VII

Lorsqu’elle avait pris un parti, elle n’était point femme à en différer

l’exécution. Elle décida d’abord de se couper les cheveux et de revêtir

un habit masculin. «Sainte Eugénie et sainte Euphrosyne ont fait ainsi,

se disait-elle; si, grâce à ce déguisement, elles ont pu vivre, sans

péril, parmi les hommes, pourquoi ne serais-je pas garantie comme elles

dans les montagnes?» Et quand il lui revenait de légers doutes sur le

genre de vie où Dieu l’appelait, elle ajoutait: «Ces inspirations si

fortes, si continues, si pressantes que je ressens ne peuvent venir du

démon, elles sont trop contraires à ses intérêts. Elles ne viennent

point non plus de la chair qui a tout à perdre dans ce projet, ni du

monde dont elles me poussent à fuir la frivolité. Mon Dieu, puisque

c’est vous qui me parlez, et puisque je fais mon possible pour vous

obéir, prenez-moi par la main et conduisez-moi dans la solitude où il

vous plaira que je vous serve...» Elle fut exaucée et voici comment.

Don Rui Gomez venait d’acheter une bourgade nommée Estréméra et il fut

obligé de s’y rendre afin d’en régler l’administration. Catherine lui

demanda de l’accompagner dans le but de prendre quelque repos car

l’éducation des infants la fatiguait beaucoup. Le ministre, qui goûtait

fort sa compagnie, ne manqua pas d’acquiescer d’autant que, la sachant

d’esprit judicieux, il comptait qu’elle lui donnerait des conseils

pratiques pour l’organisation de son nouveau domaine.

Pendant ce séjour à Estréméra, Don Rui reçut la visite d’un Père Piña,

prêtre de grande vertu qui, après avoir fait le pèlerinage de Rome,

menait une existence retirée dans la montagne au-dessus du village. On

le disait très éclairé en ce qui concerne les voies extraordinaires.

Catherine le connaissait un peu, lui ayant jadis fait l’aumône à

Valladolid. Son arrivée en ce moment lui persuada que Dieu l’envoyait

pour l’aider dans l’accomplissement de ses désirs.

Aussitôt, elle lui demanda un entretien particulier. Dès qu’il fut

auprès d’elle, elle se sentit toute pleine de confiance en lui. Elle lui

conta sa vie et lui décrivit son oraison. Ensuite elle lui exposa son

dessein sans oublier de faire valoir que le Père François de Torrès et

saint Pierre d’Alcantara l’approuvaient.

Elle conclut: «Les difficultés qui me restent à vaincre ne sont pas

insurmontables. Il ne me manque plus qu’une chose, c’est qu’un homme de

Dieu me prête son appui et consente à m’accompagner dans la recherche

d’un endroit solitaire parce que je ne connais pas le pays. Une voix

intérieure me dit que c’est vous qui devez être mon guide dans cette

entreprise. Pour cela, il me faut une tunique de bure semblable à celle

que vous portez vous-même et un capuce comme celui des religieux. Mon

visage maigre, brun et assez laid m’aidera à dissimuler mon sexe. J’ai

la voix forte la démarche masculine, de la suite dans les idées, de

l’énergie; tout cela n’est pas d’une femme et contribuera certes à mon

déguisement. D’ailleurs Dieu lui-même, qui me sollicite d’une façon si

puissante, nous aplanira la route[3].»

[3] Le plus souvent, ici comme ailleurs, je reproduis les propres

expressions de Catherine dans le récit qu’elle fit par la suite de

sa vocation.--Ce qui la spécialise, c’est l’opinion peu favorable

qu’elle se donnait des femmes. On l’aura remarqué, et nous aurons

l’occasion de le constater encore.

Le Père Piña, si expérimenté qu’il fût quant aux effets de la Grâce sur

les âmes de bonne volonté, admira cette intrépidité jointe à tant de

confiance en Dieu. Toutefois, pour ne rien hâter, il fit quelques

objections que Catherine réfuta sans peine. Alors, plus qu’à demi

convaincu, il lui demanda trois jours afin de réfléchir et de prier.

Ce délai à peine écoulé, il revint et dit à Catherine qu’il se tenait à

son entière disposition. Par son conseil, un ancien chapelain de Rui

Gomez nommé Martin Alonso fut mis dans le secret. Celui-ci, natif de la

Roda, au diocèse de Cuenca, indiqua, dans son pays, certains endroits

qui conviendraient à une anachorète et promit, avec joie, son aide pour

assurer la fuite de Catherine. Il fut décidé que les deux prêtres, après

l’avoir accompagnée la laisseraient, déguisée en homme, dans la solitude

et s’en retourneraient chacun chez soi en gardant un parfait silence sur

l’expédition. Par la suite, Martin Alonso viendrait la voir de temps en

temps et lui apporterait quelques provisions.

Le soleil intérieur · 第 21 / 48 题