Lorsqu’elle avait pris un parti, elle n’était point femme à en différer
l’exécution. Elle décida d’abord de se couper les cheveux et de revêtir
un habit masculin. «Sainte Eugénie et sainte Euphrosyne ont fait ainsi,
se disait-elle; si, grâce à ce déguisement, elles ont pu vivre, sans
péril, parmi les hommes, pourquoi ne serais-je pas garantie comme elles
dans les montagnes?» Et quand il lui revenait de légers doutes sur le
genre de vie où Dieu l’appelait, elle ajoutait: «Ces inspirations si
fortes, si continues, si pressantes que je ressens ne peuvent venir du
démon, elles sont trop contraires à ses intérêts. Elles ne viennent
point non plus de la chair qui a tout à perdre dans ce projet, ni du
monde dont elles me poussent à fuir la frivolité. Mon Dieu, puisque
c’est vous qui me parlez, et puisque je fais mon possible pour vous
obéir, prenez-moi par la main et conduisez-moi dans la solitude où il
vous plaira que je vous serve...» Elle fut exaucée et voici comment.
Don Rui Gomez venait d’acheter une bourgade nommée Estréméra et il fut
obligé de s’y rendre afin d’en régler l’administration. Catherine lui
demanda de l’accompagner dans le but de prendre quelque repos car
l’éducation des infants la fatiguait beaucoup. Le ministre, qui goûtait
fort sa compagnie, ne manqua pas d’acquiescer d’autant que, la sachant
d’esprit judicieux, il comptait qu’elle lui donnerait des conseils
pratiques pour l’organisation de son nouveau domaine.
Pendant ce séjour à Estréméra, Don Rui reçut la visite d’un Père Piña,
prêtre de grande vertu qui, après avoir fait le pèlerinage de Rome,
menait une existence retirée dans la montagne au-dessus du village. On
le disait très éclairé en ce qui concerne les voies extraordinaires.
Catherine le connaissait un peu, lui ayant jadis fait l’aumône à
Valladolid. Son arrivée en ce moment lui persuada que Dieu l’envoyait
pour l’aider dans l’accomplissement de ses désirs.
Aussitôt, elle lui demanda un entretien particulier. Dès qu’il fut
auprès d’elle, elle se sentit toute pleine de confiance en lui. Elle lui
conta sa vie et lui décrivit son oraison. Ensuite elle lui exposa son
dessein sans oublier de faire valoir que le Père François de Torrès et
saint Pierre d’Alcantara l’approuvaient.
Elle conclut: «Les difficultés qui me restent à vaincre ne sont pas
insurmontables. Il ne me manque plus qu’une chose, c’est qu’un homme de
Dieu me prête son appui et consente à m’accompagner dans la recherche
d’un endroit solitaire parce que je ne connais pas le pays. Une voix
intérieure me dit que c’est vous qui devez être mon guide dans cette
entreprise. Pour cela, il me faut une tunique de bure semblable à celle
que vous portez vous-même et un capuce comme celui des religieux. Mon
visage maigre, brun et assez laid m’aidera à dissimuler mon sexe. J’ai
la voix forte la démarche masculine, de la suite dans les idées, de
l’énergie; tout cela n’est pas d’une femme et contribuera certes à mon
déguisement. D’ailleurs Dieu lui-même, qui me sollicite d’une façon si
puissante, nous aplanira la route[3].»
[3] Le plus souvent, ici comme ailleurs, je reproduis les propres
expressions de Catherine dans le récit qu’elle fit par la suite de
sa vocation.--Ce qui la spécialise, c’est l’opinion peu favorable
qu’elle se donnait des femmes. On l’aura remarqué, et nous aurons
l’occasion de le constater encore.
Le Père Piña, si expérimenté qu’il fût quant aux effets de la Grâce sur
les âmes de bonne volonté, admira cette intrépidité jointe à tant de
confiance en Dieu. Toutefois, pour ne rien hâter, il fit quelques
objections que Catherine réfuta sans peine. Alors, plus qu’à demi
convaincu, il lui demanda trois jours afin de réfléchir et de prier.
Ce délai à peine écoulé, il revint et dit à Catherine qu’il se tenait à
son entière disposition. Par son conseil, un ancien chapelain de Rui
Gomez nommé Martin Alonso fut mis dans le secret. Celui-ci, natif de la
Roda, au diocèse de Cuenca, indiqua, dans son pays, certains endroits
qui conviendraient à une anachorète et promit, avec joie, son aide pour
assurer la fuite de Catherine. Il fut décidé que les deux prêtres, après
l’avoir accompagnée la laisseraient, déguisée en homme, dans la solitude
et s’en retourneraient chacun chez soi en gardant un parfait silence sur
l’expédition. Par la suite, Martin Alonso viendrait la voir de temps en
temps et lui apporterait quelques provisions.