L’âme de Catherine était si purifiée de toute souillure terrestre, son
corps, tellement réduit en esclavage que les tentations n’avaient plus
de prise sur elle. La Solitaire était, en effet, parvenue à ce degré
suprême de la vie unitive qu’on nomme _le mariage spirituel_;
c’est-à-dire que, totalement imprégnée des rayons du soleil intérieur,
elle demeurait imperméable aux noirs nuages chargés de péchés que le
démon poussait contre elle. La présence de Dieu se manifestant d’une
façon permanente dans tout son être, c’est à travers Lui, en Lui, et par
Lui que sa volonté, son entendement, son imagination remplissaient leur
office.
Mais afin qu’elle ne tombât point dans la présomption, le Seigneur
permit à Satan d’exercer sur elle des sévices d’ordre physique.
L’Esprit pervers ressentait une haine formidable contre cette pénitente
qui, par la vertu de son oraison, formait bouclier entre ses attaques et
les âmes qu’elle avait en charge. Quand il eut constaté que toute sa
malice ne parvenait pas à l’induire au mal, il résolut de la vaincre par
la terreur.
Souvent, la nuit, lorsqu’elle prenait un peu de sommeil ou lorsqu’elle
se tenait en prières, il remplissait le hallier de sifflements aigus et
de blasphèmes qui semblaient vociférés par des voix d’hommes ivres.
D’autres fois, il grognait comme un troupeau de porcs ou se mettait à
braire, pendant des heures, comme un âne en folie.
Une nuit, comme elle regagnait sa tanière, après une longue
contemplation à la cime de la montagne, il se dressa devant elle sous la
forme d’un spectre de taille gigantesque qui fixait sur elle un regard
plein de lueurs sulfureuses. Catherine, sans s’émouvoir, lui présenta
son Crucifix et articula, d’une voix calme, le nom de Jésus. A
l’instant, le fantôme se dissipa dans l’ombre, comme une brume chassée
par le vent.
En une autre occasion, Satan lui apparut sous la figure d’un crapaud
d’une grosseur monstrueuse. Malgré cette taille insolite, Catherine crut
qu’elle avait affaire à un crapaud véritable parce que les animaux de
cette espèce pullulaient sur la colline. Elle prit le balai dont elle
usait pour approprier son logis et jeta le batracien dehors. Mais en
culbutant sur lui-même, il la heurta d’une telle force qu’elle roula
jusqu’au bas de la pente avec lui et se déchira le corps parmi les rocs
pointus et les ronces. Sans proférer une plainte, elle se releva et
traça dans l’air le signe de la croix. Aussitôt, le batracien éclata
comme une bombe et disparut en répandant une odeur infecte.
Parfois aussi, le démon l’entourait de bêtes féroces dont la multitude
semblait emplir la contrée jusqu’à l’horizon. Il y avait des tigres, des
lions, des hyènes qui rugissaient et glapissaient en grinçant des dents
et en étendant leurs griffes comme pour la mettre en pièces.
Mais Catherine, devinant que c’était la milice de l’enfer qui
l’assaillait de la sorte, leur présentait le Crucifix et leur disait:
«Lâches valets, croyez-vous que votre nombre m’épouvante? Oserez-vous
attaquer Celui-ci qui vous a vaincus d’avance? Grâce à Lui seul, je
resterai aujourd’hui la même qu’hier et, pourvu qu’Il daigne me
conserver sa grâce, je le serai encore demain. Sous sa sauvegarde, O
bêtes absurdes, je me moque de vous!...»
Le mépris qu’on fait de ses prestiges étant la parade que le Prince de
l’orgueil craint le plus, Satan et sa bande se hâtaient alors de
disparaître...
Ayant ainsi échoué dans sa tentative pour réduire la Solitaire par la
frayeur, le Démon essaya des mauvais traitements. Certaines nuits, il la
roua de coups depuis le crépuscule jusqu’à l’aube.
«Ces attaques, raconta plus tard Catherine, se sont produites surtout
avant que ma retraite fût découverte. Dans ce temps, le diable me
battait d’une façon si opiniâtre que j’étais toute meurtrie et que je
restais parfois couchée une journée entière dans la pensée que j’allais
mourir. Mais Dieu ne tardait pas à me donner de nouvelles forces pour
braver l’enfer.»
Elle garda, néanmoins, longtemps les marques de la fureur où son
héroïsme jetait le Maudit.--Apollonie de Tobar et ses sœurs, pieuses
femmes des environs, ont déposé, qu’ayant eu à soigner Catherine, elles
découvrirent sur ses épaules des tumeurs violacées du volume d’une
orange et douloureuses au toucher. Elles lui en demandèrent la cause. La
Solitaire leur répondit en riant: «Ce n’est rien; c’est le Démon qui m’a
pincée pour que je déguerpisse d’ici. Mais il a été bien attrapé car
j’offrais ces contusions à mon Jésus, en mémoire de la plaie que la
croix imprima sur son épaule pendant la montée du Calvaire. En retour,
il m’a donné l’énergie de tenir tête au Puant sans reculer d’un pas...»
Et elle ajouta en hochant la tête: «Ah! s’il n’y avait eu que moi,
j’aurais été bien vite mise en déroute. Mais il y avait mon Maître aimé.
Je me réfugiais en lui et je ne craignais plus rien.»
Commentant ces paroles, sainte Térèse en dit au _Livre des Fondations_:
«Dans le récit de ses combats, Catherine se montrait d’une simplicité et
d’une humilité admirables. Comprenant qu’elle n’avait rien pu par
elle-même, elle demeurait fort éloignée de toute idée de vaine gloire.
Elle ne se plaisait à manifester les grâces qu’elle avait reçues de Dieu
que pour faire louer et bénir son saint nom.»