Martin Alonso qui, selon sa

promesse, était venu rendre deux ou trois visites à Catherine. Avec

l’approbation de celle-ci, il avait confié au prince les raisons de sa

fuite, son travestissement et sa pénitence, en lui demandant le secret

absolu. Don Juan l’avait promis et observé. Il lui suffisait d’être

rassuré sur le sort de sa gouvernante. Cependant, comme il lui portait

une grande affection et gardait le vif souvenir des soins qu’elle lui

avait prodigués, sans demander à connaître l’endroit où elle s’était

retirée il lui écrivit ces lettres très tendres où il lui donnait le nom

de «mère».

Les prêtres, les ayant lues, s’ébahirent. D’une part, ils voyaient

maintenant qu’ils avaient affaire à une femme de bien et non à une

gourgandine. D’autre part, interprétant le texte à la lettre, ils

s’imaginèrent que Catherine était réellement la mère de don Juan et ils

se demandèrent quelle conduite tenir à l’égard d’une personne qu’ils

croyaient de sang royal.

Perplexes, ils allèrent demander conseil aux religieux de la Fuen Santa.

Le confesseur de Catherine déclara qu’homme ou femme, noble ou

roturière, il la tenait pour une merveille de sainteté et il recommanda

de la laisser tranquille, ajoutant que sa présence était une bénédiction

pour le pays. Tous se rendirent à son avis. Cependant un Père Véga,

dignitaire du couvent, résolut de poursuivre l’enquête. A cet effet, il

se rendit au terrier où Catherine l’accueillit avec déférence.

Elle se montra très humble mais--à son insu--il y avait en elle quelque

chose de si imposant que le Trinitaire n’osa pas la questionner. Leur

entretien porta seulement sur l’oraison de la pénitente. Or, tout en

causant, le moine feuilletait, d’un doigt machinal, le livre d’Heures de

Catherine qui se trouvait posé sur le sol, à côté de lui. A un moment,

il y jeta les yeux et y lut ces mots tracés à l’encre sur la feuille de

garde: _la princesse d’Eboli a donné ces Heures à doña Catherine de

Cardonne._

Or, le Père Véga avait prêché diverses fois à Madrid dans le temps de la

fuite de Catherine; il était au courant de la position qu’elle avait

occupée à la Cour et du mystère qui pesait sur sa disparition.

Ne voulant pas affliger la Solitaire en la prévenant tout de suite que

son incognito était percé, il ne lui dit rien. Mais, de retour au

monastère, il raconta sa découverte à qui voulait l’entendre. Puis il

conclut, comme le confesseur, qu’il fallait la laisser en repos et même

lui permettre de conserver son habit masculin. «Cela convient, dit-il,

au mâle courage qu’elle a montré en se retirant dans ce désert.»

Mais le branle était donné. Catherine ne connaîtra plus la solitude:

pendant plusieurs années elle sera «le flambeau sur la montagne» vers

qui s’orienteront des multitudes empressées.

Le soleil intérieur · 第 25 / 48 题