Par tout ce qui précède, nous pouvons maintenant nous représenter la
personne morale de Catherine en ses traits essentiels: une volontaire
exempte des faiblesses habituelles à son sexe; une intelligence droite
en qui le bon sens s’alliait à ce don d’ordre surnaturel: _le
discernement des esprits_.
Sans doute, quelques-uns la jugeront malgracieuse, un peu trop...
_virago_. Mais il ne faut pas demander à un pommier sauvage et qui
repousse la greffe de porter des pêches d’espalier. Et l’on verra
bientôt qu’étant prédestinée à fournir un exemple d’ascétisme, elle
n’eût jamais réalisé ce que Dieu attendait de son énergie si elle avait
souffert que le contact du monde ébréchât l’acier bien trempé de son
âme.
Appréciée du Souverain, possédant la confiance du premier ministre,
gouvernante des Infants, on l’enviait et on l’adulait. Mais elle avait
un sens trop aigu de la réalité pour se laisser prendre aux surfaces.
Sous la politesse des gens de cour, elle apercevait de bas calculs et
des abîmes de vilenie. Pleine d’un dédain viril--qui n’allait pas sans
quelque pitié--elle jugeait à sa valeur la société chatoyante qui
bruissait autour d’elle.
«Ici, se disait-elle, sous l’écorce de la douceur, les paroles cachent
le fiel de la haine. Ceux qui se prétendent amis sont autant de traîtres
occupés à se nuire les uns aux autres. On se baise mutuellement les
mains et l’on voudrait se sucer le sang. On reçoit un affront comme une
faveur, avec l’espoir de le rendre au double. Quiconque ne déguise sa
pensée doit s’attendre aux pires iniquités. Il n’est pas de turlupin
juché sur des tréteaux hasardeux qui égale ces courtisans dans l’art de
feindre des sentiments qu’ils n’éprouvent pas. Et leur religion!... Un
masque d’hypocrisie sur des visages que ronge une lèpre de vices. Et le
roi, lui-même: avec toute la puissance dont il est investi, son
élévation lui devient une chaîne qui en fait l’esclave de ses flatteurs.
Il se repaît de fumées et de vent; mais, au fond, il sait bien que
personne ne l’aime... Ah! l’horrible existence que celle de tous ces
malheureux: quelques années à papilloter dans l’illusion, puis le
cercueil et la pourriture!... Ils pourrissent déjà. Et quelles âmes ils
vous apporteront à juger, Seigneur!»
Cependant, le soleil divin, qui rayonnait dans son âme, lui prodiguait
sans cesse de nouvelles lumières pour la détacher du monde. De plus en
plus, il lui dessillait les yeux; de plus en plus il embrasait son cœur,
l’illuminait et l’inclinait vers la vie dans la retraite;--souvent, il
lui montrait, environné d’une gloire éblouissante, Jésus au désert.
Si violemment qu’elle se sentît sollicitée de fuir la cour, Catherine
éprouvait de l’éloignement pour la clôture dans un monastère de femmes.
D’une façon indicible, elle se rendait compte que Dieu la voulait
ailleurs.--Où cela? Elle ne parvenait pas à le distinguer. Et puis, du
point de vue purement humain, que de barrières à franchir pour se
dégager du labyrinthe où elle tâtonnait encore! Obtenir l’agrément du
prince Ruy Gomez, il n’y fallait pas songer; en parler au roi, elle
n’osait. Consulter des amis? Elle ne s’en connaissait point qui fussent
assez sincères pour lui donner un conseil désintéressé. Parmi ses
relations, chacun craindrait de déplaire au maître en l’encourageant au
départ.
C’est ainsi que, suivant ses propres termes «la lumière qui brillait en
elle lui devenait une cause d’incertitudes et une source de ténèbres».
Dans cette angoisse, un jour qu’elle se sentait encore plus triste que
de coutume, elle se prosterna devant Dieu, en un transport de larmes et
de prière, et le supplia, d’une façon si véhémente, de l’éclairer, que
la divine Charité se laissa émouvoir. Notre-Seigneur lui répondit par la
bouche d’un Crucifix qu’elle portait sur elle: «_Va, je t’aiderai.
Quitte la cour. Refugie-toi dans une caverne où tu vaqueras librement à
l’oraison et à la pénitence._»
Ces paroles si nettes lui remplirent tout d’abord l’âme de consolation.
Mais le Démon, qui déteste tout héroïsme, intervint alors et, selon sa
tactique coutumière, se servit de son imagination, comme d’une loupe,
pour lui grossir les obstacles et la pousser au découragement.
Sous son influence, elle balança:
«Vivre en ermite, se dit-elle, jamais je n’en aurai la force. Et puis je
suis femme et, par conséquent, exposée à toutes sortes de dangers si je
me retire dans une campagne isolée. Ensuite, où entendre la messe? A qui
me confesser? Prendre un parti aussi extraordinaire sans consulter
serait imprudent. Or si je consulte, on me refusera l’autorisation car
quelle apparence qu’on me permette de résider toute seule au désert? Si
je ne consulte pas, on pourrait, à juste titre, m’accuser de témérité.»
Après bien des alternatives, elle décida enfin de tout dire à son
confesseur habituel. Celui-ci était un prêtre mondain, routinier, inapte
à diriger les âmes généreuses et que toute aspiration d’ordre élevé
offusquait comme un outrage au sens commun.
«En ce temps, écrit le biographe, le clergé séculier était devenu d’une
telle timidité, il avait mis si complètement en oubli les grandes grâces
dont Dieu s’est plu à combler les saints et les saintes qui ont mené la
vie érémitique, qu’un pareil dessein parut une folie au confesseur. Ni
la pureté d’âme de Catherine, ni ses hautes vertus, ni la droiture de
ses intentions, ni les miracles que Dieu avait faits en sa faveur, ni
même la réponse qu’elle avait reçue de la bouche de Jésus-Christ ne
firent impression sur lui. Il déclara qu’il y avait là une illusion
diabolique.»
D’autres prêtres, à qui Catherine soumit son projet, conclurent de même.
Aucun n’admit qu’elle préférât la solitude à la situation brillante
qu’elle occupait.
Catherine, ainsi blâmée, faillit renoncer à son projet. Mais elle ne
recouvra point la paix: son âme restait troublée car les appels de Dieu
se faisaient toujours plus pressants.
Elle eut alors l’inspiration de consulter le Père François de Torrès, de
l’Ordre des Frères mineurs, qui avait une grande réputation de ferveur
et de sagesse. «Assuré de la volonté divine par des entretiens prolongés
avec Catherine, il approuva son dessein, laissant à son choix et aux
circonstances que le temps amènerait le moyen de l’exécuter.»
A la même époque, elle eut l’heureuse fortune de rencontrer saint Pierre
d’Alcantara qui, «pénétrant dans les immensités de la lumière du
Seigneur, dédaignait les clartés vacillantes de la fragile raison
humaine». Non seulement le Saint entra dans ses vues mais encore il
l’encouragea à réaliser son projet sans retard et lui promit de l’aider
de ses prières.
Alors Catherine n’hésita plus.