VI

Par tout ce qui précède, nous pouvons maintenant nous représenter la

personne morale de Catherine en ses traits essentiels: une volontaire

exempte des faiblesses habituelles à son sexe; une intelligence droite

en qui le bon sens s’alliait à ce don d’ordre surnaturel: _le

discernement des esprits_.

Sans doute, quelques-uns la jugeront malgracieuse, un peu trop...

_virago_. Mais il ne faut pas demander à un pommier sauvage et qui

repousse la greffe de porter des pêches d’espalier. Et l’on verra

bientôt qu’étant prédestinée à fournir un exemple d’ascétisme, elle

n’eût jamais réalisé ce que Dieu attendait de son énergie si elle avait

souffert que le contact du monde ébréchât l’acier bien trempé de son

âme.

Appréciée du Souverain, possédant la confiance du premier ministre,

gouvernante des Infants, on l’enviait et on l’adulait. Mais elle avait

un sens trop aigu de la réalité pour se laisser prendre aux surfaces.

Sous la politesse des gens de cour, elle apercevait de bas calculs et

des abîmes de vilenie. Pleine d’un dédain viril--qui n’allait pas sans

quelque pitié--elle jugeait à sa valeur la société chatoyante qui

bruissait autour d’elle.

«Ici, se disait-elle, sous l’écorce de la douceur, les paroles cachent

le fiel de la haine. Ceux qui se prétendent amis sont autant de traîtres

occupés à se nuire les uns aux autres. On se baise mutuellement les

mains et l’on voudrait se sucer le sang. On reçoit un affront comme une

faveur, avec l’espoir de le rendre au double. Quiconque ne déguise sa

pensée doit s’attendre aux pires iniquités. Il n’est pas de turlupin

juché sur des tréteaux hasardeux qui égale ces courtisans dans l’art de

feindre des sentiments qu’ils n’éprouvent pas. Et leur religion!... Un

masque d’hypocrisie sur des visages que ronge une lèpre de vices. Et le

roi, lui-même: avec toute la puissance dont il est investi, son

élévation lui devient une chaîne qui en fait l’esclave de ses flatteurs.

Il se repaît de fumées et de vent; mais, au fond, il sait bien que

personne ne l’aime... Ah! l’horrible existence que celle de tous ces

malheureux: quelques années à papilloter dans l’illusion, puis le

cercueil et la pourriture!... Ils pourrissent déjà. Et quelles âmes ils

vous apporteront à juger, Seigneur!»

Cependant, le soleil divin, qui rayonnait dans son âme, lui prodiguait

sans cesse de nouvelles lumières pour la détacher du monde. De plus en

plus, il lui dessillait les yeux; de plus en plus il embrasait son cœur,

l’illuminait et l’inclinait vers la vie dans la retraite;--souvent, il

lui montrait, environné d’une gloire éblouissante, Jésus au désert.

Si violemment qu’elle se sentît sollicitée de fuir la cour, Catherine

éprouvait de l’éloignement pour la clôture dans un monastère de femmes.

D’une façon indicible, elle se rendait compte que Dieu la voulait

ailleurs.--Où cela? Elle ne parvenait pas à le distinguer. Et puis, du

point de vue purement humain, que de barrières à franchir pour se

dégager du labyrinthe où elle tâtonnait encore! Obtenir l’agrément du

prince Ruy Gomez, il n’y fallait pas songer; en parler au roi, elle

n’osait. Consulter des amis? Elle ne s’en connaissait point qui fussent

assez sincères pour lui donner un conseil désintéressé. Parmi ses

relations, chacun craindrait de déplaire au maître en l’encourageant au

départ.

C’est ainsi que, suivant ses propres termes «la lumière qui brillait en

elle lui devenait une cause d’incertitudes et une source de ténèbres».

Dans cette angoisse, un jour qu’elle se sentait encore plus triste que

de coutume, elle se prosterna devant Dieu, en un transport de larmes et

de prière, et le supplia, d’une façon si véhémente, de l’éclairer, que

la divine Charité se laissa émouvoir. Notre-Seigneur lui répondit par la

bouche d’un Crucifix qu’elle portait sur elle: «_Va, je t’aiderai.

Quitte la cour. Refugie-toi dans une caverne où tu vaqueras librement à

l’oraison et à la pénitence._»

Ces paroles si nettes lui remplirent tout d’abord l’âme de consolation.

Mais le Démon, qui déteste tout héroïsme, intervint alors et, selon sa

tactique coutumière, se servit de son imagination, comme d’une loupe,

pour lui grossir les obstacles et la pousser au découragement.

Sous son influence, elle balança:

«Vivre en ermite, se dit-elle, jamais je n’en aurai la force. Et puis je

suis femme et, par conséquent, exposée à toutes sortes de dangers si je

me retire dans une campagne isolée. Ensuite, où entendre la messe? A qui

me confesser? Prendre un parti aussi extraordinaire sans consulter

serait imprudent. Or si je consulte, on me refusera l’autorisation car

quelle apparence qu’on me permette de résider toute seule au désert? Si

je ne consulte pas, on pourrait, à juste titre, m’accuser de témérité.»

Après bien des alternatives, elle décida enfin de tout dire à son

confesseur habituel. Celui-ci était un prêtre mondain, routinier, inapte

à diriger les âmes généreuses et que toute aspiration d’ordre élevé

offusquait comme un outrage au sens commun.

«En ce temps, écrit le biographe, le clergé séculier était devenu d’une

telle timidité, il avait mis si complètement en oubli les grandes grâces

dont Dieu s’est plu à combler les saints et les saintes qui ont mené la

vie érémitique, qu’un pareil dessein parut une folie au confesseur. Ni

la pureté d’âme de Catherine, ni ses hautes vertus, ni la droiture de

ses intentions, ni les miracles que Dieu avait faits en sa faveur, ni

même la réponse qu’elle avait reçue de la bouche de Jésus-Christ ne

firent impression sur lui. Il déclara qu’il y avait là une illusion

diabolique.»

D’autres prêtres, à qui Catherine soumit son projet, conclurent de même.

Aucun n’admit qu’elle préférât la solitude à la situation brillante

qu’elle occupait.

Catherine, ainsi blâmée, faillit renoncer à son projet. Mais elle ne

recouvra point la paix: son âme restait troublée car les appels de Dieu

se faisaient toujours plus pressants.

Elle eut alors l’inspiration de consulter le Père François de Torrès, de

l’Ordre des Frères mineurs, qui avait une grande réputation de ferveur

et de sagesse. «Assuré de la volonté divine par des entretiens prolongés

avec Catherine, il approuva son dessein, laissant à son choix et aux

circonstances que le temps amènerait le moyen de l’exécuter.»

A la même époque, elle eut l’heureuse fortune de rencontrer saint Pierre

d’Alcantara qui, «pénétrant dans les immensités de la lumière du

Seigneur, dédaignait les clartés vacillantes de la fragile raison

humaine». Non seulement le Saint entra dans ses vues mais encore il

l’encouragea à réaliser son projet sans retard et lui promit de l’aider

de ses prières.

Alors Catherine n’hésita plus.

Le soleil intérieur · 第 20 / 48 题