IV

Aussitôt installée à la cour, la princesse déploya le plus grand luxe.

La richesse de ses ameublements, l’abondance de sa table, ses profusions

la firent considérer comme une sorte d’arbitre des élégances. «C’était,

dit le Père François, le culte de l’or et de la pourpre.» Comme, en

outre, elle était douée d’une beauté piquante et qu’elle montrait

beaucoup de brillant dans la conversation, force galantins de la

noblesse et même les princes de la maison royale s’empressèrent autour

d’elle. Dès lors, ce ne furent que réceptions, festins, promenades,

gambades, sérénades et roucoulades.

Catherine blâmait cette existence dissipée et ne ménageait pas les

reproches à sa parente, lui rappelant qu’elle était la femme d’un banni

et que sa situation commandait de la réserve. Mais la princesse, gâtée

par les flatteries de ses adulateurs, prit assez mal la réprimande.

«J’ai soin de vous tenir toujours auprès de moi, dit-elle, et vous

m’accompagnez chaque fois que je sors; cela ne vous suffit-il pas?

Voudriez-vous que je me confine dans un coin de mon palais, sans voir

personne? Je mourrais d’ennui s’il me fallait partager les austérités où

vous vous complaisez! Au surplus, je ne fais rien de mal et je n’entends

pas me donner le ridicule de rabrouer ceux qui me trouvent bien et qui

me le disent avec politesse. Ayez donc l’obligeance, à l’avenir, de

garder vos observations pour vous...»

Ce n’était pas ainsi que Catherine avait envisagé leur séjour à

Valladolid. Certes elle n’avait jamais conçu le dessein de transformer

la princesse en une de ces affolées de dévotion qui collent aux

confessionnaux comme de la glu et qui se croiraient sur la pente de la

damnation si elles cessaient une minute d’égrener des patenôtres. Mais

elle estimait que la réputation et peut-être aussi la vertu de sa jeune,

jolie et inconséquente cousine couraient bien des risques parmi les

godelureaux qui jabotaient et faisaient la roue dans ses salons.

Rebuffée, elle n’insista point. Cependant, elle redoubla de vigilance,

car, désespérant d’inculquer à la princesse l’à-propos d’une vie plus

retirée, elle appréhendait quelque étourderie qui la perdrait auprès du

Roi. C’est pourquoi elle se promit de se mettre en travers chaque fois

que les madrigaux élèveraient leur température à l’excès.

Le cas se produisit à de fréquentes reprises. Et, toujours, Catherine

asséna aux soupirants quelqu’une de ces phrases en coup de trique dont

elle avait coutume. Si bien que les seigneurs la traitaient, entre eux,

de vilaine corneille croassante. Mais ils n’osaient pas le lui dire

parce qu’il y avait dans l’attitude de ce bout de femme un je ne sais

quoi d’imposant qui les obligeait de baisser le nez dès qu’elle les

regardait seulement en face.

* * * * *

Parmi les empressés autour de Mme de Salerne, on remarquait un jeune

prêtre nommé Augustin Cazalla. Il était fort bien fait de sa personne et

possédait une grande réputation comme prédicateur. Par contre, des gens

bien informés l’accusaient de mœurs dissolues et les théologiens

suspectaient, non sans motif, l’orthodoxie de sa doctrine. Le fait est

qu’il avait adopté, en secret, les principes de l’hérésie luthérienne et

qu’il s’appliquait, sous des formes prudentes, à la propager. Il

développait le plus souvent en chaire cette proposition de Luther:

«La foi nous sauve sans les œuvres» et le corollaire: «le péché nous

domine; quoi que nous fassions, nous ne saurions nous abstenir de le

commettre; mais la loi morale (cause de notre chute, parce que nous ne

pouvons l’observer) le Christ l’a accomplie pour nous. Il suffit donc de

croire en lui pour être sauvés.»

On voit tout de suite à quelle corruption peut mener ce sophisme.

C’était bien sur quoi comptait Cazalla qui, au fond, n’avait pour

objectif que de dépraver ses admiratrices afin d’en faire les jouets de

sa sensualité.

Bien entendu, dans ses sermons comme dans ses entretiens particuliers,

il se gardait d’afficher crûment ses opinions. Il les dissimulait sous

une phraséologie pompeuse ou les diluait en métaphores melliflues. Par

exemple, dit le Père François, «il exagérait la miséricorde de Dieu, le

bonheur et les avantages de la foi qui ne raisonne pas avec les

passions. Sans cesse, il exaltait les mérites de Jésus-Christ et les

satisfactions qu’il a offertes pour nous. Il exagérait les fruits de la

Rédemption et soutenait qu’elle nous a libérés de tous nos péchés et de

toutes les peines qui leur sont dues. A l’entendre, le christianisme

n’était plus qu’affranchissement et licence. En outre, jamais il ne

soufflait mot de l’obligation de faire pénitence, de la nécessité de la

confession, de la soumission aux commandements de Dieu, aux lois de son

Église. Toute sa doctrine n’était qu’un poison présenté dans une coupe

d’or. Et avec cet appât, il séduisit tous ceux qui prétendent élargir la

voie étroite et sont toujours à la recherche de directeurs complaisants

au vice.»

Comme Cazalla était fort à la mode auprès des dames de la Cour dont un

grand nombre ne juraient que par lui, la princesse, «moins versée en

fait de religion qu’en pratiques mondaines», s’engoua de l’adroit

hérétique. Celui-ci s’aperçut rapidement de l’influence qu’il prenait

sur cette tête légère. Il multiplia ses visites et, sous couleur de

haute spiritualité, enguirlanda la jeune femme de propos mignards où ses

charmes extérieurs étaient vantés comme le symbole des perfections de

son âme.

La princesse, enchantée de ce marivaudage érotico-théologique, n’en

apercevait point les périls. Mais Catherine veillait. Tout d’abord, son

sens droit et surtout les lumières que Dieu lui donnait, lui avaient

fait distinguer l’impiété foncière et la malfaisance de la doctrine que

prêchait Cazalla. Mais elle se tint encore bien plus en garde quand elle

eut démêlé à quelles sales convoitises aboutissaient tant de discours

fleuris.

Aussi, chaque fois que l’hypocrite venait au palais, elle se tenait

assise à côté de la princesse, ne la quittait pas d’une minute,

réfutait, en quelques mots secs et méprisants, les aphorismes

équivoques, et dardait sur le rhéteur un regard si aigu que celui-ci

s’en trouvait tout déconcerté.

La pauvre princesse fort peu clairvoyante n’aperçut dans la façon d’agir

de Catherine qu’un manque aux convenances mondaines. Se piquant,

elle-même, de politesse raffinée, elle prit un jour à part sa cousine et

lui reprocha vivement ses mauvaises manières à l’égard d’un «si éminent

docteur».

Mais Catherine ne se laissa pas intimider.

«--Madame, dit-elle à la princesse, un loup se cache sous la peau de

cette brebis. Prenez garde, on vous recommande l’amour de Dieu sans la

crainte; cela conduit à l’abîme. Rappelez-vous que si, une fois,

Notre-Seigneur a découvert sa gloire, toute sa vie ne fut qu’abnégation,

croix, pénitences, pauvreté. Quand on cherche à vous persuader le

contraire, on vous trompe par un calcul ignoble. Ce malheureux prétend

flatter le corps de Votre Excellence et moi je veux le bien de votre

âme. Puisque vous m’avez arraché à ma retraite pour cet office, souffrez

que j’y travaille. Je ne me tairai pas, car un sentiment intérieur

m’avertit que cet homme porte la marque de Satan. Bon gré, mal gré, il

faut que je le crie; et puissé-je vous garantir de ses entreprises!...»

La princesse qui, très sincèrement, ne se croyait pas en danger, taxa de

bigoterie intolérante la méfiance de Catherine. Puis sans insister

davantage, elle haussa les épaules et rompit l’entretien.

Mais Cazalla en voulait terriblement à cette maîtresse-femme qui l’avait

percé à jour. Il résolut de se venger. A cet effet, le lendemain, en

chaire, il prit pour texte la parole de saint Paul: _Taceat mulier in

ecclesia_ et la développa non d’après l’enseignement traditionnel mais

pour invectiver contre les impudentes qui osaient se mêler

d’enseignement religieux. Il appuya longuement là-dessus; et comme, tout

en défilant ses périodes, il ne quittait pas Catherine des yeux, nul ne

douta de son intention de lui administrer une humiliante leçon.

Durant tout le sermon, Catherine était demeurée impassible. Mais quand,

le même soir, Cazalla se présenta au palais, elle eut un mouvement de

répulsion tellement accusé que l’hérétique, qui pensait l’avoir matée,

lui demanda, d’un ton goguenard, si elle avait peur de lui.

Catherine le considéra un bon moment avec une expression de physionomie

qui marquait autant d’horreur que de pitié. Puis, comme il renouvelait

sa question, elle lui dit, en détachant ses mots: «Vous êtes perdu!

Tandis que vous parliez, Dieu m’a montré des tourbillons de feu sortant

de votre bouche et j’ai senti l’odeur de l’enfer...»

L’hérétique, prenant cet avertissement terrible pour une expression de

rancune arrachée à l’orgueil blessé, reprit avec dérision: «Bah! bah! si

vous avez réellement vu des flammes sortir de ma bouche, ce devaient

être celles du Saint-Esprit!»

Ce blasphème ne réduisit pas Catherine au silence. Elle joignit les

mains et, les yeux fixes comme si quelque vision formidable se reflétait

en ses prunelles, d’une voix basse mais très distincte, elle répéta:

«C’était le feu de l’enfer... Vous êtes perdu!»

A ce coup, Cazalla se sentit envahi d’une terreur insurmontable. Il se

leva en s’écriant: «Madame, taisez-vous!»

Mais à peine avait-il poussé cette clameur qu’il pâlit, chancela,

balbutia et, soudain prit la fuite comme si le Mauvais étendait déjà sa

griffe sur lui.

Aussitôt la princesse et les dames présentes firent cent reproches à

Catherine. Et même les domestiques la blâmaient à la sourdine. Mais la

voyante ne se laissa pas émouvoir. On eut beau lui dire qu’elle était

bien osée de vilipender ainsi un docteur applaudi par le grand monde,

elle secoua la tête en répétant: «Il ne prêchera plus; il brûle et il

brûlera.»

«Toutes ces femmes, écrit le Père François, furent mécontentes; dans

leur simplicité, elles criaient au scandale.»

Néanmoins, l’événement ne tarda pas à sanctionner la prédiction de

Catherine. Depuis un certain temps, l’Inquisition menait, en grand

secret, une enquête sur Cazalla. Non seulement la preuve fut acquise de

ses mauvaises mœurs mais encore on découvrit qu’il avait formé, avec

deux de ses frères et trente autres personnes, une intrigue pour faire

pénétrer l’hérésie luthérienne en Espagne. Des mesures avaient été

prises en conséquence.

Le samedi suivant, Cazalla fit annoncer qu’il prêcherait. L’église où le

sermon devait être prononcé était pleine de ses admirateurs. Pendant la

messe, Mme de Salerne et ses amies raillaient Catherine entre elles et

lui donnaient à entendre, par des clignements d’yeux et de petits mots

aigres-doux, qu’elles n’étaient pas loin de la tenir pour une

illusionnée. Catherine, sans rien perdre de son calme, se contenta de

répondre: «J’ai vu et vous verrez.»

Au moment où l’on pensait que Cazalla allait sortir de la sacristie pour

monter en chaire, on vit arriver, à sa place, un familier de

l’Inquisition annonçant, à haute voix, qu’il était inutile d’attendre le

prédicateur parce que le Saint-Office venait de l’arrêter.

Le redoutable tribunal donna, par la suite, une grande publicité aux

raisons de doctrine et d’ordre social qui motivaient l’arrestation. Il

en résulta que les partisans de Cazalla s’aperçurent avec effroi que,

par ignorance ou étourderie, ils avaient failli se compromettre en

soutenant un ennemi de l’Église. Ils se hâtèrent de le renier avec

ensemble.

Le renom de Catherine s’en accrut. «Les gens du palais, dit le

biographe, éprouvaient un peu de confusion; ils apprenaient à

reconnaître la faveur que Dieu leur avait faite en plaçant, parmi eux,

une personne qui avait l’esprit de prophétie.» Quant à la princesse,

comprenant enfin à quel danger elle venait d’échapper, elle ne cessait

de remercier Catherine et la suppliait de lui pardonner d’avoir méprisé

ses avertissements.

«Remercions Dieu seul; il m’a fait _voir_ ce qui allait arriver,

répondit Catherine, et prions pour ce malheureux...»

Le procès de Cazalla et de ses complices dura plus d’un an. A la fin,

ils furent condamnés, livrés au bras séculier et brûlés vifs sur la

grande place de Valladolid, le 21 mai 1558. Ainsi s’accomplit, point par

point, la prédiction de Catherine:--_il brûle_ (déjà du feu de l’enfer),

et _il brûlera_ (bientôt sur le bûcher).

En ce temps-là, on ne badinait point avec l’hérésie. N’empêche qu’on

peut tenir pour atroces et répugnants les procédés de l’Inquisition.

Elle eût enfermé Cazalla, dont les erreurs se prouvaient génératrices

d’anarchie et de corruption, la chose aurait été fort admissible. Mais

le faire cuire, c’était préparer un sujet de déclamation aux sectateurs

de la déesse Raison qui aiment fort guillotiner leurs adversaires mais

qui s’indignent quand ceux-ci les mettent en grillades. En résumé, la

barbarie obtuse des rôtisseurs comme celle des coupeurs de tête

apparaissent, j’imagine, également abominables au regard de

Notre-Seigneur Jésus-Christ.

V

L’engouement prolongé de la princesse de Salerne pour la faconde de

l’hérétique l’avait desservie auprès de Philippe II. D’autre part,

l’esprit de méfiance qui caractérisait ce roi lui faisait voir d’un

mauvais œil l’empressement des grands seigneurs autour d’une jeune femme

dont la beauté, le charme et l’entrain lui semblaient des moyens

d’intrigue contre les prérogatives de sa couronne. Comme en outre, elle

s’estimait lésée par la confiscation des biens de son mari et qu’elle ne

s’en taisait pas, il craignit qu’elle ne se formât un parti de

Napolitains séditieux et de Castillans frondeurs qui ne tarderait pas à

nouer quelque complot. Très probablement, primesautière et versatile, la

princesse ne songeait à rien de pareil. Mais pour Philippe II,

soupçonner et sévir c’était tout un.

C’est pourquoi, un jour qu’elle était venue lui rendre hommage, il lui

déclara, d’un ton rogue, qu’il fallait qu’elle quittât, sur-le-champ,

Valladolid et se rendît, pour n’en plus sortir, à Tolède. Il ajouta

qu’il se chargeait lui-même de veiller sur ses intérêts et qu’il

prendrait soin d’expliquer que la cause de cet exil n’entachait en rien

son honneur.

«Cette sentence, dit le biographe, malgré le vernis d’or dont elle était

revêtue, frappa la princesse d’un coup mortel qui, en peu de temps, la

conduisit au tombeau. La langue d’un roi est un glaive acéré et le

souffle de sa bouche tue ceux qui placent leur félicité en ce qu’on

appellerait mieux leur malheur.»

Avant de mourir, la princesse fit un testament où elle recommandait au

roi les personnes de sa maison. Philippe pourvut, d’une façon

convenable, au sort des subalternes. Quant à Catherine de Cardonne, il

la tenait depuis longtemps en grande estime et il n’avait pas oublié la

clairvoyance surnaturelle dont elle avait fait preuve contre Cazalla.

Désireux de s’attacher une personne aussi avant dans la faveur divine,

il lui commanda de quitter Tolède et il la plaça, comme surintendante,

chez son ministre favori don Rui Gomez de Silva. Non seulement elle y

aurait la haute main sur la domesticité mais encore elle dirigerait

l’éducation des deux infants: don Juan d’Autriche--frère naturel de

Philippe et futur vainqueur de Lépante--et le prince héritier don

Carlos.

Catherine avait espéré que, la mort de la princesse la libérant

d’obligations subies à contre-cœur, elle pourrait se retirer dans

quelque monastère. Mais elle n’osa se dérober aux ordres du roi. Rui

Gomez, homme fort pieux et qui admirait l’extrême ferveur de Catherine,

constata bientôt que les pratiques de la dévotion ne l’empêchaient

nullement d’administrer, avec un ferme bon sens, la fortune dont elle

avait reçu le soin. Il la pria donc d’ordonner toutes les dépenses du

palais et de veiller aux revenus.

Catherine accepta moyennant trois conditions: on lui attribuerait un

logement à l’écart où elle pût se créer une retraite loin du mouvement

de la Cour; le ministre lui laisserait prendre, sur les fonds dont elle

assurerait la gérance, de quoi faire l’aumône aux hôpitaux, soulager les

malades, marier des orphelines indigentes et donner aux pauvres des

aliments; enfin, elle arrangerait sa propre existence à sa guise, sans

qu’on lui fît d’observations.

Le ministre souscrivit à tout. Il n’eut pas lieu de s’en plaindre, car

sa fortune prospéra. «Il avait coutume de dire que depuis que Catherine

exerçait l’intendance de sa maison, ses biens s’accroissaient chaque

jour.»

* * * * *

Libre de ses actes, et tout en remplissant avec une parfaite exactitude

son office, Catherine s’organisa la vie ascétique et pénitentielle où la

portait son amour de Dieu.

Sa nourriture se réduisait à peu près à rien. Elle ne mangeait jamais de

viande, jeûnait quatre fois par semaine, se contentant, ces jours-là, de

quelques feuilles de chou cuites à l’eau avec une pincée de sel. Souvent

même, elle ne prenait rien. D’autres fois, elle pétrissait un peu de

farine qu’elle faisait cuire sous la cendre. Elle couchait sur une

paillasse peu garnie et ne portait que des chemises de bure rousse. En

dessous, un cilice rude comme râpe ou une chaîne de fer nouée autour des

reins.

Chaque jour, elle récitait les psaumes de la pénitence, l’office des

morts, celui de la Sainte Vierge et celui du Saint-Esprit. Elle s’était

fabriqué une discipline à crochets dont elle se déchirait les épaules.

Un soir, elle se flagellait si rudement que Rui Gomez, entendant le

sifflement des lanières, crut qu’elle allait se mettre en pièces. Il

vint à sa chambre pour la prier de se ménager. Mais, comme il avait la

main sur la poignée de la porte, il se rappela la promesse qu’il avait

faite de ne jamais entraver la pénitente dans l’exercice de son zèle. Il

s’en retourna chez lui, plein d’épouvante et de vénération.

«Cet exemple, écrit le Père François, fit sur lui une impression si

salutaire que, depuis ce moment, il s’attacha à imiter son intendante

pour la discipline et pour la vertu. Ceci fut cause que Catherine lui

voua beaucoup d’amitié.» Ce qu’elle aima surtout en lui, ce fut son

inépuisable charité. «Elle disait souvent que les aumônes du ministre

lui servaient de sauvegarde contre les embûches de ceux à qui sa grande

élévation inspirait de la jalousie et que, plus tard, elles lui

abrégeraient les peines du purgatoire, ce qui arriva en effet.»

* * * * *

Ce fut une tâche assez ardue pour Catherine que celle de former le

caractère des jeunes princes. Don Juan se montrait d’une turbulence

excessive. Quant à don Carlos, sa faiblesse d’esprit confinait presque à

l’imbécillité. A force de soins et par un habile mélange de douceur et

de fermeté, elle réussit pourtant à leur inculquer des habitudes

religieuses. Elle avait surtout à combattre en eux l’orgueil du rang que

les flatteries de l’entourage tendaient sans cesse à développer. Si,

dans ce sens, elle obtint quelques résultats, ce fut par la franchise un

peu bourrue de ses réprimandes.

Une anecdote révélera sa méthode.

Elle gardait, dans une armoire, des pâtisseries sèches et des confitures

qu’elle leur donnait pour leur goûter. Or un jour, poussés par la

gourmandise et profitant de son absence, les princes s’entendirent pour

piller la cachette. La trouvant fermée, ils enfoncèrent la porte avec

une telle violence qu’ils brisèrent les pots et les assiettes. Il

s’ensuivit un gâchis de marmelades et de sirops où s’enlisaient les

biscottes et les gaufrettes. Ils contemplaient, tout effarés, le dégât

lorsque Catherine survint.

D’un coup d’œil, elle saisit ce qui venait de se passer. Alors, sans

élever la voix mais sur un ton sévère qui fit trembler et rougir les

enfants, elle leur dit: «Je m’étonne que Vos Altesses, qui auront un

jour à commander les hommes, se soient conduits comme des valets

sournois. J’espère que ceci vous servira de leçon et qu’à l’avenir le

souci de votre dignité vous empêchera de vous ravaler de la sorte...»

Comme, lorsqu’ils se conduisaient bien, les princes la trouvaient pleine

de tendresse et de sollicitude, ils la prirent en affection. «Ils

l’appelaient _mama_», dit, avec bonhomie, le biographe.

Le soleil intérieur · 第 19 / 48 题