Aussitôt installée à la cour, la princesse déploya le plus grand luxe.
La richesse de ses ameublements, l’abondance de sa table, ses profusions
la firent considérer comme une sorte d’arbitre des élégances. «C’était,
dit le Père François, le culte de l’or et de la pourpre.» Comme, en
outre, elle était douée d’une beauté piquante et qu’elle montrait
beaucoup de brillant dans la conversation, force galantins de la
noblesse et même les princes de la maison royale s’empressèrent autour
d’elle. Dès lors, ce ne furent que réceptions, festins, promenades,
gambades, sérénades et roucoulades.
Catherine blâmait cette existence dissipée et ne ménageait pas les
reproches à sa parente, lui rappelant qu’elle était la femme d’un banni
et que sa situation commandait de la réserve. Mais la princesse, gâtée
par les flatteries de ses adulateurs, prit assez mal la réprimande.
«J’ai soin de vous tenir toujours auprès de moi, dit-elle, et vous
m’accompagnez chaque fois que je sors; cela ne vous suffit-il pas?
Voudriez-vous que je me confine dans un coin de mon palais, sans voir
personne? Je mourrais d’ennui s’il me fallait partager les austérités où
vous vous complaisez! Au surplus, je ne fais rien de mal et je n’entends
pas me donner le ridicule de rabrouer ceux qui me trouvent bien et qui
me le disent avec politesse. Ayez donc l’obligeance, à l’avenir, de
garder vos observations pour vous...»
Ce n’était pas ainsi que Catherine avait envisagé leur séjour à
Valladolid. Certes elle n’avait jamais conçu le dessein de transformer
la princesse en une de ces affolées de dévotion qui collent aux
confessionnaux comme de la glu et qui se croiraient sur la pente de la
damnation si elles cessaient une minute d’égrener des patenôtres. Mais
elle estimait que la réputation et peut-être aussi la vertu de sa jeune,
jolie et inconséquente cousine couraient bien des risques parmi les
godelureaux qui jabotaient et faisaient la roue dans ses salons.
Rebuffée, elle n’insista point. Cependant, elle redoubla de vigilance,
car, désespérant d’inculquer à la princesse l’à-propos d’une vie plus
retirée, elle appréhendait quelque étourderie qui la perdrait auprès du
Roi. C’est pourquoi elle se promit de se mettre en travers chaque fois
que les madrigaux élèveraient leur température à l’excès.
Le cas se produisit à de fréquentes reprises. Et, toujours, Catherine
asséna aux soupirants quelqu’une de ces phrases en coup de trique dont
elle avait coutume. Si bien que les seigneurs la traitaient, entre eux,
de vilaine corneille croassante. Mais ils n’osaient pas le lui dire
parce qu’il y avait dans l’attitude de ce bout de femme un je ne sais
quoi d’imposant qui les obligeait de baisser le nez dès qu’elle les
regardait seulement en face.
* * * * *
Parmi les empressés autour de Mme de Salerne, on remarquait un jeune
prêtre nommé Augustin Cazalla. Il était fort bien fait de sa personne et
possédait une grande réputation comme prédicateur. Par contre, des gens
bien informés l’accusaient de mœurs dissolues et les théologiens
suspectaient, non sans motif, l’orthodoxie de sa doctrine. Le fait est
qu’il avait adopté, en secret, les principes de l’hérésie luthérienne et
qu’il s’appliquait, sous des formes prudentes, à la propager. Il
développait le plus souvent en chaire cette proposition de Luther:
«La foi nous sauve sans les œuvres» et le corollaire: «le péché nous
domine; quoi que nous fassions, nous ne saurions nous abstenir de le
commettre; mais la loi morale (cause de notre chute, parce que nous ne
pouvons l’observer) le Christ l’a accomplie pour nous. Il suffit donc de
croire en lui pour être sauvés.»
On voit tout de suite à quelle corruption peut mener ce sophisme.
C’était bien sur quoi comptait Cazalla qui, au fond, n’avait pour
objectif que de dépraver ses admiratrices afin d’en faire les jouets de
sa sensualité.
Bien entendu, dans ses sermons comme dans ses entretiens particuliers,
il se gardait d’afficher crûment ses opinions. Il les dissimulait sous
une phraséologie pompeuse ou les diluait en métaphores melliflues. Par
exemple, dit le Père François, «il exagérait la miséricorde de Dieu, le
bonheur et les avantages de la foi qui ne raisonne pas avec les
passions. Sans cesse, il exaltait les mérites de Jésus-Christ et les
satisfactions qu’il a offertes pour nous. Il exagérait les fruits de la
Rédemption et soutenait qu’elle nous a libérés de tous nos péchés et de
toutes les peines qui leur sont dues. A l’entendre, le christianisme
n’était plus qu’affranchissement et licence. En outre, jamais il ne
soufflait mot de l’obligation de faire pénitence, de la nécessité de la
confession, de la soumission aux commandements de Dieu, aux lois de son
Église. Toute sa doctrine n’était qu’un poison présenté dans une coupe
d’or. Et avec cet appât, il séduisit tous ceux qui prétendent élargir la
voie étroite et sont toujours à la recherche de directeurs complaisants
au vice.»
Comme Cazalla était fort à la mode auprès des dames de la Cour dont un
grand nombre ne juraient que par lui, la princesse, «moins versée en
fait de religion qu’en pratiques mondaines», s’engoua de l’adroit
hérétique. Celui-ci s’aperçut rapidement de l’influence qu’il prenait
sur cette tête légère. Il multiplia ses visites et, sous couleur de
haute spiritualité, enguirlanda la jeune femme de propos mignards où ses
charmes extérieurs étaient vantés comme le symbole des perfections de
son âme.
La princesse, enchantée de ce marivaudage érotico-théologique, n’en
apercevait point les périls. Mais Catherine veillait. Tout d’abord, son
sens droit et surtout les lumières que Dieu lui donnait, lui avaient
fait distinguer l’impiété foncière et la malfaisance de la doctrine que
prêchait Cazalla. Mais elle se tint encore bien plus en garde quand elle
eut démêlé à quelles sales convoitises aboutissaient tant de discours
fleuris.
Aussi, chaque fois que l’hypocrite venait au palais, elle se tenait
assise à côté de la princesse, ne la quittait pas d’une minute,
réfutait, en quelques mots secs et méprisants, les aphorismes
équivoques, et dardait sur le rhéteur un regard si aigu que celui-ci
s’en trouvait tout déconcerté.
La pauvre princesse fort peu clairvoyante n’aperçut dans la façon d’agir
de Catherine qu’un manque aux convenances mondaines. Se piquant,
elle-même, de politesse raffinée, elle prit un jour à part sa cousine et
lui reprocha vivement ses mauvaises manières à l’égard d’un «si éminent
docteur».
Mais Catherine ne se laissa pas intimider.
«--Madame, dit-elle à la princesse, un loup se cache sous la peau de
cette brebis. Prenez garde, on vous recommande l’amour de Dieu sans la
crainte; cela conduit à l’abîme. Rappelez-vous que si, une fois,
Notre-Seigneur a découvert sa gloire, toute sa vie ne fut qu’abnégation,
croix, pénitences, pauvreté. Quand on cherche à vous persuader le
contraire, on vous trompe par un calcul ignoble. Ce malheureux prétend
flatter le corps de Votre Excellence et moi je veux le bien de votre
âme. Puisque vous m’avez arraché à ma retraite pour cet office, souffrez
que j’y travaille. Je ne me tairai pas, car un sentiment intérieur
m’avertit que cet homme porte la marque de Satan. Bon gré, mal gré, il
faut que je le crie; et puissé-je vous garantir de ses entreprises!...»
La princesse qui, très sincèrement, ne se croyait pas en danger, taxa de
bigoterie intolérante la méfiance de Catherine. Puis sans insister
davantage, elle haussa les épaules et rompit l’entretien.
Mais Cazalla en voulait terriblement à cette maîtresse-femme qui l’avait
percé à jour. Il résolut de se venger. A cet effet, le lendemain, en
chaire, il prit pour texte la parole de saint Paul: _Taceat mulier in
ecclesia_ et la développa non d’après l’enseignement traditionnel mais
pour invectiver contre les impudentes qui osaient se mêler
d’enseignement religieux. Il appuya longuement là-dessus; et comme, tout
en défilant ses périodes, il ne quittait pas Catherine des yeux, nul ne
douta de son intention de lui administrer une humiliante leçon.
Durant tout le sermon, Catherine était demeurée impassible. Mais quand,
le même soir, Cazalla se présenta au palais, elle eut un mouvement de
répulsion tellement accusé que l’hérétique, qui pensait l’avoir matée,
lui demanda, d’un ton goguenard, si elle avait peur de lui.
Catherine le considéra un bon moment avec une expression de physionomie
qui marquait autant d’horreur que de pitié. Puis, comme il renouvelait
sa question, elle lui dit, en détachant ses mots: «Vous êtes perdu!
Tandis que vous parliez, Dieu m’a montré des tourbillons de feu sortant
de votre bouche et j’ai senti l’odeur de l’enfer...»
L’hérétique, prenant cet avertissement terrible pour une expression de
rancune arrachée à l’orgueil blessé, reprit avec dérision: «Bah! bah! si
vous avez réellement vu des flammes sortir de ma bouche, ce devaient
être celles du Saint-Esprit!»
Ce blasphème ne réduisit pas Catherine au silence. Elle joignit les
mains et, les yeux fixes comme si quelque vision formidable se reflétait
en ses prunelles, d’une voix basse mais très distincte, elle répéta:
«C’était le feu de l’enfer... Vous êtes perdu!»
A ce coup, Cazalla se sentit envahi d’une terreur insurmontable. Il se
leva en s’écriant: «Madame, taisez-vous!»
Mais à peine avait-il poussé cette clameur qu’il pâlit, chancela,
balbutia et, soudain prit la fuite comme si le Mauvais étendait déjà sa
griffe sur lui.
Aussitôt la princesse et les dames présentes firent cent reproches à
Catherine. Et même les domestiques la blâmaient à la sourdine. Mais la
voyante ne se laissa pas émouvoir. On eut beau lui dire qu’elle était
bien osée de vilipender ainsi un docteur applaudi par le grand monde,
elle secoua la tête en répétant: «Il ne prêchera plus; il brûle et il
brûlera.»
«Toutes ces femmes, écrit le Père François, furent mécontentes; dans
leur simplicité, elles criaient au scandale.»
Néanmoins, l’événement ne tarda pas à sanctionner la prédiction de
Catherine. Depuis un certain temps, l’Inquisition menait, en grand
secret, une enquête sur Cazalla. Non seulement la preuve fut acquise de
ses mauvaises mœurs mais encore on découvrit qu’il avait formé, avec
deux de ses frères et trente autres personnes, une intrigue pour faire
pénétrer l’hérésie luthérienne en Espagne. Des mesures avaient été
prises en conséquence.
Le samedi suivant, Cazalla fit annoncer qu’il prêcherait. L’église où le
sermon devait être prononcé était pleine de ses admirateurs. Pendant la
messe, Mme de Salerne et ses amies raillaient Catherine entre elles et
lui donnaient à entendre, par des clignements d’yeux et de petits mots
aigres-doux, qu’elles n’étaient pas loin de la tenir pour une
illusionnée. Catherine, sans rien perdre de son calme, se contenta de
répondre: «J’ai vu et vous verrez.»
Au moment où l’on pensait que Cazalla allait sortir de la sacristie pour
monter en chaire, on vit arriver, à sa place, un familier de
l’Inquisition annonçant, à haute voix, qu’il était inutile d’attendre le
prédicateur parce que le Saint-Office venait de l’arrêter.
Le redoutable tribunal donna, par la suite, une grande publicité aux
raisons de doctrine et d’ordre social qui motivaient l’arrestation. Il
en résulta que les partisans de Cazalla s’aperçurent avec effroi que,
par ignorance ou étourderie, ils avaient failli se compromettre en
soutenant un ennemi de l’Église. Ils se hâtèrent de le renier avec
ensemble.
Le renom de Catherine s’en accrut. «Les gens du palais, dit le
biographe, éprouvaient un peu de confusion; ils apprenaient à
reconnaître la faveur que Dieu leur avait faite en plaçant, parmi eux,
une personne qui avait l’esprit de prophétie.» Quant à la princesse,
comprenant enfin à quel danger elle venait d’échapper, elle ne cessait
de remercier Catherine et la suppliait de lui pardonner d’avoir méprisé
ses avertissements.
«Remercions Dieu seul; il m’a fait _voir_ ce qui allait arriver,
répondit Catherine, et prions pour ce malheureux...»
Le procès de Cazalla et de ses complices dura plus d’un an. A la fin,
ils furent condamnés, livrés au bras séculier et brûlés vifs sur la
grande place de Valladolid, le 21 mai 1558. Ainsi s’accomplit, point par
point, la prédiction de Catherine:--_il brûle_ (déjà du feu de l’enfer),
et _il brûlera_ (bientôt sur le bûcher).
En ce temps-là, on ne badinait point avec l’hérésie. N’empêche qu’on
peut tenir pour atroces et répugnants les procédés de l’Inquisition.
Elle eût enfermé Cazalla, dont les erreurs se prouvaient génératrices
d’anarchie et de corruption, la chose aurait été fort admissible. Mais
le faire cuire, c’était préparer un sujet de déclamation aux sectateurs
de la déesse Raison qui aiment fort guillotiner leurs adversaires mais
qui s’indignent quand ceux-ci les mettent en grillades. En résumé, la
barbarie obtuse des rôtisseurs comme celle des coupeurs de tête
apparaissent, j’imagine, également abominables au regard de
Notre-Seigneur Jésus-Christ.
V
L’engouement prolongé de la princesse de Salerne pour la faconde de
l’hérétique l’avait desservie auprès de Philippe II. D’autre part,
l’esprit de méfiance qui caractérisait ce roi lui faisait voir d’un
mauvais œil l’empressement des grands seigneurs autour d’une jeune femme
dont la beauté, le charme et l’entrain lui semblaient des moyens
d’intrigue contre les prérogatives de sa couronne. Comme en outre, elle
s’estimait lésée par la confiscation des biens de son mari et qu’elle ne
s’en taisait pas, il craignit qu’elle ne se formât un parti de
Napolitains séditieux et de Castillans frondeurs qui ne tarderait pas à
nouer quelque complot. Très probablement, primesautière et versatile, la
princesse ne songeait à rien de pareil. Mais pour Philippe II,
soupçonner et sévir c’était tout un.
C’est pourquoi, un jour qu’elle était venue lui rendre hommage, il lui
déclara, d’un ton rogue, qu’il fallait qu’elle quittât, sur-le-champ,
Valladolid et se rendît, pour n’en plus sortir, à Tolède. Il ajouta
qu’il se chargeait lui-même de veiller sur ses intérêts et qu’il
prendrait soin d’expliquer que la cause de cet exil n’entachait en rien
son honneur.
«Cette sentence, dit le biographe, malgré le vernis d’or dont elle était
revêtue, frappa la princesse d’un coup mortel qui, en peu de temps, la
conduisit au tombeau. La langue d’un roi est un glaive acéré et le
souffle de sa bouche tue ceux qui placent leur félicité en ce qu’on
appellerait mieux leur malheur.»
Avant de mourir, la princesse fit un testament où elle recommandait au
roi les personnes de sa maison. Philippe pourvut, d’une façon
convenable, au sort des subalternes. Quant à Catherine de Cardonne, il
la tenait depuis longtemps en grande estime et il n’avait pas oublié la
clairvoyance surnaturelle dont elle avait fait preuve contre Cazalla.
Désireux de s’attacher une personne aussi avant dans la faveur divine,
il lui commanda de quitter Tolède et il la plaça, comme surintendante,
chez son ministre favori don Rui Gomez de Silva. Non seulement elle y
aurait la haute main sur la domesticité mais encore elle dirigerait
l’éducation des deux infants: don Juan d’Autriche--frère naturel de
Philippe et futur vainqueur de Lépante--et le prince héritier don
Carlos.
Catherine avait espéré que, la mort de la princesse la libérant
d’obligations subies à contre-cœur, elle pourrait se retirer dans
quelque monastère. Mais elle n’osa se dérober aux ordres du roi. Rui
Gomez, homme fort pieux et qui admirait l’extrême ferveur de Catherine,
constata bientôt que les pratiques de la dévotion ne l’empêchaient
nullement d’administrer, avec un ferme bon sens, la fortune dont elle
avait reçu le soin. Il la pria donc d’ordonner toutes les dépenses du
palais et de veiller aux revenus.
Catherine accepta moyennant trois conditions: on lui attribuerait un
logement à l’écart où elle pût se créer une retraite loin du mouvement
de la Cour; le ministre lui laisserait prendre, sur les fonds dont elle
assurerait la gérance, de quoi faire l’aumône aux hôpitaux, soulager les
malades, marier des orphelines indigentes et donner aux pauvres des
aliments; enfin, elle arrangerait sa propre existence à sa guise, sans
qu’on lui fît d’observations.
Le ministre souscrivit à tout. Il n’eut pas lieu de s’en plaindre, car
sa fortune prospéra. «Il avait coutume de dire que depuis que Catherine
exerçait l’intendance de sa maison, ses biens s’accroissaient chaque
jour.»
* * * * *
Libre de ses actes, et tout en remplissant avec une parfaite exactitude
son office, Catherine s’organisa la vie ascétique et pénitentielle où la
portait son amour de Dieu.
Sa nourriture se réduisait à peu près à rien. Elle ne mangeait jamais de
viande, jeûnait quatre fois par semaine, se contentant, ces jours-là, de
quelques feuilles de chou cuites à l’eau avec une pincée de sel. Souvent
même, elle ne prenait rien. D’autres fois, elle pétrissait un peu de
farine qu’elle faisait cuire sous la cendre. Elle couchait sur une
paillasse peu garnie et ne portait que des chemises de bure rousse. En
dessous, un cilice rude comme râpe ou une chaîne de fer nouée autour des
reins.
Chaque jour, elle récitait les psaumes de la pénitence, l’office des
morts, celui de la Sainte Vierge et celui du Saint-Esprit. Elle s’était
fabriqué une discipline à crochets dont elle se déchirait les épaules.
Un soir, elle se flagellait si rudement que Rui Gomez, entendant le
sifflement des lanières, crut qu’elle allait se mettre en pièces. Il
vint à sa chambre pour la prier de se ménager. Mais, comme il avait la
main sur la poignée de la porte, il se rappela la promesse qu’il avait
faite de ne jamais entraver la pénitente dans l’exercice de son zèle. Il
s’en retourna chez lui, plein d’épouvante et de vénération.
«Cet exemple, écrit le Père François, fit sur lui une impression si
salutaire que, depuis ce moment, il s’attacha à imiter son intendante
pour la discipline et pour la vertu. Ceci fut cause que Catherine lui
voua beaucoup d’amitié.» Ce qu’elle aima surtout en lui, ce fut son
inépuisable charité. «Elle disait souvent que les aumônes du ministre
lui servaient de sauvegarde contre les embûches de ceux à qui sa grande
élévation inspirait de la jalousie et que, plus tard, elles lui
abrégeraient les peines du purgatoire, ce qui arriva en effet.»
* * * * *
Ce fut une tâche assez ardue pour Catherine que celle de former le
caractère des jeunes princes. Don Juan se montrait d’une turbulence
excessive. Quant à don Carlos, sa faiblesse d’esprit confinait presque à
l’imbécillité. A force de soins et par un habile mélange de douceur et
de fermeté, elle réussit pourtant à leur inculquer des habitudes
religieuses. Elle avait surtout à combattre en eux l’orgueil du rang que
les flatteries de l’entourage tendaient sans cesse à développer. Si,
dans ce sens, elle obtint quelques résultats, ce fut par la franchise un
peu bourrue de ses réprimandes.
Une anecdote révélera sa méthode.
Elle gardait, dans une armoire, des pâtisseries sèches et des confitures
qu’elle leur donnait pour leur goûter. Or un jour, poussés par la
gourmandise et profitant de son absence, les princes s’entendirent pour
piller la cachette. La trouvant fermée, ils enfoncèrent la porte avec
une telle violence qu’ils brisèrent les pots et les assiettes. Il
s’ensuivit un gâchis de marmelades et de sirops où s’enlisaient les
biscottes et les gaufrettes. Ils contemplaient, tout effarés, le dégât
lorsque Catherine survint.
D’un coup d’œil, elle saisit ce qui venait de se passer. Alors, sans
élever la voix mais sur un ton sévère qui fit trembler et rougir les
enfants, elle leur dit: «Je m’étonne que Vos Altesses, qui auront un
jour à commander les hommes, se soient conduits comme des valets
sournois. J’espère que ceci vous servira de leçon et qu’à l’avenir le
souci de votre dignité vous empêchera de vous ravaler de la sorte...»
Comme, lorsqu’ils se conduisaient bien, les princes la trouvaient pleine
de tendresse et de sollicitude, ils la prirent en affection. «Ils
l’appelaient _mama_», dit, avec bonhomie, le biographe.