IX

Une fois seule à mi-côte de cette montagne déserte, Catherine se sentit

tout inondée de joie. Son âme baignait dans la chaude lumière intérieure

qui lui faisait sentir la présence de Dieu. Il lui sembla que la nature

se transfigurait autour d’elle; et parce que Notre-Seigneur lui

permettait de souffrir à son exemple pour le rachat des péchés qui

déforment la pauvre humanité, sa gratitude s’exhala en un cantique

véhément dont voici à peu près les versets:

«O monde, je te donne un libelle de divorce! Adieu, hommes d’autant plus

acharnés à vous nuire que vous vivez plus près les uns des autres. Adieu

l’égoïsme, l’avarice, l’envie, la luxure dont la puanteur me suffoquait

pendant que je dépérissais parmi vous. Avec l’aide de la Vierge, des

anges et des saints, je ferai une telle pénitence que Dieu l’acceptera

peut-être en compensation de vos égarements; et si Jésus m’octroie la

couronne d’épines, les fouets de sa flagellation, les clous rédempteurs

je ne cesserai pas de les lui offrir pour le salut du troupeau des âmes

qui courent vers le feu de l’enfer comme les moutons vers l’abreuvoir.

«Vous, arbres qui frémissez doucement, qui ployez sous l’étreinte

fraîche des brises, vous m’apprendrez à m’incliner au souffle du

Saint-Esprit. Oiseaux harmonieux, c’est selon vos cadences que je

chanterai notre Créateur. Rivière, tu seras mon amie et mon

institutrice. Tu m’apprendras à chercher l’amour divin comme tu cherches

la mer, ton principe et ton centre. Je me perdrai en Dieu comme tu te

perds dans l’océan pour y mourir et y trouver une nouvelle vie. Terre

qui, toujours foulée aux pieds, ne cesse malgré cela de nous prodiguer

tes dons, comme toi je rendrai aux hommes le bien pour le mal qu’ils

m’ont fait. Toi, Soleil, de même que tu répands ta clarté sur tous les

mortels sans distinction, tu me verras prier pour les bons comme pour

les méchants.

«Seigneur, rends-moi docile à tes lois immuables, fais que je te serve

avec autant d’innocence que ces créatures de ta bonté: le soleil

glorieux, la rivière miroitante, les oiseaux diaprés comme un

arc-en-ciel, les arbres pleins d’ombres transparentes et d’ors mouvants.

«Jésus, je suis à toi, je suis avec toi, je suis en toi comme tu es à

moi, avec moi, en moi!...»

* * * * *

Cette effusion passionnée montre que ce ne fut point une misanthropie

hargneuse qui poussa Catherine au désert mais bien la plus ardente

charité. Elle fuyait les hommes pour mieux les aimer. Appliquant cette

grande loi de compensation qui, comme nous l’apprennent les Mystiques

inspirés, règle toutes choses en ce bas monde, elle souffrait pour ceux

qui se révoltent contre la souffrance. L’esprit dont se nourrissait sa

pénitence est indiqué par ceci que, d’après son propre témoignage, son

oraison portait d’habitude sur la retraite de quarante jours que

Notre-Seigneur fit au désert et sur son abandon au Jardin des Olives.

«Je le _voyais_ si seul, dit-elle plus tard, si affligé sous la résille

de sang qui lui couvrait la figure, que je me blottissais à ses pieds,

que je fondais en larmes et que je lui demandais de me faire souffrir

comme Lui afin qu’il me fût permis d’expier le lâche sommeil des

disciples... Et pour ce qui regarde la Sainte Quarantaine, j’étais

heureuse d’avoir faim parce qu’il avait faim et je lançais des pierres à

Satan qui osait tourmenter mon Maître adoré.»

On voit qu’elle possédait le sens exact de la vie ascétique. Pour

l’ascète, le temps n’est qu’une fiction; la Passion de Jésus-Christ dure

toujours et la perversité humaine ne cesse d’en renouveler les tortures.

S’identifier à Lui au point de partager constamment son sacrifice, tel

est le désir qui créa les Carmels et les Trappes. Folie pitoyable au

regard des «gens pratiques», héroïsme sans pareil, et qui conduit à la

sainteté au regard du Rédempteur. Et c’est pour avoir acquis, par leur

bravoure, la science totale de l’abnégation que «les Saints sont comme

des flammes blanches dans la nuit noire de la vie», comme le dit si bien

Pierre van der Meer de Walcheren[5].

[5] Voir son beau livre _Journal d’un Converti_, page 106.

X

L’installation de la Solitaire dans son terrier ne lui demanda pas

beaucoup de soins. Son mobilier comprenait en tout et pour tout le

Crucifix qu’elle avait porté sur elle et un sac contenant quelques

livres de piété, des disciplines, des cilices de rechange et une

ceinture de fer hérissée de pointes à l’intérieur dont, certains jours,

elle se ceignait les reins. Quand elle voulait dormir, elle s’étendait,

sans couverture, à même sur le sol raboteux et se servait, en guise

d’oreiller, d’une grosse pierre apportée du dehors. Son sommeil ne

durait jamais plus de trois ou quatre heures. De l’entrée de son logis

au sommet de la montagne, elle planta quatorze croix de buis

sommairement façonnées qui lui furent les stations de la montée au

Calvaire.

La question des repas fut réglée de la façon la plus simple. Quand elle

eut consommé les trois pains laissés par ses compagnons, elle se nourrit

des végétaux qu’elle trouvait autour de son logis. Suivant la saison,

elle mangeait des mûres, des faînes, de l’oseille sauvage, les jeunes

pousses de fougères. Parfois aussi, elle se mettait à quatre pattes et

broutait les gramens. Comme elle s’était interdit d’allumer du feu,

jamais elle ne fit cuire quoi que ce soit.

Elle s’était si bien habituée à cette alimentation sommaire que, plus

tard, elle eut beaucoup de peine à en supporter une autre. Encore son

estomac ne digérait-il facilement que le pain noir mêlé de beaucoup de

son. Et un jour que, la voyant épuisée, son directeur voulut l’obliger

d’absorber une sardine, elle fut si malade qu’on se garda de recommencer

l’expérience.

Les jours de fête et les dimanches, elle allait entendre la messe et

recevoir les sacrements à la Fuen Santa et souvent elle faisait sur les

genoux la demi-lieue qui séparait la colline du monastère. Elle choisit

pour confesseur un religieux du couvent à qui elle ne révéla point son

identité. En lui parlant, quoi qu’elle eût la voix naturellement forte,

elle la grossissait encore pour mieux dissimuler son sexe. A l’église,

elle se mettait dans un coin obscur de manière à ne pas se faire

remarquer. Cependant son recueillement était si profond que quoiqu’elle

ne frayât avec personne, elle finit par éveiller l’attention.

«Les campagnards, dit le Père François, et tous ceux qui venaient aux

offices, observèrent l’ermite et, comme ils n’en avaient jamais vu

d’autre ni même entendu parler de rien de semblable, elle excita leur

curiosité. A la sortie, quelques-uns voulurent l’interroger; mais elle

ne répondait pas. Quand elle regagnait sa solitude, certains cherchaient

à la suivre pour découvrir le lieu de sa retraite. Alors elle se mettait

à courir, faisait mille détours et prenait une route si opposée qu’ils

étaient bientôt forcés de renoncer à leur entreprise. Mais ce n’était

pas sans de grandes souffrances qu’elle se dérobait de la sorte parce

que, marchant nu-pieds, elle s’ensanglantait en passant à travers les

ajoncs et autres plantes épineuses.»

* * * * *

Mais si Catherine évitait les hommes, elle ne manquait cependant pas de

société. Les animaux, qui peuplaient les halliers autour de sa retraite,

prirent l’habitude de lui rendre visite. L’instinct leur faisait sentir

qu’elle était incapable de les maltraiter ou de verser leur sang. La

vertu d’innocence qui émanait d’elle les attirait comme un mystérieux

aimant. Aussi, bientôt, les lapins de garenne et les perdrix accoururent

en bandes; pour la divertir ils formaient des rondes ou bien se

culbutaient par jeu, avec mille attitudes comiques. Elle les regardait

en souriant et n’intervenait que pour les réprimander avec douceur quand

ils se prenaient de querelle. Ils lui obéissaient parfaitement. Elle

accueillait de même les couleuvres qui, par les temps froids, se

glissaient dans le terrier et se serraient contre elle afin de se

dégourdir à la chaleur de son corps. Les ramiers roucoulants se

perchaient sur les branches voisines et lui donnaient des concerts. Une

odeur exquise--dont il sera parlé plus loin--se dégageant d’elle, les

abeilles la prenaient pour une grande fleur, se posaient sur sa figure

mais se gardaient de la piquer. Elle eut aussi un renard familier qui

venait la voir à heures fixes et qui observait la loi qu’elle lui imposa

de ne faire aucun mal aux bêtes inoffensives de son entourage.

Toutes ces créatures lui devinrent des symboles de la vie en Dieu et lui

fournirent des thèmes pour l’oraison perpétuelle où son âme demeurait

absorbée. Comme les arbres, les buissons, la rivière étincelante, le

paysage entier prenaient également en ses contemplations une valeur

d’allégorie correspondant à ses états intérieurs et un sens mystique,

elle _vivait_ un vaste poème à la gloire de Dieu, un hymne essentiel

dont elle se sentait elle-même l’une des strophes.

Toutefois, c’était surtout par les belles nuits d’été que son âme se

dilatait par delà les forces humaines et atteignait au ravissement.

Souvent, dès que la rougeur incendiée du crépuscule avait fini de

s’éteindre, la Solitaire montait s’asseoir au sommet de la colline. Là,

respirant les effluves qui s’élevaient de la terre, calcinée par tout un

jour de soleil torride, et l’arome résineux des pins, elle prêtait

l’oreille aux vagues chuchotements des feuillages assoupis, aux

crépitements sourds des genêts brûlés; et ces rumeurs diffuses lui

rendaient plus sensible le silence infini des espaces nocturnes.

Alors elle levait les yeux vers le zénith et frissonnait d’admiration à

considérer le scintillement innombrable des étoiles. Peu à peu elles lui

apparaissaient comme des pierreries incrustées aux portes de saphir

sombre des palais du Très-Haut. Puis les astres se rapprochaient d’elle

en traçant des sillages de feu; leurs flamboiements de pourpre et d’azur

se mêlaient, formaient des tourbillons aux nuances de nacre, d’argent en

fusion et d’or vermeil. Puis ils devenaient des anges volant à grandes

ailes sous les arches de diamant de la Voie Lactée.

Ensuite sa vision se transformait et d’imaginative devenait

intellectuelle. Elle concevait, dans le temps d’un éclair, l’ordre

sublime qui réglait le mouvement de toutes ces sphères, qui traçait leur

gravitation autour de la Sainte-Trinité radieuse. Puis son âme montait

encore davantage et allait se perdre dans l’abîme de la Lumière

incréée... Les mots font défaut pour exprimer ce qu’elle ressentait à ce

point culminant de son extase...

D’autres fois, la nuit se passait, pour Catherine, en colloques avec

Dieu et les Saints. Malheureusement, on ne possède que peu de détails

sur ces entretiens dont elle gardait le secret par humilité.

Voici ce que le biographe en écrit: «Elle en a pourtant fait part à

certaines personnes pour qui elle n’avait rien de caché. Parmi ces rares

confidents fut le Père Barthélemy du Saint-Sacrement, fervent religieux

que la Mère Catherine vénérait comme un grand serviteur de Dieu et

aimait comme un frère. Il atteste lui avoir entendu raconter qu’elle

avait été souvent visitée par Notre-Seigneur, sa très sainte Mère et

d’autres saints, en particulier le prophète Élie. Seulement, lorsqu’il

fut interrogé, il ne se rappelait plus que l’ensemble de ces différentes

visions, ce qui fut cause qu’il ne put les indiquer que d’une manière

générale.»

Le soleil intérieur · 第 23 / 48 题