Une fois seule à mi-côte de cette montagne déserte, Catherine se sentit
tout inondée de joie. Son âme baignait dans la chaude lumière intérieure
qui lui faisait sentir la présence de Dieu. Il lui sembla que la nature
se transfigurait autour d’elle; et parce que Notre-Seigneur lui
permettait de souffrir à son exemple pour le rachat des péchés qui
déforment la pauvre humanité, sa gratitude s’exhala en un cantique
véhément dont voici à peu près les versets:
«O monde, je te donne un libelle de divorce! Adieu, hommes d’autant plus
acharnés à vous nuire que vous vivez plus près les uns des autres. Adieu
l’égoïsme, l’avarice, l’envie, la luxure dont la puanteur me suffoquait
pendant que je dépérissais parmi vous. Avec l’aide de la Vierge, des
anges et des saints, je ferai une telle pénitence que Dieu l’acceptera
peut-être en compensation de vos égarements; et si Jésus m’octroie la
couronne d’épines, les fouets de sa flagellation, les clous rédempteurs
je ne cesserai pas de les lui offrir pour le salut du troupeau des âmes
qui courent vers le feu de l’enfer comme les moutons vers l’abreuvoir.
«Vous, arbres qui frémissez doucement, qui ployez sous l’étreinte
fraîche des brises, vous m’apprendrez à m’incliner au souffle du
Saint-Esprit. Oiseaux harmonieux, c’est selon vos cadences que je
chanterai notre Créateur. Rivière, tu seras mon amie et mon
institutrice. Tu m’apprendras à chercher l’amour divin comme tu cherches
la mer, ton principe et ton centre. Je me perdrai en Dieu comme tu te
perds dans l’océan pour y mourir et y trouver une nouvelle vie. Terre
qui, toujours foulée aux pieds, ne cesse malgré cela de nous prodiguer
tes dons, comme toi je rendrai aux hommes le bien pour le mal qu’ils
m’ont fait. Toi, Soleil, de même que tu répands ta clarté sur tous les
mortels sans distinction, tu me verras prier pour les bons comme pour
les méchants.
«Seigneur, rends-moi docile à tes lois immuables, fais que je te serve
avec autant d’innocence que ces créatures de ta bonté: le soleil
glorieux, la rivière miroitante, les oiseaux diaprés comme un
arc-en-ciel, les arbres pleins d’ombres transparentes et d’ors mouvants.
«Jésus, je suis à toi, je suis avec toi, je suis en toi comme tu es à
moi, avec moi, en moi!...»
* * * * *
Cette effusion passionnée montre que ce ne fut point une misanthropie
hargneuse qui poussa Catherine au désert mais bien la plus ardente
charité. Elle fuyait les hommes pour mieux les aimer. Appliquant cette
grande loi de compensation qui, comme nous l’apprennent les Mystiques
inspirés, règle toutes choses en ce bas monde, elle souffrait pour ceux
qui se révoltent contre la souffrance. L’esprit dont se nourrissait sa
pénitence est indiqué par ceci que, d’après son propre témoignage, son
oraison portait d’habitude sur la retraite de quarante jours que
Notre-Seigneur fit au désert et sur son abandon au Jardin des Olives.
«Je le _voyais_ si seul, dit-elle plus tard, si affligé sous la résille
de sang qui lui couvrait la figure, que je me blottissais à ses pieds,
que je fondais en larmes et que je lui demandais de me faire souffrir
comme Lui afin qu’il me fût permis d’expier le lâche sommeil des
disciples... Et pour ce qui regarde la Sainte Quarantaine, j’étais
heureuse d’avoir faim parce qu’il avait faim et je lançais des pierres à
Satan qui osait tourmenter mon Maître adoré.»
On voit qu’elle possédait le sens exact de la vie ascétique. Pour
l’ascète, le temps n’est qu’une fiction; la Passion de Jésus-Christ dure
toujours et la perversité humaine ne cesse d’en renouveler les tortures.
S’identifier à Lui au point de partager constamment son sacrifice, tel
est le désir qui créa les Carmels et les Trappes. Folie pitoyable au
regard des «gens pratiques», héroïsme sans pareil, et qui conduit à la
sainteté au regard du Rédempteur. Et c’est pour avoir acquis, par leur
bravoure, la science totale de l’abnégation que «les Saints sont comme
des flammes blanches dans la nuit noire de la vie», comme le dit si bien
Pierre van der Meer de Walcheren[5].
[5] Voir son beau livre _Journal d’un Converti_, page 106.
X
L’installation de la Solitaire dans son terrier ne lui demanda pas
beaucoup de soins. Son mobilier comprenait en tout et pour tout le
Crucifix qu’elle avait porté sur elle et un sac contenant quelques
livres de piété, des disciplines, des cilices de rechange et une
ceinture de fer hérissée de pointes à l’intérieur dont, certains jours,
elle se ceignait les reins. Quand elle voulait dormir, elle s’étendait,
sans couverture, à même sur le sol raboteux et se servait, en guise
d’oreiller, d’une grosse pierre apportée du dehors. Son sommeil ne
durait jamais plus de trois ou quatre heures. De l’entrée de son logis
au sommet de la montagne, elle planta quatorze croix de buis
sommairement façonnées qui lui furent les stations de la montée au
Calvaire.
La question des repas fut réglée de la façon la plus simple. Quand elle
eut consommé les trois pains laissés par ses compagnons, elle se nourrit
des végétaux qu’elle trouvait autour de son logis. Suivant la saison,
elle mangeait des mûres, des faînes, de l’oseille sauvage, les jeunes
pousses de fougères. Parfois aussi, elle se mettait à quatre pattes et
broutait les gramens. Comme elle s’était interdit d’allumer du feu,
jamais elle ne fit cuire quoi que ce soit.
Elle s’était si bien habituée à cette alimentation sommaire que, plus
tard, elle eut beaucoup de peine à en supporter une autre. Encore son
estomac ne digérait-il facilement que le pain noir mêlé de beaucoup de
son. Et un jour que, la voyant épuisée, son directeur voulut l’obliger
d’absorber une sardine, elle fut si malade qu’on se garda de recommencer
l’expérience.
Les jours de fête et les dimanches, elle allait entendre la messe et
recevoir les sacrements à la Fuen Santa et souvent elle faisait sur les
genoux la demi-lieue qui séparait la colline du monastère. Elle choisit
pour confesseur un religieux du couvent à qui elle ne révéla point son
identité. En lui parlant, quoi qu’elle eût la voix naturellement forte,
elle la grossissait encore pour mieux dissimuler son sexe. A l’église,
elle se mettait dans un coin obscur de manière à ne pas se faire
remarquer. Cependant son recueillement était si profond que quoiqu’elle
ne frayât avec personne, elle finit par éveiller l’attention.
«Les campagnards, dit le Père François, et tous ceux qui venaient aux
offices, observèrent l’ermite et, comme ils n’en avaient jamais vu
d’autre ni même entendu parler de rien de semblable, elle excita leur
curiosité. A la sortie, quelques-uns voulurent l’interroger; mais elle
ne répondait pas. Quand elle regagnait sa solitude, certains cherchaient
à la suivre pour découvrir le lieu de sa retraite. Alors elle se mettait
à courir, faisait mille détours et prenait une route si opposée qu’ils
étaient bientôt forcés de renoncer à leur entreprise. Mais ce n’était
pas sans de grandes souffrances qu’elle se dérobait de la sorte parce
que, marchant nu-pieds, elle s’ensanglantait en passant à travers les
ajoncs et autres plantes épineuses.»
* * * * *
Mais si Catherine évitait les hommes, elle ne manquait cependant pas de
société. Les animaux, qui peuplaient les halliers autour de sa retraite,
prirent l’habitude de lui rendre visite. L’instinct leur faisait sentir
qu’elle était incapable de les maltraiter ou de verser leur sang. La
vertu d’innocence qui émanait d’elle les attirait comme un mystérieux
aimant. Aussi, bientôt, les lapins de garenne et les perdrix accoururent
en bandes; pour la divertir ils formaient des rondes ou bien se
culbutaient par jeu, avec mille attitudes comiques. Elle les regardait
en souriant et n’intervenait que pour les réprimander avec douceur quand
ils se prenaient de querelle. Ils lui obéissaient parfaitement. Elle
accueillait de même les couleuvres qui, par les temps froids, se
glissaient dans le terrier et se serraient contre elle afin de se
dégourdir à la chaleur de son corps. Les ramiers roucoulants se
perchaient sur les branches voisines et lui donnaient des concerts. Une
odeur exquise--dont il sera parlé plus loin--se dégageant d’elle, les
abeilles la prenaient pour une grande fleur, se posaient sur sa figure
mais se gardaient de la piquer. Elle eut aussi un renard familier qui
venait la voir à heures fixes et qui observait la loi qu’elle lui imposa
de ne faire aucun mal aux bêtes inoffensives de son entourage.
Toutes ces créatures lui devinrent des symboles de la vie en Dieu et lui
fournirent des thèmes pour l’oraison perpétuelle où son âme demeurait
absorbée. Comme les arbres, les buissons, la rivière étincelante, le
paysage entier prenaient également en ses contemplations une valeur
d’allégorie correspondant à ses états intérieurs et un sens mystique,
elle _vivait_ un vaste poème à la gloire de Dieu, un hymne essentiel
dont elle se sentait elle-même l’une des strophes.
Toutefois, c’était surtout par les belles nuits d’été que son âme se
dilatait par delà les forces humaines et atteignait au ravissement.
Souvent, dès que la rougeur incendiée du crépuscule avait fini de
s’éteindre, la Solitaire montait s’asseoir au sommet de la colline. Là,
respirant les effluves qui s’élevaient de la terre, calcinée par tout un
jour de soleil torride, et l’arome résineux des pins, elle prêtait
l’oreille aux vagues chuchotements des feuillages assoupis, aux
crépitements sourds des genêts brûlés; et ces rumeurs diffuses lui
rendaient plus sensible le silence infini des espaces nocturnes.
Alors elle levait les yeux vers le zénith et frissonnait d’admiration à
considérer le scintillement innombrable des étoiles. Peu à peu elles lui
apparaissaient comme des pierreries incrustées aux portes de saphir
sombre des palais du Très-Haut. Puis les astres se rapprochaient d’elle
en traçant des sillages de feu; leurs flamboiements de pourpre et d’azur
se mêlaient, formaient des tourbillons aux nuances de nacre, d’argent en
fusion et d’or vermeil. Puis ils devenaient des anges volant à grandes
ailes sous les arches de diamant de la Voie Lactée.
Ensuite sa vision se transformait et d’imaginative devenait
intellectuelle. Elle concevait, dans le temps d’un éclair, l’ordre
sublime qui réglait le mouvement de toutes ces sphères, qui traçait leur
gravitation autour de la Sainte-Trinité radieuse. Puis son âme montait
encore davantage et allait se perdre dans l’abîme de la Lumière
incréée... Les mots font défaut pour exprimer ce qu’elle ressentait à ce
point culminant de son extase...
D’autres fois, la nuit se passait, pour Catherine, en colloques avec
Dieu et les Saints. Malheureusement, on ne possède que peu de détails
sur ces entretiens dont elle gardait le secret par humilité.
Voici ce que le biographe en écrit: «Elle en a pourtant fait part à
certaines personnes pour qui elle n’avait rien de caché. Parmi ces rares
confidents fut le Père Barthélemy du Saint-Sacrement, fervent religieux
que la Mère Catherine vénérait comme un grand serviteur de Dieu et
aimait comme un frère. Il atteste lui avoir entendu raconter qu’elle
avait été souvent visitée par Notre-Seigneur, sa très sainte Mère et
d’autres saints, en particulier le prophète Élie. Seulement, lorsqu’il
fut interrogé, il ne se rappelait plus que l’ensemble de ces différentes
visions, ce qui fut cause qu’il ne put les indiquer que d’une manière
générale.»