Il y avait trois ans et quelques mois que Catherine vivait dans la
solitude lorsque sa retraite fut découverte et sa personnalité réelle
divulguée aux habitants du pays. Dieu, ayant fait d’elle un chef-d’œuvre
d’ascétisme, voulut désormais qu’elle fût offerte à ceux de ses
contemporains qui aspiraient à la perfection de la vie religieuse comme
un modèle qu’il leur serait profitable d’imiter.
Voici l’incident qui la remit en contact avec la société.
Un berger, du nom de Bénitez, homme très simple et d’une piété naïve,
flânait un jour sur la colline. Soudain, au détour d’un sentier, il se
trouva nez à nez avec Catherine qui ramassait des glands sous les
chênes. La rencontre fut si brusque que, tout d’abord, la Solitaire
déconcertée ne songea pas à fuir. Dès qu’elle se fut reprise, elle fit
un mouvement pour s’écarter. Mais Bénitez, posant la main sur son bras,
lui tint le langage suivant: «Frère ermite, je te reconnais bien. Dans
mon village et dans toute la montagne on souhaite beaucoup te mieux
connaître parce qu’en te voyant, à l’église de la Fuen Santa, si
recueilli et si caché sous ta capuce, on t’a pris en amitié. Mais tu ne
t’es jamais laissé joindre... Maintenant que je te tiens, laisse-moi te
dire que nous serions tous heureux de t’être utiles. Dis-moi où tu
loges, parce que je veux partager avec toi ce qu’on me donne pour ma
nourriture. Et certainement que si je parle à mon maître, comme il est
très dévot et qu’il a un grand désir de te venir en aide, il trouvera
bon que je t’assiste. Pour commencer, laisse ces glands aux bêtes, voici
un morceau de pain; demain je t’en apporterai encore...»
Catherine se sentait toute troublée et toute chagrine de cette
rencontre. Considérant la bonne intention de Bénitez, elle fit effort
sur elle-même et lui répondit, avec douceur, qu’elle acceptait le pain
mais qu’ayant résolu de n’avoir aucun rapport avec le monde, elle
refusait de lui indiquer le lieu de sa retraite ni un endroit où il
pourrait l’aborder de nouveau.
Ayant dit, elle s’enfuit dans une direction opposée à celle de son
terrier. Quand elle fut hors de vue, elle commença de manger le pain
dont elle avait d’ailleurs un extrême besoin car elle jeûnait depuis
plusieurs jours. Ce ne fut pas sans peine qu’elle parvint à le mâcher:
depuis si longtemps qu’elle se sustentait d’herbes et de fruits, ses
gencives étaient devenues tendres et délicates et la croûte dure et
grossière lui mettait la bouche en sang.
Rapportant cette tribulation, elle ajouta: «J’étais bien contente
d’imposer cette pénitence à mon corps tout en lui donnant sa réfection.»
Ensuite, elle se mit à réfléchir. Elle se doutait que Bénitez ne
manquerait pas d’explorer la colline à sa recherche. Cette éventualité
la décida à se tenir enfermée quelque temps dans la tanière dont elle
espérait qu’il ne découvrirait pas l’emplacement. Tout de suite, elle
s’y tapit et ramenant la claie contre l’ouverture, elle la fixa, par les
côtés, avec des liens de jonc tressés naguère en prévision d’une
mésaventure de ce genre.
Cependant Bénitez jugea que la retraite de Catherine ne pouvait être
très éloignée de la clairière où la rencontre s’était produite. Ayant
marqué l’endroit, il y revint le lendemain et, le prenant pour point de
départ, se mit à battre les buissons tout alentour. Ce furetage le mena
sur un versant où il découvrit que l’herbe foulée dessinait une piste
étroite qui aboutissait à un monticule. Il la suivit et arriva devant la
claie. Sûr de ne pas se tromper, il secoua cette clôture fragile. Comme
les verrous improvisés lui opposaient un peu de résistance, étant un
homme d’esprit pacifique, il ne voulut pas employer la force pour
arriver jusqu’à la Solitaire. Mais, élevant la voix, il la supplia de
lui ouvrir. Catherine, d’abord, s’y refusa. Mais le berger insista et
déclara qu’il ne bougerait point avant de l’avoir vue.
De guerre lasse, elle finit par céder.
Quand Bénitez la découvrit, accroupie dans l’obscurité de ce trou, il
témoigna une grande joie, disant que son maître et les gens du village
seraient on ne peut plus satisfaits d’apprendre qu’il avait enfin trouvé
le refuge de l’anachorète que tous vénéraient. Mais Catherine désolée:
«--Je vous le demande en grâce, s’écria-t-elle, gardez-moi le secret!...
--Je ne puis, répondit Bénitez, j’ai promis à mon maître de l’avertir au
cas où je réussirais à vous joindre.»
Et pour éviter des instances plus pressantes, il s’esquiva non sans
avoir déclaré à Catherine qu’il reviendrait lui apporter du pain.
Une fois seule, la Solitaire éclata en sanglots: son cœur se brisait à
la pensée qu’il faudrait rompre son tête à tête avec Dieu et, par-dessus
toutes choses, elle redoutait les louanges que son genre de vie allait
lui attirer.
Elle se prosterna, le front sur les cailloux, et supplia Jésus de lui
épargner cette amertume.
Mais aussitôt Notre-Seigneur lui répondit: «_Prends courage. Le temps
est venu où je veux qu’on connaisse ce que j’ai fait de toi. Et ainsi,
pour ma gloire, tu procureras le bien d’un grand nombre d’âmes._»
Dès qu’elle eut reçu cette lumière, elle se sentit toute fortifiée; et
elle attendit avec calme et résignation que le bon Maître lui désignât
le nouveau mode d’existence auquel il la vouait.
Le patron de Bénitez ne garda pas le silence. De par lui, le bruit se
répandit rapidement dans la contrée environnante que la retraite de
l’ermite était enfin découverte. On ne parla plus que de cela dans tous
les villages. Et même, certains, qui l’avaient épiée, publièrent que
Catherine pourrait bien être une femme déguisée en homme. Quelques
prêtres des paroisses voisines s’émurent de ces propos. Ils craignirent
qu’on ne fût en présence d’une aventurière qui, sous prétexte de vie
érémitique, s’adonnait peut-être à des choses peu édifiantes. La pauvre
Catherine aurait eu beau leur alléguer l’exemple de sainte Eugénie et de
sainte Euphrosyne, il est probable qu’elle n’aurait pu réussir à les
convaincre. Afin de réprimer le scandale, ils se rendirent donc au
terrier un matin que la Solitaire était à la messe et ils y découvrirent
des papiers qui levèrent leurs doutes quant à son sexe. C’étaient des
lettres de don Juan d’Autriche apportées par Martin Alonso qui, selon sa
promesse, était venu rendre deux ou trois visites à Catherine. Avec
l’approbation de celle-ci, il avait confié au prince les raisons de sa
fuite, son travestissement et sa pénitence, en lui demandant le secret
absolu. Don Juan l’avait promis et observé. Il lui suffisait d’être
rassuré sur le sort de sa gouvernante. Cependant, comme il lui portait
une grande affection et gardait le vif souvenir des soins qu’elle lui
avait prodigués, sans demander à connaître l’endroit où elle s’était
retirée il lui écrivit ces lettres très tendres où il lui donnait le nom
de «mère».
Les prêtres, les ayant lues, s’ébahirent. D’une part, ils voyaient
maintenant qu’ils avaient affaire à une femme de bien et non à une
gourgandine. D’autre part, interprétant le texte à la lettre, ils
s’imaginèrent que Catherine était réellement la mère de don Juan et ils
se demandèrent quelle conduite tenir à l’égard d’une personne qu’ils
croyaient de sang royal.
Perplexes, ils allèrent demander conseil aux religieux de la Fuen Santa.
Le confesseur de Catherine déclara qu’homme ou femme, noble ou
roturière, il la tenait pour une merveille de sainteté et il recommanda
de la laisser tranquille, ajoutant que sa présence était une bénédiction
pour le pays. Tous se rendirent à son avis. Cependant un Père Véga,
dignitaire du couvent, résolut de poursuivre l’enquête. A cet effet, il
se rendit au terrier où Catherine l’accueillit avec déférence.
Elle se montra très humble mais--à son insu--il y avait en elle quelque
chose de si imposant que le Trinitaire n’osa pas la questionner. Leur
entretien porta seulement sur l’oraison de la pénitente. Or, tout en
causant, le moine feuilletait, d’un doigt machinal, le livre d’Heures de
Catherine qui se trouvait posé sur le sol, à côté de lui. A un moment,
il y jeta les yeux et y lut ces mots tracés à l’encre sur la feuille de
garde: _la princesse d’Eboli a donné ces Heures à doña Catherine de
Cardonne._
Or, le Père Véga avait prêché diverses fois à Madrid dans le temps de la
fuite de Catherine; il était au courant de la position qu’elle avait
occupée à la Cour et du mystère qui pesait sur sa disparition.
Ne voulant pas affliger la Solitaire en la prévenant tout de suite que
son incognito était percé, il ne lui dit rien. Mais, de retour au
monastère, il raconta sa découverte à qui voulait l’entendre. Puis il
conclut, comme le confesseur, qu’il fallait la laisser en repos et même
lui permettre de conserver son habit masculin. «Cela convient, dit-il,
au mâle courage qu’elle a montré en se retirant dans ce désert.»
Mais le branle était donné. Catherine ne connaîtra plus la solitude:
pendant plusieurs années elle sera «le flambeau sur la montagne» vers
qui s’orienteront des multitudes empressées.